CHAPITRE IX
Histoire de M. Bonpland. — Sa liaison el ses voyages avec Alexandre de Humboldt. — Son retour en France. — Il est nommé intendant de la Malmaison. — Aprôs la mort de l'impératrice Joséphine, il retourne en Amérique. — Son arrivée à Buenos-Ayres. — Son départ pour une nouvelle expédition. — Son arrestation sur les frontières do Paraguay. — Le docteur Francia, dictateur de ce pays, le retient prisonnier pendant dix ans. — Notre embarquement à Buenos -Ayres. — L'tle de Martin -Garcia. — La Cokmia dêl Sacramento. — Les Vacas, — Entrée dans rUruguay. — El Aftnal. — Passage du Rio-Negro. -— Rincon de las Gallinas. — Chasse dans ces parages. — Navigation k travers les lies de l'Uruguay. — Aspect enchanteur qu'elles présentent. — Arrivée à Paysandu. — - Séjour dans cette ville. — Importance de son commerce. — Nous couchons sur un recado^ à défaut de lits. -^ Description d'un reca'do, et des brides à Tusage des gauchos. — Manière de faire un lit avec un recado. — Description d'un costume de gaucho. — Départ de Paysandu. —Arrivée au SaUo de l'Uruguay.
Pendant les préparatifs de notre voyage , et souvent même pendant la route ^ je m'entretins avec M. Philips du savant distingué que nous allions visiter^ et dont la vie aventureuse a quelque chose de si intéressant^ que je cède au désir d'en retra-
ccr ici les principaux événements, persuadé que mes lecteurs me sauront gré d'un récit plus attrayant que celui de mes propres aventures. J'ajouterai que j'ai recueilli une partie de ces faits de la bouche même du célèbre voyageur.
M. Bonpland est né à la Rochelle en 1773; il avait donc soixante - treize ans à l'époque où j'ai eu le bonheur de faire sa connaissance. Son père était médecin y et le jeune Bonpland, doué des dispositions les plus heureuses pour les sciences naturelles y se décida de bonne heure à embrasser la même carrière. Mais les événements politiques le forcèrent bientôt à interrompre ses études médicales, et à prendre du service, en qualité de chirurgien, dans la marine militaire. Pendant tout le temps de la Terreur, il resta à bord d'une frégate de la république en croisière dans l'Océan.
Quand le calme fut rétabli , M. Bonpland reprit le cours de ses travaux. Il vint à Paris, où, grâce à la recommandation de son pore, il fit la connaissance de plusieurs praticiens célèbres de l'époque, et entre autres de Corvisart, dont il devint un des élèves les plus assidus. Il rencontra chez lui M. Alexandre de Humboldt, qui achevait en France des études scientifiques commencées avec éclat en
Allemagne. Attirés l'un vers l'autre par une vive sympathie, les deux jeunes gens se lièrent étroitement, et mirent leurs connaissances en commun. M. Bonpland donnait des leçons d'analomie et de botanique à M. de Humboldt, qui en retour l'initiait aux secrets de la minéralogie et de la physique. Ce dernier se préparait dès lors à une longue excursion scientifique; et, lorsqu'il se crut en état de mener à bien l'exécution de ce grand projet, il proposa à son ami de l'accompagner.
Us se rendirent en Espagne, où M. de Humboldt trouva un protecteur puissant dans le baron de Forell. Présenté au roi, il lui démontra tous les avantages qui pouvaient résulter d'une exploration sérieuse des possessions espagnoles en Amérique, et obtint, pour lui et son compagnon, la permission de les visiter librement, et d'y faire toutes les observations* astronomiques et géologiques qu'ils jugeraient convenables. Us quittèrent Madrid au mois de mai 1 799, s'embarquèrent à la Corogne sur la frégate Ptzarro, et arrivèrent à Cumana le 16 juillet de la même année. C'est alors qu'ils conmiencèrent cette expédition encyclopédique, signalée par des découvertes nombreuses et inespérées dans toutes les branches des con-
naissances humaines, expédition que M. de Humboldt a racontée sous le titre de Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent. Dans ce voyage, M. Boupland recueillit et sécha plus de six mille plantes, la plupart inconnues , . dont il décrivit en même temps Forganisation intérieure, les usages dans les arts, et les propriétés médicales.
L'imagination s'effraie quand on pense aux fatigues qu'ils eurent à supporter, tantôt en naviguant dans de simples canots indiens, pendant des mois entiers, sur les grands fleuves de l'Orénoque, du Rio-Negro, de l'Amazone, tantôt traversant à pied des forêts et des montagnes inaccessibles, et ne perdant jamais une occasion de se livrer à des observations sur la botanique, la minéralogie , la géologie , la physique générale et les mœurs des habitants des pays qu'ils parcouraient. Parmi les faits les plus remarquables de cette merveilleuse pérégrination, je citerai la fameuse ascension qu'ils exécutèrent, le 23 juin 1802, sur le Chimboraço, jusqu'à une hauteur de six mille soixante - douze mètres au-dessus du niveau de la mer. Au milieu des souffrances que leur causait une telle élévation, la plus grande que
rhomme eût encore osé atteindre , ils firent avec calme toutes leurs observations, et ne redescendirent qu'après avoir pris avec précision toutes les déterminations dont ils avaient besoin. Enfin, pour abréger, ils parcoururent pendant cinq années la Colombie, le Pérou, le Chili, les Cordillères, le Mexique, Cuba.
A son retour à Paris, au mois de mars 1805, M. Bonpland offrit son herbier au Muséum d'histoire naturelle, et fit la description des plantes qu'il contenait dans son bel ouvrage intitulé : Plantes équtnoanales (1). L'empereur accueillit avec distinction le savant voyageur, et lui fit une pension. L'impératrice Joséphine accepta avec reconnaissance un envoi de graines d'Amérique, et les fit semer dans les serres de la Malmaison. M. Bonpland s'y rendait chaque semaine , et dans ses visites fréquentes Timpératrice ne tarda pas à apprécier les rares qualités de l'homme dont elle partageait déjà le goût passionné pour les fleurs. La place d'intendant de la Maliuaison devint vacante et lui fut offerte; il l'accepta. On lui adjoignit deux employés de la trésorerie pour la rédac-
(1) Paris, 1805 et années suiv., 2 vol. iu-fol., 210 planches.
tion de ses comptes; ce qui lui pennit de suivre assidûment la publication de ses ouvrages.
Quand survinrent les désastres de l'empire, ils le trouvèrent fidèle à de grandes infortunes. Mais une plus triste épreuve l'attendait : le 29 mai 18i4, assis au chevet de Joséphine ^ il recevait son dernier soupir. Cet événement, qui devait le rejeter dans une nouvelle vie d'aventures et de déceptions, M. Bonpland l'avait prévu dès l'invasion de la maladie : les hommes de l'art restèrent sourds à ses avertissements.
Décidé à revoir l'Amérique, il refusa de conserver la place d'intendant de la Malmaison , malgré les sollicitations du prince Eugène et de la reine Hortense, s'embarqua au Havre à la fin de 1816, et arriva à Buenos- Ayres, chargé d'une collection considérable de plantes utiles et d'arbres fruitiers d'Europe.
A peine arrivé dans cette ville, il y fut accueilli avec distinction par le gouvernement, qui le nomma aussitôt professeur d'histoire naturelle, avec les plus flatteuses promesses; mais bientôt les dispositions du gouvernement changèrent à son égard, et, fatigué des tracasseries dont il était l'objet, il donna sa démission et se décida immé-
diatement à entreprendre un voyage qui devait le conduire, à travers les pampas, la province de Santa -Fé, le Grand -Chaco et la Bolivie, au pied des Andes, qu'il voulait explorer une seconde fois. Cest alors que, remontant le Parana, il ar^ riva dans les anciennes missions des Jésuites , situées sur la rive gauche du fleuve, à quelques lieues d'Itapua. Une déplorable fatalité l'amenait sur un territoire contesté par le Paraguay à la Confédération Argentine. Le savant voyageur ne l'ignorait pas; aussi s'empressa-t-il d'informer le dictateur du Paraguay, le fameux docteur Francia , de sa présence, en lui donnant les explications les plus satisfaisantes sur son intention de fabriquer du maté, à l'aide des Indiens qu'il avait engagés à son service.
Mais le dictateur, dont l'esprit soupçonneux ne rêvait qu'espions, qui regardait son pauvre pays comme l'objet des ardentes convoitises de Buenos-Ayres et de l'Europe , se voyait encore menacé d'une concurrence dans le commerce dont il voulait à tout prix s'assurer le riche monopole. Son parti fut bientôt pris, et les lettres respectueuses du savant eurent pour conséquence l'envoi de quatre cents hommes, qui traversèrent le Parana
pendant la nuit^ et fondirent à Timproviste sur la petite troupe confiante et désarmée. Quelques serviteurs sont tués sans défense, la plupart sont blessés ; M. Bonpland reçoit un coup de sabre à la tête , et répond à cette agression sauvage en donnant des soins aux soldats légèrement atteints dans la lutte.
Ceci se passait le 3 décembre 1821. Deux jours après y on l'entraînait , les fers aux pieds et sans égard pour ses souffrances , dans le pays inhospitalier destiné à lui servir de prison. Là, durant un séjour de près de dix années, Francia refusa obstinément de le voir, et lui assigna pour résidence le territoire des missions. Retiré près de Santa -Maria, Tami de Humboldt, l'ancien intendant de l'impératrice Joséphine ne vivait que des ressources qu'il savait se créer avec une industrieuse persévérance. Il exerçait la médecine et la pharmacie; il distillait et composait des liqueurs, appliquant en même temps à l'agriculture les méthodes perfectionnées et plus rationnelles de l'Europe. Les pieds nus, vêtu, comme un créole, d'une chemise flottante et d'un calzoncillo , il visitait et soignait les malades avec une charité inépuisable. Au Paraguay, le temps n'a pas encore effacé la
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mémoire de ses services ^ et les habitants ne prononcent son nom qu'avec respect.
Ni l'intervention de l'empereur du Brésil, don Pedro r% ni les démarches de M. de Chateaubriand; alors ministre des affaires étrangères , ne purent décider le dictateur à relâcher son prisonnier. Une tentative chevaleresque de M. Grandsire , qui alla le réclamer au nom de l'Institut de France,
ne servit qu'à le faire surveiller plus étroitement. Enfin, le 2 février 1831, la liberté lui fut rendue, sans qu'on ait su à quelle influence ni à quel caprice Francia avait cédé. Mais cette longue captivité avait brisé la carrière de M. Bonpland et lui coûtait sa fortune; sa pension, depuis rétablie, avait été rayée du grand -Uvre. C'est alors qu'il résolut de s'établir dans les solitudes de rUruguay, non loin de la petite ville de San-Borja, et c'était là qu'il résidait encore quand M. Philips et moi nous entreprîmes notre pèlerinage vers la demeure de ce martyr de la science.
M. Jouffroy nous avait abouchés avec le patron ou capitaine d'une espèce de petite goélette employée dans le pays à la navigation fluviale, sous le nom de halandra. Nous fûmes bientôt d'accord ,
et le 18 mai nous nous embarquions sur la Santa- Anna, nom de notre petit bâtiment. Nous avions, au départ, une dizaine de passagers dont la plus grande partie devaient s'arrêter dans différentes villes situées le long du fleuve. Trois seulement devaient nous acompagner jusqu'à San-Boija; c'étaient deux Basques et un ouvrier tanneur d'Angouléme.
Il était dix heures trois quarts du matin quand nous levâmes l'ancre. Le vent du sud soufflait grand frais et nous faisait filer plus de huit nœuds, c'est-à-dire à peu près douze kilomètres à l'heure. A deux heures de l'après-midi, nous aperçûmes l'île de Martin -Garcia, et à quatre heures las Vacas.
L'île de Martin* Garcia est une forteresse, ou plutôt une position fortifiée par la nature, appartenant à Buenos-Ayres ; elle défend l'entrée de l'Uruguay et du Parana. Sa position est entre la Colonia del Sacramento et las Vacas , à distance d'environ quarante kilomètres de ces deux points. La Colonia dcl Sacramento, ou simplement Colonia, fondée en 1673 par un gouverneur de Rio-Janeiro , a été souvent disputée par les Espagnols, les Portugais, les Anglais et les Brésiliens. Elle est enfin restée
à l'État oriental ; c'est une des trois villes de cette république. Las Vacas est un village assez triste, situé sur les bords d'une petite rivière du même nom, à quelque distance de la côte. Les ranchos dont il est composé ne démentent pas à l'intérieur, dit M. d'Orbigny, l'idée de misère que fait naître leur extérieur. Cependant ce lieu est renommé par l'abondance de bois à brûler qu'il fournit à Buenos- Ayres, et par les grands secours que cette ville en a tirés pendant les divers sièges qu'elle a eu à soutenir du côté de la campagne.
Après voir passé près des petites îles de las Dos Uermanas et del Juncaly nous arrivâmes à la Punta-Gorda, où commence l'Uruguay. Il était presque nuit ; le fleuve était devenu calme , et une faible brise du sud enflait mollement les voiles de notre bateau; nous eûmes tout le temps d'examiner, à la lueur du crépuscule , les bords boisés de la rive gauche de l'Uruguay. L'élévation de la côte , ainsi qu'une suite d^anses profondément arrondies, se succédant de manière à former une plage festonnée, produit, avec les bois du coteau, des points de vue charmants et très-variés.
L'Uruguay peut avoir trois milles ou quatre kilomètres de largeur à sa véritable embouchure,
qui est entre la petite île de Juncal et le hameau de las Higueritas , à la hauteur de la Punta-Gorda (Grosse -Pointe).
Notre patron jeta l'ancre à huit heures du soir, en face de las Higueritas. L'obscurité de la nuit, jointe aux lumières de quelques habitations éparses sur la côte, nous faisait supposer que ce lieu avait de l'importance, ou au moins quelque chose d'attrayant; mais nous fiimes bien trompés le lendemain en nous éveillant : au lieu d'un site enchanteur, tel que notre imagination avait pu le rêver, nous ne vîmes plus qu'une plage sablonneuse et un coteau argileux sur le penchant duquel étaient construits une vingtaine de ranchos, ou cabanes, dont l'aspect misérable était encore attristé par des buissons et des arbrisseaux rabougris.
Nous appareillâmes de bonne heure par un fort vent du sud. Nous passâmes successivement devant le village de las Vivoras, renommé pour ses excellents chevaux de selle; elArenal, grande baie sablonneuse à seize kilomètres de las Higueritas, où les caboteurs vont couper du bois à'espinillo, pour le transporter à Buenos -Ayres et à Montevideo. L'espinillo est un excellent bois de chauf-
fage, qui couvre une grande partie des provinces de Santa- Fé et d'Entre -Rios. C'est une espèce d'acacia, appelé espino par les habitants du Chili et aroma par les Péruviens.
Nous franchîmes le confluent du Rio^-Negro, situé à quarante kilomètres de las Higueritas. En cet endroit l'Uruguay a beaucoup de courant; et plus de douze kilomètres de large ; les marins redoublent d'attention. Les eaux du Rio-Negro (rivière noire) forment une ligne de démarcation très - remarquable à plusieurs kilomètres au large. Il se fait j dans les temps ordinaires ; un commerce de cabotage très -actif sur le Rio-Negro tant avec Buenos-Ayres qu'avec Montevideo.
Sur la rive droite du Rio-Negro commence le Rincon de las Gallinas (mot à mot le recoin des poules) j terrain immense et des plus productifs de la Banda - Oriental. Il a été divisé en plusieurs estancias appartenant à divers particuliers; sa superficie est évaluée à trois cent vingt kilomètres carrés.
Le calme étant survenu vers le soir, et la force du courant nous faisant dériver, il fallut jeter l'ancre en attendant une nouvelle brise. Nous mouillâmes un peu en avant d'une île située près
d'un promontoire appelé Punta de Fray-Ventos. Nous passâmes ainsi la nuit du 19 et la journée du 20. Après le diner, M. Philips ^ trois passagers, le capitaine et moi, nous allâmes chasser dans un joli parage du Rincon, où la végétation offre une richesse et une variété admirables. Nous restâmes en extase devant une foule d'arbres et d'arbrisseaux différents, de plantes en fleur que les liserons, les convolvulus, les plantes parasites et les fleurs de F air ornaient avec une sorte d'harmonie enchanteresse. Un grand nombre d'espinillos aux branches tortueuses , desquels pendaient les singulières ruches de l'abeille cartonnière, avaient crû naturellement à des distances presque régulières au milieu d'une herbe verte et touffue, de manière à former un verger assez semblable aux cours de Normandie; il ne manquait que des pommes aux espinillos, qui ressemblent assez , quant à la forme, à nos pommiers, pour rendre l'illusion complète. Et ne croyez pas que ce lieu charmant fût déserti loin de là, nous troublâmes singulièrement la tranquillité de ses nombreux et timides habitants, tels que le ncàida (l'autruche d'Amérique) 9 les venados (espèce de cerfs), réunis en petites bandes cachées dans les hautes gra-
minées^ et les carpinchos (grands cabîaîs), espèces d'amphibies que l'on rencontre souvent au bord des rivières et des lacs; et puis, indépendamment de ces animaux familiers avec les troupeaux de bœufs et de chevaux, on voit encore les buissons et les arbres remplis d'oiseaux de proie, de passereaux et de grimpeurs. Une autruche se leva tout à coup devant nous, et s'arrêta pour nous regarder; mais avant que nous eussions eu le temps de glisser une balle dans nos fusils,... psiti elle avait déjà parcouru un demi-mille. Nous dûmes nous contenter d'un taugara diadème, d'un épervier varié et d'un milan blanc à calotte noire. Ce fut en vain que nous essayâmes de surprendre les venados.
A sept heures du soir nous retournâmes à bord ; peu de temps après, le vent étant devenu bon, le patron nous remit en route.
Notre marche était lente; nous voguâmes doucement, toute la nuit et le jour suivant, au milieu des nombreuses iles de l'Uruguay.
Toutes ces iles présentent une végétation véritablement étonnante , et que M. Philips comparait à celle du Brésil. Elles ne sont pas seulement couvertes, mais tellement encombrées d'arbres
diffërents, de buissons épineux, de plantes sarmenteuses, qu'on ne peut y pénétrer que la hache à la main. Notre vue était sans cesse récréée par le mélange des arbres , le contraste des verdures et des fleurs ; le palmier aux longues feuilles d'un vert bleuâtre arquées en panache s'élevait élégamment au-dessus des saules , des lauriers, des talas, des hzguerones et des timhos; ceux-ci dominaient à leur tour l'espinillo, couvert de ses petites fleurs jaunes et odorantes; les seïbos, aux belles fleurs monopétales d'un rouge brillant; le chormanl plumerito (petit plumet), espèce de mimosa dont les fleurs sans pétales sont uniquement composées de longues étamines d'un rouge vif, semblables à des soies roides et verticales comme une aigrette; et une foule d'autres arbustes fleuris. Tout cela donnait un aspect délicieux , un air embaumé, suave et ravissant à ces îles solitaires, dont le silence n'est troublé que par le roucoulement des tourterelles, abondantes partout, ou par des bandes de perruches qui font sans cesse retentir les échos de leurs cris aigus. Si vous vous représentez, en outre, un beau ciel azuré, une atmosphère diaphane, traversée lentement par quelques petits nuages d'or, le vent dont le souffle
ralenti ne ride plus la surface de l'onde et lui laisse réfléchir, avec la riche végétation des îles, notre bateau, ses voiles, ses cordages, et jusqu'au héron qui passait au-dessus, vous pourrez imaginer quel devait être le délice , le bien-être indéfinissable que nous éprouvions au milieu de cette rivière calme, coulant si majestueusement sur des bords qu'elle ne semble fertiliser que pour s'en faire une parure.
Vers le soir, le calme augmentant encore, le patron fît remorquer la balandre par le canot ; on rama l'espace de huit kilomètres au clair de lune , en longeant les arbres le plus près possible, pour éviter le courant. Enfin, le vent s'élevant de nouveau avec force, nous passâmes très ^ rapidement devant l'estancia d'Almagro, située sur une fa^laise très -escarpée. Pendant la nuit nous mouillâmes devant Paysandu (1).
Nous devions faire ici une station forcée de quelques jours, parce que notre balandre n'allait pas plus loin. Une partie de nos compagnons de voyage nous quittaient aussi, et notre patron y laissait également une partie de son chargement;
('l) Isabelle, Voyagea Buenos Ayres et dans la province du Ato- Grande-do-Sud,
le reste devait être transbordé dans le bateau qui cdlait nous conduire plus haut. Nous résolûmes de profiter de cette circonstance pour visiter la localité et les environs.
L'aspect de Paysandu est peu agréable , vu de la rivière du côté du sud- ouest Située sur le penchant d'une colline dépourvue d'arbres de même que toutes celles qui l'avoisinent, séparée de la rive gauche ou du port par une plaine sablonneuse d'environ un mille ^ le coup d'oeil en est monotone 9 relativement aux autres sites de l'Uruguay depuis son embouchure jusqu'ici. Pourtant l'œil finit par s'y accoutumer^ et l'on reconnaît en s' avançant dans la ville (on peut déjà lui donner ce nom^ quoique officiellement elle ne porte encore que celui de bourgade ) , qu'elle n'est
pas aussi désavantageusement assise qu'elle le paraît d'abord y à cause surtout des inondations de l'Uruguay. On jouit d'ailleurs , une fois arrivé sur le haut de la colline, d'une vue étendue et que les accidents du terrain et les îles de la rivière rendent assez pittoresque. Quant au côté de la campagne à l'est, il est on ne peut plus triste par sa nudité et sou mcuique absolu de culture.
Paysaudu n'était, il y a une quinzaine d'amuées,
qu'un hameau^ comme las Higueritas^ avec une douzaine de ranchos épars çà et là; aujourd'hui on y compte quatre à cinq cents ranchos ou chaumières , une cinquantaine de maisons en briques ^ bien bâties avec azoteas (toits en terrasse), des rues alignées y des trottoirs, des réverbères, et une population de près de huit mille âmes, y compris celle de la banlieue. Les rues correspondent aux quatre points cardinaux, comme à Buenos -Ayres et à Montevideo. Les cuadras sont plus petites qu'à Buenos- Ayres , ce qui est plus favorable aux propriétés ; elles n'ont que cent varas sur chaque face et sont divisées en quatre sitios.
La population va toujours croissant; les étrangers y abondent, surtout depuis le déplorable état des affaires à Buenos -Ayres sous la tyrannie de Rosas. Paysandu , quoique appartenant à la Banda- Oriental , forme une sorte de petite république indépendant^î depuis le siège de Montevideo , ce qui n'a pas peu contribué à y attirer les étrangers , qui n'ont à supporter ici aucune vexation de la part des habitants ou des autorités locales. Celui qui veut se livrer à une industrie quelconque n'éprouve point d'entraves; au contraire, il est aidé, encouragé par ces mêmes autorités.
Le commerce était assez florissant a Paysandu lors de notre passage : il y avait une soixantaine de Français établis, mais il y en avait un bien plus grand nombre qui allaient et venaient pour le trafic des productions du pays, lesquelles productions sont à peu près les mêmes qu'à Buenos- Ayres.
Quant aux monuments, on conçoit que dans une ville si nouvelle ils devaient être rares. Une seule et même maison, qui n'a rien de remarquable, réunit les bureaux du commandant militaire, du département, la police, les contributions et Valcadia (mairie). L'église n'était encore qu'un rancho un peu plus grand que les autres, et dont l'intérieur était absolument nu. On me fit remar-
quer tout auprès l'emplacement destiné à l'église définitive; mais il n'y avait pas encore apparence de travaux.
Paysandu est le chef- lieu d'un des trois départements formant la division de l'État oriental; il envoie trois députés à la chambre des représentants et un sénateur. On ne lui donnait encore que le nom de villa (bourgade), bien que par son comjiierce il ait infiniment* plus d'importance que la Colouia et Maldonado , qui ont le titre de villes.
Nous oblinmes un logement chez M. Masson, un de nos compatriotes pour qui nous avions des lettres de recommandation; mais comme il était récemment établi à Paysandu, il n'avait pas de lit à nous offrir; car à Paysandu, où il n'y avait pas encore d'auberge , les lits étaient un objet de luxe. Heureusement 7 à notre départ de Buenos - Ayres , nous nous étions munis chacun d'un recado, seUe du pays y dont font usage les estancieros et les gauchos un peu aisés. Or cette selle sert à deux fins pour voyager à cheval et pour se coucher la nuit y et il y a des milliers d'hommes dans les pampas et dans les solitudes de la Plata qui n'ont jamais connu d'autre lit, si ce n'est la terre nue.
Mes lecteurs seront sans doute curieux de connaître la composition d'un recado. En voici l'inventaire, passablement compliqué :
r Deux gegras, pièces de laine, longues comme une petite couverture, s'appliquant , pliées en quatre, sur le dos du cheval; 2" une carona, pièce de cuir tanné, ornée de nombreux dessins frappés au marteau, longue de quatre pieds et large de deux et demi ; la carona se place sur les gergas; 3* le recado, espèce de bât qui est proprement la selle, dont les côtés sont garnis de cuir
façonné 7 comme la carona; 4* la ctnchay sangle de cuir, très -large, façonnée dans la partie qui s'applique sur le recado; elle passe sous le ventre du cheval, non près des jambes, comme chez nous, mais au milieu même du ventre, et, au moyen de deux forts anneaux {argollas) en fer ou en cuivre, on serre le plus possible la longue courroie de la cincha; 5' un pellon, peau de mouton tannée avec le poil, teint en bleu, ou bien une peau de veau tannée et façonnée; le pellon s'applique sur la cincha; 6* un sobre -pellon, une autre peau tannée, plus courte, sans poil, souvent découpée à l'emporte -pièce, ou garnie de broderies en soie faites à la main, etc.; T une sobre ' cincha , c'est une sous -ventrière en laine, plus ou moins fine, destinée à soutenir le pellon et le sobre -pellon. Pour achever de décrire l'équipement du cheval, je dois parler de la bride; elle est on ne peut plus simple, mais en même temps solide, et de nature à garantir le cavalier contre tout caprice du cheval; le mors (freno) est disposé de manière que le cheval ne peut ni le mâcher ni le prendre aux dents; parce qu'au lieu de chcdnettes pour gourmette, il y a un anneau en fer passant dans la partie très -élevée du
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mors et venant assujettir la mandibule inférieure. Cette partie élevée du mors est placée horizontalement dans la bouche du cheval , tant qu'on ne fait aucun effort sur les rênes; mais du moment que la résistance du cheval force à faire agir le frein, il suffit de tirer sur la bride pour rarrêter court ; car alors il est torturé à la fois au palais et à la lèvre inférieure par l'effet du mors, lequel, se dressant perpendiculairement contre le palais, attire nécessairement Fanneau, qui fait effort sur la mandibule inférieure. Avec ce frein, la têtière (cabacera) n'a besoin d'être ni compliquée, ni très -forte; aussi, le plus communément, ce n'est qu'une légère lanière, attachée aux branches du mors et passée simplement derrière les oreilles du cheval. Quant aux rênes {riendas)^ elles sont ordinairement rondes, en cuir tressé artistement par les Indiens, réunies à la hauteur des épaules du cheval par un anneau, duquel anneau part une autre rêne très -longue terminée par plusieurs bouts en forme de maiiiinets. Il est évident que les rênes sont ainsi toujours égales ; il suffit de porter la main à droite ou à gauche pour déterminer le mouvement du cheval. L'extrémité de la bride sert ordinairement de fouet pour frapper le cheval au
Mi MES VOYAGES
flanc gauche, et, s'il n'obéit pas^ des éperons à longues molettes se chargent de lui chatouiller les flancs. L'extrémité du pied, ou simplement l'orteil , se place dans un très - petit étrier en bois ou en cuivre, de forme triangulaire.
Maintenant je reviens à la manière de faire un lit de tout l'attirail d'un recado ; bien entendu que pour cet usage la bride et les éperons ne sont pas nécessaires. On étend d'abord par terre la carona , qui sert de sommier; puis le pellon et le sobre-
pellon, qui servent de matelas; le recado sert d'oreiller ou de traversin, les gergas de drap, et l'on se couvre avec son poncho. Avec un peu d'habitude, et surtout après une journée de fatigue, on dort là- dessus aussi bien que dans un bon lit.
Je viens de parler du poncho. Non -seulement nous nous étions munis de ce vêtement vraiment indispensable, mais nous avions aussi acheté un costume complet de gaucho, car on nous avait conseillé de prendre ce costume, surtout si nous voulions chasser dans la campagne, afin de ne point porter ombrage aux gauchos, toujours disposés à voir de mauvais œil les habits noirs. Ainsi, outre le poncho, nous avions le chiripa, le cal-
zoncillo y les bottes de potro et les éperons - monstres. Le chiripa est une pièce d'étoffe de laine rouge, bleue ou verte, jamais d'autre couleur, qui se met autour des reins, tombe au-dessous des genoux comme une tunique, et s'assujettit audessus des hanches au moyen d'une ceinture de cuir, dans laquelle on passe, derrière le dos, un grand couteau - poignard dans sa gaine. Le calzoncillo est un large caleçon blanc frangé ou brodé dans le bas; les bottes de potro sont fabriquées avec la peau non tannée de la jambe du cheval, de manière à laisser libres les orteils, qui seuls, comme je l'ai dit , posent sur l'étrier ; la courbure de la jambe forme le talon de la botte. D'autres, principalement dans l'Entre -Rios, se servent de peaux de chats sauvages {hotas de gato). Il arrive souvent qu'un gaucho tue un poulain (potro) uniquement pour se faire des bottes. 11 gratte bien le poil avec son couteau, toujours très -affilé; puis avec les mains il frotte les bottes jusqu'à ce qu'elles soient assez souples. Il n'y fait pas d'autre préparation.
La coiffure du gaucho consiste , dans la Banda- Oriental , en un chapeau rond , espèce de sombrero à larges bords plats; et à Buenos -Ayres en un
très -petit chapeau à forme élevée, à bords étroits, placé de côté sur un mouchoir blanc noué en fichu sous le menton ; le chapeau , enfonçant à peine sur la tête, est retenu par un ruban noh*. Un grand nombre de gauchos, tant de la Banda- Oriental que des pampas de Buenos -Ayres, portent un bonnet phrygien rouge, doublé de vert et orné de rubans tricolores à l'extrémité. Enfin n'oublions pas la jaquette {jaqueta)^ petite veste courte comme celle d'un marin; elle est bleue, rouge ou verte, qu'elle soit en drap ou en une autre étoffe. Depuis 1834, le parti de Rosas a adopté le costume suivant, qui est assez pittoresque : jaquette verte, gilet rouge, pantalon blanc et chapeau rond avec cocarde bleue et blanche.
Voilà le lecteur au fait du costume d'un gaucho, ainsi que du harnachement de son cheval. Quand yù descendis à Paysandu , j'étais dans cet accoutrement : jaquette marron, gilet blanc, chiripa bleu de ciel, calzoncillo blanc avec franges, audessous d'un pantalon de drap bleu, et un poncho anglais placé négUgemment sur l'épaule gauche, plus le cigarrito de papier à la bouche et le couteau passé dans la ceinture de mon chiripa der-
rière le dos, le chapeau sur l'oreille. Cuidado!
j'avais, ma foi, l'air d'un gaucho fashionable, ou , si vous l'aimez mieux , d'un honnête brigand. M. Philips n'avait pas apporté autant de soin à son costume; il s'était contenté de se coiffer du sombrero, de se couvrir d'un poncho, et de gar^ nir ses jambes de guêtres de cuir montant jusqu'aux genoux. C'en était assez pour ne pas trop exciter la curiosité parfois indiscrète des guaranis et des gauchos.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous allâmes en chasse, dans la partie sud -ouest de la ville, le long d'un ruisseau boisé, sur les bords duquel il y avait plusieurs briqueries, des chacras (fermes cultivées) et un saladero. Le premier jour, nous ne fûmes pas heureux; mais, les jours suivants, nous prîmes une soixantaine d'oiseaux, dont quarante-deux oiseaux-mouches des deux seules espèces qu'on rencontre dans cette localité, le vertdoré, très -commun, et l'améthyste - topaze , assez rare. Nous étions guidés, dans ces excursions, par des guaranis ou des gauchos, avec lesquels nos relations furent toujours faciles.
Enfin , après huit jours de station forcée à Paysandu, nous nous rembarquâmes sur une autre
balandre d'une cinquantaine de tonneaux. Nous mîmes à la voile avec vent du sud et beau temps. Cette embarcation nous conduisit en six jours au salto de l'Uruguay, cataracte qui arrête ici la navigation du fleuve. Pendant ces six jours de voyage il ne nous arriva rien qui mérite d'être rappelé.