VOYAGES DASS LES BEPUBLIQLKS DE LA PLATA. P
Le capilainc Arguivct , élanl lonihé dans les moing dra eauvagcB , Alt cousu vivant dans un cuir de ttruf et jelédansunlorrcnl.
au jeune Juan -Manuel la haine qu'il déploya plus tard contre les Indiens ^ et cette ardeur réfléchie de vengeance qui fait qu'il n'a jamais pardonné une injure à sa personne ou à son autorité.
« Son éducation fut négligée, sa jeunesse orageuse. A l'âge de seize ans, il fut chassé de la maison paternelle pour avoir, dit- on, osé frapper sa mère. Cet événement, sans importance d'ailleurs, se perdit bientôt dans le bruit des événements plus sérieux qui s'accomplissaient; et, tandis que tous les anciens compagnons du fugitif se réunissaient sous l'étendard de l'indépendance pour combattre la domination espagnole, lui s'enfonçait dans les pampas, se donnait à la vie de gaucho (1), adoptait son costume et ses mœurs, devenait un des meilleurs cavaliers et un des hommes les plus habiles de ces immenses plaines dans le maniement du lazo et de la bola; de sorte qu'en le voyant si adroit à ces exercices sauvages, celui qui ne l'eût pas connu l'eût pris, non plus pour un homme
(I) Le gaucho, quMl ne faut pas confundre avec le fermier (estonciero)j est en quelque sorle lo bohémien du nouveau monde. Il ;i pour tout bien son poncho, son cheval, son couleau, son lazo et ses holas, Sou couteau, c'est son arme; son lazo et ses bolas, c'est son industrie. Nous aurons plus tard occasion d'étudier de près les ' mœurs du gaucho et de ses variétés.
de la ville , mais pour un homme de la campagne ; non pour xm pueblero (un bourgeois) fugitif, mais pour un véritable gaucho.
ce Rosas entra d'abord comme peon (domestique) dans une estancia (espèce de ferme, ou plutôt vaste propriété rurale) appartenant à la riche et puissante famille de Dorrego. Là , à force d'opiniâtreté et de vouloir, il parvint à contenir sa nature impérieuse et violente, et à apprendre tout ce qu'il lui fallait savoir pour diriger une grande exploitation. Son infatigable activité, son intelligence et sa probité (qualités que ses ennemis mêmes reconnaissent en lui) le recommandèrent à la bienveillance de don Manuel Dorrego, qui en fit son capataz (contre-maitre), puis son mayor^ domo. Tout ce que Rosas sait, il le doit à luimême ; presque tout ce qu'il possède , il le doit à son industrie ; de là un contraste qui frappe chez lui au premier abord : à l'orgueil de la race il unit la vanité d'un parvenu.
« Le mépris de la vie des autres est naturel à la race espagnole; ce mépris, qu'elle semble avoir emprunté aux Arabes. Rosas en est pénétré au plus haut degré. Non pas qu'il soit foncièrement cruel: mais l'existence presque sauvage que mènent
les gauchos , et qu'il a menée comme eux , l'aspect familier du sang qu'ils sont habitués à répandre en abattant leurs nombreux bestiaux, l'ont rendu comme eu^ insensible au spectacle et à la pensée des supplices, en écartant cette espèce d'horreur instinctive que la vue du sang inspire aux peuples civilisés, et qui chez eux tient trop souvent lieu d'humanité.
a Les fatigues de cette même vie ont endurci son corps, et lui ont donné cette vigueur et cette dextérité dans tous les exercices qui font le prestige d'un chef parmi les populations de ces contrées. Ces quahtés physiques , une libéraUté à toute épreuve, une éloquence naturelle, tantôt triviale, tantôt passionnée, mais toujours appropriée à ceux qui l'écoutent, lui attirèrent une véritable influence et de nombreux adhérents parmi les gens de la campagne. Cependant il ne prit point les armes durant la guerre de l'indépendance, ce qui l'a fait accuser par les uns de royalisme, par les autres de lâcheté. Plus iatà il se jeta dans le parti fédéral à la suite de don Manuel Dorrego , son patron, en qui ce parti respectait un de ses chefs les plus éminents et les plus éclairés. 11 contracta aussi ime étroite amitié avec don Thomas-
Manuel Anchorena, la plus forte tête du même parti. Ces deux hommes, surtout le dernier, fuirent les patrons politiques de Rosas. Son alliance avec dona Encarnation de Ezcurra contribua à le pousser dans la vie publique; cette femme altière, ambitieuse et passionnée exerça, par son énergie toute virile, une grande influence sur la carrière de son mari. Sous l'empire de ces circonstances, il parvint au commandement d'un régiment de cavalerie de milice de la campagne, les colorados de las Couchas (les rouges des Couchas).
c< Il est dêms la vie de quelques hommes certaines dates en quelque sorte fatales : tel est le 29 septembre pour Cromwell, tel est le mois d'octobre pour Rosas. C'est dans ce mois que ce chef parut pour la première fois sur la scène politique , qu'il proclama la fédération qui l'éleva au pouvoir en 1829, qu'il ressaisit l'autorité en 1833, et qu'il signa avec la France le traité de paix qui le sauva d'une ruine complète en 1 840.
« Le 5 octobre 1820, la populace de Ruenos- Ayres , excitée par l'ardeur du pillage , se soulève contre le gouvernement alors au pouvoir des unitaires. Le gouverneur Rodriguez appelle à son secours les milices de la campagne , parmi lesquelles
figure au premier rang le régiment des rouges^ commandé par Rosas. Grâce à ce secours, Rodriguez triomphe de la rébellion. Les ennemis de Rosas prétendent qu'au moment de charger, ce colonel ne se trouva plus à la tête de son régiment; un violent mal de dents, qui guérit aussitôt après le combat, l'avait forcé, à son grand
regret sans doute, de s'éloigner de la mêlée. Pour moi, quoique nullement partisan de Rosas, je n'ajoute aucune foi à ce conte ridicule. Il est bien certain, sans doute, que don Juan -Manuel n'a aucun fait d'armes à citer ; mais il est certain aussi qu'il possède l'intelligence des choses militaires, et il n'est guère permis de croire qu'il eût pu s'élever au premier rang, si l'absence de bravoure constatée eût été chez lui jusqu'à la couardise. Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette affaire, c'est de voir un des chefs militaires du parti fédéral prêter son appui au gouvernement unitaire, et le raffermir dans une circonstance où il allait probablement être renversé. Le fait est que la journée du 5 octobre consolida le gouvernement uuitaire , qui se maintint encore pendant sept ans , sous la direction successive de Rodriguez, de Las Hfîras et de Rivadavia. c< Je vous dirai quelques mots de ce dernier.
qui est un de ces hommes remarquables,. de ces hommes de génie et de bonne volonté^ comme il en apparaît, pendant les jours de tourmente , à la surface des révolutions. Don Bernardino Rivadavia, né à Buenos -Ayres, de parents honorables et honorés , avait reçu dans sa jeunesse une bonne éducation. Il la compléta et la modifia par ses voyages en Europe. En s'inspirant des mœurs ^ des sciences et des arts du vieux monde, Rivadavia s'inspira aussi des maximes philosophiques et des théories poUtiques qui avaient envahi notre vieille société vers la dernière moitié du siècle dernier. Cette doublé inspiration le suivit dans toute sa carrière et se fit sentir dans tous ses actes : elle le conduisit à de hautes pensées et à de plus grandes fautes. Rivadavia est un exemple illustre à ajouter à celui de tant d'hommes dont les généreuses intentions ont été perdues, dont l'activité a été frappée de stérilité , parce qu'ils se sont écartés du terrain solide des doctrines religieuses et des principes qui , en dehors et au-dessus de l'homme , ont présidé à la constitution de la société, pour se jeter dans les sentiers perdus d'une philosophie incertaine, et dans les sables mouvants de la convention humaine.
« Rivadavia n'avait qu'une foi religieuse faible, sinon nulle. U avait été vivement frappé des abus du régime clérical dans l'un et l'autre hémisphère, et plus vivement impressionné encore par les déclamations des voltairiens et des encyclopédistes. U attaqua l'existence même du clergé , qu'il eût fallu seulement épurer. Il supprima les couvents, et réduisit le nombre des ministres de la religion, qu'il eût fallu multiplier pour l'instruction des peuples; il substitua un enseignement purement philosophique à l'enseignement religieux. Il n'avait pas suffisamment compris que la religion est le premier fondement comme le premier besoin de toute société : elle civilise les peuples barbares ; elle préserve les peuples policés des excès de la civilisation.
« Dans sa ferveur pour les doctrines sociales, dont il s'était pénétré pendant ses voyages en France , eu Angleterre , aux États - Unis , il prétendit appliquer dogmatiquement tous les droits politiques, dont la conquête supposée a valu à l'Europe tant de révolutions, à un peuple qui jouissait d'une liberté et d'une égalité de fait bien supérieures à l'égalité et aux libertés théoriques dont on prétendait le gratifier. Qu'importait la liberté
de la presse à la majorité des Argentins, qui ne savaient ni lire ni écrire? la liberté individuelle à des hommes qui ont dans la vaste étendue des pampas, et dans la vitesse de leurs chevaux, un refuge assuré contre l'oppression? TinviolablUté des propriétés à ces pasteurs toujours armés pour défendre leurs troupeaux , dont l'inépuisable fécondité fait leur principale richesse ; à ces cultivateurs qui n'ont pas assez de bras pour défricher tout le sol que la Providence a livré à leur industrie? Il y a plus, l'exercice des devoirs qu'entraînent les droits politiques parut au plus grand nombre une véritable tyrannie. Rivadavia n'eut donc et ne put avoir pour lui que les habitants des villes , surtout ceux de Buenos - Ayres , accessibles comme lui à l'imitation des choses européennes.
« Dans sa prédilection naturelle, mais prématurée et violente , pour les mœurs élégantes de l'Europe, il ne craignit pas de s'attaquer au costurae national, aux usages immémoriaux du pays. Il railla le costume américain, manifesta sa répugnance pour la chaquetay son mépris pour la chiripa, la veste et la jupe de l'homme de la campagne ; • il se dépopularisa ainsi peu à peu, et sentit le pouvoir lui échapper par les soupapes inférieures.
a Mais si Rivadavia mérite le blâme sous certains rapports , il a des titres réels à la reconnaissauce de son pays et au respect de l'histoire. Il introduisit dans l'administration un ordre inconnu ^ fonda le crédit public renversé avec lui, et posa, si imparfaits qu'ils soient, les principes du droit public argentin. Il tira la province de Buenos- Ayres du chaos constitutionnel et gouvernemental où elle était plongée jusqu'alors comme les autres provinces. Il fit de louables efforts pour opérer l'union des États de la Plata. Il créa les relations extérieures de la république Argentine, et lui fit prendre place au rang des nations. Il soutint l'honneur du pays contre les armes du Brésil, et prépara l'indépendance de la république Orientale : à ce titre sou nom est autant en honneur à Montevideo que celui de Rosas .y est exécré. Il favorisa l'instruction publique et les arts, et Buenos- Ayres, grâce à lui , reçut le nom d'Athènes de l'Amérique du Sud.
« Enfin, et ce sera là son éternel honneur, il comprit qu'il fallait attirer dans ces États naissants, pauvres de population et d'argent, les bras et le crédit de l'Europe. Le premier il ouvrit les portes à l'émigration étrangère, et rendit popu-
laire en Europe l'hospitalité du Rio-de-la-Plata (1). « Pendant que Rivadavia était au pouvoir et que le parti des unitaires semblait pour jamais affermi y survint la guerre contre le Brésil en 1826. Pour soutenir cette guerre toute nationale, Buenos- Ayres fit des efforts gigantesques , qui épuisèrent ses ressources , et par là affaiblirent les ressorts du gouvernement. Le parti fédéraliste, resté depuis tant d'années dans l'ombre, releva la tête. Rivadavia succomba sous les embarras financiers ; le 7 juillet 1827, il abandonna le pouvoir, et se retira en Europe, pour venir ensuite mourir pauvre, vieux et ignoré, dans la capitale du Brésil.
(i) A. DE Bbossabd, Comidérations historiques et politiques sur les républiques de la Plata*