‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Excursion dans les environs de Buenos-Ayres. ^ Coup d'œil de ces environs du point culminant du plateau sur lequel la ville est bâtie. — Le village de Barracas. * Les saladeros. — La maison de campagne de M. Jouffroy. —Retour en ville au galop. — Pourquoi.

— Fête nationale du 25 Alai. — La revue sur la place de la Victoire. — Aspect de cette place avant et pendant la cérémonie.

— Costume des Portmat, — I^s carniceros et les membres de la Mas-horca. — Indiens des pampas. — Troupe de gauchos. — Corps de milices. — Corps des DefenmreSf composa de nègres et d'hommes de couleur. — Entrée de Rosas. — Chant de l'hymne patriotique. — Fin de la revue. — Changement dans notre itinéraire. — Nous nous proposons de remonter l'Uruguay jusqu'à San- Borja, et de là de nous rendre au Paraguay. ~ Projet de visiter M. Bonpland.

Quelques jours après la tertulia de doua Mauuek; le consul de Frauce nous remit nos passeports parfaitement en règle. En même temps nous apprîmes le retour de M. Jouffroy; M. Drevel nous avait donné pour ce correspondant des lettres de recommandation.

Nous allâmes aussitôt lui faire visite, et il

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nous accueillit comme des amis et des compatriotes. 11 nous témoigna le plus vif regret de ne s'être pas trouvé chez lui quand nous nous y étions présentés la première fois, car il n'aurait pas souffert que nous prissions un autre gîte que sa maison. Il voulait même à toute force nous faire quitter notre hôtel pour venir nous installer chez lui; mais nous nous en défendîmes en disant que nous ne voulions pas, pour le peu de jours que nous avions encore à passer à Buenos -Ayres, lui causer le moindre embarras, ni nous condamner nous-mêmes à celui d'un double déménagement. « J'y consens, nous dit -il, mais à une condition : c'est qu'à votre retour ici vous descendrez directement chez moi , quand même je serais absent , car les ordres seront donnés pour vous recevoir. D'ailleurs je m'absente rarement, et ce n'est jamais que pour bien peu de temps. »

Nous le promîmes, et alors il nous invita à venir passer la journée du lendemain à sa maison de campagne , située dans le voisinage de Bucnos- Ayres. « Vous connaissez déjà, ajouta- 1- il, l'intérieur de la ville; je veux vous faire voir les environs, qui ont bien aussi leur mérite. » Nous acceptâmes , et il fut convenu que nous partirions

de très -bonne heure, afin d'éviter la grande chaleur.

Le lendemain matin, avant six heures, nous étions à cheval à la porte de M. JoufFroy, qui nous attendait, escorté de deux domestiques et d'un de ses commis, tous aussi à cheval, car c'est à peu près la seule manière de voyager et de se promener dans ce pays. Le commis et les domestiques partirent en avant pour faire préparer le déjeuner , et nous les suivîmes au petit pas à quelque distance.

Nous ti'aversâmes la ville dans la direction du nord au sud, et quand nous fûmes arrivés à l'extrémité, c'est-à-dire à l'endroit où le plateau sur lequel elle est assise présente le plus d'élévation au-dessus du fleuve et des plaines basses qui se déroulent au-dessous d'elle, M. Jouffroy nous fit arrêter un instant pour appeler notre attention sur le coup d'œil dont on jouit de cette élévation. Ce spectacle était, en effet, ravissant. La côte, ou petite falaise^ qui sert de talus au plateau et à la ville, se recourbe ici pour se prolonger dans l'ouest. Les contours et la pente en sont occupés par des maisons de plaisance appelées quintas, dont les jardins sont ornés d'une végétation euro-

péenne; on y reconnaît avec plaisii* les arbres fruitiers de nos vergers, les légumes de nos potagers, ombragés dans quelques endroits par de très -beaux oliviers, ainsi que par l'oranger, dont les pommes d'or se distinguent de loin au milieu des fleurs purpurines du grenadier, ou des fruits violets du figuier. Et, comme pour augmenter les contrastes , une végétation tout équatoriale entoure la plupart de ces vastes jardins aussi bien que les plus petites propriétés; ce sont des agaves-pite et des cactus.

« Vous avez dû remarquer, nous dit M. Jouffroy, qu'en ville le cierge du Pérou, à hautes tiges anguleuses et à fleurs jaunes et roses', sert de haie a la plupart des jardins et des cours; mais, à partir d'ici et plus loin dans la campagne, les quîntas et les petites fermes appelées chacras (1) sont closes par de larges fossés plantés d'agaves aux feuilles longues , charnues et piquantes. Tous ces entourages valent infiniment mieux que des murailles, pour garantir les propriétés du pillage des Indiens ou des gauchos.

(1) Une propriété dont les terres sont en partie destinées au labour, en partie au pâturage, est appelée chacra; celle qui est exclusivement consacrée à l'éducation des troupeaux porte le nom d'estancia.

— Comment! m'écriai -je, est-ce que les Indiens et les gauchos maraudeurs viennent faire des «xcursions aussi près de la ville?

— Cela n'arrive pas souvent à présent; car il faut rendre cette justice à Rosas que la police, en tout ce qui ne touche pas à la politique, est mieux faite que par le passé; mais il ne faudrait pas trop s'y fier, si le propriétaire d'une de ces jolies quintas était soupçonné d'être suspect d'wnitarisme , oh! alors, malgré ses fossés et ses agaves, il pourrait bien arriver qu'une belle nuit, et même en plein jour, sa maison fut dévastée par des gauchos ou des Indiens, sortis, non des pampas, mais de la ville même.

— Quelle est, demanda M. Philips, cette jolie maison que nous apercevons à notre gauche?

— C'est celle que nous autres Français de Buenos -Ayres nous appelons le château, parce qu'elle fut longtemps occupée par notre ex -consul, M. Mandeville, qui n'a pas eu le talent de se faire aimer de ses nationaux. Maintenant, Messieurs, portez vos regards plus loin. Voyez -vous, à l'extrémité de ces savanes, de ces prairies entourées de saules , de ces terrains marécageux que les eaux de la Plata inondent et rendent impra-

iicables dans ses débordements, cette quantité de mâts pavoises de pavillons nationaux et étrangers ? C'est le petit port appelé la Boca del riachtielo de la Mantaza, ou simplement la Boca^ ou se rendent presque toutes les embarcations faisant la navigation du Parana et de l'Uruguay. Sur la droite, toujours au sud, vous voyez le joli village de Barracas, que nous allons bientôt traverser; au delà, à une distance de douze kilomètres, vous pouvez apercevoir les chacras et les monticules du village de Quilmès; c'est entre ce dernier village et Barracas, à peu près à égale distance de l'un et de l'autre, que se trouve située ma maison de campagne; mais nous ne pouvons la distinguer d'ici, au milieu des plantations de saules et des autres habitations champêtres qui l'avoisinent.

— Et au delà de Quilmès, demandai -je à mon tour les yeux fixés dans ma longue -vue, je ne vois ^ueune habitation ; est - ce donc là que commence le désert?

— A peu près; cependant, au delà de Quilmès, je vous accorde un rayon d'une dizaine de lieues, au sud et à l'ouest, pour voir des figures humaines, des traces de civilisation et des arbres, assez rares toutefois, mais où vous pourrez trou-

ver encore uu peu d'ombrage; après cela, vous ne rencontrez que des plaines désertes jusqu'au pied des Andes, si vous allez au Chili, ou jusqu'au Rio -Colorado, si l'envie vous prend d'aller visiter les Patagons. De loin en loin vous n'apercevrez que de misérables cabanes semées dans le désert comme des balises dans des eaux pleines d'écueils. et il y aura tant de silence autour de ces chétives habitations, que vous resterez étonné d'en voir sortir des visages d'hommes. Vous ne remarquerez aucune trace de culture , aucun arbre , aucun buisson; mais seulement des horizons immenses, mornes et tristes, animés par hasard, çà et là, par le passage d'une autruche, le galop d'un gaucho, rassemblant ses troupeaux pour leur faire changer de pâturage...; en un mot,* vous serez dans les pampas..., et je vous garantis que vous aurez hâte d'en sortir.

— Vous nous en faites un tableau peu séduisant, répondis -je y et presque propre à nous en dégoûter; qu'en dites-vous, monsieur Philips?

— Je dis que si un voyageur s'effrayait des obstacles qu'il rencontre sur sa route, il ferait aussi bien de rester chez lui. Pour moi , si je n'avais jamais eu à parcourir qu'une route unie et

facile comme celle que nous. suivons en ce moment ( tout en causant nous avions repris notre marche , et nous descendions au pas une route tracée en pente douce sur le talus du plateau pour gagner la plaine), les voyages m'auraient eu bientôt ennuyé, par leur monotonie. J'ai pris pour devise cette pensée d'un poète ancien : Juvat empta labore voluptas, et, en effet, le plaisir n'a de prix pour moi <{u'autant qu'il a été acheté par de la peine.

— Eh bien! repris-je, je pense comme vous.

Pendant notre traversée je me suis mortellement ennuyé, quoique nous ayons eu ou plutôt parce que nous avons eu continuellement le beau temps et un vent favorable, jusqu'à notre entrée dans la Plata. Alors seulement les petites contrariétés que nous avons éprouvées ont rompu cette monotonie, et je n'en ai ressenti que plus de plaisir en arrivant à Montevideo.

— Oui, cela se conçoit, reprit M. Jouffroy; cependant si un voyageur ne doit pas s'effrayer des obstacles naturels qu'il rencontrera sur sa route, il est de la prudence d'éviter des dangers inutiles et de braver des obstacles presque insurmontables, à moins qu'une nécessité absolue ne l'y oblige. Ainsi, vous projetez, m'avez -vous dit,

de partir incessamment pour le Chili par la route de Mendoza, qui est la plus courte. Vous traverserez sans difficulté les douze cents kilomètres de pampas qui nous séparent de cette ville, soit; mais quand il s'agira de franchir les Andes, ce sera une autre affaire. La saison est trop avancée ; le passage des montagnes pendant l'hiver est extrêmement dangereux, et si j'avais un conseil à vous donner, puisque vous comptez visiter les provinces situées le long des grands fleuves affluents de la Plata, je vous engagerais à commencer votre voyage par là; vous profiteriez tout à la fois et de ce que la navigation sur ces fleuves vient d'être rouverte, et d'une saison plus favorable que celle de l'été pour parcourir ces contrées où l'hiver ne fait jamais sentir sa rigueur. Au retour de cette excursion, vous pourriez exécuter votre voyage du Chili, non sans difficulté sans doute, mais avec moins de danger qu'à présent.

— Cette fois. Monsieur, répondit M. Philips, je suis de votre avis, et j'y avais déjà pensé; seulement je voulais prendre quelques informations préliminaires avant de me décider. Demain, à notre retour à Buenos -Ayres, je m'occuperai se-

rieusement de cette affaire, et si je puis trouver une embarcation convenable, il est probable que nous suivrons votre avis.

— Je crois pouvoir vous être utile dans cette occasion; je connais plusieurs patrons qui sont habitués à cette navigation, et si vous le désirez, je vous aboucherai avec eux. »

Tout en causant ainsi nous traversions une plaine parfaitement unie, sablonneuse, à Tabri des inondations, et qui conduit par une belle route au village de Barracas. Nous entrâmes bientôt dans ce village, qui doit son nom à un grand nombre d'entrepôts ou magasins publics et particuliers, constniits de chaque côté de la route et le long de la rivière de la Boca. Le dimanche et les jours de fête, il est le rendez -vous du beau monde de la ville; les dames viennent s'y promener en calèche ou même à pied, et de nombreux cavaUers y font briller leurs talents équestres. On y fait aussi de fréquentes courses de chevaux , dans lesquelles on parie souvent de trèsgrosses sommes, mode importée par les Anglais établis à Buenos-Ayres. M. Jouffroy nous fit remarquer de jolies quintas où les familles riches passent une partie de Tété.

Au delà de Barracas, nous rencontrâmes les saladeros. Ce sont les établissements- où Ton tue les bœufs et les vaches pour en faire sécher les peaux y fondre le suif, saler la viande et même les cuirs. C'est un des principaux objets d'exportation du commerce de Buenos- Ayres. M. Jouffroy possède un de ces établissements , qu'il devait nous faire visiter à notre retour ; mais il était trop tard , et j'avoue que , pour mon compte , ce ne fut pas une grande privation que de n'avoir pas vu de près cette espèce d'abattoir.

En quittant les saladeros, nous fîmes prendre une allure plus vive à nos montures , et une demiheure après nous descendions à la maison de campagne de M. Jouffroy. C'était un charmant pavillon, au milieu d'un beau jardin, le tout entouré d'un large fossé bien garni d'agaves et de cactus. Un déjeuner véritablement princier nous y attendait, et nous y fîmes convenablement honneur, car la course du matin avait passablement aiguisé notre appétit.

Le reste de la journée se passa à chasser dans les vastes plaines marécageuses qui s'étendent jusqu'aux environs de Quilmès. Cet exercice nous entraîna plus loin et plus longtemps que nous ne le

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