‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gonsidéralions sur les révolutions des provinces de la Plata. — Im* migration des Européens et surtout des Français dans ces contrées. — Prospérité croissante de Montevideo el de la Bande-Orientale après l'arrivée au pouvoir de Rosas à Buenos-Ayres. — Rivalités sanglantes des unitaires et des fédéraux de Buenos-Âyres. ^ Triomphe des derniers. — Domination de Rosas. — Il veut soumettre les deux rives de la Plata, et déclare la guerre k Uoutevideo. — Siège de celle ville. — Intervention anglo-française. — Histoire de Rosas. — Son origine. — Son caractère. — Sa jeunesse. — Son éducation. — Il est chassé de la maison paternelle. ^ Son séjour dans les pampas. — Son genre de vie. ~~ Il acquiert de nomhreux adhérents parmi les gens de la campagne. — Il se jette dans le parti fédéral. — Son mariage. — Il devient colonel des ColùradoB des œnchas, — Le mois d'octobre. — Sa première apparition sur la scène politique. — Singularité. — Digression sur Rtvadavia. — Coup d'œil sur son administration. ^ Ses bienfaits, ses erreurs, ses fautes, sa chute.

Le lendemain y après déjeuDer, je rappelai à M. Drevel ses promesses de la veille.

a Je suis prêt à les tenir, répondit -il; vous

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verrez dans ce récit comment en temps de révolution des frères en viennent à s'égorger, souvent pour des questions futiles qui dans d'autres moments les auraient fait sourire de pitié. Vous verrez comment des hommes ambitieux s'emparent adroitement de la confiance des masses, asservissent les peuples au nom de la liberté, proscrivent leurs adversaires sous prétexte du bien public, et exercent la plus sanguinaire tyrannie tout en proclamant leur respect pour l'ordre et les lois.

« Du reste, mon jeune ami, ne vous pressez pas de porter un jugement trop défavorable sur les peuples de ces contrées ; ils n'ont fait qu'imiter ce qui s'est passé il n'y a pas encore bien des années dans notre propre pays de France, qui pourtcmt se glorifie de marcher à la tête du monde civilisé.

« C'est à notre exemple qu'ils ont secoué le joug de l'autorité établie depuis des siècles. Comme nous, après avoir renversé l'ancien gouvernement, ils se sont trouvés fort embarrassés quand il s'est agi d'en créer un nouveau. Les uns le voulaient de telle façon, les autres de telle autre; de là des factions, des désordres, l'anarchie, la guerre civile,

les meurtres 9 les massacres^ puis le despotisme sous diverses dénominations. N'est-ce pas aussi un peu notre histoire à nous, depuis 1789? Encore, dans leurs plus mauvais jours, il n'est venu à la pensée d'aucun des peuples insurgés de l'Amerique méridionale d'abolir la religion de leurs pères, de profaner les églises, et d'y établir le culte idolâtre de la déesse Raison. C'était à nous, vieille nation de l'Europe, honorée du titre glorieux de fille aînée de l'Église , qu'il était réservé de donner au monde un pareil scandale. En Amérique, au milieu des plus grandes effervescences révolutionnaires, la religion a toujours été respectée; chacun de ceux qui s'emparaient du pouvoir, quelquefois pour bien peu de temps, tenait à honneur de s'en déclarer le protecteur, et dans toutes les constitutions républicaines, fédérales ou unitaires, un des premiers articles a toujours été celui-ci : « La religion catholique, apostolique et «( romaine est la religion de l'Ëtat. » Ce sentiment religieux sera, je l'espère, la sauvegarde de ces peuples, et les retirera de l'abîme où les révolutions menacent de les engloutir.

« Ces préliminaires terminés, je vais vous expliquer l'origine de la guerre actuelle qui désole

Montevideo, et vous montrer qu'effectivement elle n'a point pour cause la rivalité qui pourrait exister entre cette ville et Buenos-Ayres , mais simplement l'ambition d'un seul homme. «

M. Drevel se recueillit un instant; puis il continua en ces termes :

« Dès 1817, peu après que les provinces du Rio-de-la-Plata eurent proclamé leur indépendance, les populations des ports de France et

d'Angleterre commençaient à tourner les yeux

vers ces régions fertiles, où apparaissaient déjà les premiers immigrants. Ce furent d'abord des commerçants, puis des artisans, un peu plus tard des hommes de toutes professions. La plupart se fixèrent sur le littoral, craignant, non sans quelque raison , de s'aventurer dans la campagne et surtout dans l'intérieur des provinces.

« Les gouvernements de la Plata s'appliquaient, de leur côté, à activer l'immigration. A cet effet, ils accréditèrent en Europe des agents spéciaux, qui parvinrent à recruter un certain nombre de colons pour la ville et la province de Buenos- Ayres (1824 et 1825). Ceux-ci, comme les précédents, au lieu de s'interner dans la campagne et de se livrer à la culture des terres, demeu-

rèrent en grande majorité dans la ville, où ils surent, à la vérité, se rendre utiles en exerçant diverses industries. Ce premier noyau d'étrangers ne tarda pas à s'accroître par l'arrivée successive d'émigrants de tous les pays, si bien qu'en 1829 ils étaient déjà assez nombreux à Buenos -Ayres pour former uu corps de milice nationale, qui, sous le nom de Bataillon de tordre , contribua sérieusement à la défense de cette ville, attaquée alors par les dissidents des provinces.

« Ainsi, jusqu'en 1830, l'Europe ne connut guère de ce pays que les deux villes du littoral, Buenos -Ayres et Montevideo; mais le gouvernement français d'alors paraissait d'autant moins s'y intéresser, que, retenu par son alliance intime avec l'Espagne , il ne voulait pas reconnaître l'indépeudance d'une colonie récemment émancipée , contre laquelle protestait encore la métropole. La révolution de juillet précipita cette reconnaissance , qui fut pour la Plata un événement heureux. A partir de cette époque, ses relations avec l'Europe devim'ent plus fréquentes, son commerce commença réellement à se développer, et le nombre des étrangers qui venaient chercher fortune sur ces rivages s'accrut d'année en année.

« L'avénement du général Juan Manuel de Rosas au gouvernement de Buenos - Ayres , en 1833, puis à la dictature en 1835, la mauvaise réputation qui s'attacha tout d'abord à son nom et qu'il n'a que ti*op bien méritée, les discordes civiles que son ambition et sa tyrannie firent naître, toutes ces circonstances déterminèrent peu à peu le courant de l'immigration vers la rive gauche de la Plata. Favorisé d'ailleurs par la prospérité naissante de Montevideo , par le bon accueil que cette ville faisait aux éti^angei^s, par le haut prix des

salaires qu'ils y gagnaient, ce courant nouveau,

fourni en très-grande partie par les pays basques ,

français et espagnols, ensuite par les États sardes, prit bientôt de telles proportions, qu'en 1842 le nombre des inmiigrants dans la ville de Montevideo et dans la Bande-Orientale dépassait trentecinq mille, et qu'en cette année quatorze mille étaient débarqués dans son port.

« Pendant que la Bande-Orientale s'enrichissait ainsi par l'acquisition d'une population intelligente et laborieuse, la province de Buenos - Ayres , livrée aux rivalités sanglantes des unitaires et des fédéraux, voyait son commerce et son industrie dépérir.

DAIÏS LA PLATA. 427

« Un mot seulement sur l'origine de ces dis-

sensions. Les unitaires voulaient un pouvoir cen-

». • ' tral, disposant de toutes les forces de la repu-

blique, et exerçant par des agents directs une

action souveraine sur les provinces, tandis que les fédéraux réclamaient, au contraire, l'institution de gouvernements provinciaux, reliés seulement au pouvoir central par la nationalisation des douanes, de l'armée et de la diplomatie. C'était, à peu près, comme on l'a vu dans notre révolution, la querelle des girondins ou des fédéralistes contre la Montagne, qui proclamait Y unité et Vindivisibilité de la république française. Chez nous les fédéralistes ou girondins succombèrent ; on sait comment la Montagne ou les unitaires usèrent de leur victoire. A Buenos -Ayres, au contraire, ce sont les fédéraux qui l'ont emporté, et qui ont usé de leur triomphe comme l'avaient fait les unitaires chez nous. Dans tous les temps, dans tous les pays, les hommes et les révolutions se ressemblent.

« Celui qui a le plus continbué au triomphe du parti fédéral, et qui s'en est proclamé le chef, mais dans des vues toutes personnelles et par un habile calcul d'ambition, c'est Rosas, le dictateur

actuel des quatorze provinces de la République Argentine , Rosas qui , non content d'être le maître absolu de cet immense pays, ne croit pas sa domination sufiSsamment affermie tant qu'elle ne s'étendra pas encore sur l'autre rive de la Plata, où les proscrits de Buenos -Ayres ont trouvé un refuge et où règne un esprit d'indépendance bien propre à lui porter ombrage. Voilà pourquoi il a déclaré la guerre à Montevideo : aussi ce n'est pas contre Buenos -Ayres que nous combattons, c'est contre la tyrannie de Rosas , que nous ne voulons pas accepter.

« Cette lutte dure depuis plus de sept ans.

Notre gouvernement^ vaincu dans la campagne par les lieutenants de Rosas , s'est trouvé bientôt réduit à la possession de la seule ville de Montevideo, dont notre ex -président Oribe, aujourd'hui créature de Rosas, est venu faire le siège par terre, tandis que la flottille buenos-ayrienne bloquait notre port. Jusqu'ici notre ville s'est vigoureusement défendue grâce à sa garnison et aux trois légions étrangères, française, italienne et basque, qui ont rivalisé de zèle et de courage entre elles et avec la garnison. L'intervention anglo - française vient de nous accorder un heu-

reux répit; la flottille de Rosas est dans tous les cas anéautie, et quand même on nous attaquerait encore par terre, notre port du moins restera libre, et jaous pourrons, par celte voie, recevoir des renforts, des vivres et des munitions.

— Mais, observa M. Philips, est-ce que vous n'avez pas confiemce dans le succès de Tintervention de deux puissances comme la France et l'Angleterre? Est-ce que vous ne les croyez pas assez fortes pour pouvoir jeter leur épée entre les combattants, et arrêter une lutte qui n'a pas de motifs sérieux et qui n'a déjà que trop duré ? Pour moi , dès que j'ai eu connaissance de la résolution prise par les deux gouvernements, j'ai regardé la Plata comme désormais pacifiée , et c'est ce qui m'a décidé à entreprendre le voyage que je fais aujourd'hui, et à engager Armand de B*** à ra'accom-

pagner.

— Que la guerre continue ou qu'elle fasse place

à une paix sérieuse, répondit M. Drevel, cela ne saurait empêcher votre voyage j car, en votre qualité d'étrangers, vous pouvez facilement entrer à Buenos -Ayres et obtenir un passe -port pour vous

rendre au Chili, comme vous en avez le projet.

Quant à l'intervention franco -anglaise, je ne crois

pas qu'elle aboutisse à une solution pacifique, à moins qu'elle ne se détennine à faire franchement la guerre à Rosas, et à le renverser du pouvoir; mais c'est là précisément ce que ne veulent ni l'un ni l'autre des deux gouvernements; on tergiverse déjà, on entre en pourparlers, on parle de négociations, et c'est sur ce terrain que Rosas attend les diplomates, et qu'il est sûr de la victoire.

— Mais quel est donc cet homme singulier, s'écria M. Philips , dont j'entends parler depuis si longtemps et d'une manière si diverse? Les uns le disent un homme sans éducation, brutal, cruel, mais rusé et hypocrite; les autres le peignent comme doué d'une grande énergie, d'une rare capacité, d'une éloquence entraînante; d'autres le représentent comme un mélange des caractères de Louis XI, de Richelieu, de Mazarin. Enfin, qu'en pensez -vous, mon cher Drevel, vous qui avez pu le juger dès son début?

— Il y a de l'exagération et du vrai dans toutes ces appréciations. Vous allez en juger d'après tout ce que j'ai appris sur cet homme singulier. Les détails dems lesquels je vais entrer seront peutêtre un peu longs, mais ils seront exacts, et il n'est pas inutile que, devant vous arrêter quel-

que temps à Buenos -Ayres et visiter une partie des provinces de la Confédération , vous soyez renseignés convenablement sur le caractère et la politique de l'homme qui gouverne cet immense pays. « Juan -Manuel de Rosas est un de ces hommes que les révolutions mettent en évidence, et qui attirent sur eux, à des titres ou à des degrés différents, l'attention de l'Europe et du monde. Il est issu, à ce qu'il prétend, d'une famille noble et ancienne des Asturies , et il descend en droite ligne de don Léon Ortiz de Rosas, comte de Poblationes, capitaine général du ChiU sous Philippe V. Quoi qu'il en soit, sa famille était bien déchue de son rang au commencement de ce siècle, et il est probable que Juan -Manuel de Rosas serait resté dans l'obscurité la plus complète sans le hasard des révolutions qui en a fait un homme pohtique , un général, un dictateur, peut-être même un chef de dynastie, s'il sait se maintenir au pouvoir et s'il trouve dans sa famille quelqu'un capable de lui succéder. Cet accident du sort n'est pourtant pas ce qui le rend le plus remarquable aux yeux de l'observateur; ce qui en fait un phénomène moral des plus étranges pour un Européen, c'est de trouver chez lui, en plein xix* siècle, un

homme de la fin du xv\ un de ces politiques du temps et de l'école de Machiavel, et ce mélange incohérent de passions violentes et d'astuce, de circonspection et d'audace, de dissolution et d'hypocrisie, de piétisme à la fois menteur et sincère, de verve cruelle et cynique, dont Louis XI nous offre le type. Oui, c'est bien à ce monarque, plutôt qu'à Richelieu et à Mazarin, qu'on doit le comparer; et l'on ne comprend bien le terrible maître de Phihppe de Comines et d'Olivier le Daim qu'après avoir connu et apprécié Rosas.

« Je vais vous parler des commencements de sa longue carrière, et quelque familiers ou puérils que puissent paraître, au premier aspect, les détails où je vais descendre, ils serviront à explipliquer quelques-uns des traits principaux de cet homme extraordinaire.

c< Dès son bas âge, il fut confié aux soins de sa grand'mère maternelle, veuve d'un certain capitaine Arguivel, d'origine basco-française. Cet officier était le plus ardent persécuteur des Indiens sauvages de la province de Ruenos-Ayres. Étant tombé dans leurs mains, il fut cousu vivant dans un cuir de bœuf et jeté dans un torrent. Le récit souvent répété de ce trépas tragique inspira, dès l'enfance,

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