CHAPITRE VI
Moscou (suite et fin). — kiev.
Défense de fumer. — Les tabliers. — Le métier de chanteuse à Nijni. — Acquisitions à Moscou. — Le Samovar. — La montagne des Moineaux. — Départ pour Kiev. — Russes et Anglais. — Je manque aller à Sébastopol. — La Providence sous les traits d'une marchande de limonade. — Promenade de Saint-Vladimir à Kiev. — Le château des Fleurs. — La vierge de Lawra. — On me vole ma blague à tabac. — Les catacombes. — Les crânes suintant l'huile. — Théophile Gautier au couvent de Troïtza. — Sainte Sophie. — Le kwaes, coco du pays. — Le saint Synode. — Le billet de sortie. — Encore Madame Pirrouilte. — Enterrements. — La veille du mariage. — Strella.
Pendant que le train roule vers Moscou, Siertah me rappelle son émotion à propos de l'amende qu'il a manqué encourir dans la soirée. Il sortait de l'hôtel où nous avions dîné et fumait sa cigarette, ce qui ne vous parait pas extraordinaire, mais ce qui était une faute grave à Nijni.
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Le cocher se précipite vers lui et lui raconte en russe un tas de choses, incompréhensibles, nécessairement. Et Paul continuait à envoyer ses bouffées aux quatre points cardinaux. De guerre lasse, le cocher montre la cigarette et fait signe de la jeter, ce que s'empresse de faire mon ami, se rappelant tout à coup qu'il est défendu de fumer dans les rues de Nijni, sous peine de soixante francs d'amende.
Par bonheur les gendarmes dînaient sans doute de leur côté et ne virent pas le délinquant.
Je lui rappelais à mon tour une horrible mode qui nous avait frappés d'étonnement dans la journée. Nous avions remarqué que beaucoup de femmes étaient dans un état intéressant, et, parmi elles, plusieurs avaient un air très jeune. Nous avions calomnié d'innocentes jeunes filles qui n'étaient nullement... souffrantes. Mais aussi il n'est pas permis de se fagoter de la sorte : sur leurs robes voyantes elles por-
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taient des tabliers, mais au lieu d'attacher ces tabliers à la taille, elles les nouaient au-dessus des seins.! Ma parole d'honneur, on n'a pas de ces idées-là!
« Si vous m'en croyez, dormons me dit Siertah : voyez nos voisins qui ronflent ».
(C'est un désagrément des chemins de fer russes : avouer que l'on ronfle est cruel pour une femme!)
Nos voisines étaient des chanteuses qui avaient sans doute terminé leur saison à Nijni et retournaient à Moscou sous l'œil bienveillant de la police, car elles étaient montées sans billet.
Nous savions que ce métier de chanteuse n'est pas très attrayant. Embrigadées, réunies dans des dortoirs, elles chantent depuis deux heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, et ce n'est qu'aux bains (établissements assez libres dans beaucoup de villes russes) qu'elles pourraient trouver quelques distractions le matin, si elles n'étaient pas épuisées
fi
de fatigue après une journée si bien occupée à répéter leurs hymnes soporifiques.
Nous arrivons à Moscou en même temps que plusieurs régiments qui viennent des grandes manoeuvres : l'artillerie me paraît moins bien attelée que la nôtre, malgré la qualité supérieure des chevaux.
28. — La matinée est consacrée à faire des achats. Monsieur N***, toujours complaisant, nous pilote chez un marchand d'orfèvrerie ; Siertah achète un samovar, l'ustensile indispensable pour avoir toujours de l'eau bouillante; on la verse sur le thé très fort qui remplit d'avance une partie du verre destiné à recevoir cette boisson si populaire en Russie.
Le samovar, si je ne me trompe pas, c'est tout simplement l'ancienne bouilloire avec son foyer intérieur que j'ai vue dans ma jeunesse sur la table paternelle. Depuis on avait délaissé ce vieux meuble; mais, du moment qu'il a été baptisé samo-
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var, tout le monde veut avoir son samovar.
Ce que c'est que la mode !
Pour mon compte, je jette mon dévolu sur un petit plateau pour le pain et une salière de forme originale; mais, tous ces objets ayant été expédiés par petite vitesse, je les recevrai peut-être l'année prochaine, tandis que j'aurais trouvé des samovars et plateaux identiques à côté de chez moi, si j'avais attendu mon retour à Paris pour faire ces emplettes.
Monsieur N"" avait à cœur de nous montrer la montagne des Moineaux; nous hélons une calèche attelée de deux beaux chevaux gris et bientôt l'hôtelier du restaurant des Moineaux nous tendait les
bras.
C'est du haut de cette montagne qu'en K°,i2 l'armée française put apercevoir Moscou pour la première fois, et les cris d'enthousiasme qui retentirent jusqu'au Kremlin s'expliquaient à la vue de ce splendide spectacle.
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Napoléon ne se doutait pas que, quelques jours plus tard, il lui faudrait fuir devant les flammes, et ensuite voir la Grande Armée disparaître dans la neige impitoyable.
Encore aujourd'hui, le climat n'est-il pas la force principale de l'armée russe, malgré les réformes militaires dont parle Madame Adam, je veux dire le Comte de Vasili ?
... .On me tire par la manche : « Mon ami Raoul, vous allez encore parler politique. — Vous avez raison, Paul : donc taisons-nous et commandons le dîner. — Et vous faites bien de ne pas continuer, me crie une grosse voix !» Je me retourne : c'est mon jeune confrère rencontré à Imatra ! Décidément garder son incognito est chose impossible en Russie!
Pendant cette conversation, Monsieur N"* tournait et retournait la carte : « Eh bien? faites la commande, lui dit Siertah!
— Je voudrais bien, répond Monsieur
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N"*, mais on a oublié de mettre la traduction française et vous comprenez que l'écriture courante russe est encore plus difficile à lire que les caractères imprimés ! »
Un voisin sourit et nous tire d'embarras; tout en dînant, nous pouvons contempler le soleil qui éclaire de ses derniers rayons les coupoles d'or du Kremlin.
A nos pieds, la Moskwa coule à pleins bords et nous rappelle un peu les tournants de la Seine à Saint-Germain, de même que Moscou donne une image de Paris avec ses enceintes circulaires. — (C'est curieux comme le Français cherche toujours des rapprochements avec le pays
natal !)
Il fait nuit : nous redescendons par un chemin plus ou moins accidenté, et, malgré toutes les sollicitations de notre guide voulant nous faire visiter les cafés nocturnes, nous rentrons sagement à l'hôtel pour oublier nos deux nuits de chemin de fer.
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29. — Un dernier coup d'ceil à Saint- Basile, et, après avoir fait promettre à Monsieur N* ¥ * de venir nous voir à la fermeture de l'Exposition, nous partons pour Kiev.
On voit que l'on se rapproche de l'Orient :
la chaleur se fait sentir, et, si la température était presque froide à Saint-Pétersbourg, nous étoufferons à Odessa.
Dans notre wagon tout le monde parle français, d'autant plus qu'une famille parisienne occupe le compartiment voisin du nôtre. Mais les Russes installés dans le reste de la voiture se mettent à l'unisson et je vois encore une fillette de cinq ans me demander en pur français le nom de la ville qu'on apercevait à l'horizon : c'était Serpuchof.
Puis nous traversons l'Oka dont nous avions vu les eaux se confondre avec celles du Volga à Nijni-Novgorod.
Cette urbanité des Russes à se servir de notre langue rappelait à Siertah l'histoire
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de cet officier français envoyé en mission et faisant une longue traversée sur un navire anglais. Le malheureux passager était seul de sa nationalité et, lorsque à table il voulait se faire servir, c'était un supplice pour lui. Le capitaine du navire le regardait et restait impassible. La veille du débarquement, l'insulaire s'approche de l'officier et lui dit très correctement en français : « Vous avez dû bien souffrir de ne pouvoir vous faire comprendre pendant la traversée. » L'officier tourna le dos, sans daigner répondre, à ce rustre.
Je ne m'explique pas cette grossièreté à la mode chez les Anglais. Etes-vous à Londres? Si vous ne prononcez pas strictement les mots comme ils doivent l'être (ce qui n'est pas toujours facile), les pas-' sants affectent de ne pas comprendre et ne cherchent pas à vous tirer d'embarras, tandis que les Français se mettent en quatre pour renseigner un étranger; j'ai vu plus d'une fois un bon bourgeois prendre
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l'accent anglais, croyant ainsi faciliter l'explication, ce qui, du reste, rendait le dialogue complètement incompréhensible , mais burlesque.
Je ne comprends pas davantage ces Anglais, si corrects chez eux, qui choisissent les toilettes les plus excentriques et les moins convenables, les casquettes, les vestons à carreaux, pour se promener sur notre boulevard la pipe à la bouche et s'installer dans nos fauteuils d'orchestre le chapeau mou sur la tête.
Nos directeurs de théâtre devraient exiger au moins une tenue convenable, si ce n'est l'habit.
« Votre sortie contre les sujets de S. M.
Victoria n'a aucun rapport avec les mœurs russes, mon ami? — Je le reconnais, mon cher Siertah, mais que voulez-vous! Ce sans-gêne britannique me porte sur les nerfs... »
Le train siffle : c'est la station de Toula; dans la campagne, on aperçoit quelques
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maisons de bois, mais les grandes plaines et les tristes forêts se succèdent sans interruption.
Un bel oiseau bleu s'envole près du train :
C'est un rollier, me dit Siertah. — Ce rallier et deux compagnies de perdreaux, c'est tout ce que j'ai vu comme gibier en Russie pendant ce mois de voyage.
La nuit vient : on s'arrête à une grande gare, et, pendant que je bois un verre de thé, une partie du train disparaît avec mon wagon.
Après des pénibles recherches, je le retrouve sur une autre voie; bien m'en prit de ne pas sauter dans un des compartiments qui stationnaient devant le buffet, je me serais réveillé à Sébastopol.
3o. — Pendant toutes ces émotions , Siertah dormait du sommeil du juste et je suis son exemple pour me réveiller aux premières lueurs du jour aux environs de Worochta.
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Mais la chaleur augmente; la soif se fait sentir et le train n'a pas de wagon-restaurant!
A un court arrêt, devant une petite station sans buffet, la Providence m apparut sous les traits d'une jeune paysanne qui vendait de la limonade fraîche.
Je dois faire ici une confession pénible :
je fus tellement heureux de me trouver en possession d'une bouteille du bienfaisant breuvage que je restai caché dans le couloir du wagon et bus gloutonnement le flacon tout entier pour ne pas avoir à le partager avec Siertah! Égoïsme!...
Pardonnez-moi, mon cher ami!... Il est vrai que vous dormiez : c'est ma seule excuse.
La locomotive continue sa marche monotone; nous arrivons à une station plus importante et l'on se promène dans la gare pour se dégourdir les jambes. Nous trouvons le buffet en chapelle ardente : le chef de gare serait-il mort et resterait-il en fac-
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tion jusqu'à l'arrivée de son successeur?
Encore quelques heures et nous serons à Kiev ; la campagne devient plus verdoyante et les maisons moins rares.
Voici le Dnieper, et, sur l'autre rive les coupoles dorées de Kiev (prononcez Kifl):
les eaux sont basses et le pont de fer traverse de nombreux bancs de sable.
De tous côtés ce ne sont que villas ombragées d'arbres ; c'est plus réjouissant pour l'œil.
A Kiev,, le char-à-bancs du Grand-Hôtel nous attend et nous sommes installés dans des chambres dont les alcôves montant aux deux tiers de l'appartement ressemblent à des paravents ouverts.
Une heure reste à occuper avant le dîner et nous en profitons pour monter sur la promenade qui domine la ville.
Assis au pied de la statue de saint Vladimir, nous pouvons admirer la vue qui vaut celle de Nij ni -Novgorod et a quelque ressemblance avec elle; seulement c'est le
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Dnieper qui fait ses courbes gracieuses au lieu du Volga.
Nous retrouvons ces nombreux costumes déjà si abandonnés à Varsovie et à Saint- Pétersbourg; mais j'ai de la peine à ne pas rire en voyant s'avancer une nourrice pomponnée à l'instar des nourrices des Champs-Elysées : comme elles, la brave femme porte un énorme bonnet tout couvert de rubans qui descendent jusques à terre; elle est enveloppée d'une pèlerine voyante; son bébé disparaît dans des flots de dentelles... et elle marche nu-pieds.
Le dîner nous attend : un plat m'a laissé le souvenir d'être au moins original :
c'étaient des tomates saupoudrées de fenouil, ainsi que je l'appris du maître de l'hôtel qui s'était approché de notre table pour nous engager à aller voir après le dîner le château des Fleurs.
Arcadia à Saint-Pétersbourg, le château des Fleurs à Kiev, tout cela ne vaut pas notre Jardin de Paris ou même le Moulin-
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Rouge. Il y a cependant des théâtres, des acrobates, des chœurs (les éternels chœurs!); le public est nombreux, les costumes bizarres, mais il manque une chose essentielle : un peu de gaieté, à moins qu'on ne la trouve sur la terrasse du premier étage (comme à Arcadia). Mais nous avions résisté à la tentation là-bas; nous restons inébranlables à Kiev et regagnons chastement nos lits, déjà moins mauvais que ceux de Moscou... Et puis, à force d'être mal couché, on finirait par dormir dans un mouchoir!
Si. — A contre cœur nous avions pris un guide, baragouinant à peu près le français (Siertah aimait assez aller à l'aventure) ; nous hélons des voitures en compagnie de notre ami l'avoué qui devait nous quitter le lendemain.
Les promenades dans Kiev sont légèrement accidentées et souvent vous apercevez le cou du cheval qui apparaît au-
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dessus de la tête du cocher comme une menace : heureusement les chevaux ont le pied solide.
Nous arrivons au monastère de Lawra, célèbre par sa Vierge que j'ai eu le tort d'admirer de trop près; des pèlerins zélés se pressaient autour de moi, et, pendant qu'ils faisaient des génuflexions en baisant la terre, l'un d'eux, — je veux bien que ce soit par distraction, — me soulagea de ma blague bourrée de tabac. Trouver des pickpokets aux pieds de la Vierge de Lawra, c'est trop fin de siècle !
Il est inutile de parler des richesses ornant l'église : nous sommes un peu blasés, et vous aussi, sur la description de ces amoncellements d'or, d'argent, de pierreries.
Mais quelle misère autour de nous! Le dernier de nos mendiants rougirait de se promener dans les accoutrements que l'on rencontre aussi bien dans les rues des grandes villes que dans la campagne; ce
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qui explique l'étonnement du prédécesseur du tzar, lorsqu'il assista à la revue donné en son honneur au bois de Boulogne, le jour de l'attentat de Berezowski. Ce qui, en effet, avait le plus surpris le souverain, c'était d'avoir vu la tenue de la population parisienne, presque tout le monde portant le chapeau à haute forme.
Je faisais déjà cette remarque sur la misère en Russie devant les colonnes de lapis-lazuli d'Isaac; je peux me répéter devant la Vierge de Lawra et je resterai encore au-dessous de la vérité en dépeignant la pauvreté de ces populations.
Mangeront-elles cette année? La récolte de seigle a manqué presque partout, et, malgré les roubles que peut distribuer le gouvernement russe, le spectre de la famine se dresse menaçant.
Mais ces peuples, encore endormis dans l'ignorance, souffrent sans se plaindre, et leur fanatisme les soutiendra encore quelque temps contre le souffle révolution-
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naire... Je tressaille... C'est le coude de Paul qui m'entre dans l'estomac : « Il est bien heureux que le moine qui nous précède ne comprenne pas le français; sinon, vous nous feriez conduire à la frontière, avec vos réflexions sur la politique! »
Et nous descendions, suivant le moine à la longue robe noire et à la coiffure en forme de chapeau sans rebords. Après avoir traversé de nombreuses galeries en bois, nous arrivons aux catacombes où reposent les corps des saints au nombre d'une centaine : la foule des pèlerins se dépouille pour eux de ses roubles et de ses kopecks; mais les moines n'insistent pas près de nous ; leur flair avait deviné que la recette ne serait pas fructueuse avec des Parisiens (ne pas lire Pharisiens).
Dans des souterrains éclairés par la lueur tremblottante des cierges que nous portons, on se heurte à chaque instant contre des tombeaux ouverts dans lesquels repose quelque saint enveloppé complète-
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ment dans un suaire : ce n'est pas gai précisément, mais le regard se repose sur les peintures, à moitié effacées par l'humidité et la fumée des cierges.
J'avais déjà perdu des illusions sur les monolithes en malachite et en lapis d'Isaac; Théophile Gautier me retourne le poignard dans le cœur au sujet des peintures que j'aimais tant : beaucoup ont subi d'habiles restaurations qui les déshonorent.
Nous nous sommes suffisamment promenés dans le royaume des morts; retournons au soleil, après avoir donné un coup d'oeil aux crânes vénérés qui, par miracle, suintent de l'huile. (Ce serait de l'huile de tournesol, celle qui provient de la plante que nous appelons le soleil, si j'en crois les médisants.)
Notre voiture nous conduit au bord du Dnieper... Mais que vois-je? Des nymphes?
Non, ce sont deux grandes jeunes filles, habillées comme Eve avant la faute, se livrant près de nous aux salutaires exer-
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ciccs de la natation; mais notre petit cheval est moins curieux que nous, et, refusant de s'arrêter, nous transporte au pied des autels dans un couvent tenu par des religieuses.
Ces dames paraissent de bonne humeur, et l'une d'elles apprenant que nous sommes Français, me raconte une histoire qui doit être très drôle puisqu'elle me montre une rangée de perles qui vaut bien celles entourant les icônes de son église; j'ai le regret de ne pas saisir un traître mot.
Cette religieuse me rappelait celle qui conduisit Théophile Gautier au couvent de Troïtza que nous n'avons pas eu le temps de voir quand nous étions à Moscou; elle aussi, était belle et pleine de distinction... Si j'étais ministre des cultes, je n'autoriserais les prises de voile qu'à l'âge où la femme ne peut plus aimer, ou être aimée :
« Alors jamais! observe galamment ce bon Siertah. »
J'aperçois de nouveau la tête du cheval;
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c'est dire que nous regrimpons dans le haut de Kiev. On arrive à l'église Saint- André ; de la terrasse circulaire, nous revoyons ce panorama du Dnieper que nous admirions hier.
Voici l'église Saint-Michel avec ses cadres de diamants pour entourer le portrait de l'archange, et ses lingots d'argent pour former le tombeau de sainte Barbe.
Laissons toutes ces richesses et reposons nos yeux en contemplant les mosaïques de Sainte-Sophie.
De même qu'Isaac est le plus beau monument de Saint-Pétersbourg et Saint- Basile l'édifice le plus curieux de Moscou, de même Sainte-Sophie est l'église la plus remarquable de Kiev : ses fresques donnent à l'intérieur de Sainte - Sophie un décor complet, et la grande figure du Christ, aux proportions démesurées, n'est pas disproportionnée au milieu de ces coupoles colorées.
On voit encore à Sainte-Sophie un esca-
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lier, destiné jadis à quelque palais voisin de leglise; il avait été muré et il fut mis à découvert, il y a peu de temps; il conduit au premier étage. Les peintures sont étranges et n'ont aucun rapport avec des sujets religieux puisqu'elles représentent, dans une grande naïveté, des épisodes de chasse et des scènes de bateleurs.
Il ne faut pas oublier la porte d'entrée, avec sa tour carrée comme celles du Kremlin ; elle est d'un ton blanc et vert tendre d'un heureux effet.
Vous parlerai-je de la Porte d'or, amas de briques qui sont les derniers débris d'anciennes fortifications ; ce n'est curieux qu'au point de vue archéologique.
Nous nous séparons de notre guide, très étonné de nous avoir entendu prononcer le mot chic, et buvons un verre de Kwass, boisson du pays faite avec du pain fermenté. Etait-ce l'effet de la chaleur? Mais cette boisson nous parut bonne et me rappelait le coco des Champs-
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Élysées, quand nous étions au collège.
Devant leglise catholique , un couple descend les marches escorté de parents et d'amis : c'est un mariage, mariage modeste si l'on s'en rapporte à la toilette de la mariée; seul le mari a fait des frais : il est coiffé d'une énorme casquette blanche (symbole de son innocence sans doute).
Ce sont nos adieux aux églises de la Russie, aux iconostases d'or et d'argent, aux peintures byzantines.
A propos de la religion russe, je lisais dans la « Sainte-Russie », du comte deVasili, que le Saint-Synode qui concentre en ses mains la haute autorité ecclésiastique « est entièrement indépendant du pouvoir civil en tout ce qui concerne les questions dogmatiques et du culte. L'idée, par conséquent, que certains écrivains occidentaux, ignorant les conditions de la vie sociale et politique en Russie, ont propagée sur la dépendance du clergé vis-à-vis de l'Empereur ainsi que le rôle de pape que
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le tsar jouerait dans l'église russe, est complètement dénuée de fondement... »
Il me semble que ces écrivains occidentaux n'auraient qu'à prendre le propre livre du comte de Vasili pour trouver la preuve que cette indépendance du clergé est bien restreinte.
« Le Synode, dit le comte de Vasili, est toutefois soumis, dans toutes les questions d'administration ecclésiastique ainsi que dans celles concernant ses rapports avec le pouvoir civil et la société, au contrôle du délégué civil qui porte le titre de procureur impérial près le Saint-Synode. Les attributions de ce fonctionnaire sont analogues à celles du ministre des cultes en France.
Il assiste à toutes les délibérations du Saint-Synode pour veiller à ce que les décisions des prélats ne soient pas en opposition avec les lois de l'empire, et il sanctionne toutes les résolutions du Saint-Synode par son apostille officielle... »
Voilà de l'indépendance ou je ne m'y
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connais pas'! Savez -vous en outre quel est actuellement , je crois , le procureur impérial près le Saint-Synode? Sans doute quelque grand personnage versé dans l'étude des questions religieuses? Vous n'y êtes pas : c'est un général. Je le vois entrant dans cette réunion de prêtres, en uniforme et botté... « Vous êtes insupportable pour la centième fois, mon cher Lajoye...
— Mais je ne parle pas politique?... — Avocat bavard, reprend Siertah, attendez donc au moins que vous ayez franchi la frontière russe : ignorez-vous que votre passeport, s'il était bon pour entrer en Russie, n'est pas suffisant pour en sortir?
— Je le sais, puisque j'ai dans ma poche mon billet de sortie qu'il m'a fallu payer à Moscou. — Eh bien! gardez votre langue, ou... vous serez privé de sortie...— Comme
1. Le Saint-Synode est la plus haute instance pour toutes les matières religieuses; mais ses actes ne valent que s'ils sont approuvés par l'Empereur, chef suprême de l'Église. (Ernest Lher, professeur à l'Université de Lausanne. — Revue encyclopédique, 1891.)
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au collège! — Parfaitement. — O sainte liberté!... — Vous tairez-vous?... » Nous discutions encore en nous mettant à table.
A huit heures du soir, nous nous installons dans le train d'Odessa, après avoir fait nos adieux à l'avoué qui partait pour Cracovie avec la bande des voyageurs d'Imatra : nous fîmes route dans le train jusqu'à la bifurcation; puis les deux tronçons se séparent, et dans celui qui gagnait Cracovie, j'entendis, déjà loin de nous (ce n'était pas un rêve puisque Siertah l'entendit aussi), le fameux cri « Pirrouitte! »
et c'était encore une voix de femme, adieu moqueur d'une belle inconnue qui fut plus maligne que moi, car je n'arrivai pas à surprendre son secret. Bon voyage, Madame Pirrouitte!
Monsieur N*" a tenu sa promesse en venant me voir après la fermeture de l'Exposition de Moscou.
« Vous nous avez quitté trop tôt, me
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disait-il. Que d'études de mœurs qui vous ont échappé ! Ainsi les enterrements se fon t avec une pompe bizarre: le corps, la figure découverte, est porté à l'église sur un char traîné par quatre chevaux harnachés de blanc, et de nombreux domestiques revêtus de livrées également blanches à la mode Louis XV sont perchés sur la voiture. A l'église on ferme le cercueil qui est reporté ensuite devant la maison du mort pour lui faire un dernier adieu. La cérémonie se termine au cimetière par un grand repas qui a lieu sur place (les cimetières contiennent des restaurants). A chaque toast, les parents versent un verre de votka ou de Champagne sur la tombe, et le dîner se termine... à la russe, c'est-à-dire dans la gaieté la plus expansive. — Et les mariages? — Je n'ai pas des renseignements très exacts sur ce point; je sais seulement que la veille du mariage, la fiancée réunit toutes ses amies et installe une véritable fête dans un établissement de bains où ses parents ont
loué un numéro complet (salle de bains, étuve, salon, etc.). Ces dames une fois réunies, la porte est fermée; on prend un bain général dans le costume le plus primitif et la fête se continue... dans ce déshabillé complet.
Vous vous souvenez du café Yard?... — Parfaitement... et de Mademoiselle Touminet. — Eh bien, aux premières neiges, il s'ouvre un établissement du même genre, c'est Strella, mais à une distance encore plus éloignée de Moscou : après avoir traversé une série de salons comme ceux de Yard, vous entrez dans une serre immense, véritable hall, entièrement garnie de plantes exotiques. Pour vous donner une idée de la valeur de cette serre, je vous dirai qu'elle est estimée i23,ooo roubles.
C'est un spectacle féerique que ce jardin qui vous transporte dans les tropiques, vous qui venez de quitter votre troïka dont les palettes enfonçaient dans la neige. —
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« Ne me tentez pas ! Je serais capable de retourner en Russie, mais, cette fois, en plein hiver. — Et vous n'auriez pas tort! »
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