CHAPITRE IL LA RUSSIE
VARSOVIE
La douane russe et ses infirmiers. - Costumes du peuple russe. Varsovie. - Je parle russe. - Le badigeon. — Le F13a.ro « caviarde ». — Isvoslchiks et drojkys. — Le parc Lasinski. - Le château Potocki. - Patrouille russe. — Départ pour Saint-Pétersbourg.
16 août (suite). — Le train n'est pas arrêté qu'une volée de soldats s'abat sur les marchepieds et les grosses têtes des gendarmes apparaissent aux fenêtres des wagons. Ils sont habillés de vestes bleues avec brandebourgs rouges et sont coiffés de talpaks ornés d'un plumet rouge : avec leur barbe mal peignée, ils ont un air peu rassurant : fort heureusement je n'ai pas eu maille à partir avec eux pendant tout mon séjour en Russie et je n'ai jamais été
TB
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tenté de faire cet essai, les habitudes policières en Russie étant plus expéditives que les nôtres.
Les passeports sont recueillis; puis nous sommes invités à descendre avec nos bagages pour passer à la douane, qui, je dois le reconnaître, fut beaucoup moins tracassière que... la nôtre, par exemple.
Nous tombons dans les bras d'une escouade d'infirmiers. Le service des «-ares est fait par des garçons revêtus de longs tabliers blancs et coiffés de la casquette noire, coiffure nationale : c'est à se croire à l'hôpital. Seules nos valises subissent la visite, visite sommaire : il est vrai qu'elles ne contenaient aucun objet suspect.
J'ajouterai que les employés sont pleins de zèle : en arrivant dans une gare, vous confiez vos bagages à l'un d'eux et regardez son numéro en lui disant quel est le train que vous prendrez; serait-ce pour deux ou trois heures d'attente, vous trouverez, à l'arrivée du train, votre homme
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campé devant vous, vos bagages à la main, et il aura soin de les placer lui-même dans le compartiment, de même qu'il était venu les prendre dans le train que vous aviez précédemment quitté; et tout cela pour une douzaine de kopecks. (Le kopeck vaut 4 centimes.)
En attendant l'heure du départ, je considère un vénérable pope qui se promène gravement, revêtu d'une houppelande bordée de violet, une énorme croix sur la poitrine, et... un vulgaire chapeau de paille grise sur la tête : malheureusement les enluminures de son nez nuisent à sa dignité.
Enfin, un gendarme rend les passeports et nous voici dans un train russe, tandis que le train allemand repart de son côté, ramenant les voyageurs moins bien en règle que nous.
L'écartement des voies est plus large sur les chemins russes, de sorte qu'une invasion par voies ferrées serait difficile.
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La locomotive siffle et nous partons. A noter : les cheminées de la plupart des locomotives ont la forme d'un immense cornet renversé.
Pendant que nous traversons des grandes plaines peu fortunées, le temps passe à faire disparaître le déjeuner préparé à Thorri, et, comme nous avions eu soin d'acheter à Paris un petit nécessaire contenant fourchette, couteau et verre, notre dînette ne manque pas d'agrément. Ce nécessaire, j'ai retrouvé le pareil dans un passage de Moscou, et de fabrique française, bien entendu.
Par-ci, par-là, on aperçoit quelques rares paysans : ils ont la chemise rouge sortant du pantalon, et des grandes bottes quand ils ne sont pas nu-pieds.
Les femmes ont des jupes également rouges, et souvent aussi des bottes.
Les habitations ou isbas sont peu nombreuses et misérables, construites pour la plupart avec des troncs d'arbres superpo-
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ses. Près d'une station, l'une d'elles a pris feu, et, sans essayer de combattre l'incendie, les habitants la regardent brûler comme un fagot.
Nous traversons des forêts, et, de temps en temps, on voit que des parties entières ont été rasées. Cette coupe forcée a été faite lors des dernières insurrections polonaises.
Vers les deux heures, on arrive à Varsovie. Le premier aspect est favorable, et l'omnibus de l'hôtel nous fait traverser de belles rues; mais quel pavé! Nous retrouverons à Saint-Pétersbourg et à Moscou cet assemblage de gros galets qui vous font bondir comme les marrons dans la poêle.
L'hôtel est un véritable monument.
Pendant que Siertah, comme M. Crépin, change de linge, je descends à la salle à manger pour luncher.
Grâce à mes gestes, je me fais servir une assiette de viande froide et de la bière,
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mais je voudrais de la moutarde... Ici je deviens incompréhensible et je pensais à prendre mon crayon, à l'exemple d'Alexandre Dumas, qui dessinait un champignon et obtenait un parapluie... Soudain, je me souviens que j'ai dans ma poche un dictionnaire de conversation... Ma foi! tentons l'épreuve!
Lire le russe, c'est encore facile, la plupart des lettres étant grecques ou françaises; le prononcer est une autre affaire, les voyelles changeant de son, suivant la place occupée par l'accent : or l'accentuation n'a pas de règle.
Par bonheur, mon petit dictionnaire contenait trois colonnes : i° le mot en français; 2 le mot russe; 3° le mot russe prononcé à la française et écrit dans notre langue.
Très ému, je cherche le mot moutarde et le prononce d'après les renseignements du petit livre : « Da (oui) », répond le garçon, et il disparaît.
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Un instant après il m'apportait triomphalement... un pot de moutarde! Merci, mon Dieu, je savais le russe. ..Je l'ai oublié depuis que j'ai rencontré un Parisien à Cracovie et que je lui ai fait cadeau de mon dictionnaire.
Siertah me rejoint, et, grâce à son Baedeker, nous pouvons flâner par la ville sans avoir besoin de guide. Je crois que j'ai gagné dans l'estime de Paul quand il a su que je parlais le russe.
Une première impression, qui ne me quittera pas tant que nous serons en Russie, dépoétise pour mes goûts de peintre amateur les plus beaux monuments de ce pays. La Russie, c'est le règne du badigeon, et dans quels tons! Du rose pâle vous passez sans transition au vert tendre ou au bleu céleste, quand ce n'est pas le rouge brun qui s'étale, sans aucune nuance, sur les palais et les maisons.
De plus, toutes ces constructions sont en briques, et leurs colonnes, leurs sculp-
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tures ne sont qu'un vulgaire assemblage de plâtras qui disparaît sous le pinceau du badigeonneur.
Cependant il doit exister une raison pour que les Russes se livrent à cette orgie de couleurs. Il y en a une, en effet : lorsque le pays est couvert de neige, des maisons peintes comme les nôtres seraient d'un effet déplorable et d'un blanc qui paraîtrait sale, tandis que cette palette brille sur le blanc tapis comme un massif de fleurs printanières.
Sautant de galets en galets, quand le milieu du trottoir dallé est occupé par le beau sexe (et il ne manque pas à Varsovie), nous jetons un coup d'oeil sur la Vistule, traversée par un pont métallique.
En contre-bas sont installées, sous la terrasse du château, les écuries d'un régiment de cosaques.
De là, après avoir passé devant une colonne qui rappelle, en petit, la colonne Alexandre, de Saint-Pétersbourg, nous
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entrons dans l'église catholique, peu remarquable, mais où l'on constate déjà le fanatisme du peuple au point de vue des idées religieuses, qu'il s'agisse de la religion grecque, catholique ou russe.
Un moujik est au pied d'un grand crucifix fixé au mur, et ses baisers retentissent dans l'église, pendant que des femmes accroupies sur les dalles poussent des gémissements en implorant l'aide de Dieu.
Dans les églises russes, les génuflexions sont peut-être plus répétées encore, et les images saintes (les icônes) perdent leurs couleurs sous l'embrassement d'une foule déguenillée qui souvent meurt de faim, mais dépensera son dernier kopeck pour acheter un cierge à la gloire de Dieu... et de l'Empereur.
Passons au quartier juif; il est nauséabond, comme ses habitants qui traînent leurs vieilles lévites noires — ou qui furent noires — serrées à la taille par une ceinture de couleur fanée.
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Ces costumes, généralement portés par les marchands juifs ou catholiques, cachent souvent des grosses fortunes, et tel passant crasseux pourrait donner l'aumône à plus d'un seigneur qui dévore les débris de son héritage pour jeter un dernier éclat éphémère, ruiné qu'il est en grande partie par l'affranchissement des serfs, qui lui a coûté un tiers de ses propriétés.
Que de familles émigrent à l'étranger, ne pouvant rivaliser de luxe avec le marchand de thé ou de froment!...
O vertu! protège notre innocence! Aux fenêtres nous apercevons des minois agaçants; sur les trottoirs, nous croisons des jeunes filles rieuses — très rieuses : « Siertah, mon ami, rentrons dîner; on est ici trop près du boulevard! » Et nous regagnons l'hôtel, où je trouve le Figaro, mais il est caviardé. — « Caviardé? »
direz-vous.
Lorsqu'un article déplaît à la censure impériale, on le couvre d'une épaisse
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couche d'encre d'imprimerie qui a l'aspect d'une tartine de caviar; si le numéro entier n'est pas du goût de la censure, on l'arrête à la frontière : « Oh! mon Dieu!
c'est bien simple! » aurait dit ce pauvre
Gil Pérès.
Ce passage caviardé, j'ai cherché à le lire : ce n'était pas possible; et croyezvous qu'il s'agissait de politique?
Nullement, puisqu'il était dans les mots du jour... C'était peut-être trop raide!
Calino n'avait pas mis ses gants, ou la censure ses lunettes vertes.
Et on demande en France une loi pour la presse. Caviardons!... ce qui ne me ferait pas rire. Suivez plutôt l'exemple de
l'Angleterre : liberté complète, mais
indemnités salées... — « Pardon, Raoul, nous ne sommes pas ici pour faire un cours de droit. — Brigadier, je veux dire Paul, vous avez raison! »
Les théâtres étant fermés, le soir fut occupé, après un peu de correspondance
à nous plonger dans les délices de nos lits... sans draps.
ij. — Un tour dans la ville, le matin.
L'église russe est en réparation ; nous nous contentons d'admirer les cinq coupoles dorées... Nous n'étions pas encore blasés !
Nous flânons au marché, en partie couvert; c'est un souvenir du Temple, et nous échappons difficilement aux sollicitations des marchands; seulement, comme ils parlaient russe, je n'ai pas su, malgré mon dictionnaire, s'ils employaient la langue verte avec la supériorité de ces dames du Temple.
Le déjeuner nous attend; nous rentrons à l'hôtel par un jardin dont l'entrée est interdite aux juifs et nous passons devant l'ancien palais des rois de Pologne : il ne manque pas d'élégance, grâce à sa colonnade qui ne nuirait pas à nos Tuileries pour réunir le pavillon de Flore au pavillon
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de Marsan (ce qui ferait beaucoup mieux que ce trou béant très imparfaitement caché par l'arc du Carrousel). — « Voyons, Raoul, vous allez faire maintenant un cours d'architecture ! — Brigadier!... «
Nous assistons à la lutte de deux grandes bêtes de grues qui se sauvent à tire d'ailes devant un roquet échappé dans les jardins du palais... — « Déjeunerons-nous? — Brigadier!... » — Et nous prenons nos jambes à notre cou pour regagner l'hôtel, tout en passant devant un monument élevé en souvenir des dernières convulsions polonaises.
Enfin nous déjeunons, et, pendant que le café nous est servi devant l'hôtel, les isvostchiks (traduisez : cochers), flairant des étrangers, exécutent une fantasia devant le café. Je ne m'y connais pas du tout en chevaux, et c'est malheureux, car la cavalerie russe est bien jolie. Mais ces chevaux à grandes crinières et à longues queues devraient rougir d'être attelés à
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d'horribles drojkys (traduisez : fiacre) qui rendraient des points aux vieux coucous que l'on trouve la nuit dans nos gares de chemins de fer.
Les isvoslchiks avaient du flair, car nous avions besoin d'eux pour visiter les châteaux Lasinski et Potocki, situés hors la ville.
Déjà l'un d'eux avait essayé de s'entendre avec nous en bredouillant un jargon allemand, lorsqu'un Polonais qui prenait son café près de nous, vit notre embarras et nous proposa, en pur français, de nous venir en aide. Ce n'était pas de refus!
Après avoir demandé dix roubles (le rouble-papier vaut à peu près 2 fr. 5o), un des cochers nous accepta pour quatre roubles... sans pourboire... et nous partons, bondissant sur le pavé dans un véhicule préhistorique, traîné par deux petits chevaux de l'Ukraine qui vont comme le vent.
Fort heureusement Siertah n'a pas ma
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corpulence, de sorte que nous arrivons à caser chacun la moitié... de notre individu dans la voiture et nous eûmes la chance inespérée de ne pas tomber à terre.
Remarquez toutefois qu'à Varsovie, une petite galerie vous protège par derrière, tandis qu'à Saint-Pétersbourg le coussin est complètement plat; mais notre apprentissage était fait après cette première promenade.
Ajoutons que Yisvostchik, enveloppé dans sa touloupe, déborde d'une manière insensée dans l'intérieur de la voiture, et, qu'en outre, chaque fois qu'il passe devant une icône, il ôte son chapeau pour faire une multitude de signes de croix, ce qui permet à ses cheveux incultes de se livrer à une course fort peu rassurante pour le voyageur.
C'est un roman que l'histoire d'un chapeau de cocher! Supposez un castor, comme le portaient nos arrière-grands-pères, mais un castor aplati, avec des grands rebords retroussés. Quand le cocher commence son
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métier, vers les quinze ans, le castor est d'un noir brillant, mais la ligure de son propriétaire disparaît dans la coiffe; plus tard, les cheveux s'épaississent et la tête du cocher reparaît; mais le pauvre chapeau a tellement reçu d'avalanches de pluie et de neige que ses poils ont disparu et la graisse déborde sous le ruban crasseux que serre à regret la grosse boucle rouillée.
Le seul luxe consiste pour le cocher à avoir une ceinture de couleur voyante qui ferme la touloupc et des boutons de métal brillant ou argenté qui sont cousus au collet.
Pendant que je décris le costume du cocher, nous sommes arrivés au Bois, c'està-dire au parc Lasinski, ancienne résidence polonaise. Nous voyons en passant le monument élevé à la mémoire d'un héros de la Pologne et nous admirons le palais, construit comme Chenonceaux, sur un cours d'eau; ici c'est un lac au lieu d'être une rivière.
Dans ce parc il y a même, si j'ai bonne
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mémoire, un théâtre d'été, comme il en avait été créé un au pré Catelan.
Nous voici en pleine campagne et notre drojky gémit à chaque saut qu'il fait sur les galets. Changement de tableau : après avoir dépassé les ouvrages en terre qui défendent Varsovie, nos deux petits chevaux enfoncent dans le sable jusqu'au poitrail. Il faut faire volte-face et nous reprenons une route de galets; nos membres étaient moulus quand nous arrivâmes au château Potocki.
Faute de nous faire comprendre, nous n'avons pas visité l'intérieur du château, et il fallut se contenter de se promener dans un beau parc terminé par un grand lac entouré d'arbres séculaires.
Notre cocher, qui avait dépouillé son costume et avait pris un habit de paysan pour nous rejoindre, arrivait trop tard pour nous guider dans le palais. Nous nous sommes consolés depuis en voyant des intérieurs de palais à satiété.
On passe, pour quitter le château, de-
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vant le tombeau des Potocki et nous nous reposons un instant dans une auberge pendant que les chevaux mangent l'avoine.
Une patrouille de cavalerie trottine devant nous : eux aussi, sans doute, font les grandes manœuvres; mais, en été, leurs uniformes ne sont pas brillants; les soldats portent la veste blanche que les nôtres réservent pour les corvées, le tout accompagné d'un grand sabre, comme celui de Barbe-Bleue.
Les petits chevaux de notre drojky piaffent et hennissent; il faut remonter dans notre horrible voiture et notre supplice recommence jusqu'à l'entrée de Varsovie.
Là, un employé nous réclame environ cinquante centimes pour avoir le droit de rentrer en ville.
C'est une manière de remplacer l'octroi, et je soumets l'idée à nos conseillers municipaux...
Le concierge ayant bien voulu nous rendre nos passeports confisqués à notre
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arrivée pour être visés, nous sommes conduits par l'omnibus de l'hôtel à la gare, après avoir traversé la Vistule. Un drojky nous aurait coûté moitié moins cher, mais il faut faire son école avant de passer maître. Nous allons quitter Varsovie, la ville mondaine, — le petit Paris, comme disent ses habitants, — pour prendre la direction de Saint-Pétersbourg, la ville diplomatique, majestueuse, imposante, mais peu récréative (au moins'en apparence), surtout en été. Plus tard ce sera Moscou, la ville commerçante; puis Kiew, la ville religieuse par excellence; et enfin Odessa, la ville maritime; cinq aspects bien tranchés.
HHHBI
SAINT- PETERSBOURG