CHAPITRE V
MOSCOU; NIJNI-NOVGOROD
Installation des wagons. — Une station mobile. — Le Kreml. — La croix russe. — Églises, tour d'Ivan. — L'exposition française.— Le café Yard.— M ,u Touminet.
— Le trésor.— La porte Spassky.— Saint-Basile.— Les tramways.— L'hermitage.— La foire de Nijni.— Sterlet. —Vues.— Le Volga et l'Oka.— Les cuisines populaires.
— Les.., water-closets. — Paris centralisateur. — Brasseries, chœurs de femmes. —La Marseillaise. — Retour à Moscou.
24 (suite). — Les wagons sont excellents et préférables encore à ceux que nous avons occupés jusqu'ici. Les premiers se composaient de compartiments à six places pouvant contenir six lits, quatre dans le bas (trois en longueur, un en travers) et deux dans le haut, avec porte donnant sur un couloir terminé par un cabinet de toilette et une terrasse. Les derniers sont un dortoir unique ou à deux compartiments con-
LA RUSSIE
tenant une quinzaine de fauteuils isolés les uns des autres et placés sur trois rangs.
Bien entendu le mécanisme de ces fauteuils permet au voyageur de se faire un lit confortable, et la trépidation n'est pas sensible.
Pendant ces longs trajets en chemin de fer, j'avais pris l'habitude de me lever en même temps que le soleil pour ne pas perdre la vue de paysages que je ne reverrai probablement jamais de ma vie.
Malheureusement cette vue n'est pas variée; ce sont des grandes forêts de sapins et de bouleaux. Quelle solitude! Je n'ai pas aperçu trace de gibier une seule fois; cependant, en hiver, on chasse l'ours et l'élan dans les environs de Moscou.
Sortez- vous d'une forêt, vous entrez dans une de ces plaines immenses dans lesquelles la Brie et la Beauce réunies danseraient à l'aise : ces plaines paraissent cultivées, et cependant il est bien rare d'apercevoir un laboureur; c'est le travail de mains invisi-
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bles, comme disait je ne sais plus quel auteur.
25. — A mon réveil, je peux considérer une station mobile : a-t-elle été installée pour l'exploitation de la forêt? C'est probable; elle se compose de trois wagons communiquant entre eux, installation primitive, et des piles de bois sont entassées à l'entour .
Puis les cantonniers au bonnet fourré et à la blouse serrée à la taille nous regardent passer flegmatiquement et nous présentent les armes avec leur grand bâton dont je ne m'explique pas l'usage.
A six heures du matin, nous arrivons à Twer, ville importante dont les coupoles se détachent dans le brouillard; mais la ligne du chemin de fer passe loin de la ville.
Les uns prétendent que le tzar n'a pas voulu rapprocher les chemins de fer des grandes cités pour éviter un contact trop rapide avec la civilisation; d'autres racontent que les ingénieurs n'étant pas d'accord
LA RUSSIE
sur le tracé, le tzar prit une règle et dessina une ligne droite de Saint-Pétersbourg à Moscou.
Nous traversons des forêts incendiées, accident fréquent avec des locomotives qui ne prennent aucun soin pour ne pas envoyer leurs étincelles dans tous ces bois de sapins ; on en est quitte pour défricher, quand il y a des bras en suffisante quantité ; précisément c'est ce qui manque le plus souvent ; la population russe est considérable mais les territoires qu'elle occupe sont immenses.
Voici Moscou! Il est dix heures du matin : douze heures de chemin de fer, ce n'est pas la peine d'en parler!
Un ami de Siertah nous attend à la gare, Monsieur N***, représentant d'une grande maison de Paris à l'exposition de Moscou; grâce à lui, notre séjour nous parut trop court dans la vieille capitale russe et je suis heureux de lui faire tous mes remercîments.
L'aspect de Moscou est tout différent de celui de Saint-Pétersbourg; c'est la ville
MOSCOU. — NIJNI-NOVGOROD
in
marchande qui, malgré ses quartiers neufs, a gardé un cachet ancien.
Et puis il y a ce Kremlin (Kreml, pour être correct), qui vaut à lui seul un voyage en Russie. Ses murailles de briques rouges sont une trouvaille : hautes et crénelées, elles sont reliées par des portes surmontées de tours carrées recouvertes de toits pointus : les tuiles, d'un vieux vert de faïence, font rêver aux pagodes chinoises.
Voilà pour l'extérieur ; quant à l'intérieur, c'est une agglomération d'églises, de couvents et de palais d'un aspect étrange quand on les voit du dehors, mais d'une richesse inouïe si l'on franchit le seuil.
Je remarque tout d'abord que la croix qui surmonte les églises se termine à la base par un croissant au lieu d'une simple barre, comme je la trouvais partout à Saint- Pétersbourg. Est-ce une allusion au triomphe du christianisme sur la religion de Mahomet? C'était l'avis de Théophile Gautier; pour mon compte, j'approuve l'idée mais
LA KUSSIE.
ne suis pas assez versé dans letude des livres sacrés pour soutenir la thèse.
Avant de passer par l'une des portes du Kremlin, nous apercevons l'image de la Vierge entourée d'un nombreux luminaire.
Cette image est en grande vénération, et les malades riches la font transporter à leur domicile. Lorsque le déplacement de la Vierge a lieu, un pope vient la chercher dans un équipage à cinq chevaux : les postillons sont tête nue, quelque temps qu'il fasse.
Mais entrons dans le Kremlin; nous traversons des grandes cours; le long des murs sont amassés des canons pris sur l'ennemi, et, plus d'une fois, je vois l'N impériale quand je ne trouve pas gravée la légende « République française. Une et indivisible ». Hélas! Napoléon avait semé quelque peu son artillerie en quittant Moscou!
A côté de ces trophées, voici d'énormes pièces russes remarquables par leurs cise-
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lures; on pourrait se loger dans l'une d'elles; ces canons me rappellent ceux des Invalides. Enfin nous tournons autour de la reine des cloches ; elle pèse plus de deux cent mille kilogrammes et a six mètres de haut. Mais aucune charpente n'a pu la conserver; deux fois, par suite d'incendies, elle est tombée à terre, et, aujourd'hui, on a renoncé à la réinstaller. Elle dort tranquillement et ses vibrations ne réveillent plus Moscou. On peut se promener à l'intérieur, une forte brèche l'ayant entamée à sa dernière chute.
Puis nous visitons les églises: l'Assomption, l'Annonciation, l'Archange Michel; c'est dans la première que se fait le couronnement des empereurs.
Si vous voulez une description détaillée de toutes ces églises, je me permettrai de vous renvoyer aux derniers livres parus sur la Russie: vous y trouverez une étude complète de l'histoire et des monuments de ce grand empire. Mais moi qui passe, je ne
LA RUSSIE
puis que vous donner mon impression fugitive. .
Comme richesses, c'est toujours cette accumulation de plaques d'or, d'argent, ces encadrements de diamants et de pierres précieuses, mais plus nous descendons dans le Sud, plus les peintures deviennent (toujours à mon avis), de plus en plus remarquables.
Monsieur N***me propose l'ascension de la tour Ivan, la tour la plus élevée de Moscou : 82 mètres pour un Parisien qui a escaladé la tour Eiffel, c'est une plaisanterie.
Nous montons trois étages, véritables magasins de cloches: elles sont là une trentaine, dont la plupart d'une grosseur fort respectable. Nous sommes arrivés. Quel spectacle admirable que cette ville de Moscou avec ses forêts de coupoles et de minarets brillant au soleil comme des escarboucies! Ajoutez la couleur originale que donnent les toitures des maisons, toitures peintes les unes en vert clair, les autres en
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NIJNI-NOVGOROD
rouge vif, et les façades aux couleurs généralement très tendres; les yeux se noyent dans cet océan lumineux qui rappelle un immense champ de blé rempli de coquelicots et de bleuets : les bleuets, ce sont les coupoles peintes d'un bleu indigo; elles émergent de côté et d'autre au milieu de dômes dorés, platinés, et se fondent dans l'azur du ciel. C'est merveilleux, et, sans mon compagnon qui craignait pour nous deux les courants d'air de la tour, je serais resté là toute la journée.
Siertah, un peu fatigué, avait renoncé à cette ascension, mais il fut dédommagé quelques jours après en allant à la Montagne des Moineaux ; le panorama est également très beau; nous en parlerons en temps et lieu.
De la terrasse du Kremlin qui domine la ville on a déjà, du reste, un fort joli point de vue sur la Moskwa.
Nous quittons à regret la vieille forteresse, nous promettant d'y revenir le len-
LA RUSSIE
demain pour visiter les palais; et, passant par la porte qui vit entrer Napoléon au Kremlin, nous arrivons à leglise du Sauveur, élevée en mémoire de nos défaites.
Récemment inaugurée, cette église avec son grand dôme entouré de quatre clochetons a grande apparence, et l'intérieur est en rapport avec ses belles façades; mais les peintures modernes ne me font pas oublier l'École byzantine.
Le temps passe ; quittons les églises et courons à l'Exposition française qui est en dehors de Moscou.
Le but de cette exposition était de montrer à la Russie nos véritables produits , odieusement contrefaits... vous savez par qui! Je n'ai pas besoin de dire que l'Exposition a parfaitement réussi à ce point de vue. On retrouve tout le goût que les exposants français savent mettre dans l'installation du bibelot parisien.
Mais... il y a un mats, grâce à l'incurie (pour ne pas dire plus), d'un certain ban-
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NIJNI-NOVGOROD
quier qui s'était occupé du côté financier, le succès a été médiocre, si bien que l'Exposition faillit ne pas ouvrir, le banquier ayant intéressé un juif dans l'affaire; et les juifs, il faut bien le dire, ne sont pas précisément en odeur de sainteté auprès de l'Empereur.
Il y a donc eu beaucoup de tiraillements qui ont nui au succès de cette exposition.
Nous dînons là et prenons le café au Pavillon maure; naturellement on retombe dans un de ces bazars qui ont inondé notre dernière Exposition de Paris; chants mauresques, danse du ventre, plaisanteries de Belleville !
Peu satisfaits, nous nous dirigeons vers le théâtre. On se croirait à la Cigale du boulevard Clichy; ce n'est pas meilleur; ce n'est pas plus mauvais.
Un peu dégoûtés, nous prenons une voiture qui nous conduit à un café de nuit, le fameux Yard.
Là, les nuits se passent à entendre chan-
LA RUSSIE
ter tantôt une étoile, tantôt un chœur.
(Louer le chœur pour le faire chanter en cabinet particulier est un luxe fort à la mode.) Les tables sont envahies par les chanteuses qui ne sont pas sur la scène, d'où un certain laisser-aller de la part de ces dames qui ont une soif extraordinaire.
Mais ne vous y trompez pas; dans la salle commune ou en cabinets particuliers, les choses ne vont pas plus loin ; cela par ordre supérieur, et le patron ne se risquerait pas à enfreindre un pareil ordre.
J'avoue ne pas avoir été émerveillé, malgré les beaux yeux de Mademoiselle Touminet et autres célébrités.
Je dirai tout bas que Mademoiselle Touminet (c'est un nom que nous lui avions donné, ne pouvant pas prononcer le sien en russe), était au mieux avec un Français que nous rencontrons, et notre passage dans ce café fut une grande consolation pour le couple amoureux : le Français savait quelques mots de russe, mais Made-
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moiselle Touminet était danoise et écorchait un peu l'allemand, de sorte que les conversations n'étaient pas faciles.
Ce fut donc Siertah qui devint l'interprète de tout le monde, et, pendant deux heures, nous pûmes causer tous ensemble; à l'un Siertah parlait français, à l'autre il répondait allemand; je crois même qu'il eût un instant l'occasion de causer en espagnol. Quel professeur de langues vivantes que mon ami Siertah!
Décidément le volapùk a du bon, mais, ce qui serait beaucoup plus simple, ce serait d'entendre tout le monde parler français.
Après avoir suffisamment sablé le Champagne (de Bessarabie), nous rentrions à l'hôtel dans un drojky aux roues caoutchoutées ; c'est tout ce qu'il y a de plus distingué, et, de plus, les roues de caoutchouc adoucissent les cahots du pavé.
Enfin, à trois heures très passées, je soufflais ma bougie.
LA HUSSIE.
26. — Cette vie de polichinelle ne nous empêchait pas de nous lever le lendemain de bonne heure pour retourner au Kremlin.
Nous visitons le trésor : nouvelles montagnes d'or et d'argent; mais certaines collections sont plus curieuses par les objets rares qu'elles renferment. Il y a, entre autres, les couronnes, les trônes, les manteaux impériaux qui ont servi au sacre des empereurs, et l'on trouve là les spécimens les plus curieux de la bijouterie russe. N'oubliez pas d'examiner de près le trône de je ne sais plus quel empereur : ce trône en ivoire est un bijou.
Pendant que Siertah consultait son guide Baedeker, un monsieur de nous parfaitement inconnu s'approche et demande quel est le livre que nous avons dans les mains; il s'éloigne, en se confondant en salutations, après s'être assuré que ce livre n'était qu'un Guide.
(Rappelez-vous que je vous ai engagés à n'emporter avec vous que des Guides.)
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La collection d'armes et d'armures est digne également d'attention. Enfin, dans les salles du rez-de-chaussée, au milieu des voitures de toutes époques dont une a été peinte par Boucher, et l'autre, véritable maison ambulante, a servi à transporter Catherine de Saint-Pétersbourg à Moscou pour le sacre, je trouve dans une vitrine un service complet de Sèvres, offert par Napoléon I er , souvenir très original puisqu'il a été fait avec les souvenirs de la campagne d'Egypte et est entièrement orné dans le style des Pharaon. A ce moment-là on flirtait entre souverains; mais le lit de campagne du même empereur, cueilli pendant la retraite de Russie, est installé près de la vitrine, ce qui prouve que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
En sortant du Kremlin, où nous laissons l'avoué visiter les palais (pour notre compte nous étions rassasiés des ameublements impériaux), nous passons par la porte de
LA RUSSIE
Spassky, celle que représente la couverture de mon livre.
Fort heureusement pour notre dignité, \ personne ne se trouvait sur notre passage, \ car le dernier des moujiks qui nous aurait croisés aurait envoyé nos chapeaux voler J dans l'espace.
L'image du Sauveur qui orne cette porte est tellement vénérée qu'il faut se découvrir devant elle...
Sapristi! on prévient!...
A propos de salutations, nous n'avons pas l'habitude, à Paris, de nous découvrir en entrant dans un magasin ou dans un café. En Russie, on doit toujours ôter son chapeau, non pas pour les consommateurs qui sont là, mais pour Yicone que l'on apercevra perchée dans quelque coin de la salle, éclairée ou non par une petite veilleuse.
Cet usage est tellement général qu'un Russe venant vous faire une visite commence par saluer Yicone, et, si vous avez
MuSCOlî.
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négligé d'installer une sainte image dans votre appartement, le visiteur se trouve tout interloqué et ne sait plus à qui faire sa première salutation.
N'importe! notre couvre -chef l'avait échappé belle, mais je n'eus pas le temps de penser à cet incident lorsque, après avoir franchi la porte de Spassky, je me trouvai en face d'un monument absolument fantastique : c'était l'église de Wassili Blagennoï, vulgairement Saint-Basile.
Les Français, nés malins, l'ont surnommé Y Artichaut, et, ma foi, il y a du vrai dans cette dénomination; comme tons d'abord, c'est bien le vert de l'artichaut, mais d'un artichaut à moitié grillé par le soleil; ensuite, comme forme, c'est un plat de petits artichauts que toutes ces coupoles plus ou moins déformées et ayant les couleurs de l'arc-en-ciel; le tout dominé par un grand clocher octogone terminé par une boule d'or en forme d'oignon : ce clocher a lui-même comme base une tour
LA RUSSIE
indienne; et tout cela mélangé avec des escaliers italiens, des portes turques, des peintures à fresque sur toutes les murailles !
Saint-Basile serait, dit la légende, le travail d'un architecte italien dont le nom est resté inconnu : il n'eut pas le loisir d'en faire une nouvelle édition, ayant eu le grand tort de répondre orgueilleusement au tzar de ce temps-là (probablement Ivan le Terrible) qu'il était capable d'entreprendre mieux encore. Ivan, qui n'aimait pas la contrefaçon, fit crever les yeux de l'architecte, et voilà pourquoi Saint-Basile est un monument unique dans le monde! — « Oh! mon Dieu! c'est bien simple! » répéterait Gil Pérès.
L'intérieur, qui est une série de petites chapelles, a été dépossédé de ses trésors, ce qui lui ôte beaucoup d'intérêt.
Mais il est temps de déjeuner, et, en attendant qu'on nous serve, nous nous amusons à pêcher des sterlets... dans le réservoir de la salle à manger.
MOSCOU. — NIJNI-NOVGOROD
Pour prendre un peu l'air de la campagne, Monsieur N*** nous propose de monter en tramway (des tramways, ô civilisation peu poétique!) pour aller à la montagne des Moineaux.
L'idée fut malheureuse. Notre compagnon, arrivé à Moscou depuis trois mois, n'était pas très ferré sur la langue russe, de sorte que nous nous embrouillons dans nos explications avec le conducteur du tramway et nous nous trouvons à pied, après avoir traversé le pont, sans pouvoir continuer notre route. Un gardavoine, pardon un gardevoï veut nous venir en aide : c'était tomber de Charybde dans Scylla.
Je me consolai facilement : en revenant sur nos pas, nous avions devant nous la vue du Kremlin, et la Moskwa coulant majestueusement à ses pieds : encore un délicieux tableau !
Mais, avec nos erreurs de circulation, la journée avait passé : Monsieur N*" nous
LA RUSSIE
propose d'abandonner l'hôtel et d'aller dîner à l'Hermitage, le restaurant à la mode; proposition qui est acceptée à l'unanimité.
On appelle un drojky (il est rare d aller à pied en Russie) et nous voici à l'Hermitage.
Le service est fait par un personnel habillé tout en blanc (et les costumes n'ont pas des taches de graisse comme les habits de certains maîtres d'hôtel français.) Le repas est bon puisqu'il est à la française; les tziganes, installés aujourd'hui dans plusieurs restaurants de Paris, sont remplacés par un orchestre qui ne fait jamais de fausses notes, celui-là, à moins d'être détraqué : c'est un grand orgue mécanique, et je frémis en pensant aux chevaux de bois de Dantzig. Mais malgré son arsenal d'instruments de cuivre, le nôtre est raisonnable, et, surtout, on ne le remonte pas trop souvent.
C'est à peine si nous avons le temps de
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îas
prendre le café; le train part à dix heures pour Nijni-Novgorod; il est déjà neuf heures passées et la gare est à l'autre bout de Moscou; aussi prenons-nous un drojki caoutchouté qui nous dépose à temps à l'embarcadère.
Les portes n'ouvrent qu'au dernier moment et tout le monde se bousculant pour passer en première ligne, il faut éviter cet encombrement, ce qui est très simple.
Vous donnez vos bagages à un employé à blouse blanche et c'est lui qui joue des coudes à votre place.
La bande d'Imatra nous ayant rejoint, et la foule étant considérable à cause de la foire de Nijni, nous craignions d'être séparés; mais nous comptions sans notre employé qui finit par nous caser tous ensemble ; ce n'était du reste qu'un trajet de douze heures, le temps de faire un somme sur un bon fauteuil bien élastique!
Je dormis comme une souche et me réréveillai aux environs de Nijni-Novgorod,
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après avoir passé la nuit aussi tranquillement que dans mon lit... de Paris.
17. — Il est dix heures du matin quand nous descendons de wagon; nous nous assurons d'un guide pour nos compagnons; en ce qui nous concerne, nous en avions moins besoin, ayant une recommandation pour un commerçant français, ami de Monsieur N*" lequel nous reçut de la manière la plus cordiale ainsi que sa charmante femme... —Je vous y prends, me dit Siertah, vous voyez que la France n'a pas le privilège du sexe enchanteur... —Je vous répondrai que Madame F*" est une Parisienne, installée seulement depuis son mariage, à Moscou... Ah! Qu'avez-vous à répliquer?... Rien... Je vous ferai remarquer de plus que vous me faites dire ce qui n'est pas dans ma pensée. Je n'ai jamais voulu soutenir que les Françaises seules pouvaient être aimables; j'avoue uniquement que je les préfère aux autres, pas da-
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vantage! On peut être chauvin sans être ennemi de l'étranger, surtout en pays allié.
Monsieur F"* s'excuse de nous recevoir dans ce qu'il appelle sa soupente, mais les logements à la foire de Nijni sont essentiellement provisoires et... hors de prix.
On se donne rendez-vous pour l'aprèsmidi et nous rejoignons nos compagnons à l'hôtel; on nous servit nécessairement un sterlet qui était, je le reconnais, d'une chair
très délicate.
Puis nous gagnons en voiture la ville de Nijni, elle se trouve de l'autre côté de l'Oka, tandis que la foire se tient sur la rive gauche qui devient une ville morte après la fermeture, et cela, pendant onze
mois.
On monte ferme pour arriver à Nijni, et, tout le temps de la montée, nous nous croisons avec les costumes les plus pittoresques et les attelages les plus baroques.
Je dépose à la poste une lettre à l'adresse de mes fils pour les prévenir que je suis à
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Nijni et aussi un peu pour leur montrer que je pense à eux; de là nous descendons de voiture à un premier point de vue : celui qui donne sur l'Oka, et nous pouvons voir de loin cette foule cosmopolite qui fourmille sur le champ de foire.
Nous passons au second point de vue après nous être arrêtés à l'église où je trouve, dans la chapelle souterraine, une série de peintures dont un immense triptyque contenant des centaines de personnages minuscules, le tout d'une finesse remarquable. Malheureusement tous ces tableaux sont noircis par la fumée des cierges que le sacristain approche sans la moindre précaution.
Le second point de vue, celui-là sur le confluent de 1' Oka et du Volga, est très curieux; le Volga est couvert de gros bateaux remplis de marchandises, et les grands vapeurs faisant le service de Kazan sont rangés le long des quais.
L'horizon est vaste, et la vue de la ter-
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rasse de Saint-Germain semblerait misérable à côté de ces plaines bordées au lointain par des forêts immenses.
On redescend pour traverser de nouveau l'Oka sur un pont long de plus d'un kilomètre et nous nous hâtons de retrouver Monsieur F"*, non sans lancer un dernier coup d'œil au spectacle que donne cette population si variée qui sans interruption passe et repasse sur ce pont.
Que de costumes! que de couleurs! Une femme du peuple est heureuse lorsqu'elle peut s'habiller de la manière suivante : la jupe rouge vif; le corsage vert, à faire grincer les dents; le foulard jaune et des bottes; l'homme, généralement a la chemise rouge par dessus le pantalon, les grandes bottes et la casquette noire. C'est par milliers que se croisent sur l'étroit passage des gens de tous les pays. Cependant l'habit européen domine déjà et je crois bien que la foire de Nijni est à son déclin.
Il est si facile actuellement de corres-
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pondre par le télégraphe et de faire directement ses affaires avec les pays de production !
Ce mouvement de population m'a plus frappé que l'installation de la foire ellemême; on croit trouver des barraques construites pour la circonstance, comme à la fête de Neuilly ou de Saint-Cloud, tandis que la ville est entièrement bâtie avec une régularité désespérante. Comme aux bains de mer, on ferme après la saison. Au centre de ce faubourg on a même élevé un grand bâtiment qui est le rendez-vous des flâneurs, et l'on se bouscule pour entendre la musique.
Le seul coin original comme barraquements, c'est le quartier des saltimbanques; là nous retrouvons les constructions éphémères de la femme géante, de Bilboquet et autres pitres; il y a, de plus, les cuisines populaires bâties avec tout ce qui peut tomber sous la main. Les clients mangent ,solis des auvents et la cuisine se fait à peu
MOSCOU. — NIJNI-NOVGOROD
près en plein air; quels clients! quelle nourriture!
Un autre détail assez bizarre de Nijni, ce sont les... je suis bien embarrassé pour faire cette description... ce sont les... water-closets. Il n'y en a pas dans les rues, mais on les trouve sous la ville, et dans quelles conditions!
Descendons, si vous osez, par un de ces escaliers en escargot qui surgissent de terre par ci, par là; n'ayez crainte pour l'odorat: de forts courants d'eau phéniquée vous épargneront la mauvaise odeur.
Nous voici dans un souterrain assez large qui fait le tour de la ville, et, sur une marche qui se prolonge tout le long des couloirs, sans la moindre séparation pour personnes du même sexe, chacun fait face aux passants et . . . parbleu ! devinez le reste !
Cependant les marchands riches louent un petit établissement dont ils emportent la clef; mais c'est l'exception.
Hâtons-nous de remonter dans la rue.
LA RUSSIE
C'est dimanche, de sorte qu'un grand nombre de magasins sont fermés; nous avons pu toutefois faire quelques acquisitions; mais sans l'obligeance de notre cicérone, nous aurions payé les objets au moins le triple de leur valeur, objets que nous retrouverons presque tous dans les magasins de Paris.
Que de peine pour découvrir quelque chose d'original, quelque bibelot qui ne se vende pas chez nous!
Et puis, après avoir bien peiné pour acheter des foulards d'une finesse excessive, des broches, des poignards, qu'ai-je vu, en rentrant à Paris? Un dépôt de toutes ces raretés... en plein boulevard!
C'est à désespérer!
Il en fut de même pour mon frère qui m'écrivait de Péking : « Que peut-on rapporter? Nous avons tout cela à Paris, et souvent moins cher! » Sans compter les ennuis de la douane, les retards dans les envois et la difficulté de discuter les prix.
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Un exemple, histoire toute récente, suites tracasseries de la douane française.
Mon frère revenant de faire le tour du monde, avait expédié des bibelots chinois; lorsqu'il les réclame à Paris, après avoir expliqué qu'il n'a pas l'intention de faire du commerce et que tous ces objets sont destinés à être donnés, on lui fait écrire cette déclaration, sous la dictée de l'employé : « Objets hors commerce ». On ouvre la malle et on voulait le poursuivre pour fausse déclaration, parce que, dans sa collection, il y avait des objets qui n'étaient pas « hors commerce ».
Or savez-vous ce que la douane appelle un objet « hors commerce »? C'est un objet qui date au moins du siècle dernier.
Vous ne le saviez pas, ni moi non plus.
Le résultat de cette centralisation parisienne que je suis loin de déplorer, c'est que, après vous être donné beaucoup de tracas pour rapporter un de ces bibelots rarissimes, vous trouvez le pendant sur
LA RUSSIE
l'étagère de la personne que vous espériez surprendre, et elle l'a acheté quelquefois à moitié prix. . . au Bon Marché ou au Louvre ! Faire des milliers de lieues pour se trouver en concurrence avec les marchands de Paris, c'est navrant... et onéreux!
C'est d'autant plus navrant que la personne à laquelle vous vouliez faire une surprise ne croit pas un mot de vos affirmations et reste persuadée que vous n'avez rien acheté là-bas, d'où, elle conclut que vous n'avez pas pensé à elle! (Les femmes ont une logique extraordinaire!)
En compagnie de Madame F'", nous nous installons dans une brasserie pour entendre un chœur de femmes; (c'est la plaie, je veux dire, la réjouissance du pays). Une vingtaine de filles habillées généralement d'un costume pareil, — celles-là étaient en jaune, — entonnent un hymne russe, allemand ou autrichien, et une seconde ligne composée de chanteurs accompagne la voix des femmes; je n'ai
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pas trouvé cela amusant du tout; il est vrai que je ne suis peut-être pas très bon musicien.
Le soir, au restaurant de l'Hermitage de Nijni,nous retrouvions d'autres chanteuses avec des costumes russes beaucoup plus riches, mais c'était tout aussiennuyeux, sauf le moment où nous entendîmes des voix sortant d'un cabinet particulier et chantant la Marseillaise à gorge déployée. Notez qu'à l'ouverture de l'Exposition de Moscou, le gouverneur avait défendu de jouer notre air national!... Depuis, il y a eu la visite de la flotte française à Cronstadt, ce qui, paraît-il, aurait modifié les idées russes au sujet de la Marseillaise. — Chi lo sa? répond Siertah — Ah! Paul! je vous y prends à parler politique? — Je parle italien. — C'est différent.
Monsieur F*** voulait nous garder pour nous montrer les divertissements de la nuit (divertissements que j'ai su depuis ressembler terriblement à ceux de nos
LA RUSSIE
restaurants de nuit) ; nous eûmes le courage de résister, et, à 10 heures du soir, nous reprenions le chemin de Moscou, enchantés de notre expédition et de nos hôtes.
MOSCOU — KIEV