CHAPITRE II
Montevideo vu de la rade. — Le Cerro, — Étymologie du nom de Montevideo. — Le port. — Les flottes anglo-françaises. — Débarquement. — Aspect intérieur de la ville. -— Mouvement commercial remplacé par un mouvement et une agitation toute militaire. — Arrivée chez M. Drevel , négociant français établi à Montevideo. -^ Motifs qui ont attiré les Français dans cette ville. — M. Drevel, négociant, capitaine de la garde civique. — DiiféreDce des habitants de Montevideo et de ceux de Buenos-Ayres. — Causes de rivalité entre ces deux villes.
Dès que le jour parut ^ je m'empressai de monter sur le pont pour jouir de l'aspect de la ville avant notre débarquement. Mais, d'une part, une brume assez épaisse ne permettait pas de bien distinguer les objets; de l'autre, une nuée d'oiseaux de mer de différentes espèces , réunis autour du navire > contribuaient encore à augmenter l'ob-
scurité de la brume en même temps qu'ils nous assourdissaient de leurs cris rauques et discordants^ Le docteur Philips s'avisa de repousser à coups de fusil l'invasion de ces importuns palmipèdes, je l'imitai; d'autres passagers en firent autant , et après une fusillade assez bien nourrie, qui abattit une certaine quantité de mauves, de goélands, d'hirondelles de mer, les autres s'éloignèrent; en même temps la brume se dissipa, et enfin il nous fut possible d'observer librement.
Alors je découvris, sur la pointe occidentale d'une colline qui s'abaisse de manière à former une langue de terre un peu prolongée, la ville de Montevideo, formant avec ses pâtés de maisons blanches, ses fortifications en zigzag, ses belvédères , ses deux tours de faïence peinte et vernissée, et son môle en bois, une ellipse inclinée, que la disposition du terrain rend parfaite.
En face de la ville, à l'ouest, et tout au bord du fleuve s'élève le Cerro; c'est un morne de forme conique, légèrement affaissé sur sa base, s'élevant à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer, et laissant voir à sa cime une forteresse surmontée d'une lanterne qu'on décore du nom de phare. C'est à ce cerro, ou monticule,
que la ville doit son nom actuel : ses fondateurs l'avaient d'abord appelé San-Felipe ; mais comme les voyageurs qui s'y rendaient apercevaient de fort loin le cerro et s'écriaient : Montent video, ou montem vidi (Je vois, ou J'ai vu la montagne) ^ ce nom est resté à la ville. Si mes lecteurs veulent critiquer cette étymologie, je leur déclare qu'elle n'est pas de moi y et que je la leur donne telle que je l'ai reçue (1).
Au milieu , entre la ville et le cerro , s'ouvre une baie de forme ovale y s'avançant de huit kilomètres dans les terres; c'est le port de Montevideo, qui serait parfaitement sûr s'il n'offrait par son ouverture une entrée libre au pampero , le seul vent dont il ne soit pas abrité. Au levant de cette baie ou de ce port, se déploie une plaine admirable, couverte d'habitations nirales , et parfaitement cultivée ; au
(1) Arsèno Isabelle, Voyages à Buenos-Ayres, — On voit dans Francisco Âlbo, dont le travail sur le premier voyage autour du monde a été conservé, ce curieux passage : « Droit sur le cap (Sain(e-Marie), il y a une montagne faite comme un sombrero, auquel nous avons imposé le nom de Monfevidi; on l'appelle maintenant par corruption SantO'Vidio; » c'est de nos jours Montevideo. (Voyez Fermandez de Navàrrette, Colleccion de documentos y viajes, tom. IV.) — Note de M. F. Denis, dans sa notice sur le voyage de D. Giovanni Mastaî (aujourd'hui S. S. le pape Pie IX) dans l'Amérique du Sud, publiée dans le xvi» numéro du recueil intitulé : Le Tour du Monde.
couchant , les yeux se reposent sur les édifices de la cité.
En ce moment le port était occupé par une partie de la flotte anglo-française ; car à cette époque les gouvernements de France et d'Angleterre s'étaient décidés à intervenir dans la guerre que se faisaient Buenos - Ayres et Montevideo , et les envoyés des deux nations européennes, après avoir signifié à Rosas, gouverneur de Buenos - Ayres , un ultima* tum que celui-ci avait repoussé, avaient fait mettre le blocus devant la capitale de la république Argentine, en même temps qu'ils s'emparaient de la flottille de Rosas, qui bloquait le port de Montevideo, tandis que le général Oribe assiégeait cette ville par terre. Cette intervention fut un temps de trêve pour ce siège de Montevideo qui devait durer dix ans, comme celui de Troie, mais sans avoir une issue aussi funeste.
Dans l'après-midi, nous descendîmes à terre, M. Philips et moi, ainsi que la plupart des autres passagers. A mesure que nous approchions, nous distinguions mieux la forme amphithéâtrale de la ville , ses maisons carrées d'une blancheur éblouissaute, avec leurs terrasses {azotea)^ fraîches stations du soir, ses nombreux belvédères {miradares)
DANS LA PLATA. d03
aux formes sveltes et variées, et par -dessus tout cela la masse imposante de la cathédrale, la Matrtz (l'église mère), comme ils l'appellent, avec ses dômes de porcelaine scintillant au soleil.
Le plan de la ville est très -régulier, divisé en cuadras ou carrés de maisons , foimant des rues bien alignées, garnies de trottoirs, et se coupant toutes à angle droit. Toutes les maisons sont bâties en briques ; elles n'ont la plupart qu un seul étage ; mais on en construit de nouvelles à plusieurs étages , qui rivalisent avec ce que nous avons de plus gracieux en Europe; seulement le toit reste toujours en terrasse, parce que cette forme donne beaucoup de fraîcheur aux maisons ; elle offre encore l'avantage de laisser respirer un air plus pur après une journée caniculaire, en permettant à toute la famille de se tenir au-dessus des exhalaisons d'un sol échauffé par une journée brûlante; et de plus, c'est une forteresse où le patriotisme et le courage des femmes ont aidé souvent les citoyens à se délivrer d'un joug étranger ou de l'invasion de l'ennemi.
L'aspect de la ville, qui aurait dû être animé par le mouvement du commerce et des affaires, ne présentait que les préparatifs et l'agitation de
la guerre. A chaque instant des aides de camp ou des ofiBciers d'ordonnance traversaient la ville au galop y portant des ordres ou apportant des dépêches. Partout on ne voyait que soldats en uniforme , on n'entendait que le bruit des tambours, le son des trompettes , le piétinement des cavaliei*s ou le pas cadencé des fantassins faisant l'exercice. Parmi ces uniformes , j'en remarquai d'à peu près semblables à ceux de la garde nationale française , et j'entendis les officiers de cette troupe donner en français leurs commandements à leurs soldats. Cette troupe était suivie d'un détachement composé de nègres et d'hommes de couleur , dont la bonne tenue ne le cédait pas à celle de nos compatriotes.
Nous faisions ces remarques tout en marchant assez lestement ; car M. Philips avait hâte d'arriver chez un de ses amis , à qui il voulait me présenter et auprès duquel il voulait se renseigner sur le véritable état des choses dans le pays.
Enfin nous arrivâmes à la maison de M. Drevel (c'était le nom de l'ami du docteur). Une servante mulâtresse , qui nous ouvrit la porte, nous dit que M. Drevel était de garde, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer, car l'heure était avancée où son service finissait. En attendant elle nous fit passer dans
un salon meublé avec élégance, où elle nous engagea à attendre le retour de son maître. Nous nous assîmes sur un canapé , et elle se retira.
c( Allons, dit M. Philips quand nous fûmes seuls , je pense que mon cher Drevel n'a pas trop souffert des malheurs de sa patrie adoptive. Sa maison me paraît aussi bien tenue qu'il y a dix ans lors de mon premier voyage à Montevideo.
— Quelle est, demandai -je, la profession de M. Drevel?
— C'est un des principaux négociants français établis dans ce pays, depuis que son indépendance a été reconnue. C'est un homme d'une intelligence remarquable et d'une probité parfaite; il y a dix ans, il avait déjà réalisé une assez jolie fortune, qui a dû s'accroître encore depuis, si toutefois la guerre ne lui a pas fait éprouver des pertes considérables.
— Il parcdt, obscrvai-je, qu'il y a un grand nombre de Français dans cette ville ; comment se fait-il qu'ils aient choisi ce pays, presque continuellement en révolution, de préférence à tant d'autres contrées de l'Amérique , où l'on jouit d'une parfaite tranquillité , tels que les États - Unis ou le Brésil?
— Aux États-Unis, mon cher Armand , la race anglo-saxonne, par son activité, son aptitude pour le commerce, ne laisse guère aux étrangers qui viennent s'y établir, surtout dans les villes du littoral, la facilité de grands succès dans les opérations commerciales. J'ajouterai aussi que cette race a peu de sympathie pour la nôtre ; aussi combien j'ai vu dé Français qui étaient allés chercher fortune à New - York , à Boston ou à Baltimore , n'y rencontrer que des déceptions et de la misère ! Le Brésil offre, il est vrai, plus de ressources aux émigrants de notre nation; mais son climat brûlant ne leur est pas toujours favorable ; au contraire, le climat de Montevideo et de toute la Bande-Orientale est extrêmement sain. Aussi, dès que ce pays eut acquis un peu de tranquillité , dès qu'une constitution extrêmement favorable à l'émigration étrangère eut été sanctionnée , les avantages incontestables de la position maritime et commerciale de Montevideo à l'entrée de la Plata, la fertilité prodigieuse d'un vaste territoire, où l'abondance des cours d'eau prévient les sécheresses si fréquentes et si désastreuses pour les bestiaux du territoire argentin , où le croît des troupeaux les double régulièrement dans l'espace de trois ans.
imprimèrent un grand mouvement de prospérité à Montevideo et à la Bande-Orientale. Notre commerce surtout y prit un développement considérable, incessamment favorisé par l'arrivée successive de nombreux émigrants français. Cette émigration, composée en grande partie, dans Vorigine, d'ouvriers du pays basque, qu'attiraient la salubrité du climat, des mœurs hospitalières pour les étrangers, et l'élévation du prix de la maind'œuvre, fît de rapides progrès. En même temps le commerce français y trouvait des débouchés on ne peut plus favorables, les produits de la France y étant tfès - recherchés , et ceux du pays convenant parfaitement à la consommation fran- ' . çaise. Aussi le pavillon français absorbât -il à lui seul, avant la dernière guerre, près des neuf dixièmes de la navigation de ces parages, et im nombre assez considérable de nos négociants y ont fait d'excellentes affaires; j'ai la conviction que parmi eux M. Drevel tient une des premières places. »
Comme il achevait de parler, le maître de la maison rentra. Averti par sa domestique de la présence de deux étrangers dans le salon, il s'empressa de venir nous trouver. A peine eut- il en-
tr'ouvert la porte et jeté un coup d'oeil sur ses nouveaux hôtes, qu'il accourut les bras ouverts vers M. Philips, qui lui tendait les mains; mais, sans les lui prendre, il le saisit dans ses bras en disant : « Non, non, pas à l'anglaise; c'est à la française que je reçois des amis comme vous (1). » Et il l'embrassa plusieurs fois.
M. PhiUps, après avoir répondu à ces caresses amicales, me présenta à M. Drevel, comme son ami, son compagnon de voyage, et le fils d'une de ses plus anciennes connaissances.
« Soyez le bienvenu chez moi , me dit M. Drevel en me serrant cordialement la main; l'amitié que vous porte M. Philips fait votre éloge, car il ne la donne qu'à bon escient, et Ton doit être fier de l'avoir méritée.
— Ah çà! trêve de compliments, interrompit M. Philips , et parlons d'autre chose. Il paraît que vous jouez tous aux soldats dans ce pays -ci, car depuis une heure que nous sommes débarqués nous n'avons rencontré que des uniformes et pas un bourgeois; et vous-même, que je croyais im brave
(i) On sait que les Anglais ne s'embrassent jamais, et ne font que se donner des poignées de mains, même entre les amis les plus intimes.
et digne négociant, vous voilà transformé en capi* taine. »
M. Drevel portait effectivement le costume de capitaine de la garde civique.
« Que voulez -vous, mon cher, répondit-il, il faut bien se prêter aux circonstances. Certes, j'aimerais mille fois mieux passer une partie de la journée assis dans mon cabinet, à tenir mes écritures au courant, ou bien à surveiller l'emmagasinage et le chargement de mes marchandises, que d'aller passer la nuit et une partie de la journée dans un corps de garde ; mais enfin il faut bien défendre sa patrie d'adoption et ne pas se laisser égorger et piller par les satellites de Bosas.
— Mais j'espère, repartit M. Philips, que cela va bientôt finir ; et puisque deux puissances comme la France et l'Angleterre s'unissent pour rétablir la paix entre Montevideo et Buenos- Ayres , je ne vois pas ce qui pourrait s'y opposer.
— Hum! huml fit M. Drevel, il y a là- dessus bien des choses à dire, mais cela serait trop long pour le moment. Le plus pressé est de vous rafraîchir, et moi-même j'en ai aussi passablement besoin, car ces vingt-quatre heures de garde m'ont horriblement fatigué. » Eu disant ces mots, il nous
conduisit dans une salle à manger, dont la table était couverte de fruits, de viandes froides et de flacons de vins de différentes espèces.
Au moment où nous entrions dans la salle à manger, une jeune personne parut sur le seuil de la porte opposée. A notre aspect, elle allait se retirer, comme une biche effarouchée, quand M. Drevel la rappela : « Hélène! Hélène! eh bien, tu ne viens pas dire bonjour à ton père, que tu n'as pas vu depuis hier?
— Pardon , papa , répondit timidement la jeune fille, je venais dans cette intention, mais je croyais vous trouver seul. Susanne aurait dû me prévenir que vous étiez en compagnie.
— Mais cette compagnie, ma chère enfant, ce ne sont pas des étrangers, ce sont des Français, des amis; et tiens, en voilà un que tu dois reconnaître, ajouta-t-il en montrant M. Philips, car la dernière fois qu'il est venu ici, il t'avait apporté une magnifique poupée de Paris, que tu avais baptisée du nom de...
— Philippine, interrompit Hélène, en souvenir de celui qui me l'avait donnée... Pardon, monsieur Philips, si je ne vous ai pas reconnu tout de suite; mais il y a si longtemps que je ne
VOUS ai vu ! cependant je me rappelle parfaitement vos trdts.
— Ma foi, Mademoiselle, je vous aurais plus difficilement reconnue moi -même, car vos traits ont plus changé que les miens. Vous étiez, il y a dix ans, une petite enfant de six à sept, vive, jolie, passablement espiègle, et qui promettait bien de devenir un jour une charmante personne ; mais je trouve que vous avez dépassé ce que vous promettiez alors.
— Allons, mon cher Philips, trêve de compliments à votre tour, et mettons -nous à table. Ma chère Hélène, fais -nous les honneurs et remplis les fonctions de maîtresse de maison. »
Hélène s'assit en rougissant en face de son père ; M. Philips et moi nous prîmes place à côté d'elle , et pendant toute la collation elle s'acquitta avec une grâce parfaite et pleine de modestie des fonctions dont l'avait chargée son père.
« Je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de vos fils, dit en s'asseyant M. Philips; j'espère qu'ils sont en bonne santé?
— Je l'espère aussi, répondit M. Drevel; j'en ai eu encore des nouvelles ce matin.
— Ils ne sont donc pas ici?
— Est-ce qu'il y a maintenant des jeunes gens à Montevideo? Les deux aînés sont à Tannée , et le plus jeune accompagne un convoi de marchandises que j'ai envoyé dans le Parana, à la suite des pavillons de France et d'Angleterre, qui ont ouvert ce fleuve à la navigation, en dépit de Rosas et des Buenos «Ayriens. Ainsi je suis tout seul dans cette maison avec mon Hélène , sa nourrice Susanne , une cuisinière , et le vieux Toby , un noir que j'ai depuis trente ans à mon service.
— Et que sont devenus les nombreux esclaves que je vous ai connus autrefois?
— Il n'y a plus d'esclaves dans notre république. Les Monte vidéens se sont montrés plus libéraux ou plus conséquents que les anciens républicains des États-Unis. Ceux-ci ont conservé parmi eux l'esclavage, même un dur esclavage, tandis que nous, nous l'avons aboli il y a trois ans. Il est vrai que de nos noirs nous avons fait des soldats , et même d'excellents soldats , je vous assure, et qui se sont promptement distingués par leur bonne tenue et leur discipline. Us ont concouru efficacement à la défense de la place , et plus d'une fois le général Paz les a loués, dans ses bulletins, de leur bravoure en face de l'en-
nemiy et de leur résignation à supporter des fatigues auxquelles on les exposait trop souvent sans nécessité.
— Permettez, Monsieur, dis -je alors à M. Drevely je n'ai jamais bien compris la cause de cette guerre acharnée que se font deux républiques qui devraient être sœurs; car Buenos -Ayres et Montevideo ont la même origine , ont subi pendant des siècles la même domination espagnole, se sont affranchies en même temps; leur langage, leurs mœurs, leur religion, leurs intérêts sont identiques : d'où peut donc venir cet antagonisme fâcheux et contre nature qui les divise?
— Cela tient à plusieurs causes, me réponditil; mais d'abord à ce que, malgré les points de ressemblance que vous venez d'indiquer entre les Portenos et les (hnentaux (on appelle Portenos les habitants de Buenos -Ayres, et Orientaux ceux de Montevideo), il y a entre eux des différences nombreuses que je vais tâcher de vous indiquer.
« L'homme de Buenos-Ayres, fixé dans le pays depuis trois cents ans dans la personne de son aieul, a perdu, dès la fin du premier siècle, toutes les traditions de la mère patrie, c'est-à-dire de l'Espagne; ses intérêts dépendant du sol, sa vie
s'y est attachée : les habitants de Bueuos-Ayres sont presque aussi Américains aujourd'hui que l'étaient autrefois les Indiens qu'ils ont chasses du pays qu'ils occupent.
« L'honune de Montevideo, au contraire, fixé depuis tin siècle seulement dans le pays (1), toujours dans la personne de son aïeul, bien entendu, l'homme de Montevideo n'a pas eu le temps d'oublier qu'il est fila, petit -fils ou arrière - petit - fils d'Ei,spagnol; il a le sentiment de sa nationalité nouvelle, mais sans avoir oublié les traditions de la vieille Europe, vers laquelle il tend par la civilisation, taudis que l'homme de la campagne de Buenos -Ayres s'en éloigne tous les jours pour rentrer dans la barbarie. Le pays n'est pas non plus sans influence sur ce mouvement, rétrograde d'tm côté, progressif de l'autre.
« Là {Population de la campagne de Buënos-Ayres, répâiidtlë sur des landes immenses , avec des habitation^ très -éloignées les unes des autres, dans un pays dépourvu d'eau; manquant de bois et triste d'aspect, habitant des chaumières mal construites, puise dans cet isolement, dans ces privations, dans
(4) La fondation de Montevideo remonte à *! 724.
ces distances, un caractère sombre, insocicd)le, querelleur; ses tendances remontent vers l'Indien sauvage des frontières du pays, avec lequel elle fait commerce de plumes d'autruche , de manteaux pour le cheval , et de bois de lances , toutes choses qu'ils apportent du pays où la civilisation n'a point pénétré, de contrées inconnues des Européens, et qu'ils échangent contre de Teau-de-vie et du tabac , qu'ils remportent vers ces grandes plaines des pampas dont ils ont pris le nom, ou auxquelles peut-être ils ont donné le leur.
« La population de Montevideo, tout au contraire, occupe un beau pays, qu'arrosent des ruisseaux, que coupent des vallées. Elle n'a point de grands bois; elle ne possède pas de vastes forêts comme l'Amérique du Nord, ou même comme le Brésil et le Paraguay, il est vrai ; mais , au fond de chacune de ces vallées que je viens de dire, elle a des ruisseaux ombragés par le quebracho à Técorce de fer, par Vubajaé au fruit d'or, par le satœe aux riches rameaux. En outre, elle est bien logée , bien nourrie ; ses maisons, ses villas , fermes ou métairies, sont rapprochées les unes des auti'es, et son caractère ouvert et hospitalier est enclin à cette civilisation dont le voisinage de la mer lui
apporte incessammeut le parfum sur les ailes du vent qui vient d'Europe.
« L'homme de Buenos -Ayrcs a la prétention d'être le premier de l'Amérique en élégance. Il s'échauffe et s'apaise facilement; il a plus d'imagination que son rival. Les premiers poètes que l'Amérique a connus sont nés à Buenos-Ayres.
L'honmie de Montevideo est moins poétique , mais plus calme, plus ferme dans ses résolutions, ses
projets; si son rival a la prétention d'être le premier en élégance , il a , lui , celle d'être le premier
en persévérance et en courage.
« De leur côté, les femmes de Buenos-Ayres ont la prétention d'être les plus belles femmes de l'Amérique méridionale ^ depuis le détroit de Lemaire jusqu'à l'isthme de Panama. Peut-être, eu effet, le visage des femmes de Montevideo est-il moins éclatant que celui de leurs voisines, mais il y a cette grâce et cette variété qui pour beaucoup l'emportent sur la perfection , et sous ce rapport Montevideo, la ville européenne, n'a rien à envier à sa rivale.
— Nous le croyons facilement, inten^ompit M. Philips, à en juger par l'échantillon que nous avons sous nos yeux. »
DANS LA PLATA. id7
Hélène rougit; son père reprit en riant : « Décidément, mon cher Philips, vous êtes devenu d'une galanterie qui jure avec votre nom et votre origine anglaise, et Ton vous prendrait pour un Français pur sang. Malheureusement votre observation tombe ici à faux; je n'ai voulu parler que des hommes et des femmes nés à Buenos -Ayres et à Montevideo , et ma fille Hélène n'est ni Portena ni Orientale, elle est Françdse.
c< Vous voyez donc, continua -t- il après une pause et en s'adressant plus particulièrement à moi, que, malgré les points de contact et de ressemblance qui existent, comme vous l'avez fort bien observé, entre les deux villes, il y a aussi plusieurs causes de rivalité entre les hommes des deux pays et même, ce qui est beaucoup plus grave, entre les femmes. »
Cette conclusion me parut une plaisanterie , d'autant plus qu'elle était accompagnée d'un sourire tant soit peu ironique. Je ne voulus pas paraître prendre le change aussi facilement, et je répliquai à M. Drevel : c< Je vois dans tout cela des causes de rivalité sans doute; mais il en existe de semblables entre un grand nombre de villes de France et des autres pays de l'Europe; cette rivalité n'est
lis MES VOYAGES
même pas toujours un mal : car si quelquefois elle donne lieu à une certaine animation qui s'exhale
en épigrammes , en quolibets , voire même en sarcasmes, souvent elle excite l'émulation des deux
cités rivales et leur fait faire, à Tenvi l'une de l'autre, des progrès qui tournent à l'avantage de tous. Mais il y a loin de là à de l'inimitié , à de la haine, et surtout à la guerre, et à une guerre acharnée comme celle que se font depuis tant d'aimées Buenos -Ayres et Montevideo. Il faut donc qu'il y ait à cette guerre une cause plus sérieuse, plus grave que celle que vous m'indiquez.
— Vous avez raison, jeune homme, répondit avec bienveillance M. Drevel; mais, pour remonter à la véritable origine de cette guerre, il faut que j'entre dans des détails qu'il serait trop long de développer eu ce moment. J'd à vous parler des hommes qui jouent en ce moment ou qui ont joué un rôle important dans la révolution qui agite ce pays depuis vingt-cinq ans. Demain je serai entièrement libre; je n'aurai pas de garde à monter, et malheureusement les affaires de mon commerce me laissent en ce moment trop de loisir; si vous désirez avoir des renseignements exacts sur la
DANS LA PLATA. ii9
situation de ces contrées, je serai tout à votre disposition. En attendant, je vais tous conduire dans vos chambres , où vous ferez transporter vos effets restés à bord. Vous n'aurez pas trop du reste de la journée pour vous installer convenablement; et moi, comme je me sens un peu fatigué de mon service militaire, je vous demanderai la permission d'aller me reposer; je ne vous reverrai qu'au souper.»
M. Philips et moi nous voulûmes nous excuser, et lui dire que nous n'avions pas eu l'intention d'accepter l'hospitalité qu'il nous offrait, dans la crainte de lui causer de l'embarras.
« Allons, allons, reprit-il avec vivacité, trêve d'enfantillages et pas un mot de plus. Nous ne sommes pas ici en France, où chaque ville offre aux étrangers des hôtels pourvus de tout ce qui peut leur être nécessaire ; à peine dans ce moment trouveriez -vous à Montevideo un misérable gîte dans quelque osteria borgne, où vous n'auriez qu'un méchant grabat pour vous coucher; mais, par contre , il n'y a pas un habitant de la ville un peu aisé qui ne se fasse un plaisir et un devoir d'accueillir tout étranger qui se présente d'une manière convenable, et pour peu qu'il lui soit
recommandé y à plus forte raison quand c'est un ancien ami et un compatriote. Ce serait donc me faire une grave injure que de refuser l'hospitalité que je vous offre pendant tout le temps qu'il vous conviendra de rester à Montevideo; la seule manière de me remercier, c'est de vous regarder ici comme chez vous. »
Il n'y avait pas moyen de refuser une offre faite de si bon cœur. On nous conduisit dans des chambres meublées à la française , et je rencontrai avec bonheur un bon lit, où j'oubliai le hamac qui me servait de couche depuis trois mois.