CHAPITRE III
SAINT-PÉTERSBOURG
Chauffage des locomotives au bois. — Conversation avec un Russe. — L'hôtel de l'Europe. — Dominique. — Les concierges. — La perspective Newski. — Kazan. — Les clefs de la ville de Reims. — La Neva. — La statue de Pierre le Grand. — Le prix du vin. — La maison de Pierre le Grand. — L'ancienne citadelle. — Isaac. — Monastère d'Alexandre Newski. — Moine et journal. — L'affranchissement des serfs. — Arcadia.
18 août (6, pour le calendrier russe). — La locomotive, au lieu de nous envoyer la noire fumée du charbon de terre, laisse derrière elle une odeur de bois brûlé, ce qui nous étonne moins lorsque nous voyons, aux rares stations, de grosses piles de bois. En Russie, les forêts sont considérables et servent à alimenter le chauffage des villes et des chemins de fer presque partout.
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Comme le faisait remarquer l'auteur du Pays des roubles, — ou un autre, — avant que la provision de bois ne soit épuisée, on aura trouve sous terre des trésors de charbon que les Russes n'ont pas encore pensé à exploiter.
Nous avions quitté Varsovie le 17, à 6 heures du soir et nous devions arriver à Saint-Pétersbourg le 18 à 8 heures du soir, soit vingt -six heures de chemin de fer.
Grâce à l'organisation des wagons, qui est fort bien comprise (ô P.-L.-M!), on peut dormir aussi agréablement que dans son lit, je dirai mieux que dans un lit russe, ce qui permet de parcourir sans grande fatigue toutes ces plaines et ces immenses forêts, qui n'offriraient aucun attrait au voyageur tenté de s'arrêter entre les principales stations pour trouver une auberge. . . introuvable.
Après avoir roulé de longues heures et déjeuné des acquisitions faites dans les
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buffets, nous nous rapprochons de Saint- Pétersbourg. A quelques verstes de la capitale, nous récoltons un voyageur qui nous parle russe : « Frantsous », répondons-nous, et aussitôt notre nouveau compagnon parle français sans le moindre accent; je ne remarque même pas les : « donc, cher, déjà, » qu'on accuse les Russes d'accumuler quand ils parlent notre langue (ce qui me fait penser à une chose, c'est qu'à Bruxelles je n'ai presque plus entendu le fameux : « savez-vous » :
les bonnes habitudes se perdent, savezvous?)
Notre Russe, qui demeure à Saint- Pétersbourg, est très causeur : on parle de la visite de la flotte française à Cronstadt et nous voyons avec plaisir que la population nous préfère de beaucoup aux Allemands. Mais il s'agit ici de la population des villes, petite minorité; quant au reste du pays, il suffit d'avoir passé un mois en Russie pour comprendre que ces
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cinquante ou soixante millions d'habitants', dont un cinquantième à peine sait lire et écrire, seraient bien en peine d'émettre un avis dans les questions politiques:
Le paysan russe n'a qu'un dieu : l'Empereur, et il lui est dévoué corps et âme.
Je sais bien qu'en face du paysan, il y a le nihiliste, avec son esprit révolutionnaire, mais la secte est encore peu nombreuse...
— « Allons, bon! vous voilà encore dans la politique, dit Siertah. — Pardon, excuse, mon sargent ! »
Le Russe me donne l'exemple de la prudence, car au premier mot de politique, il devient muet comme une carpe de Fontainebleau... C'est qu'en Russie le silence est d'or, à cause du voisinage de... la Sibérie, qui est tellement hospitalière qu'elle garde ses hôtes jusqu'à la fin de leurs jours,
1. La Russie comprend environ la cinquième partie do la terre, s'otoiul sur 22,430,000 kilomètres carrés (la France n'en a que 520,000) et nourrit tout près de cent millions d'habitants. (Alfred Rambaud, professeur à la Sorbonne. — Revue encyclopédique, 1891.)
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quand ils ne meurent pas en y allant.
Les marais qui s'étendent autour de nous annoncent l'arrivée à Saint-Pétersbourg.
Je descends au dernier buffet pour prendre un verre de thé (il est parfait dans toute la Russie) et je me trouve nez à nez avec une figure qui ne m'était pas inconnue. En effet, c'est un avoué de Paris : nous renouons connaissance et nous débarquions ensemble à l'hôtel de l'Europe, après avoir traversé une partie de Saint-Pétersbourg.
Si l'aspect de Varsovie nous avait paru tout de suite agréable, il n'en fut pas de même de Saint-Pétersbourg : ces grandes rues, ces maisons très élevées, tout cela est glacial au premier abord et restera sévère. Mais il faut aller en hiver à Saint- Pétersbourg, et non pas en été. C'est un peu comme nos boulevards pendant les vacances; ils perdent leur gaieté et... leurs jolies femmes; de plus l'absence des traîneaux ôte à la capitale toute son activité.
On parlait français à l'hôtel et nous
LA KUSSIE.
pûmes dîner sans avoir recours à mon dictionnaire. La cuisine faite à la française, et le plus souvent par des Français, est aussi bonne qua Paris dans les Bons hôtels, à Moscou comme à Saint-Pétersbourg. A nous la faute quand nous choisissions un plat russe, et généralement ces tentatives ne nous réussissaient pas.
Après le diner, on fait un tour chez Dominique, l'un des seuls cafés de Saint- Pétersbourg. Ah! il ne faut pas chercher sur la perspective Newski les rangées de tables qui font l'ornement de nos boulevards et... le découragement des gens pressés. A peine Dominique ose-t-il ouvrir ses fenêtres... en été.
Ce n'est pas gai pour un boulevardier, et c'est un des déboires que nous donne Saint-Pétersbourg, les rues étant désertes dès que la nuit tombe.
Après avoir regardé un instant jouer au billard (les Russes se servent d'une vingtaine de billes, ce qui ressemble peu à nos
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parties de carambolages), nous nous décidons à rentrer au bercail, c'est-à-dire à l'hôtel.
Devant les grandes portes je voyais des hommes assis sur les bornes ou se promenant comme un factionnaire. J'ai su depuis, ô concierges parisiens! que c'étaient vos confrères; seulement ceux-là gardent la porte en dehors toute la nuit, à toute époque de l'année, tandis que vous, vous maugréez après le locataire qui vous fait sortir le bras du lit pour tirer le cordon après minuit!
A propos de lit, le mien avait presque une apparence de vrais draps.
ig. — Malgré le temps peu favorable, le désir de visiter la ville nous réveille de bonne heure et nous commençons la journée en allant toucher nos lettres de crédit : l'escarcelle se vidait à vue d'œil.
A ce sujet, il faut que je fasse tous mes remerciements à mon ami Siertah. Il avait
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bien voulu se charger de la comptabilité, et, grâce à lui, je suis revenu de voyage sans avoir su distinguer un rouble d'un florin, un kopeck d'un centime, puisque mon fidèle caissier se chargeait de tout payer.
Une fois munis d'argent (ce qui est in^ dispensable en Russie plus que partout ailleurs) nous enfilons cette interminable perspective Newski, deux fois large comme notre boulevard, mais dépourvue d'arbres, ce qui ne la rend pas plus gaie. (N'oublions pas que nous sommes au mois d'août.) Les trottoirs sont exhaussés audessus de la chaussée pour ne pas être envahis l'hiver par la neige fondue, et l'horrible galet nous présente sa tête pointue toutes les fois qu'il faut abandonner le passage dallé.
Constatons cependant qu'il y a un progrès sur Varsovie pour les voitures : la chaussée est pavée de bois, mais les pavés sont en forme de carreaux et je crois ce système inférieur au nôtre.
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Voici Kazan : cette église, qui veut imiter Saint-Pierre de Rome, est écrasée par la colonnade qui la précède; de plus, isolée sur la place, elle manque d'accompagnement, ne serait-ce qu'un square.
Nous entrons, et mon regard est attiré aussitôt vers des trophées parmi lesquels j'aperçois les aigles de Napoléon I er et les clefs de plusieurs de nos villes (entre autres celles de Reims, bien que Reims n'ait jamais eu de portes, me fait observer Siertah).
Je suis distrait de ce triste spectacle par la cérémonie religieuse : on dit la messe, mais, ayant quitté l'église trop vite, je n'ai pas aperçu l'officiant. Selon le rite russe, l'autel se trouve séparé du reste de l'église par une cloison, l'iconostase, cloison percée de trois portes.
De temps en temps, la porte du milieu s'ouvre, et le prêtre se montre aux fidèles agenouillés sur la dalle, puis il disparaît et la porte se referme.
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Ces iconostases sont couverts du haut en bas des bijoux les plus précieux et d'icônes enrichies de perles et de diamants.
Chaque pays a ses coutumes, et la majesté des cérémonies russes vaut bien celle de nos églises; mais ce qui frappe le plus, c'est l'accompagnement musical : pas d'instruments, ni orgue, ni violon, ni... serpent, mais des voix de basse magnifiques. Il y a, du reste, un conservatoire pour les chantres d'église.
Notre promenade se continue jusqu'à l'Amirauté, dont la flèche se voit de loin ; puis nous arrivons à la Neva, large comme la Tamise à Londres.
A mon retour à Paris, la Seine ne me paraissait guère plus importante que l'un des canaux qui traversent la ville; et l'illusion était d'autant plus facile que, sur les canaux de ^aint-Pétersbourg, on voit des bateaux-omnibus comme sur la Seine.
C'est du bord de la Neva que l'on peut
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le mieux juger la grandeur de Saint-Pétersbourg. Cette suite de quais bordés de palais à perte de vue donne un magnifique eoup d'oeil, et les navires qui sillonnent le fleuve amènent un peu de vie dans ce grand... j'allais dire tombeau, qui ne redevient vivant qu'avec la glace et les traîneaux, si j'en crois une charmante actrice de Paris, M Ue Henriot, qui a joué l'année dernière au théâtre Michel. Mais je doute que, malgré les succès qu'elle a remportés en Russie, M lle Henriot renouvelle son engagement, non pas qu'elle ait emporté un mauvais souvenir du public russe, mais, elle aussi, je la crois un peu trop amoureuse de son Paris. Et je la comprends.
Restez-nous, mademoiselle, et que vous fassiez des créations au Théâtre Libre ou au Gymnase, ne vous laissez plus tenter par les Russes : les applaudissements parisiens valent mieux que les bravos des plus grands souverains.
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Et puis, nous, les boulevardiers, nous n'aimons pas beaucoup qu'on nous vole nos plus jolies et nos meilleures actrices.
Nous reprenons le chemin de l'hôtel et passons devant l'église d'Isaac, nous réservant de la visiter plus tard. Elle est précédée par une grande place sur laquelle se cabre le cheval de Pierre le Grand, œuvre française (comme Isaac). C'est notre statue de la place des Victoires, mais dans des proportions beaucoup plus grandes. Pierre semble contempler la ville qu'il a fait sortir des marais, et franchement s'il redescendait aujourd'hui sur cette terre, il pourrait être fier de sa capitale, d'autant plus qu'après lui Catherine II sut dignement poursuivre l'œuvre commencée. Du reste, en Russie, on a un véritable culte pour ces deux noms.
Nous retrouvons notre avoué à déjeuner.
Un conseil aux touristes au point de vue économique : tâchez de vous habituer à boire de la bière tant que vous serez en
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Russie; elle est buvable et à bon marché, même dans les grands hôtels, tandis que le Suresnes des plus mauvaises années vous coûterait au minimum quatre et cinq francs la bouteille. Je ne parle pas du Champagne, dont les grandes marques se paient facilement de dix à vingt roubles et même davantage (j'ai dit rouble et non pas franc).
Les vins de Crimée et de Bessarabie rappellent nos vins d'Algérie, mais ils coûtent encore trois ou quatre francs la bouteille.
Si vous vous trouvez obligé d'offrir le Champagne, n'oubliez pas qu'il s'en fabrique en Crimée et en Bessarabie : pour celui-là vous en serez quitte avec deux roubles ou deux roubles et demi.
Mais n'essayez pas d'être trop galant avec le beau sexe; les chanteuses de Saint- Pétersbourg et de Moscou ne refuseront peut-être pas la bouteille de Champagne, mais si Vous ne leur avez pas été présenté,
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elles vous abandonneront bientôt pour rejoindre les redingotes crasseuses dont les portefeuilles sont bondés de roubles.
On nous citait un de ces marchands enrichis de la veille qui, pour se faire bien venir d'une Viennoise, lui avait offert un petit hôtel valant 800,000 roubles.
Encore un mot sur certains trucs économiques à ne pas négliger. Avant les repas, on s'approche du buffet où se trouvent les acouski (hors-d'œuvre) et on mange debout, presque à discrétion, du poisson fumé, du caviar, etc., le tout arrosé d'un verre de wotka (prononcez wotki), espèce d'eau-devie du pays; cette réunion d'apéritifs vous coûtera quelques kopecks. Mais asseyezvous et, après le potage, demandez un seul de ces hors-d'œuvre : ce sera trente kopecks. Voulez-vous manger du sire (fromage), ne demandez pas du fromage, qui vous coûterait trente kopecks, en prendriez -vous la grosseur d'un dé à coudre; réclamez une sandwich de fromage :
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vous en aurez pour quelques kopecks.
Ce sont des petits détails qui ont leur intérêt, la vie étant très chère en Russie; on pourrait presque dire qu'un franc ou un rouble en papier, c'est à peu près la même chose, et vous savez que le rouble papier vaut environ 2 fr. 5o.
Pendant que nous prenons le café, le portier (qui ressemble à Punch), nous prévient que, pour visiter le Palais d'Hiver, il faut aller voir notre ambassadeur et faire approuver l'autorisation qu'il nous donnera par le gouverneur du Palais.
Nous prenons un drojky, et je constate que notre jeune cocher n'est pas illettré, puisqu'il lit les caractères russes de mon dictionnaire quand j'éeorche un mot, ce qui m'arrive plus souvent qu'à mon tour; mais avant que l'éducation se soit généralisée en Russie, il coulera de l'eau... dans la Neva.
Monsieur l'ambassadeur, par extraordinaire, n'est pas chez lui. (Mon frère, dans ses nombreux voyages, a bien rarement
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rencontré le représentant de la France, et si j'étais mauvaise langue, je pourrais citer certaine colonie dont le consul vivait à plusieurs heures de la ville et se faisait représenter... par une modiste.)
Nous laissons nos cartes de visite à l'ambassade et, le soir même, nous avions nos permissions, que notre portier -fit contresigner par le gouverneur du Palais
d'Hiver.
Notre cocher nous conduit de l'autre côté de la Neva, à la maison de Pierre le Grand, et nous recommande de jeter nos cigarettes en traversant le pont, qui est un pont de bateaux toujours prêt à s'ouvrir lors de la débâcle.
Nous nous conformons d'autant plus à cette observation que nous apercevons un gardevoï (Siertah prononçait gardeavoine), qui se tient à la tête du pont et n'a pas les yeux dans sa poche.
C'est déjà un progrès que de pouvoir fumer ailleurs que sur les ponts; autre-
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fois il était défendu d'allumer un cigare dans la rue et on racontait l'histoire de ce jeune Français qui ne dut d'éviter l'amende que parce qu'il se rencontra, en sortant d'un café, nez à nez avec l'Empereur. Le jeune homme, interpellé par le tzar, qu'il ne connaissait pas, plut au souverain par son bavardage et il put fumer son cigare jusqu'au bout sous la haute protection du souverain, qu'il reconnut enfin en voyant tous les passants se découvrir respectueusement devant leur groupe.
Notre drojky s'arrête devant la maison construite par Pierre de ses propres mains, lorsqu'il vint jeter les fondations de Saint- Pétersbourg : on voit même le premier bateau de la flotte russe, construit également par le rude charpentier.
Cette cabane me rappelle celle qu'il s'était faite lorsqu'il travaillait comme simple ouvrier à Zaardam; mais cette dernière n'est que protégée contre les injures du temps tandis que la maison de Saint-
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Pétersbourg, dans sa double enveloppe, a été convertie en chapelle où viennent s'agenouiller officiers et moujiks, grandes dames et femmes du peuple. On ne peut pas leur reprocher le manque de reconnaissance (ce qui ne se trouve pas tous les jours).
En voyant tout ce monde de fidèles prodiguer des baisers aux icônes, je me rappelais mon étonnement à mon entrée en Russie, lorsque je vis deux hommes s'embrasser sur la bouche : c'est chose commune dans le pays, mais c'est une mode que je ne goûterais pas du tout...
entre personnes de mon sexe.
Remontons dans notre fiacre et, passant devant la doyenne des églises de Saint- Pétersbourg, traversons plusieurs pontslevis. Nous sommes dans l'ancienne citadelle; dans son église reposent les empereurs, et leurs tombeaux sont recouverts de métaux précieux. A peine si nous avons visité quelques églises et nos yeux sont
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déjà fatigués de la profusion d'or qui ruisselle sur tous les murs des monuments.
Trop d'or ! et je ne compte pas les pierres précieuses, presque aussi grosses que les cailloux qui torturent nos pieds à tout moment dans les rues.
Cette profusion d'or est telle qu'il n'est pas rare de voir des coupoles entières non seulement dorées mais couvertes de feuilles d'or et même de platine.
Et quand, après avoir contemplé ces dômes éblouissants, votre regard s'abaisse vers le peuple agenouillé sur les dalles de porphyre ou d'agate, quelle misère !
Nous traversons la Neva pour revenir sur la rive gauche et nous arrêter à l'église d'Isaac.
C'est un beau Panthéon, et il fait plus d'honneur à l'architecte français de Montferrand, qui l'a construit, que notre gâteau de Savoie n'en laissera à Soufllot : il est vrai que notre Panthéon a perdu sa légèreté lorsqu'il fallut murer les colonnes
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supérieures qui étaient à jour, dans la crainte d'un tassement.
Extérieurement, Isaac a ses frontons supportés par d'énormes colonnes de granit rose et de très beaux bronzes surmontent les portes, faites du même métal.
L'intérieur de l'église est encore plus riche : l'iconostase est soutenu par des colonnes de lapis- lazuli et de malachite, sans compter les tableaux ornés de diamants et de perles, les mosaïques et les cadres en or massif; mais j'ai perdu quelques illusions au sujet de ces colonnes de lapis; il paraîtrait qu'elles sont en fer creux et que le lapis ne serait qu'un placage : c'est, il est vrai, un placage déjà respectable.
Puisque nous avons parlé des tableaux, c'est, à mon avis, la partie la plus intéressante des églises, principalement des anciennes églises. A Moscou, à Kiev, àNijni- Novgorod, vous trouvez des trésors de peintures byzantines, trésors enfouis la
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plupart du temps dans les catacombes ou bien écrasées par leurs cadres d'or qui ne laissent voir que les figures et les mains des saints.
Cette école russe est remarquable : les modèles choisis pour représenter le Christ et la Vierge sont toujours les mêmes, mais quelle finesse de reproduction! Ce que j'ai vu de ces adorables têtes, c'est incroyable, et, tout cela, pour entendre un guide vous dire : cette icône vaut tant de roubles, à cause des pierreries et de l'or; quant à la peinture elle-même, n'en parlons pas; on ne sait même pas le nom de l'artiste.
Comme nous n'appartenons pas au beau sexe, auquel il est défendu de passer derrière l'iconostase, nous pénétrons dans le sanctuaire, et je remarque principalement la reproduction en or de saint Isaac : nous nous croisons avec un pope qui se dirige vers un autel : le prêtre est couvert de riches ornements.
Mais nous n'avons pas encore vu suffi-
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samment de richesses; traversons tout Saint-Pétersbourg pour entrer au monastère d'Alexandre Newski. Cette fois, c'est un tombeau en argent massif, haut comme les plus grands catafalques; l'autel est également en argent, les torchères, les grilles, que sais-je encore? tout est en argent massif, et toute cette argenterie ne fait pas grand effet.
Comme nous étions entrés dans l'église déserte sans faire de bruit, nous surprenons le moine de service en train de lire prosaïquement son journal, qu'il fait disparaître à notre vue. Ces moines se font des têtes de Christ, et je ne jurerais pas que les plus élégants n'aient pas recours au henné pour donner à leur chevelure les tons vénitiens.
Chose singulière! Dans un pays aussi dévot, les prêtres sont peu considérés et les rencontrer est un mauvais présage que l'on conjure en crachant par dessus l'épaule.
Des mauvaises langues prétendent qu'à
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force de courir déniaisons en maisons pour porter leurs prières, les popes reviennent quelquefois au logis dans l'état du père Noé, ce qui ne fait pas rire leurs tendres épouses. Les popes sont mariés et perdent leur titre s'ils perdent leur femme.
Ce que j'ai vu de mes yeux dans les catacombes de Kiew, c'est que ces catacombes ne renferment pas seulement les tombeaux des saints; dans certains couloirs obscurs, j'ai cru apercevoir des cadavres qui n'avaient rien de sacré, puisque c'étaient, je crois, des bouteilles de vin.
Après tout, ce n'est pas mon affaire, n'est-ce pas?
Nous avions bien gagné notre dîner après cette course folle; nous couvrons d'or notre jeune cocher et rejoignons notre avoué déjà attablé.
La conversation tombe sur la misère du peuple russe; elle nous semble effroyable, mais il paraît que c'est une affaire d'habitude pour cette population qui ne se plaint
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pas. On m'assurait même que lors du récent affranchissement des serfs, les paysans furent les premiers embarrassés de leur liberté. Mais actuellement, grâce à leur ignorance profonde, ils se figurent que si leurs seigneurs ont été dépossédés d'une partie de leurs terres, ce n'est qu'un acompte. Singulier raisonnement, et qui peut avoir des conséquences graves!
Autre singularité : l'Empereur semblerait disposé à favoriser le peuple au préjudice des seigneurs, les ouvriers au préjudice des patrons... Allons! bon! nous voici encore dans la politique !
Mieux vaut manger le soudac qui m'est offert : ce poisson ressemble à la morue fraîche et n'est pas mauvais, mais il ne peut pas être comparé au fameux sterlet que nous dégusterons à Nijni-Novgorod, ce poisson qui, paraît-il, ne peut vivre que dans les eaux du Volga. Or vous voyez ce que devait coûter son transport avant la création du chemin de fer. et il fallait l'ap-
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porter vivant et baignant dans de l'eau du Volga.
Il est certain que le sterlet est très lin, mais je ne sais pas si je n'aime pas autant une bonne petite sole de nos côtes normandes. Il est vrai que je ne suis pas un gourmand.
« Que ferons -nous ce soir? de dire l'avoué. Pas de théâtres, pas de cafés! »
Le portier (il fut notre providence pendant toutnotre séjour à l'hôtel, ce bon M. Punch) nous propose, en clignant de l'œil d'un air malin, une calèche pour aller à Arcadia, quelque chose comme les bateaux de fleurs de la Chine. Allons-y!
O désillusion! Arcadia, situé aux Iles, la promenade favorite du grand monde...
en hiver, est un vulgaire établissement dans le genre du bal Bullier, sauf qu'on n'y danse pas; mais il y a trois théâtres, sur lesquels on chante en allemand, en russe, en français, quand ce n'est pas un orchestre qui vous étourdit par son va-
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carme. Comme public féminin c'est faible; quant au sexe fort, il est représenté par beaucoup d'officiers fortement allumés : il est vrai que ce n'est peut-être pas un jour chic.
L'un de ces officiers, un Tatare (et non Tartare), se distingue entre les autres par ses cris assourdissants. Avec sa longue robe en désordre, ses cartouchières et son bonnet d'astrakan, il a l'air d'un possédé, et il devient même dangereux au moment où il dégaine un énorme poignard et le brandit au milieu de la foule qui s'écarte respectueusement. Ses camarades le calment avec peine.
Ces expansions bruyantes sont habituelles : faire la grande noce pour les gommeux russes consiste à casser tout.
Vous louez un cabinet : la casse est comprise dans le prix de location, et une de ces petites fêtes ne se termine convenablement que lorsque tout est en miettes, verrerie et mobilier.
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Il est même de bon ton de prendre les bouteilles de Champagne et de les envoyer se briser au plafond. Enfin les toasts sont nombreux et à chaque toast on vide son verre d'un seul coup, pour l'envoyer ensuite à toute volée dans un coin de la pièce.
Etait-ce une société russe qui prit un jour, dans un de nos cafés de Paris, la nappe par les deux bouts et l'envoya sur le boulevard avec toute la verrerie? Je serais tenté de le croire. En tout cas, si c'était une imitation, elle était bien dans le mouvement.
Il y avait encore, à Arcadia, une certaine galerie installée au premier étage, et l'on voyait de nombreuses dames se promener sur la terrasse. Notre science dans la langue russe ne nous permit pas de nous risquer de ce côté... et puis l'officier tatare était peut-être là-haut.
Nous sortons sans regret de ce lieu de délices et retrouvons facilement notre équipage, grâce à la corpulence de notre isvos-
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tchik, dont la touloupe boursoufflée domine les autres voitures.
En descendant à l'hôtel, Siertah rencontre un de ses amis : c'est encore un avoué de Paris !
Je m'endormis ce soir-là en pensant à ces histoires de bouteilles de Champagne lancées au plafond, et je me souvenais qu'il fut un temps, à Saint-Eugène, près d'Alger, où certaine bande joyeuse envoyait quelquefois au plafond le jet des siphons d'eau de seltz : c'était moins coûteux, mais pas beaucoup plus intelligent. Il faut beaucoup pardonner à la jeunesse!
SAINT-PÉTERSBOURG. — IMATRA