CHAPITRE X
Description du village de Sallo. — Les saltos ou calaracles de TLruguay. — Hospitalité donnée par M. Thedy, surnommé le père des Français. — Porlrait qu'il nous fait de M. Bonpland. — Départ du Sallo. — Nuit passée à la pluie. — Une hutte de gaucho. ^ Bivac sur la côte d'Elntre - Kios. — Le déjeuner chez un estanciero guarani. — Le raocho abandonné. — Aspect des bords de rUruguay depuis le Sallo jusqu'à Itaquy. — Inconvénients et fatigues du voyage. — Une partie de la rive gauche du Sallo à la frontière du Brésil est déserte. — Pourquoi. — Arrivée sur la terre brésilienne. — Aspect du pays. — Campement à Varroyo del Tigre, — Rencontre de quatre Brésiliens. — Santa- Anna. — L*estancia de San-Marcos. — Arrivée et séjour h Itaquy. — Ghangement de bateau. — Arrivée à San-Borja. — Le port ou paso. — Le village de San-Borja.
Le salto a donné son nom à un village y où l'on
est forcé de chercher un gîte, jusqu'à ce qu'on
ait trouvé moyen de continuer sa route au delà
des rapides du fleuve. Ce village n'a pas la moitié
de l'importance de Paysandu. Il est situé sur une
hauteur isolée, formant une presqu'île à l'époque
des débordements de l'Uruguay.
Il n'y avait pas phis de cinq ou six maisons d'a-
zolea au Salto, lors de notre arrivée; les autres habitations étaient des ranchos bien bâtis, blanchis pour la plupart extérieurement; l'église était aussi un rancho, comme à Paysandu; seulement on avait élevé à côté de l'entrée un simulacre de clocher en forme de portail, où étaient suspendues deux cloches de moyenne grosseur.
Le salto, c'est-à-dire la cataracte, n'est pas en face du village; il en est éloigné d'environ huit kilomètres au nord : c'est ce qu'on nomme le salto chico (le petit saut). 11 en existe un autre plus grand, à douze kilomètres de celui-ci, également au nord, appelé salto grande. Ces deux saltos, qu'on ne reconnaît qu'à la rapidité du courant lorsque la rivière est très -haute, sont à découvert les trois quarts de l'année et rendent toute navigation impossible dans ces parages. Les bateaux venant S en haut restent à trente kilomètres du village, dans une petite anse appelée el Puerto y vis-à-vis d'un groupe d'îles désignées sous le nom de islas de Herreros (îles des Forgerons), nom donné à un oiseau de l'ordre des passereaux , dont ces îles sont remplies. La voix éclatante de cet oiseau imite tour à tour le bruit de la lime et celui du marteau sur une enclume.
Le trajet à'el Puerto au village se fait par terre , à cheval ou en charrette. Une fois passé ces deux saltoSy formés de roches à fleur d'eau, TUruguay, bien que très -rapide en beaucoup d'endroits, est navigable pour de grandes pirogues et des bateaux plats, jusqu'à la hauteur du Paraguay, c'est-àdire à plus de mille kilomètres de sa jonction avec le Parana.
Comme il n'y avait pas plus d'auberge au Salto qu'il n'y en a chez les autres peuplades de l'Uruguay ou de l'intérieur, nous eussions été assez embarrassés si M. Thedy, originaire du canton de Vaud en Suisse, n'avait eu l'extrême bonté de nous accueillir et de nous héberger pendant trois jours que nous y restâmes, en attendant un vent propice pour remonter la rivière jusqu'aux Missions. M. Thedy exerça envers nous les devoirs de l'hospitalité d'une manière on ne peut plus généreuse, sans vouloir entendre parler d'aucune espèce de compensation; et cependant nous n'avions pas pour lui la moindre lettre de recommandation. Au reste , ce désintéressement lui était si familier, si naturel , il y mettait tant de bonne grâce , qu'il avait mérité, à bien juste titre, le nom de père des Français f que nos compatriotes se plaisaient
à lui donner non - seulement au Salto, mais encore à ime grande distance à la ronde.
Nous nous entretînmes avec M. Thedy du but de notre voyage et surtout de M. Bonpland , qu'il connaissait. « J'ai eu le bonheur, nous dit- il , de le recevoir deux fois ici lors de son dernier voyage sur la Plata et à son retour ; moi-même je suis allé lui rendre ma visite de bon voisinage (environ trois cent cinquante kilomètres^ quel voisinage!), et je suis resté chez lui plus d'un mois, n'ayant eu d'abord l'intention d'y passer qu'une semaine au plus. Mais que voulez-vous , c'est un de ces hommes dont on ne peut se séparer une fois qu'on a eu le bonheur de les rencontrer.
— Pensez-vous, demanda M. Philips, que nous le trouvions en ce moment à San-Borja?
— Je le crois, car il s'occupe d'agriculture, et il ne s'éloigne guère du centre de son exploitation, si ce n'est pour faire de temps en temps, c'est-à-dire tous les deux à trois ans, un petit voyage à Buenos -Ayres et à Montevideo, ou bien à Alegrete, et quelquefois jusqu'à Porto -Alegre; or il ne saurait se rendre dans la Plata sans passer par ici; et quant à ses excursions dems la province de Rio -Grande- do -Sul, il est revenu
d'Alegrete il y a quelques mois, et il n'est pas probable qu'il ait quitté San-Borja depuis cette époque.
— Mon Dieul m*écriai-je avec surprise, vous parlez des voyages et des travaux d'agriculture de M. Bonpland comme si c'était encore un homme dans la force de l'âge; mais, si je ne me trompe, il a maintenant soixante -treize ans, et je ne comprends pas comment un septuagénaire peut se livrer à des entreprises aussi fatigantes.
— Et si j'ajoutais, reprit en souriant M. Thedy, qu'en outre de ces occupations dont je viens de parler, il exerce la médecine avec le zèle et l'ardeur d'un jeune praticien ; qu'à toute heure de la nuit et du jour il est prêt à monter à cheval pour aller donner des soins avec une égale sollicitude aux riches comme aux pauvres, aux créoles d'origine européenne , comme aux Indiens y aux nègres ou aux métis, et cela presque toujours gratuitement et souvent à des distances fort grandes de sa demeure; si je vous disais enfin qu'il trouve encore le temps (et ceci c'est sa récréation) de parcourir les forêts voisines de San-Borja, uniquement pour chercher des plantes nouvelles, pour enrichir ses collections d'histoire naturelle.
OU bien pour cueillir des plantes médicinales qui lui serviront au traitement de ses malades, et qu'au milieu de tant de travaux il ne néglige pas sa correspondance avec les savants et les sociétés scientifiques des deux mondes, vous auriez alors le droit d'être plus surpris encore; mais votre étonnement cessera quand vous aurez vu M, Bonpland, car vous trouverez en lui un homme qui semble donner un démenti à son acte de naissance. Le fait est que moi, par exemple, qui jouis d'une bonne santé, d'une bonne constitution, et qui n'ai pas encore atteint la cinquantaine, je ne voudrais pas lutter avec M. Bonpland de force , d'agi-, lité , et de patience à supporter la fatigue.
— Maintenant, dit M. Philips, permettez - moi une autre question : pensez -vous que de San- Borja nous puissions facilement nous rendre au Paraguay?
— Ah! ceci n'est rien moins que certain. Sans doute le dictateur Lopez est moins rigide que ne l'était le docteur Francia; mais il fait aussi beaucoup de difficultés, m'a-t-on dit, pour admettre dans ses États les étrangers dont les gouvernements ne l'ont pas encore reconnu, et qui, par conséquent, n'ont pas auprès de lui d'agent accrédité. Du reste, je
ne puis vous donner à cet égard aucun renseignement positif; mais M. Bonpland est plus à même que personne de vous faire connaître le véritable état des choses. »
Le lendemain de notre arrivée au Salto, nous rencontrâmes chez M. Thedy un vieux marin de Ronfleur, nommé Victor, prêt à partir pour l'ancienne mission de San-Borja. L'occasion nous parut on ne peut plus favorable ; nous nous hâtâmes de nous entendre avec lui, dans la crainte de faire un trop long séjour au Salto. Le bateau de ce marin, jaugeant au plus deux tonneaux, était plat, non ponté , assez mal installé d'ailleurs et fort incommode à tous égards, puisque nos bagages le remplissaient et qu'il n'y avait d'abri que pour nos provisions. Belle perspective pour un voyage de quatre à cinq semaines! Il est vrai que notre compatriote, vieux loup de mer dégénéré en marin d'eau douce, se faisait fort de franchir en quinze jours les trois cent cinquante kilomètres qui séparent le Salto de San-Borja, et, en cas de pluie, il promettait de dresser une tente avec des cuirs : on verra plus loin comment il tint sa parole.
Le troisième jour de notre arrivée au Salto, à
quatre heures de Taprès - midi , notre loup de mer normand jugea à propos de nous faire embarquer. Nous n'avions guère fait plus d'un kilomètre^ quand un orage violent éclata et qu'une bourrasque - pampero nous fit tournoyer à peu près comme une toupie. Le patron ne voulait à aucun prix retourner au Salto, par cette raison « qu'il n'avait jamais relâché en mer. » Pourtant une forte rafale, qui déchira la seule voile en coton que nous eussions dans notre galère, l'obligea bien malgré lui à nous faire aborder dans un îlot formé par le débordement de l'Uruguay. On ne se figure pas ce que nous eûmes à souffrir dans ce malheureux ilôt, où il n'y avait pas un morceau de bois sec. La pluie commença juste au moment où nous abordâmes, et ne cessa que le lendemain vers midi; on sait déjà qu'il n'y avait pas d'abri à bord, ni même possibilité d'y coucher; nous avions compté sur les cuirs que le patron devait embarquer pour nous faire un toit au besoin, mais il en avait pris tout juste assez pour préserver nos provisions de bouche et nos bagages! Ainsi nous dûmes nous résigner non - seulement à nous passer de souper, mais encore à nous coucher sous la voûte, tant soit peu humide, du firmament.