CHAPITRE IV
SAINT-PÉTERSBOURG (suite). — IMATRA.
Arrivée de l'Empereur. — L'Hermitage. — Le bazar. — Viborg. — Imatra. — Madame Pirrouitte. — Le lac Saîma. — Cronstadt. — Pôterof. — Le Palais d'Hiver. — Les Iles. — La Pointe. — Les pigeons.
20 août. — De bon matin, j'ouvre un carreau de ma double fenêtre : j'aperçois des drapeaux russes aux trois couleurs, blanc, bleu, rouge (le drapeau jaune à double aigle noir est le drapeau de l'Empereur); les portes sont également ornées de draperies nationales bordées d'hermine.
Je cours réveiller Siertah et nous restons pendant un bon quart d'heure à regarder ces préparatifs de fête, nous creusant la tête pour en deviner la cause.
Tout à coup, Paul se frappe le front :
« J'ai une idée : je vais sonner le somme-
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lier et je lui demanderai le motif de cette réjouissance. » Nous savions aussitôt par la bouche du domestique que l'Empereur arrivait à Saint-Pétersbourg pour recevoir son fils fraîchement débarqué du Japon, et, comme le tzaréwitch avait failli se faire assommer par un fanatique japonais, ce retour causait une grande émotion dans la ville.
Pour nous donner l'heure de l'arrivée, le sommelier n'en savait pas plus que nous, et, sauf le chef de la police, le public devait être dans la même ignorance; ce qui a lieu toutes les fois que la Cour se déplace.
Dans la journée, nous avions passé notre temps au musée de l'Hermitage; à notre sortie nous ne vîmes plus de drapeaux, et cependant l'Empereur était allé avec son fils à l'église de Kazan, mais en venant par le côté opposé à celui où on l'attendait.
L'Hermitage, qui touche au Palais d'Hiver, est un musée de premier ordre. Il aurait fallu passer là des semaines entières
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pour avoir une idée des richesses qu'il renferme, sans oublier la galerie consacrée à Pierre le Grand. Moins complet que le Louvre, il a un plus grand nombre d'œuvres de certains maîtres; les Rubens, les Rembrandt, les Teniers, les Van Dyck, l'école espagnole et même l'école française, sans compter l'école russe, s'y disputent la place.
Je lisais hier un article de M. Sarcey sur le désordre qui règne au Louvre : ce désordre n'est pas à craindre à l'Hermitage, où l'on ne pénètre qu'accompagné d'un valet de pied qui ne 'vous quitte pas d'une semelle.
Le seul défaut, c'est l'obscurité qui cache une bonne partie de tous ces chefsd'œuvre, dont il me serait impossible de donner l'analyse; mais Saint-Pétersbourg peut être fier avec raison de ses collections, supérieures aux nôtres dans plusieurs de leurs parties. Et c'est quelque chose que d'oser rivaliser avec le Louvre,
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ce trésor que les Parisiens affectent de ne pas connaître ! Nous avons peut-être le musée le plus complet du monde et il est délaissé.
Il en est de même pour les beautés de la nature : en France, autour de Paris, vous avez les paysages les plus délicieux, et nous faisons des efforts d'imagination pour chercher bien loin, à l'étranger, ce qui est à notre portée tous les jours; Anglais et Allemands connaissent mieux que nous nos propres richesses.
En quittant l'Hermitage, nous saluons les cariatides de granit qui gardent l'entrée du musée, et, complètement abrutis par cette visite trop rapide, nous nous dirigeons vers le bazar pour brocanter un peu.
Tous les bazars de la Russie se ressemblent, qu'ils affectent la forme ronde ou qu'ils soient carrés : leurs petites boutiques ont une activité qui ferait rêver nos marchands du Palais-Royal; mais, là-bas, ils ont le même défaut qu'ici : on ne peut
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pas s'arrêter devant un magasin sans être assailli par un commis qui obtient un succès qu'il ne cherchait pas, celui de vous mettre en fuite. Comme nos marchands (peut-être un peu moins), les Russes négligent souvent de mettre le prix d'une manière ostensible; ce qu'il faudrait faire, au moins pour les objets de peu de valeur, qui serviraient d'amorce. — « Pêcheur à la ligne, murmure Siertah! » — Allez demander à nos grands commerçants d'afficher quelques-uns de leurs prix! Ah! fi!
c'est bon pour le petit commerce, et ils ne comprennent pas que souvent l'acheteur, retenu par une fausse honte, n'ose pas entrer dans un grand magasin sans acheter, et comme il ne voit aucun objet de valeur minime qui puisse couvrir sa retraite, il va plus loin, tandis qu'il devient la proie de celui qui a su l'attirer, sous le prétexte de lui vendre une bagatelle.
Dans ce bazar de Saint-Pétersbourg, ce ne sont partout que des articles de Paris
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ou de Vienne; ce qui ne faisait pas notre affaire. A peine avons-nous pu dénicher un marchand juif qui nous a vendu des vieux, ou soi-disant vieux triptyques en cuivre émaillé, après avoit débattu les prix sur une ardoise que chacun couvrait de chiffres à la craie, sans pouvoir nous exprimer autrement, puisque nous parlions une langue différente. Jamais nous n'avions tant marchandé! On quittait la boutique; le marchand courait après nous; nous revenions, puis nous abandonnions notre butin; le juif ne se lassait pas de gémir; enfin, il céda : donc il nous volait encore.
Comme il pleut, nous rentrons dîner à l'hôtel et souhaitons bon voyage au premier avoué, qui nous quitte avec l'intention de descendre le Volga et d'aller à la ville de Kazan, projet qu'il ne put mettre à exécution, par suite des basses eaux. Un avoué perdu, un avoué retrouvé, et le second avoué rencontré la veille par Siertah prend la place du premier. On va boire
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le thé chez Dominique, et la retraite sonne de bonne heure, car il faut partir le lendemain pour la Finlande.
21. — A huit heures du matin, après avoir pris des billets circulaires et nos passeports, nous nous installons tous trois dans le train qui nous conduit à Viborg.
Arrivés là, nous nous perdons dans ce diable de pays où personne ne parle français, ce qui n'est pas extraordinaire, mais nous gène. Cependant un jeune homme en uniforme (tous les fonctionnaires militaires ou civils portent un costume), finit par nous remettre dans la bonne voie et nous pouvons ratrapper le temps perdu en ingurgitant un déjeuner que le patron de l'endroit nous soutient être excellent : celui-là parlait français; c'était bien inutile pour nous prouver que ses plats étaient exquis quand ils étaient médiocres.
Il faut se hâter : le bateau va partir. Des drojkys nous conduisent à l'embarcadère
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et nous voici installés sur un petit vapeur chargé de voyageurs pour les nombreuses stations qui bordent les lacs.
Le temps s'est radouci et nous profitons à l'aise des ravissants points de vue qui varient à chaque tournant; de tous côtés des villas coquettes égayent le paysage et je comprends que les habitants de Saint- Pétersbourg viennent passer l'été dans ces jolis endroits qui me rappellent en grand, en très grand, le bois de Boulogne.
Le bateau s'arrête aux écluses; il faut descendre pour prendre un autre bateau qui nous attend à la partie supérieure du canal. La même manœuvre se répète une seconde fois, ce qui nous donne l'occasion de marcher un peu. Siertah fait de la botanique; l'avoué et moi, nous fumons en maudissant le tabac russe.
Enfin, vers les cinq heures, on débarque définitivement, et ne sachant pas l'heure de l'arrivée à Imatra, nous faisons un lunch sérieux qui met le buffet complètement à
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vide : le pain disparaît jusqu'au dernier morceau; le Français est terrible sur ce point : si les Russes en mangent peu, il n'en est pas de même pour nous, et les hôteliers nous regardent avec terreur engouffrer chacun une demi -douzaine de ces pains qui font deux bouchées.
Une fois le buffet dévasté, nous nous installons dans deux chars à bancs : nous étions une quinzaine, dont plusieurs dames, françaises pour la plupart. Les hommes, sauf deux Allemands qui n'ouvrent pas la bouche, étaient tous Français... et on dit qu'en France on ne voyage pas !
Si les Allemands n'ont pas parlé, vous me demanderez peut-être comment nous avons pu reconnaître leur nationalité. C'est cependant bien facile : toutes les fois que vous verrez un individu tenir sa fourchette à l'envers et mettre la lame de son couteau dans sa bouche, vous pourrez parier huit fois sur dix que c'est un Teuton.
Nos deux voitures sont attelées chacune
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avec trois petits chevaux qui ne demandent qu'à courir ; et ils coururent tout leur saoul, montant les côtes au pas, il est vrai, mais pour mieux prendre leur élan aux descentes. Quelles dégringolades, mon Dieu!
et par des pentes escarpées qui nous conduisaient à des ponts en bois vermoulu suspendus sur les ravins : le plancher craquait ; les voitures grinçaient ; les garde-fous tremblaient, et cependant nous arrivons sains et saufs au premier relai.
Pendant que les cochers prennent des chevaux frais, nous marchons en avant et je cause avec un jeune homme que je savais parisien mais qui ne m'avait pas donné son nom. Comme je lui parlais du Palais :
« Vous êtes magistrat? me dit-il. — Non, simple avocat. — Alors je suis un de vos jeunes confrères. » Décidément, la basoche se donnait rendez-vous en Russie, ce dont je ne me suis pas plaint, au contraire.
La voiture nous ratrappe, mais la seconde est en retard; nous ne l'attendons
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pas, la nuit venant vite ; et nous ne sommes pas encore à Imatra, notre station finale.
Nous recommençons nos descentes et nos montées; pour nous rassurer, mon jeune confrère raconte ce récit qu'il tient d'un cocher : l'année précédente, un attelage ayant manqué l'un des ponts que nous traversions, voyageurs et chevaux furent précipités dans l'abîme et tout le monde fut tué. « Vous êtes gai! » interrompt Siertah... Au même moment nous entendons dans le lointain un cri étrange, un de ces cris qui n'appartiennent qu'à un certain vocabulaire parisien : Pirrouitte !
C'était la seconde voiture qui avait regagné le temps perdu; mais je n'ai jamais pu savoir quelle dame avait, par inadvertance, lancé ce cri de ralliement, car c'était une voix de femme qui avait réveillé les échos d'Imatra.
N'importe! je fus plus étonné encore d'entendre ce cri dans les rochers de la Finlande que je ne le fus à Nijni-Novgorod
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en écoutant chanter la Marseillaise dans un café bondé d'individus qui venaient des quatre coins du monde.
Mais quel est ce grondement lointain?
C'est la cascade d'Imatra : à dix heures, nous trouvions enfin le dîner et le coucher.
La cascade avait été illuminée aux frais d'un riche étranger, mais, à notre arrivée, les lanternes s'éteignaient petit à petit, honteuses d'avoir voulu lutter avec les rayons de la lune : celle-ci, de mauvaise humeur sans doute, se cachait dans un nuage comme nous descendions de voiture, de sorte qu'il fallut nous contenter de dîner et remettre au lendemain notre visite au torrent.
Pendant le repas, j'étudiais le son de voix de mes voisines : impossible de deviner à laquelle de ces dames je devais donner le surnom de Madame Pirrouitte.
On se couche, mais dans un vrai lit russe. Dans le jour ce meuble, grand comme un berceau d'enfant, est rangé
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dans un coin de la chambre; le soir on le tire comme un accordéon; sur une planche on place un sac de noix... je veux dire un matelas et deux serviettes : le lendemain on se réveille complètement courbaturé.
Et dire que Siertah fît la grasse matinée, tandis qu'aux premières lueurs du soleil j'avais quitté au plus vite cet instrument de torture, en poussant des gémissements chaque fois que je remuais un bras ou une jambe. Franchement, j'aurais préféré une planche toute seule, au moins je ne me serais pas déshabillé et j'aurais dormi comme nous dormions, hélas! en 1870, à la belle étoile !