‹ Mes vingt-huit jours en RussieChapitre 11 sur 18 · Nous avons la journée à passer ici · texte numérisé non relu

Nous avons la journée à passer ici

quelles sont les distractions? — Aucune, répond notre hôtelier. — Au moins, on n'aura pas l'embarras du choix.

Le temps nous manquait pour gagner Sébastopol. — Allez voir les bains de Christiweniky-Liman, insinue timidement l'hôtelier.

Sans autre renseignement, nous prenons un tramway qui va dans cette direction.

Une fois hors d'Odessa, on se croirait dans un désert de l'Afrique, avec les villages kabyles perchés sur la dune. Des attelages — à coulisses — nous dépassent, laissant derrière eux des nuages de pous-

LA RUSSIE

sière, et ils vagabondent dans la plaine aride en effrayant les chevaux qui font semblant de paître des brindilles, lesquelles font semblant de pousser. Ces chevaux, lorsqu'ils sont effrayés, me rappellent les marionnettes du Chat-Noir, lorsque l'illustre Salis fait défiler de la cavalerie. La ressemblance est facile à comprendre, les chevaux d'Odessa étant entravés et ne marchant qu'à trois pattes.

Ne prenez pas ma comparaison pour une critique, Monsieur Salis!... Dieu me garde de médire d'un homme dont on a parlé à l'Académie!

Le tramway s'arrête : nous voyons devant nous une grande porte et un vaste jardin : nous descendons. Il y a bien un café et une pièce d'eau, mais en fait de baigneurs nous ne voyons que des hommes à moitié immergés et balayant la surface de l'eau... avec de vrais balais. — Pénétrons dans le parc : on dit dans mon Guide que ce sont des bains de boue. — Ma foi!

ODESSA

je ne sais pas où est la boue; toutes les rivières du parc sont à sec et garnies Je béton.

Nous avons la clef de l'énigme : c'est une maison de santé. Nous sortons et reprenons un autre tramway : celui-là nous conduira peut-être aux fameux bains.

Il nous y conduisit, mais aussitôt arrivés, nous remontions précipitamment dans la voiture retournant à Odessa. Une odeur pestilentielle prenait à la gorge. Ces bains sont des anciens golfes séparés aujourd'hui de la mer, et l'eau y croupit comme dans la presqu'île de Gennevilliers, diraient les mauvaises langues, — qui auraient tort.

Revenus à l'hôtel, nous ne faisons pas nos compliments à notre hôtelier, et l'on se console en dînant.

Mais le train pour Cracovie ne partait qu'à minuit. Un café-concert installé dans un grand jardin nous donna l'hospitalité et nous eûmes l'occasion d'applaudir une de

LA RUSSIE

nos actrices parisiennes dont j'ai le regret d'avoir oublié le nom.

Onze heures! nous reprenons le chemin de l'hôtel pour retrouver nos valises : à minuit, nous quittions Odessa.

3. — Dans le topo primitif dessiné par Paul, Odessa était laissé de côté et nous revenions par Kiev et Limberg.

Mais l'appétit vient en mangeant, et comme le confortable des chemins de fer nous permettait d'affronter sans fatigue de longs trajets, nous nous étions décidés à voir la mer Noire, pour pouvoir la comparer à la mer Baltique. — Bah! nous rattraperons le temps perdu, disait Siertah ! et nous l'avons rattrapé en doublant les étapes au retour.

C'est ainsi que la perspective de rester en wagon pendant quarante -six heures pour aller d'Odessa à Cracovie fut loin de nous effrayer; il est vrai que nous attendions trois heures à Binder, deux heures

ODESSA

à Jassy, ce qui nous donnait le temps de souffler.

Lorsque je racontais à mon frère cette partie de mon voyage, il souriait : — Et moi qui faisais au Canada des trois et quatre jours de chemin de fer, et avec quels retards? Une fois nous avons eu vingt-huit heures de retard à cause de la rupture d'un pont. Aussi les Américains suppriment-ils les ponts quand ils peuvent. — Comment?

— Arrivés au bord d'une rivière, on coupe le train en plusieurs morceaux; on installe ces morceaux sur d'énormes bateaux; puis la rivière traversée, on rattache les tronçons et l'on file de plus belle.

Quand donc aurons-nous en France, non pas des wagons américains et moins encore des voies américaines par trop dangereuses, mais des wagons russes? Quand le vieux matériel sera épuisé, répondent imperturbablement les administrations de chemins de fer. J'entends faire cette réponse-là depuis trente ans : notre vieux

Wp

LA RUSSIE

matériel, c'est le couteau de Jeannot !

Et en France on ne se plaint pas, parce que autrefois on voyageait en diligence, et que le chemin de fer est un progrès sur la diligence : au point de vue de la casse, c'est certain, quoi qu'en disent les statistiques établissant que, comparativement, on tue moins de monde; mais en réalité on fait des purées comme à Saint-Mandé, par exemple, purées qu'on n'aurait jamais obtenues dans une diligence qui contenait vingt personnes.

J'admets que les accidents proviennent un peu des exigences du public, mais au moins, si vous risquez de nous casser les reins, ne nous donnez pas en outre le germe de maladies qui naissent de votre système déplorable de claustration ! Livreznous des wagons dans lesquels on puisse circuler, et n'accordez pas ce privilège aux seuls trains de luxe.

Ce n'est pas parce qu'un pauvre diable n'aura pas le moyen de se payer des

ODESSA

sleeping-cars, qu'il faudra le condamner à rester enfermé dans un wagon pendant des heures entières, sans pouvoir remuer ni descendre de voiture!

— Ce sera la ruine des Compagnies! — Est-ce bien sûr?... Abaisser le prix des lettres, disait- on aussi, c'est enlever à l'État un de ses gros revenus? Soutiendrait-on encore cette dernière opinion?...

Plus vous faciliterez les voyages, plus nombreux seront les voyageurs et plus considérables seront les recettes!... Vous le voyez déjà avec vos billets circulaires !... Je suis interrompu par Siertah, qui trépigne : — Mon ami, je ne vous donnerai plus jamais de vin supérieur les jours de grands trajets : il est absolument impossible de dormir avec un pareil adversaire...

des chemins de fer français!

Nous eûmes le temps de dormir à Binder, où nous restions trois heures en panne : le soleil se levait à notre départ de cette station, et le thermomètre mar-

LA RUSSIE

quait à huit heures 21 degrés Réaumur.

Nous sommes loin des steppes de la Russie du Nord!

Le paysage est animé : les maisons groupées sur les collines sont égayées par leurs auvents peints en rouge; les femmes babillent autour des fontaines, et quelque paysan galant offre de verser l'eau dans les cruches en soulevant le grand bras de la potence, l'appareil primitif placé au bord des puits.

On traverse la Bessarabie dont nous avons goûté les vins à Saint-Pétersbourg.

Aux stations les costumes sont variés : voici des popes aux longs cheveux; voici des femmes, des veuves probablement, affublées d'un grand chapeau noir qui rappelle celui des moines; des marchands sont en grande discussion et l'on distingue les Juifs aux petites papillotes qui remplacent les accroche-cœur de certains messieurs auxquels je ne compare pas ces commerçants.

ODESSA

A Kaparache , les discussions recommencent entre les voyageurs qui descendent du train et les gens du pays : on échange des échantillons de blé et... le train siffle ; les uns remontent dans le train, les autres s'accrochent aux marchepieds pour tâcher de terminer l'affaire.

A une autre station, ce sont des cris partant de la campagne : les vaches des voisins ont envahi le champ d'un propriétaire qui chasse les visiteuses en les frappant d'un bâton à tour de bras, pendant qu'il accable de malédictions les malheureux vachers.

Du haut d'une pile de sacs de blé, un gamin, comme le juge du camp, considère la scène, il est impassible et plein de dignité ; la richesse de son costume lui permet de mépriser ces querelles de basétage ; une chemise faite d'un vieux sac, tel est le complet du gamin, nu-tête et nupieds par un soleil brûlant. Près de lui

LA RUSSIE

dort un animal que je prends pour un loup, mais ce n'est qu'un chien.

Après la station de Corneschti, le train arrive aux premiers contreforts des Karpathes et la rampe est tellement sérieuse que la locomotive s'arrête époumonée... C'est le seul accident que nous ayons eu dans nos deux mille cinq cents lieues de chemin de fer, et encore cet accident a-t-il consisté dans un arrêt de quelques minutes, le temps de remettre la machine en pression !

De tous côtés des convois de chariots traînés par des bœufs se dirigent vers le marché de Pirlitza où nous voyons plusieurs types moldaves aux gros bonnets fourrés.

Pendant que le train gagne la frontière russe, le courrier, de son côté, fouette ses chevaux et va porter les lettres dans la campagne, ayant dans sa voiture une escorte de soldats.

Ungham! c'est la frontière russe.

Nous retrouvons le gendarme à talpak;

ODESSA

nous nous empressons de lui remettre nos passeports et nos billets de sortie. Il nous congédie avec un geste de grand seigneur et m'indique sur ma montre que nous pourrons revenir prendre nos passeports dans une demi-heure, demi-heure dont nous profitons pour essayer de déjeuner, ce qui ne me paraît pas très facile, le buffet étant vide.

Un industriel, comme il y en a à toutes les frontières, pour faire le change des monnaies, nous tire d'embarras et obtient pour nous deux potages, mais c'est tout; ce qui nous contnste. La figure de Siertah se déride lorsqu'après avoir plongé sa cuillère au fond de son bol, il y trouve presqu'une livre de bœuf. Cela me rappelait cet ancien marchand des Halles chez lequel pour un sou, on avait le droit de plonger la fourchette dans la marmite, et on ne retirait pas souvent une livre de bœuf! Son concurrent, plus honnête, vous donnait au moins un bouillon à la condition de payer

d'avance, sinon le liquide versé dans la table creusée en forme d'assiettes était aspiré par l'instrument qui l'avait apporté, et cet instrument était celui de Monsieur Diafoirus.

Ces marchands ont disparu avec nos vieux quartiers et je ne croyais pas les retrouver à Ungham.

Je retourne au poste des gendarmes qui me rendent avec un sourire bienveillant (vu ma qualité de Français), mon passeport et celui de Siertah, mais gardent les billets de sortie, tout en nous autorisant à quitter le territoire russe; ils se donnent même la peine de vérifier si nous sommes montés dans le train roumain pour être bien certains que nous ne rebroussons pas chemin.

Le signal du départ est donné : Adieu, Sainte-Russie! Je regretterai de ne pas avoir visité Saint-Pétersbourg en hiver et de ne pas avoir glissé en traîneau sur la Neva, mais le souvenir de ce que j'ai vu dans ce voyage à la vapeur suffira pour ne

or ES SA.

pas me faire regretter cette équipée, si agréable, grâce à mon ami Siertah.

Je pouvais faire un livre plus complet en m'inspirant des ouvrages déjà parus sur la Russie, ou bien en racontant les récits récoltés de tous côtés; mais pourquoi piller les uns et comment se fier aux autres!

Aussi ai-je laissé de côté bien des anecdotes qui, pour être intéressantes si elles étaient vraies, pouvaient n'être qu'une mauvaise plaisanterie comme en font souvent les gens qui veulent se moquer du voyageur.

On me racontait, par exemple, au point de vue des mœurs, que les Russes, dans certaines classes et non pas des moins élevées, avaient certains goûts assez orientaux; on me citait le pied de nez fait par une princesse en sortant de la chambre à coucher de son auguste époux, pied de nez qui s'adressait à un certain favori de iaction dans l'antichambre et qui avait été consigné à la porte... Tout cela, ce sont

LA RUSSIE

des potins qui courent les grandes villes, et il faut habiter un pays quelque temps pour distinguer, dans tous ces racontars, le vrai du faux, et encore est-on souvent trompé !

Je reste donc fidèle à mon rôle de voyageur de passage; comme dirait un photographe, je ne fais que des instantanés. Et maintenant, entrons en Roumanie, après avoir salué une dernière fois le talpak russe; il est temps de se diriger vers Paris à grande vitesse. Nous ne nous arrêterons plus, après Iassy, que dans les villes de Cracovie et de Breslaw.

Page 1