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Enfin, je peux voir la cascade

ce n'est pas une cascade, c'est un rapide, mais quel rapide! Sur un bon kilomètre, avec une pente d'environ vingt mètres, un déluge d'eau descend du lac Saïma; la vitesse de cette trombe est insensée. Resserrées par les rochers, les vagues se

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heurtent les unes contre les autres, brisant tous les obstacles. Nous jetons un tonneau entier; nous ne le vîmes même pas reparaître, non plus que ses débris : C'est un nuage d'écume! Puis toutes ces gerbes augmentant de vitesse, se jettent en désordre dans un lac inférieur où elles se calment enfin dans un immense remous; leur colère apaisée, elles remontent le long de la rive avec un doux clapotement.

« C'est une cascade plate ! » s'écrie une des voyageuses plus matinale que les autres... J'ai toujours eu dans l'idée que j'avais eu à ce moment devant moi Madame Pirrouitte; mais elle n'a jamais voulu avouer ce cri, bien excusable dans un moment de gaieté.

J'avais l'intention de traverser la cascade dans un panier glissant supporté par un fil de fer, mais l'appareil ne marchait pas et ne marchera plus.

Les ingénieurs sont passés par là : on bâtit les piles d'un pont pour le chemin de

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fer, et, comme je le disais dans ma Préface, l'année prochaine l'électricité viendra profaner ce beau désert! Adieu les courses en char à bancs!

Ce sera comme la Suisse, qui ne tardera pas à avoir un railway avec station sur le Mont-Blanc!

Tout cela pour enrichir quelques spéculateurs qui se moquent considérablement des sites enchanteurs et ne connaissent que les Catherine (les billets de banque russes de cent roubles !)

Nous sommes donc probablement parmi les derniers touristes qui auront vu la cascade d'Imatra dans toute sa sauvagerie.

Aussi je demande à mon respectable caissier de vouloir bien acheter la photographie. Généralement je fais ces acquisitions à Paris : les épreuves sont meilleures et on ne craint pas de les froisser en route; mais comme ce pays n'est pas un centre de réunion très fréquenté, peut-être cette photographie manque-t-elle, et il serait trop

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tard l'année prochaine pour la prendre.

L'heure du départ a sonné et je me promets de ne jamais revenir en Finlande, pour ne pas voir la vierge du désert déshonorée.. . et puis parce qu'on n'a pas toujours le temps d'aller se promener à Imatra.

Les petits chevaux galopent, mais il n'y a plus de montagnes à descendre : c'est fâcheux.

Nous sommes au bord du lac Saïma, dont la seule issue se trouve précisément à Imatra : un bateau à vapeur nous reçoit et il nous faut plusieurs heures pour regagner le chemin de fer.

Quel contraste avec les petits lacs que nous parcourions hier : c'est une véritable mer intérieure, bordée partout par des sombres sapins qui donnent à l'eau un reflet noir; je crois du reste que les Finlandais l'appellent la mer noire. Mais les horizons sont très beaux et je ne déconseillerai à personne de faire cette excursion, surtout pour ceux qui aiment les fontaines

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lumineuses. (Je parle pour l'année prochaine.)

Avant minuit, nous étions rentrés à l'hôtel de l'Europe, après avoir dîné en chemin de fer, et je crus dormir sur un lit de roses !

Comme quoi tout n'est que contraste en ce bas monde !

2.3. — Pour nous reposer, nous remontons en bateau : cette fois, c'est pour aller à Cronstadt, où nous ne verrons pas la ilotte française, pour la bonne raison qu'elle est partie depuis quinze jours.

— Comment n'avez-vous pas prolité de cette occasion et n'avez-vous pas avancé votre départ pour la Russie de quelques semaines? — D'abord parce que, dans ces moments-là, les hôtels sont encombrés et qu'on ne sait plus où se nourrir. De plus, l'année dernière, j'avais vu à Villefranche notre flotte revenir de Corse en escortant le Président de la République, et je doute que le spectacle eût été plus beau à Crons-

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tadt, les gros navires étant obligés de rester en dehors de la rade, tandis qua Villefranche la flotte put entrer dans le port; nous ressentions l'ébranlement que produisaient dans l'air nos gros canons, tellement nous étions près des cuirassés...

Enfin, deux jours avant mon départ pour Saint-Pétersbourg je ne me doutais pas que je quitterais Paris.

J'espère, cher interrupteur ou chère interruptrice, que mes raisons vous paraîtront suffisantes pour excuser mon manque de zèle à manifester. — C'est une rage en France que de manifester!

Nous sommes installés sur le roufle du bateau, et, de là, grâce à un soleil splendide, nous voyons se dérouler devant nous le panorama de Saint-Pétersbourg. Magnifique tableau que je ne peux pas comparer à celui de la Corne-d'Or (je n'ai vu Constantinople qu'au diorama des Champs- Elysées) ; mais il faut que ce dernier soit beau pour surpasser celui de cette grande

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ville dont les coupoles dorées et les flèches argentées s'effacent trop tôt dans la brume.

Retournons-nous du côté de Cronstadt :

de toutes parts des forts surgissent de la mer : quelle belle rade si l'eau était assez profonde !...

Voilà bien une autre histoire! Nous débarquons au moment de l'office et tous les restaurants sont fermés !

Il me fallut une diplomatie extraordinaire pour introduire notre bande (nous avions retrouvé les voyageurs d'Imatra), par un petit escalier sombre, dans une chambre à coucher qui nous servit de salle

a manger.

On nous donne certains petits pains chauds remplis de je ne sais quel hachis de poisson. Croyez-moi : méfiez-vous de ce plat; à notre retour il causa bien des désagréments à des pauvres dames, à Madame Pirrouitte entre autres, ou du moins à celle que je supposais être M me Pirrouitte. Pauvre dame! elle ne se doutait pas que la

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mer deviendrait houleuse, et alors, malgré la toute petite demi-heure que nous avions à rester sur le bateau pour aborder aux environs de Péterof, ce fut la désolation des désolations dans le groupe féminin !

N'ayant pas -rencontré à Paris M me Pirrouitte, je lui envoie toutes mes condoléances qu'elle voudra bien accepter dans le cas où mon petit livre tomberait sous ses yeux.

Nous avions quitté précipitamment Cronstadt, les choses curieuses n'étant pas faites pour les civils. (Je ne pense pas qu'on nous aurait laisser visiter les forts sur notre bonne mine.)

« Petite pluie abat grand vent », dit le proverbe, ce qui veut dire que la pluie nous prit au beau milieu de notre promenade dans le parc du palais de Péterof. Cette grande masse rouge précédée de cascades surmontées de statues dorées nous parut insipide au milieu de l'averse et nous nous hâtions de quitter le palais impérial pour

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regagner la gare et rentrer dîner à Saint- Pétersbourg.

Sur le quai d'embarquement nous rencontrons deux Français connaissant l'avoué, et nécessairement le calme de la gare est troublé par cette rencontre inattendue. (On croirait qu'il est plus facile de se retrouver sur le boulevard qu'à Péterof; vous voyez que c'est une erreur.)

Nous nous divisons pour prendre le train et l'on se réunit à l'hôtel après dîner. Mais les amis de l'avoué ayant fini leur repas les premiers viennent nous rejoindre; je me lève par politesse; l'un de ces messieurs prend ma place et je finis mon dîner par cœur.

Siertah en riait encore deux heures après ; moi, je ne riais pas du tout.

La conversation roule sur la promenade à Imatra, ce qui me remet en mémoire que j'ai vu près de Viborg, voyageant sur notre bateau, une grande jeune iille ; non pas une blonde au nez retroussé, comme un

grand nombre de femmes russes, mais une brune au nez aquilin, avec des yeux clairs et froids comme de l'acier : les beaux yeux!

« Pardonnez -moi, Monsieur, j'ai pris votre place. Vous aviez fini de dîner, n'estce pas? — Certainement. »

Non seulement cet excellent homme (je ne lui en veux pas), m'avait supprimé la moitié de mon repas, mais il m'arrachait au doux souvenir de ma belle Finlandaise...

Et Siertah était malade de rire, le mauvais cœur!

24. — Nous partons ce soir pour Moscou et nous n'avons encore vu ni les écuries impériales ni le Palais d'hiver.

« Rien ne sert de courir : il faut partir à point t.. Et Siertah me réveille trop tôt pour aller voir les écuries qui ne pouvaient être visitées qu'une heure plus tard, précisément au moment du déjeuner. Je ne tenais pas à faire comme la veille et rester à jeun vingt-quatre heures. Généreusement, par

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remords, je veux le croire, Paul me sacrifia les écuries et voitures pour réparer les désordres de mon estomac délabré.

Nous devions trouver d'autres voitures à Moscou; la seule à voir à Saint-Pétersbourg était celle qu'avaient criblée les bombes des nihilistes; nous en fîmes notre deuil.

Les amis de l'avoué n'étaient pas à l'hôtel; je déjeunai tranquille, et, munis de nos permissions, nous gagnons le Palais d'hiver en passant sous l'arcade qui ferme la place où se trouve la colonne d'Alexandre, gardée en bas par un vieux grognard, en haut par saint Michel.

Le Palais d'hiver qui peut être très beau extérieurement vu par un temps de neige, ressemble en été à une brique aux proportions colossales. J'admets le badigeon, mais faudrait-il au moins peindre à plusieurs tons! On nettoyait les colonnes dans une partie du château, et ces colonnes avaient pris un ton clair; aussitôt l'aspect de ce

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côté changea; il avait une élégance qui montrait davantage le mauvais goût de cette masse rouge qui lui faisait pendant.

Pour l'intérieur, je reconnais queles salles de réception, fort nombreuses, sont d'un beau style, genre Louis XIV, et plusieurs parmi elles sont curieuses avec tous leurs plats accrochés aux murs. En Russie, il est d'usage d'offrir le pain et le sel à ses hôtes, et vous comprenez que lorsque c'est une ville qui reçoit son souverain, ce n'est pas sur une vulgaire assiette que l'Empereur prend le pain ni dans une salière ordinaire qu'il goûte le sel; et, comme il visite souvent ses sujets, les plats en métaux précieux s'entassent dans les galeries du Palais d'hiver.

Les salons de réception sont donc dignes du maître et, lorsqu'ils sont éclairés et garnis de riches uniformes, comme en ont beaucoup d'officiers russes, ils doivent offrir un très beau coup d'œil.

Si nous descendons dans les apparte-

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ments particuliers, je n'ose plus donner mon opinion ; mais je connais plus d'un petit entresol de Paris qui n'accepterait pas les meubles impériaux.

J'avais remarqué que des grilles séparaient quelquefois une chambre en plusieurs compartiments et je n'avais pu me faire expliquer le mystère, les valets de pied ne parlant pas français. Je ne sais si ce n'est pas dans le livre de Théophile Gautier que j'ai appris l'usage de ces sortes de confessionnaux. Quand on ne veut pas se mêler à la conversation générale et que l'on préfère causer en particulier, on va dans le petit coin. Merci, M. Gautier!

Les valets de pied ne parlaient pas français, mais par contre ils se succédaient avec une rapidité navrante, pour notre bourse ; on passait dans les mains d'un valet de chambre de l'empereur pour retomber dans celles d'un domestique de l'impératrice; puis c'était le gardien de la bibliothèque, celui de la salle à manger...

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Celui-là se livra même devant nous à une mimique extraordinaire : il se baissait, se redressait, levait les mains au-dessus de la tête et imitait par ses éclats de voix mon feu d'artifice en retard, qui m'avait si bien réveillé à Dantzig : « Da, da, lui dit Siertah! — Que vous a-t-il expliqué, Paul? — Je n'ai rien compris du tout, mais je commençais à m'effrayer de ses gestes désordonnés. »

Depuis, nous avons deviné : c'était la salle à manger sous laquelle les nihilistes avaient ménagé une mine pour faire sauter l'Empereur. Il est quelquefois bon de se mettre en retard, ce qui arriva ce jour-là :

la salle s'effondra à l'heure précise où le souverain devait se mettre à table, mais un retard de quelques minutes, une conversation avec un ambassadeur, je crois, sauva les jours d'Alexandre, tandis qu'une quinzaine de personnes déjà entrées dans la salle étaient tuées sur place.

En passant, je salue un Horace Vernet;

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mais il se fait tard et il nous reste à peine le temps de prendre une calèche pour faire le tour des Iles. Siertah a renoncé au drojki à cause de la pluie menaçante.

Pauvres Iles! elles étaient désertes, et je comprends qu'elles soient en hiver le rendez-vous de la belle société. Elles sont délicieuses et la vue que l'on a de la Pointe (l'allée des acacias de Saint-Pétersbourg) est ravissante même dans la solitude, grâce à l'aspect du golfe dont les eaux viennent caresser les gazons foulés par les plus jolis pieds de l'aristocratie russe.

En hiver, il est très... comment dit-on aujourd'hui?... il est très vlan d'aller la nuit aux Iles dans son traîneau, et les Russes auraient pitié de nos noctambules Parisiens qui rentrent se coucher avant le lever du soleil.

Je commençais à m'habituer aux grandes maisons de Saint-Pétersbourg, et il faut partir; ainsi va le monde! Seuls ils ont une existence tranquille les pigeons qui volti-

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gent sur les places de la capitale; ils sont respectés en souvenir du Saint-Esprit et passent leur vie à s'engraisser, grâce aux marchands qui se feraient un scrupule de ne pas leur servir leurs repas à heures fixes En fait de repas, je m'offre pour mon dernier dîner à Saint-Pétersbourg un potage Stchi-aigre, vulgairement Chou-aigre; c'est mangeable, à condition de ne pas y ajouter la sauce à la crème que m'offrait le domestique.

Et maintenant, en route pour Moscou !

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