‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 12 sur 29 · L> MES VOYAGES · texte numérisé non relu

L> MES VOYAGES

voulions ; de sorte qu'il était tard quand nous rentrâmes à la quinta pour diner, et que nous fûmes obligés de revenir au galop pour ne pas nous trouver sur la route pendant la nuit.. « Habituellement, nous dit M. Jouffroy, cette route est parfaitement sûre , et plus d'une fois je l'ai parcounie à une heure très -avancée sans faire de mauvaises rencontres; mais demain c'est une des fêtes nationales de Buenos -Ayres; c'est l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance, le 25 Mai 1810. Cette solennité ne manque jamais d'attirer un grand nombre de gauchos^ d'habitants de la campagne, de péons ou pâtres des estancias, quelquefois même d'Indiens, qui viennent de quatrevingts à cent vingt kilomètres à la ronde. Une partie de cette population nomade ne voyage que la nuit, et il ne serait pas prudent de se trouver pendant l'obscurité au milieu de quelques-unes de ces bandes à demi sauvages, qui ressemblent assez à vos Bédouins de l'Algérie. »

Nous étions parfaitement de l'avis de M. Jouffroy; aussi nous franchîmes, en une demi -heure à peine, la même distance que nous avions mis près de trois heures à parcourir le matin.

En entrant en ville, nous ralenlîmes le pas de

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nos chevaux ; je demandai alors à M. Jouffroy en quoi consistait cette fête du 25 Mai qui devait

avoir lieu.

« Il y a dans la matinée une cérémonie religieuse avec Te Deum; puis vient une revue sur la place de la Victoire ; le reste de la journée , ce sont des jeux, des danses populaires, et dans la soirée des illuminations et des feux d'artifice. Le plus curieux est la revue. Si vous désirez assister à ce spectacle, je vous conduirai dans une maison d'un de mes amis, dont les fenêtres donnent sur la place. Vous serez là parfaitement pour jouir du coup d'œil et de l'ensemble de la fête. »

J'acceptai avec plaisir, et le lendemaia, de bonne heure, nous étions très-bien placés, M. Philips et moi, en face du piramon ou obélisque dont j'ai parlé. M. Jouffroy se tenait à côté de nous pour nous servir de ciceroue.

La place offrait un aspect ravissant. La pyramide et la place tout entière étaient décorées d'inscriptions, de symboles, de trophées, de guirlandes de drapeaux. Les édifices publics et les maisons particulières étaient pavoises du haut en bas. Au-devant du Cabildo s'élevait un amphithéâtre , dont les gradins étaient couverts de femmes

en brillante toilette. Les Portenas, comme je l'ai déjà dit, ont la prétention d'être les plus belles femmes de l'Amérique du Sud. Je ne défendrai ni ne combattrai cette prétention ; ce qu'il y a de certain , c'est que rien n'est imposant comme l'attitude d'une Portena en public; ses mouvements sont gracieux, mais toujours pleins de dignité. Peut - être ce qui prête beaucoup à cet air grave et respectable, vient -il en grande partie de la manière dont elles ornent leur tête. C'est tout un édifice de chevelure soutenu par des peignes découpés ou pleins, dont la dimension était arrivée, il y a quelques années, jusqu'à une aune (un mètre vingt centimètres) de largeur. Toutes n'ont pas une chevelure naturelle, comme on doit le penser; mais toutes, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus opulente, ont le même art de natter, de tresser, de lisser leurs cheveux noirs ou blonds et de les entremêler de fleurs naturelles ou fausses du plus charmant effet.

Bientôt la place se couvrit des troupes à pied et à cheval qui devaient être passées en revue. C'était un spectacle des plus étranges. D'un côté, était rangé le corps des carniceros ou abaslecadores (bouchers), espèce de garde d'honneur de

Rosas, avec leurs jaquettes écarlates, leurs chapeaux ronds ornés de la cocarde bleu -ciel, leurs lances et leurs petits drapeaux noir et rouge, offrant aux regards l'image hideuse d'une tète de mort , avec cette inscription : Federacion ô Miterte ! Derrière eux on apercevait la tourbe déguenillée des carretiileros , des aguateros (porteurs d'eau) et des compatridos, appartenant à la société de la Mas-horca. Ces sans -culottes de la république Argentine se tenaient par groupes bruyants et sans ordre à quelques pas de l'amphithéâtre où étaient assises les belles Portenas, et formaient avec elles le plus bizarre contraste. D'un autre côté, on voyail dos hordes indisciplinées d'Indiens -Pampas, à demi nus, aux cheveux épars, au teint cuivré, montant à poil des chevaux fatigués de leur course rapide dans la nuit précédente. En voyant ces sauvages cavaliers, je compris, mieux encore que je ne l'avais fait, la répugnance de M. Jouffroy à les rencontrer sur notre route. A côté des Indiens était une troupe tumultueuse de gauchos, se plaisant à faire sonner les cascabelles (grelots) dont la tête et le cou de leurs chevaux sont ornés, et à brandiller leurs longues lances portant un petit drapeau, ou des rubans bleus et rouges, emblème

de la Fédération^ qu'ils attachent à leur bonnet, à leur chapeau pointu, à leurs bras, aux oreilles, et jusqu'à la queue de leur cheval. Par ici , ce sont les milices en jaquette bleue, en pantalon blanc et les pieds nus , portant gauchement leur fusil en mauvais état. Et au milieu de toute cette bigarrure de costumes , où dominent les couleurs rouge , bleue et verte, s'aperçoit le régiment des Defensores, composé de nègres, les seuls qui soient uniformément vêtus et disciplinés, et dont la figure vient contraster avec celle de tant de races dont ou a peine à saisir les traits primitifs.

Enfin le son des tambours et les fanfares des trompettes annoncèrent l'arrivée du gouverneur et de son état -major. Il vint s'installer devant le Cabildo , au pied d'une tribune dans laquelle se trouvaient sa fille dona Manuela et quelques dames des principaux fonctionnaires. Son entrée avait été saluée par les acclamations et les hourras frénétiques des gauchos, des carniceros et de toute la tourbe appartenant à la police où à la Mas-horca. Le reste de l'assemblée ne prit aucune part à cette bruyante démonstration, et je sus gré aux Portenos, forcés de se courber sous le joug de la tyrannie, de montrer au moins le courage du silence.

Sur un signe de Rosas^ les clameurs cessèrent, une symphonie militaire fut exécutée; puis un chœur de jeunes garçons, rangés autour du piramen, entonna Thymne patriotique composé par don Vicente Lopez. Cette fois l'hymne fut répété par les dix mille personnes au moins qui couvraient la place. Ce chant, que Ton a comparé à la Marseillaise , a quelque chose d'imposant qui cause une profonde émotion.

Quand les chants patriotiques eurent cessé de

se faire entendre, Rosas commença à parcourir

rapidement les rangs des troupes et des milices

réunies sur la place. Il s'arrêta avec une sorte de

complaisance devant ses amis 4es gauchos et les

carniceros, et leur donna le signal des cris de

Viva la Federacion ! Mueran los salvages unitarios !

Ce dernier cri avait quelque chose de menaçant,

et semblait s'adresser à la partie de la place où

nous nous trouvions, et qui n'avait répondu que

par le silence aux acclamations bruyantes qui

avaient accueilli le dictateur à son arrivée. J'en

fis l'observation tout bas à M. Jouffroy, qui me

répondit sur le même ton : c< Vous ne vous trompez

pas; c'est une menace à l'adresse des étrangers

et des habits noirs qui sont en grande majorité

de ce côté ; mais il ne faut pas y faire attention. » Quand Rosas eut repris sa place^ il y eut quelques évolutions exécutées par l'infanterie; pub toutes les troupes défilèrent devant lui en recommençant leurs hourras. La revue était terminée. Je ne parlerai pas du reste de la fête, qui se passa en danses, en courses de chevaux et en illuminations^ selon le programme que m'en avait tracé M. Jouffroy. 11 y aurait eu sans doute encore de curieuses remarques à faire ; mais nous fûmes occupés 9 M. Philips et moi, à nos préparatifs de départ.

M. Philips^ d'après les conseils de M. Jouffroy, avait modifié notre itinéraire. Son projet était de remonter FUruguay jusqu'à San-Borja; de là, s'il était possible, nous nous serions rendus à Itapua (appelée aujourd'hui ville de l'Incarnation), nous aurions visité le Paraguay, puis nous serions redescendus par le Parana jusqu'à Buenos -Ayres. Mais nous serait -il permis de pénétrer dans le Paraguay? Si le docteur Francia eût encore existé, la réponse à cette question eût été nécessairement négative , et nous n'aurions pas songé à cette entreprise. Mais son successeur, don Carlos- Antonio Lopez, accueillait, disait- on, plus facilement les

étrangers. Encore n'avions - nous aucun moyen de nous en assurer à Buenos - Ayres , et aucune autorité de cette ville ne pouvait nous donner de passe-port pour ce pays-là. Ce qui détermina M. Philips à remonter l'Uruguay jusqu'à San-Borja, c'est que nous trouverions dans cette ville un compatriote, le célèbre naturaliste M. Bonpland, le collaborateur et l'ami de l'illustre de Humboldt, qu'il a accompagné dans un voyage scientifique resté jusqu'ici sans égal. « J'ai connu , me dit le docteur Philips, des parents et des amis de M. Bonpland, et je pourrais au besoin me servir de leur nom; mais je suis persuadé que notre seule qualité de Français nous fera parfaitement accueillir de cet excellent homme. Il saura mieux que personne nous donner tous les renseignements qui nous seront nécessaires, soit sur les moyens de pénétrer au Paraguay, soit sur la route la plus sûre de San-Borja à Itapua, première ville du Paraguay. S'il ne nous est pas possible d'obtenir la permission de pénétrer dans ce curieux pays, M. Bonpland , qui y a fait un séjour forcé de dix ans, nous donnera sur cette contrée des détails on ne peut plus intéressants. Enfin, s'il nous est interdit de visiter les anciennes missions du Para-

guay, nous pourrons toujours voir ce qui reste de celles de l'Uruguay, qui sont situées dans les environs de San-Borja. »

Ces arrangements me convenaient à merveille, car une excursion au Paraguay était un de mes rêves favoris, et n'avait pas été un des moindres motifs qui m'avaient fait entreprendre le voyage des provinces de la Plata.

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