RESTAURATEUR
Quelques jours après notre arrivée, et quand nous eûmes îeài un peu connaissance, je lui demandai s'il était parent du fameux Véry du Palais- Royal.
c< Oh! non, Monsieur, me répondit -il, je n'ai pas cet honneur. Je ne m'appelle même pas Véry, quoique depuis plus de vingt ans tout le monde
ici me donne ce nom. Je m'appelle tout simplement François Jacquet , né à Montereau, département de Seine-et-Marne.
— Ahl je comprends, répondis -je en riant; vous avez pensé que le nom de Jacquet n'avait pas encore acquis assez de renommée dans Tart^ culinaire , et vous en avez choisi un dont la célébrité est chère aux gastronomes des deux mondes.
— Ce n'est pas moi qui ai choisi ce nom ; il m'a été 9 pour ainsi dire, imposé malgré moi; mais c'est toute une histoire, et comme elle n'est pas longue, si vous avez le temps de l'entendre, je vais vous la conter.
— Je vous écouterai avec plaisir. »
Et sans autre préambule il commença ainsi :
« Je suis né au milieu des fourneaux , et mes premières occupations ont été l'apprentissage de la cuisiue, car mon père était aubergiste à Montereau. Ayant remarqué que j'avais du goût pour ce métier, ou plutôt pour cet art, comme vous le disiez fort bien, il m'envoya à Paris à l'âge de seize ans pour me perfectionner. Je fus employé en sous - ordre chez différents restaurateurs en renom; et à dix-neuf ans j'entrai chez Véry, où j'ai fait un stage de trois ans.
(A J'avais vingt- deux ans quand j'appris ^ je ne me rappelle plus comment ^ que Fambassadëur de France à Vienne demandait un bon chef de cuisine; je me présentai à son correspondant, et, quoique bien jeune, je fus accepté. Mais quand j'arrivai dans la capitale de l'Autriche, je trouvai le poste occupé; M. l'ambassadeur n'avait pas eu le temps d'attendre. Je m'en plaignis à Son Excel* lence, qui, pour me dédommager, me fit entrer au service de M" Giovanni Muzi , auditeur du nonce apostolique près la cour de Vienne, et qui venait d'être nommé vicaire apostolique du saint-siége au Chili et dans les provinces argentines, avec le titre d'archevêque des Philippines.
c< M'' Muzi me demanda, ou plutôt me fit demander par son secrétaire, l'eibbé Giuseppe Sallusti, si un voyage de mille à deux mille myriamètres ne m'effrayait pas, et si je me sentais disposé à rester éloigné de l'Europe pendant plusieurs années. Je répondis que j'étais enchanté de voyager, et qu'une absence de mon pays, quelque prolongée qu'elle fât, ne me ferait pas reculer.
c< Je suivis mon mdtre à Rome, où il venait recevoir ses dernières instructions du saint -père, et compléter le personnel de sa légation aposto-
lique. Outre plusieurs simples ecclésiastiques, il s'adjoignit à titre de deuxième secrétaire de légation un jeune chanoine nommé don Giovanni -Maria Mastaï-Ferretti des comtes Mastaî, dont je vous par* lerai plus tard.
« Nous nous embarquâmes à Gênes le 4 octobre 1823, sur un brick nommé fÉloysa, commandé par mi capitaine expérimenté , et qui avait longtemps navigué dans les mers du Sud. Après une longue et pénible traversée, nous arrivâmes en vue de Buenos*Ayres le 5 janvier 1824.
« Le gouvernement suprême appartenait alors au parti unitaire et avait pour chef Rivadavia, qui ne montrait pas de très*- bonnes dispositions en faveur de la religion et du clergé catholiques. Cependant il expédia vers tÉloysa le capitaine du port, suivi de trois messagers. On invitait M'' Muzi à descendre dans une embarcation magnifiquement décorée, qui devait le déposer sur la grève où Tattendaient les autorités ecclésiastiques, militaires et civiles. On avait préparé, en effet, au vicaire apostolique une réception solennelle, et l'on voulait le conduire en grande pompe du rivage à la cathédrale, où le Te Deum devait être chanté. L'état déplorable de santé où se trouvait l'arche-
vêque, le désordre même de ses équipages, résultat forcé d'une pénible navigation, d'autres obstacles encore procédant des autorités, obstacles que je n'ai pas connus, l'empêchèrent d'accepter ces honneurs. Cependant l'envoyé du Chili, le docteur Cienfuegos , qui avait été député à Rome pour faire la demande de la mission apostolique, et qui était revenu en Amérique avec elle, se rendit à terre pour préparer les logements de Sa Grandeur et de sa suite. 11 m'emmena avec lui, pour veiller aux préparatifs du repas qui serait offert au prélat.
« Il me conduisit à l'hôtel des Trois -Rois, où nous sommes, et me présenta au maître de la maison comme un élève de Véry, chef de la cuisine de M*^ Muzi. Le maître de cet hôtel était alors un Anglais, nommé Samuel Brown; il me fit un accueil des plus gracieux, et me dit qu'il allait mettre à ma disposition toutes les provisions de bouche, tout le matériel et le personnel de sa cuisine. « S'il s'agissait, me dit -il, de régaler des c( Anglais, je me croirais tout aussi capable, peut- « être même plus capable que vous de le faire; « mais pour des bouches italiennes, françaises, « hispaao-américaines , j'avoue mon infériorité, et
a un cuisinier français, surtout un élève de Véry, c< peut seul les traiter dignement. » Était-ce sérieusement^ était-ce par ironie qu'il me parlait ainsi? je n'en sais rien; pour moi, mon amourpropre fut excité, et dès que M. Brown m'eut installé à la cuisine, je me mis résolument à T oeuvre^ et avec d'autant plus d'ardeur que pendant toute la traversée je n'avais eu que de bien rares occasions d'exercer mes talents.
a Le docteur Cienfuegos, après avoir arrêté les logements des membres de la légation, retourna à bord, où il n'arriva que fort avant dans la nuit. A une heure du matin , M^' Muzi quitta le navire , et quoiqu'il eût choisi cette heure pour éviter une réception officielle, il trouva toutes les maisons qui bordent la plage illuminées; ces milliers de lumières reflétées par les eaux du fleuve offraient un merveilleux spectacle.
« Malgré l'heure avancée, la mission apostolique trouva un peuple nombreux accouru sur le rivage. Tout le monde se pressait autour de M^ Muzi, de don Giovanni Mastaî et de l'abbé Sallusti; c'était à qui saisirait la main du prélat pour la baiser. Un grand nombre d'enfants précédaient le cortège, et beaucoup de jeunes gens
Tescortaient en portant des torches ou des lampions de verre à la main.
« Ce fut au milieu de cette réception splendide , à laquelle les autorités de Buenos -Âyres ne prirent aucune part, qu'on arriva à Thôtel des Trois -Rois. Monseigneur fut conduit dans ses appartements par le docteur Cienfiiegos; les autres membres de la mission occupèrent des appartements voisins; et tous purent prendre enfin un peu de repos, bien nécessaire après les fatigues d'une si longue et si pénible navigation.
a Enfin vint le moment de mon triomphe à moi, c'est-à-dire l'heure du dîner. J'avais fait tous mes efforts pour me surpasser , et les éloges qui me furent adressés me prouvèrent que j^avais réussi. Mais de tous ces éloges le plus flatteur a été , sans contredit, le souvenir que l'auteur de la relation du voyage de la mission apostolique a bien voulu consacrer dans son livre à ce premier repas offert à Monseigneur dans le nouveau monde (et en même temps mon hôte me montra un volume écrit en italien, ayant pour titre : Storia délie Missioni apostoliche dello stato del Chile, colla descrizione del maggto dal vecchio al nuovo monda fatto dalF autore, Giuseppe Sallustt. — Roma, 1827). 11
DANS lA PLATA. 821
m'ouvrit le volume à un endroit marqué d'avance , et j'y lus effectivement le passage suivant : « Le c< repas servi à M^ Muzi était digne des fameuses a cènes de Salomon, pour lesquelles on tuait « chaque jour dix bœufs engraissés et vingt bœufs a tirés des pâturages ; puis cent béliers ^ en ne tece nant compte des cerfs , des chevreaux ni des a buffles. — Les buffles à part, Ip pays y prêtait; « mais ce qui était supérieur peut-être aux festins « de Salomon, c'était la délicatesse qui régna duce rant le service, l'élégance toute moderne qui a présidait au repas. Rien n'y manquait, ni les ce fleurs, ni les vases précieux, ni les vins les plus ce estimés d'Europe , et il est bien certain que ex toutes les ressources du pays, employées par ce une main habile^ furent mises à contribution a alors pour que les passagers de tEloysa pussent ce oublier les heures d'épreuves ou bien les pricc vations fâcheuses de leur longue navigation. »
ce Je n'avais jamais entendu parler de ce livre , et je demandai à mon hôte la permission de le lire en entier, ce qu'il m'accorda sans difficulté, mais à condition que j'en aurais le plus grand soin, car il avait eu beaucoup de peine à se le procurer, et il tenait à le conserver précieuse-
ment (1).» Après cet incident , M. Jacquet dit Véry continua ainsi son récit.
« M. Brown était enchanté; ce fut lui surtout qui m'accabla d'éloges à me tourner la tète. Il fallut, sur ses instances, me remettre aux fourneaux, et pendant huit jours de suite, je n'eus pas, pour ainsi dire, un instant de repos; car, outre les repas de Monseigneur, je faisais encore la cuisine pour un certain nombre de personnes de la ville, qui, ayant appris l'arrivée à l'hôtel des Trois-Rois d'un élève ou même d'un neveu du fameux Véry (car M. Brown m'avait généreusement gratifié à mon insu de ce titre de parenté), voulaient profiter de son passage pour manger de la véritable cuisine française.
« M. Brown me payait, il est vrai, généreusement ces extra ; mais j'étais encore plus excité par mon amour-propre; de sorte que je ne prenais de repos ni jour ni nuit, et qu'au bout d'une semaine je tombai dangereusement malade. Je fus pris avec tant de violence, que dès les premiers symptômes
(i) L'ouvrage se compose de quatre Tolumes in-8* avec carte. M. Ferdinand Denis en a donné un extrait fort intéressant dans le XVI* numéro du recueil de yoyages intitulé : Le Tour du Monde, publié par Hachette et C>«.
les médecins désespérèrent de ma guérison. Alors tous les membres de la mission, M^ Muzi luimême, vinrent me visiter, pour m'exhorter à la patience et à songer à mon salut. Sans être irréligieux par système , je Tétais par habitude et surtout par ignorance , aussi j'écoutais avec assez d'indifférence leurs discours et leurs exhortations. C'est ce qu'avait remarqué l'un d'eux, don Giovanni Mastai ; il revint seul me trouver quelques instants après; il avait des larmes dans les yeux, et il me regardait avec une affectueuse bonté qui me tou-* cha le cœur, « Qu'avez -vous, lui demandai -je, « qui vous afflige ainsi , Monsieur?
« — C'est vous, mon ami, me répondit -il avec « douceur, qui causez mon affliction; nous pai^ Ci tons dans deux jours; vous ne serez pas en état ce de nous accompagner, et nous vous laissons ici (c dans un état presque désespéré. Les soins ne « vous manqueront pas, car Monseigneur a laissé « à notre hôte de quoi pourvoir à tous vos be- « soins dans votre maladie; mais, malgré ces « soins, vous pourriez succomber, et êtes -vous « en état de paraître au tribimal de Dieu? Voilà « ce qui m'effraie et m'afflige par -dessus tout. « Âhl mon ami, mon frère, ayez, je vous en
« conjure y compassion de votre âme; son salut « est bien autrement important que celui de votre « corps. » Il continua à me parler sur ce ton pendant longtemps avec tant d'aménité et de bienveillance , que je me sentis touché au fond du cœur, et que je lui demandai avec un empressement sincère : « Que £aut-îl faire y Monsieur, pour <K être sauvé? je le ferai, je vous le promets.
c( — Bien! reprit -il, grâces en soient rendues <x à Dieu! mon ami, il faut confesser les fautes a de votre vie passée, en demander humblece ment pardon à Dieu , lui offrir vos souffrances « et même votre vie en sacrifice d'expiation, et « promettre, s'il daigne vous rendre la santé, a promettre 9 avec un ferme propos^ de ne plus « retomber dans les mêmes fautes. »
« Que vous dirai -je de plus? le digne abbé Mastai reçut ma confession, il me fit ensuite administrer le saint sacrement en viatique, et jusqu'au moment de son départ il ne quitta presque pas le chevet de mon lit, tantôt me consolant, tantôt m'exhortant à supporter courageusement mes souffrances. Enfin , quand il vint me faire ses adieux, il me donna sa bénédiction et une petite médaille d'argent représentant la sainte Vierge
avec cette légende autour : Maria sine labe con- CEPTA, ORA PRO NOBis. Je l'ai toujours conservée précieusement, ainsi que le souvenir du digne chanoine Mastai^ pour qui j'aurai toute ma vie une grande vénération. J'ai appris dernièrement avec beaucoup de plaisir qu'il avait été nommé cardinal. Si jamais il devient pape , je fais vœu d'aller à Rome le prier de renouveler, comme souverain pontife, la bénédiction qu'il m'a donnée en me quittant pour la dernière fois à l'hôtel des Trois- Rois à Bueno^Ayres (1).
« La jeunesse, la force de ma constitution, et, je n'en doute pas, les prières du bon abbé Mastai, me rappelèrent à la santé; mais ma convalescence fut longue, et dans l'état de faiblesse où j'étais, je ne pouvais songer à rejoindre mes maîtres. Et d'ailleurs, comment aurais -je pu m'exposer seul à traverser les cent cinquante myriamètres de pampas qu'il faut parcourir, et à gravir ensuite les Andes , couvertes de neiges éternelles? D'un autre côté,
(-1) Notre hôte est depuis longtemps dans le cas d'accomplir son vœu ; mais nous ignorons s'il s'en est acquitté ; ce que nous savons , c'est que don Giovanni Mastaî, simple prêtre chanoine à l'époque de la mission apostolique de Mgr Muzi, a été nommé archevêque de Spolèle en -1827, promu au cardinalat sous Pie VIH, et préconisé souverain pontife^ sous le nom de Pie IX, en 1846.
j'avais contracté des dettes envers M. Brown, et j'étais fort embarrassé pour les acquitter, quand celui-ci me prévint et me dit :
« Mon cher Véry (il s'obstinait à me donner ce « nom), vous avez tort de vous inquiéter comme a vous le faites; cela ne peut que nuire au réta- « blissement de votre précieuse santé. Il ne faut « plus songer maintenant à rejoindre votre évêque « italien; c'est un voyage impossible. J'ai à vous c( offrir en compensation quelque chose de plus c< avantageux. Restez avec moi , en qualité de mon « chef de cuisine; je vous donnerai pour comc( mencer cinquante piastres ( deux cent cinquante c( francs) par mois, vous promettant, si nous « nous convenons, d'augmenter dans six mois vos c< appointements et de les» porter jusqu'à cent « piastres.»
« J'acceptai ces offres, qui me paraissaient on ne peut plus avantageuses. Mon patron fit alors annoncer dans les journaux de la ville qu'il avait joint à son hôtel un restaurant à la française tenu par un parent et un élève du célèbre Véry de Paris, et il fit placer sur la porte de ce restaurant l'enseigne que vous y voyez aujourd'hui. La clientèle de la maison augmenta rapidement. Vous
le savez, les modes et la cuisine françaises sont recherchées dans tous les pays civilisés , et toutes les. grandes villes de l'Europe, comme des deux Amériques , se piquent d'imiter Paris dans la manière de se vêtir et de tenir la table. J'ajouterai aussi que généralement les hommes politiques de tous les partis, républicains ou monarchistes, unitaupes ou fédéraux , aiment passionnément la bonne chère. Aussi j'ai vu s'asseoir à notre table les sommités de tous les partis, les Rivadavia, les Rodriguez, les Paz, et après eux Rosas lui-même, le chef redouté et redoutable du gouvernement actuel, et Quiroga, et Lopez, et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer. Les émeutes, les pronunciamientos revenaient fréquemment; c'étaient autant d'occasions pour le parti vainqueur de se réunir ici afin de célébrer sa victoire. Les
fêtes civiques revenaient aussi souvent, et c'était encore ici qu'on se réunissait, après les parades et les discours officiels de la place publique, pour terminer la journée par des banquets patriotiques. « Mon patron avait fait une assez brillante fortune, et je puis dire, sans amour - propre , que j'y avais passablement contribué. Il se montra reconnaissant, et quand il se décida à se retirer
des affaires, il m'offrit de me céder son établissement à des conditions raisonnables. iQuoique j'eusse amassé quelques économies, je n'aurais pas encore été en état de faire une acquisition de cette importance, si je n'avais épousé la fille d'un riche tanneur français établi depuis longtemps à Buenos- Ayres. Une partie de la dot de ma femme fut employée à payer M. Brown. A compter de ce moment, je suis devenu propriétaire de l'hôtel des Trois-Rois, et je peux dire, sans me vanter, que la maison n'a pas décliné depuis qu'elle a changé de maître; mais je dois ajouter aussi que la vogue dont elle a joui est due en partie à ce nom de Véry sous lequel mon restaurant est connu maintenant, et que si je m'étais avisé de le changer pour prendre mon véritable nom, je me serais fait un tort considérable.
— Je le crois comme vous, répondis-je, et je pense que vous avez bien fait de conserver votre enseigne. Mais vous m'avez dit que Rosas était venu quelquefois manger chez vous; y vient -il encore?
— Non plus ostensiblement, depuis qu'il est revêtu du pouvoir dictatorial; seulement il y vient quelquefois , mais incognito , et en petit comité. Il
entre par une porte secrète gardée par son mulâtre EusebiOy et il se rend, avec ses deux ou trois invités privilégiés, dans une chambre particulière, où personne de ma maison ne pénètre, même pour le service , pendant tout le temps qu'il l'occupe. Le menu est commandé d'avance; mes domestiques portent les plats dans une chambre voisine, où Eusebio vient les prendre pour les servir sur la table de son maître. Dans les commencements, il n'avait pas de maison montée, et c'était moi qui étais chargé du service habituel de sa table. Il était si bien accoutumé à ma cuisine, qu'il ne voulait pas en manger d'autre; et quand il s'est décidé à prendre un cuisinier à son service , il a voulu que ce fût un de mes élèves et que je lui garantisse sa capacité ; ce qui n'empêche pas , quand il y a quelques grands galas au palais du gouverneur, que je ne sois appelé pour avoir la haute main sur l'ensemble du service.
— Je vois, d'après ce que vous me dites, que vous avez la confiance de Rosas, et que par conséquent vous devez jouir d'une certaine influence auprès de lui.
— Ah I quelle erreur est la vôtre ! s'écria mon hôte d'un air stupéfait; moi de l'influence sur
RosasI moi pauvre cuisinier français! Il est vrai qu'il a bien quelque confiimce en moi comme cuisinier; mais comme Français il me déteste, ainsi qu'il déteste tous les étrangers, et du jour où je m'aviserais de lui parler d'autre chose que de ce qui concerne ma partie, je serais un homme perdu. »
Ces paroles de mon hôte me firent supposer qu'il avait grand'peur de se compromettre , et qu'il avait voulu prévenir toute prière que j'aurais pu lui faire de m'obtenir quelque grâce du gouverneur. Je m'amusai à l'entretenir un instant dans cette erreur.
c( Je suis fâché, dis -je, mon cher hôte, que vous n'ayez aucune influence auprès du dictateur, car j'avais espéré qu'en votre qualité de compatriote vous vous seriez entremis volontiers pour me faire obtenir deux faveurs que je suis sur le point de solliciter.
— Ohl Monsieur, n'y comptez pas; cela m'est tout à fait impossible. Ce n'est pas qu'il ne m'en coûte de vous refuser, croyez- le bien; mais je ne le ferais pas pour moi -même ni pour aucun des miens, tant cet homme me fait peur.
— Allons, n'en parlons plus; il s'agissait pour-
tant de deux choses de bien peu d'importance; mais je tâcherai de trouver quelqu'un qui ait moins peur que vous du terrible Rosas.
— Vous n'en trouverez guère, mon cher Monsieur; à l'exception de sa fille dona Manuela et de son mulâtre Eusebio, je ne connais, pour ma part, personne dans tout Buenos -Ayres qui puisse se flatter d'exercer la moindre influence sur don Juan -r Manuel; et encore faut -il qu'il ne s'agisse pas de choses trop compromettantes. Pourrait- on , sans indiscrétion, savoir ce que vous désirez? Si ce n'était pas, comme vous le dites, d'une trop grande importance, je pourrais parler à Eusebib et même à dona Manuela , qui est la bonté même et qui est la marraine d'un de mes enfants.
— Je désirerais tout simplement voir de près Rosas, non pour lui parler, car je n'ai rien à lui dire , mais pour examiner sa figure , l'ensemble de sa personne, entendre le son de sa voix, et conserver ainsi un souvenir de ce personnage. Quant à l'autre faveur que je voudrais obtenir, ce serait un p6tsse-port ou sauf- conduit pour mon compagnon et pour moi , afin de pouvoir voyager avec sécurité dans toute l'étendue de la confédération Argentme.
— Oh! ce n'est que cela! fit l'hôtelier avec satisfaction; que ne le disiez-vous plus tôt? Rien n'est plus facile que d'obtenir un passe -port, et il suffit d'eu faire la demande par l'intermédiaire du consulat de France. Quant à voir Rosas de près , vous pouvez vous faire présenter un de ces jours dans une tertuha (assemblée, réunion) de dona Manuela, où les étrangers sont toujours parfaitement accueillis, et là il est probable que vous verrez son père, car il est rare qu'il n'y fasse pas au moins une apparition dans la soirée. C'est encore le consul qui devra vous présenter, et qui le fait habituellement pour toutes les personnes qui lui sont recommandées; mais, si vous le désirez, je demanderai pour vous une invitation directe à dona Manuela, qui certes ne me la refusera pas. »
J'acceptai cette offre, et effectivement deux jours après M. Philips et moi nous reçûmes l'invitation d'assister à la prochaine tertulia de doîia Manuela , et nous n'eûmes garde d'y manquer. La réunion était nombreuse, composée pour la majeure partie d'agents diplomatiques étrangers, de fonctionnaires publics argentins, et des femmes et filles de ces derniers. Le reste était formé d'étran-
gers et de Porténos qui, comme nous, n'avaient pas de caractère officiel..
J'attendais avec impatience Tarrivée de Rosas; mais il ne parut qu'un instant à la fin de la soirée. L'assemblée était froide; une sorte de contrainte se lisait sur toutes les figures, malgré .les efforts de dona Manuela, qui, par ses manières engageantes et sa grâce exempte de prétention, tâchait de mettre tout le monde à son aise.
Manuela ou Manuelita, comme continue de l'appeler son père, était, à cette époque, une femme de vingt -huit à trente ans : ce n'était pas une belle femme, c'était peut-être mieux; c'était une charmante personne, d'une figure distinguée, d'un tact profond, coquette comme ime Parisienne, très -préoccupée surtout de l'effet qu'elle produisait sur les étrangers.
Manuela étcdt à la fois la reine et l'esclave du foyer domestique ; elle gouvernait la maison , soignait son père , et , chargée de toutes les relations diplomatiques, elle était le véritable ministre des affaires étrangères de Buenos- Ayres. Loin de partager les emportements et les instincts cruels de son père , elle était seule la digue assez puissante pour arrêter sa colère, toujours prête à déborder.
Le secrétaire du consul de France, qui se trouvait à côté de moi à cette soirée, me disait tout bas : c< Manuelita a été calomniée; c'était chose toute naturelle : elle était fille de Rosas. Mais le fait est qu'elle n'use de Tascendant qu'elle exerce sur son père que pour faire le bien. Elle connaît son père mieux que personne ; elle sait les vanités secrètes auxquelles il est accessible. Elle temporise , elle sollicite , quelquefois elle obtient ; en un mot, elle est sans cesse occupée à faire près de Rosas l'œuvre d'une sœur de miséricorde. La seule chose qu'on pourrait peut-être lui reprocher, c'est de jouer le rôle d'admiratrice enthousiaste de son père; après cela, qui pourrait lui faire un crime de cet excès de tendresse filiale? J'ajouterai, pour dernier trait, qu'elle est extrêmement charitable; elle emploie une partie de son temps à distribuer, des aumônes considérables, mais au nom de son père, ce qui n'empêche pas ceux qui les reçoivent de n'en témoigner qu'à elle leur reconnaissance. »
Après ces confidences, je regardai dona Manuela d'un tout autre œil que je ne l'avais fait jusque-là. Je setitîâ pour elle une sorte de respect mêlé de compassion, et, au milieu des hommages
empressés et contraints dont elle était l'objet , je me disais : « Hélas 1 la pauvre fille pourrait seule dire combien elle est malheureuse, et quelles larmes elle verse en secret au pied de son crucifix, en pensant à sa position. »
Après un instant de silence, je demandai à mon interlocuteur : « Mais comment se fait il qu'avec d'aussi belles qualités dona Manuela ne se soit pas mariée ?
— Manuelita, me répondit -il, reste fille d'abord parce qu'aucune grande famille de Buenos- Ayres n'a tenté de s'allier au dictateur; en second lieu j parce que , dans ses rêves de royauté , Rosas voit au fond de l'avenir briller pour sa chère Manuelita quelque alliance plus aristocratique que celles auxquelles il a le droit de prétendre en ce moment.
— Comment! observai -je, vous croyez qu'il songerait à prendre un gendre pour successeur? Mais n'a- 1 -il pas un fils?
— Oui, sans doute; il a un fils nommé Juan, mais qui ne compte pour rien dans le système politique de son père. C'est un gros garçon, d'une figure commune, plus jeune que Manuelita d'un an à deux^ mais qui n'est point encore connu,
et qui probablement ne le sera jamais, si ce n'est par la grossièreté de ses manières et la dissolution de ses mœurs. »
A peine mon interlocuteur avait -il fini ces mots, que Rosas entra suivi de deux aides de camp. Il salua gracieusement l'assemblée, s'approcha de sa fille, qui lui présenta les personnes venues pour la première fois à la réunion; nous étions une dizaine, et il nous adressa à chacun quelques mots insignifiants. Il se dirigea d'un autre côté, et parut s'entretenir avec deux ou trois personnages, que le secrétaire du consul dit être des ministres. Je le suivais attentivement des yeux , et je ne perdais pas un seul de ses mouvements.
Enfin, après être resté un quart d'heure environ dans la salle , il se retira , et sa retraite fut pour tout le monde le signal du départ.
En rentrant dans ma chambre, j'écrivis quelques notes relatives à cette soirée. J'en extrais le passage suivant qui contient le portrait de Rosas, et quelques anecdotes de sa vie privée qui me furent racontées pendant mon séjour à Buenos-Ayres.
c< Rosas est né en 1793. Il a donc aujourd'hui cinquante-deux à cinquante-trois ans. Il a l'aspect européen , les cheveux blonds , les yeux bleus , les
favoris coupés à la hauteur de la bouche; point de barbe ^ ni aux moustaches ni au menton. Son regard serait beau y si l'on pouvait le juger ; mais Rosas s'est habitué à ne regarder en face ni ses amis ni ses ennemis, parce qu'il sait que dans ses amis il a presque toujours un ennemi déguisé. Sa voix est douce , et, quand il a besoin de plaire , sa conversation ne manque pas d'attrait. Sa réputation de lâcheté est proverbiale, sa ruse est universellement connue. Il aime la mystification; c'était là sa grande occupation avant qu'il s'occupât d'afiaires sérieuses; depuis lors ce n'est plus qu'une distraction. J'ai entendu raconter à ce sujet une foule d'anecdotes, parmi lesquelles je n'en choisirai que deux ou ti*ois, parce que je les tiens de personnes dignes de foi et qui m'en ont garanti l'authenticité.
<c Ses mystifications étaient brutales comme sa nature, qui allie la fourberie à la violence.
« Un soir qu'il devait souper en tête-à-tête avec un de ses amis, il cacha le vin destiné au souper, et laissa seulement dans le buffet une bouteille de cette fameuse médecine Leroy, si célèbre pendant un temps en France et en Europe, et qui faisait fureur en Amérique alors que la mode
en était tout à fait passée chez nous. L'ami trouva la bouteille , y goûta , et la vida tout en soupant. Rosas ne but que de l'eau , et partit pour son estancia après souper.
ce Pendant la nuit, l'ami fut malade à mourir; Rosas rit beaucoup; si l'ami était mort, Rosas eût sans doute ri davantage.
« Quand il recevait quelque puehlero (habitant dç l'intérieur d'une bourgade) dans une de ses estancias à lui^ il se plaisait à lui faire monter les chevaux les moins dressés et les plus rétifs; et sa joie était d'autant plus grande que la chute du cavalier était plus dangereuse.
« Au gouvernement il est toujours entouré de fous et de bouffons, conmie les rois et les grands seigneurs du moyen âge. Tout le monde connaît à Buenos -Ayres le mulâtre Eusebio, le favori du dictateur. Ce personnage joue à peu près le rôle du barbier Olivier le Daim auprès de ce nouveau Louis XL Eh bien, un jour Rosas eut la fantaisie de faire revêtir à Eusebio le costume de gouverneur, et de l'installer dans la salle d'audience , où il reçut gravement les hommages des autorités au heu et place de son midtre.
c< Une autre fois, il prit envie à Rosas de faire
une farce au pauvre mulâtre , farce terrible comme celles qu'invente Rosas. Il feignit qu'on venait de découvrir une conspiration dont Eusebio était le chef; il ne s'agissait de rien moins que de poignarder le dictateur. Eusebio fut arrêté^ malgré ses protestations de dévouement. Rosas avait des juges à lui; ils ne s'inquiétèrent pas si Eusebio était coupable ou ne l'était pas : Rosas accusait, ils jugèrent et condamnèrent le pauvre Eusebio à la peine de mort. Eusebio subit tous l^s apprêts du supplice, se confessa, fut conduit sur le lieu de l'exécution, y trouva le bourreau et ses aides; puis, tout à coup, comme d'une trappe anglaise, sortit Rosas, qui annonça à Eusebio que, sur la demande de sa fille Manuelita, il lui faisait grâce. Inutile de dire qu'Eusebio, s'il ne mourut pas du supplice , faillit mourir de peur. »