‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dorrego gouverneur de Buenos-Ayres. «^ Sa chute. — 11 est arrêté et fusillé. — Soupçons élevés contre Rosas à ce sujet. — Rosasélu pour la première fois gouverneur de Buenos-Âyres. — Sespremierssuccès.

— Son administration. — La loi d'épuration. ~ La véritable opinion de Rosas sur les pAtis unitaire et fédéral. — Causes de son irritation contre les unitaires.— Sa popularité dans les campagnes.— Sa réélection. — Son refus. — Par quel motif. — Division du parti fédéral. — Les mitigés ou schismatiques, \e&eocaltés ou apostoliques, ^~ Leslomos colorados et les lomos negros, — Mesures prises par le parti modéré.

— Triomphe du parti exalté. — Retour de Rosas. — Soumission des représentants. — Comédie. ^- On confère à Rosas toute l'étendue du pouvoir public, sans restriction.— Quiroga etLopez. — Assassinat de Quiroga. — Mort de Lopez. — Accusation portée dans Topinion publique contre Rosas. — Cullen est fusillé. — Ingratitude de Rosas.

— Sa conduite à l'égard dé sa femme.

« Après la chute de Rivadavia , les provinces de la Plata retombèrent dans l'anarchie d'où elles étaient sorties en 1820. Les chefs audacieux et cruels du parti fédéral, Quiroga , surnommé le tigre

de la Rioja, Estanislao Lopez, et bien d'autres moins connus, s'érigèrent en dictateurs dans les territoires soumis à leur capricieuse et sanglante autorité.

« La province de Buenos - Ayres élut pour son gouverneur don Manuel Dorrego, l'ancien patron de Rosas. Dorrego était un des chefs les plus estimés et les plus modérés du parti fédéral. Par sa naissance, il appartenait à la société élégante et polie de Buenos-Ayres ; par son immense fortune , par ses relations et par ses amitiés, il était l'homme de la campagne, où l'influence de ^n ancien capataz don Juan -Manuel de Rosas venait fortifier la sienne. Il mit ce môme Rosas à la tête de la campagne avec le titre de général (ce rang distingué s'acquiert facilement dans nos républiques du nouveau monde, ballottées entre l'anarchie et le despotisme du sabre), et il forma un ministère dont Juan-Ramon Balcarce, connu par ses services dans la guerre de l'indépendance et par la modération de son caractère, fut le principal membre.

« Dorrego ne resta pas longtemps au pouvoir.

Après avoir terminé la guerre avec le Brésil par un traité honorable, et qui rendait définitivement Tindépendance à notre Bande-Orientale , il fut ren-

versé par Tarmée, que la paix avait ramenée à Buenos-Ayres et dont tous les chefs appartenaient au parti unitaire. Le chef de ce mouvement militaire était le général Lavalle , connu jusque-là par son courage, ses succès militaires, sa générosité et l'élévation de ses sentiments. Cependant il démentit dans cette circonstance l'opinion qu'on s'était faite de son caractère et de son humanité; Dorrego, obligé de quitter la ville et de fuir dans la campagne, y fut arrêté, ramené à Buenos-Ayres et fusillé.

« Si l'on en croit, du reste, des rumeurs fort accréditées, Lavalle ne fut pas le plus coupable dans cette tragédie, et la part la plus odieuse en reviendrait à Juan* Manuel de Rosas. Il accompagnait dans sa fuite le gouverneur, et c'est lui qui le livra aux soldats de Lavalle envoyés à sa poursuite. La conduite que Rosas a tenue depuis visà-vis de la famille de son ancien patron et de son bienfaiteur, est malheureusement de nature à confirmer les soupçons de cette trahison de sa part. Sous prétexte d'unitarismc , il a éloigné des affaires et gardé dans une espèce de captivité don Luis Dorrego, frère de don Manuel, et il a tenu longtemps sous le séquestre les biens de cette opulente

famille. Mais, comme pour prévenir ce reproche d'ingratitude, Rosas fut le premier à pousser le cri de la vengeance; Lopez et Quiroga vinrent lui prêter leur appui. Les efforts réunis de ces chefs renversèrent bientôt Lavalle , qui , craignant le sort qu'il avait fait subir à Dorrego, se réfugia dans l'État oriental avec ses principaux amis politiques. « Don Juan -Manuel de Rosas, resté sans compétiteur parmi les unitaires, et le premier des fédéraux , fut élu gouverneur et général de la province de Buenos - Ayres , le 8 décembre 1829. Il s'était élevé au pouvoir sur les ruines du parti unitaire; mais ce parti, vaincu et dispersé, n'était point détruit. Un des chefs les plus estimés de ce parti , le général Paz , vétéran des guerres de l'indépendance, commandait encore dans la province de Cordova , où il avait rallié les membres les plus actifs et les plus dévoués de l'unitarisme. La position était difficile et inquiétante pour le pouvoir naissant de Rosas; aussi s'empressa- 1 -il, d'une part, de se faire décerner des pouvoirs extraordinaires , et de l'autre de resserrer les liens fédératifs des provinces de Corrientes, Santa-Fé, Entre- Rios et Buenos- Ayres. Les forces de ces provinces, réunies sous les ordres de Quiroga, de Lopez et

de Balcarce , pénétrèrent dans la province de Cordova, et attaquèrent le général Paz, qui fut fait prisonnier, son armée ayant été entièrement défaite. Paz dut la vie à un mouvement de générosité fort rare de la part du général Lopez. Les débris de son armée se retirèrent en Bolivie, et le parti fédéral eut définitivement le dessus.

« Pendant ce temps -là, Rosas faisait la guerre, à sa manière , au parti unitaire. Il fit rendre contre ce parti une loi ai épuration et de surveillance ^ renouvelant ainsi toutes les rigueurs de la ti*op fameuse législation des suspects y qui a fait tant de victimes en France. Cette loi d'épuration déclarait « conspirateurs contre l'ordre public, et pasce sibles de la peine capitale, tous ceux dont les « opinions politiques seraient contraires aux prince cipes du gouvernement. » C'était, comme on le voit, ouvrir une large porte à l'arbitraire et aux vengeances.

« On pourrait d'après cela supposer à Rosas une haine invétérée et immuable contre les unitaires, et un dévouement de conviction pour la cause fédérale; il n'a réellement de haine que pour ceux qui font obstacle à son élévation et à sa puissance. Les chefs du parti unitaire ne lui

ont été odieux, et il ne les a combattus jusqu'à la mort, que parce qu'ils lui barraient le chemin du pouvoir. Quant à la cause de la fédération, il ne l'a embrassée avec chaleur que parce qu'elle était pour lui un moyen de parvenir; et lorsque dans les rangs de ce parti il s'est rencontré quelques noms illustres qui lui faisaient ombrage, tels que les Lopez , les Quiroga , les Balcarce et d'autres encore , il n'a pas hésité à les poursuivre et à les faire disparaître, comme ceux qui appartenaient au parti unitaire. Son but réel, unique, n'était donc pas le triomphe d'un parti, mais bien le triomphe de son ambition personnelle; et, une fois parvenu , il a bien prouvé , par la prodigieuse concentration de son pouvoir, qu'il était et qu'il est plus unitaire que pas un.

11 avait si peu de haine réelle contre les unitaires, que pendant sa première administration il n'usa d'abord de sa fameuse loi d'épuration que modérément, et qu'il fit de nombreux efforts pour se concilier les hommes les plus influents de ce parti. Mais ses avances furent repoussées; l'orgueil des hommes civilisés de la ville supportait impatiemment l'autorité d'un rustique. Cette opposition se fit sentir sous toutes les formes. S'il paraissait

dans une réunion [tertullia) avec son uniforme de général, les hommes se demandaient où il avait gagné ses épaulettes, lés dames ne rappelaient que le gaucho travesti; s'il prenait la parole, on se disait tout bas où il avait appris ce langage vulgaire et ces expressions triviales. Puis les épigrammes mordantes, acérées, anonymes, volaient de toutes parts, et ne manquaient pas d'arriver jusqu'à lui. Dès lors Rosas fut irréconciliable.

c< Mais s'il rencontrait peu de sympathie dans la ville, sa popularité n'en était pas moins grande dans la campagne, et lorsqu'il fut arrivé au terme légal de son administration, en 1832, il fut réélu à une immense majorité, seulement sans pouvoirs extraordinaires. Cette diminution de son autorité, diminution obtenue par la défiance d'une fraction du parti fédéral jointe aux unitaires, fut un avertissement pour Rosas : il comprit qu'accepter un pouvoir amoindri, ce serait déchoir, et un des traits distinctifs de son caractère est de ne jamais se départir des avantages qu'il a obtenus. Il repoussa donc le titre qui lui était offert, et réclama l'honneur d'aller combattre les Pampas et d'autres Indiens sauvages, qui, profitant des discordes des provinces argentines, fatiguaient de leurs dévasta-

ibO. MES VOYAGES

lions le territoire de Buenos -Ayres. Don Juan- Ramon de Balcarce fut élu à sa place, et luimême partit pour les régions du Sud, mais en laissant dans toutes les administrations une foule d'employés dévoués à sa personne, et qu'il avait eu soin d'y faire entrer pendant les trois ans qu'il avait exercé le pouvoir suprême.

« Pendant toute l'année 1 832 , Rosas fit la guerre aux Indiens, qui éprouvèrent des pertes considérables. Pendant ce temps -là, une division s'était ouvertement introduite dans le parti fédéral. Depuis longtemps les hommes les plus sages de ce parti réclamaient la convocation d'un congrès général, afin d'organiser d'une manière régulière la fédération; mais Rosas s'y était toujours opposé, parce que dans cette organisation il n'eût pas même été le premier entre ses égaux : il aurait eu devant lui Lopez et Quiroga, plus anciens et surtout plus illustres que lui dans la carrière de la politique et des armes.

« Pendant l'absence de Rosas, ceux des fédéraux qui voulaient sincèrement sortir du chaos gouvernemental où l'on se trouvait depuis tant d'années se groupèrent autour de Balcarce, et, s'appuyant sur ce qui restait d'unitaires à Buenos-

DANS lA PLATA. IM

Ayres, tentèrent d'organiser au moins cette province sur des bases libérales et de la soustraire à l'influence de don Juan -Manuel. Cette fraction du parti fédéral fut qualifiée de mitigée et de schismatique ^ par opposition à la fraction exaltée ou apostolique, qui continuait à reconnaître Manuel Rosas pour chef, et qui disait que la fédération pure était la foi de Jésus - Christ.

« Rosas avait donné à ses amis et à ses adversaires des noms moins prétentieux , mais tout aussi bizarres ; il appelait les premiers lomos colorados et les autres lomos negros (des rouges et des noirs), à cause de la différence du costume des gens de la campagne vêtus de vestes rouges, et des hommes de la ville couverts d'habits noirs à l'européenne.

« Le parti schismatique ou modéré se montra prompt et décidé dans ses mesures. La loi àHépuration fut rapportée; la liberté de la presse, suspendue par Rosas, fut rétablie; enfin un projet de constitution fut rédigé par la chambre des représentants, portant entre autres dispositions la suivante:

« Jamais le pouvoir exécutif de la province ne « pourra être investi d'une autorité extraordinaire

« qui lui permette de disposer de la vie et de la « fortune des citoyens, ou de changer l'ordre et « la forme d'administration établis par les lois, »

« Cet article, évidemment dirigé contre le chef de la dernière administration, provoqua la fureur du parti soi-disant apostolique. En l'absence de Rosas, qui était toujours dans les pampas, sa femme, dona Encamacion de Ezcurra, devint l'âme des réunions et des projets des lomos colorados. Avec une ardeur toute virile , elle appela à elle Quiroga et les bandes armées de la campagne, et donna le signal de l'explosion. Balcarce, emporté par l'orage, se démit du pouvoir. Ses antécédents le firent épargner par ses amis pohtiques; mais il dut s'exiler. Quand Rosas, que les avis de ses partisans étaient allés chercher au milieu de son expédition, arriva à Buenos -Ayres, tout était achevé,

« La chambre des représentants chercha par ses soumissions à désarmer les rancunes de Rosas. Elle' lui décerna, à lui et à sou ai'mée, des récom-l penses honorifiques et de vastes propriétés territo-i riales ; enfin elle lui oflTrit le pouvoir suprême pour la troisième fois. Mais, après avoir accepté les unes, il refusa l'autre avec une sorte de désinté-

ressèment plus fastueux que réel. C'est alors que Buenos -Ayres devint le théâtre d'une comédie dont peu d'histoires offrent le pendant; et cette comédie , qui se prolongea pendant un an , donne la juste mesure de la ténacité et de l'infatigable patience de Juan* Manuel. S'il avait reftisé le titre qu'il ambitionnait 9 c'était uniquement parce qu'il ne voulait pas gouverner sans pouvoirs extraordinaires les plus étendus; mais ces pouvoirs, il ne voulait pas les demander^ et la chambre des représentants, par un reste de pudeur et d'indépendance, ne voulait pas les lui offrir sans y être provoquée. Enfin, après un an de cette situation équivoque, la chambre se décida, sur la proposition de don Augustin Garrigos, à accorder à Rosas ce qu'il désirait si ardemment.

et Le 7 mars 1835, l'assemblée, usant de sa souveraineté ordinaire et extraordinaire, nomma pour cinq ans le général Rosas gouverneur et capitaine général de la province de Buenos-Ayres, et déposa dans sa personne toda la suma del poder publico (toute l'étendue du pouvoir public), sans autre restriction que de conserver, protéger et défendre la religion catholique, et que de défendre et soutenir la cause nationale de la fédération.

Elle ne mit de terme à l'exercice de ce pouvoir extraordinaire que la volonté du gouverneur élu. a Rosas voulut encore donner à ce pouvoir exorbitant, dont Tavait revêtu l'assemblée si dédaignée par lui, la couleur de la sanction populaire. Sur le désir qu'il en témoigna, une loi du 22 mars 1835 autorisa les habitants de la province à exprimer dans les trois jours leur acceptation ou leur refus de la loi constitutive de la dictature. A Buenos - Ayres , neuf mille trois cent vingt voix contre quatre ratifièrent les décrets de l'assemblée. Les votes de la campagne ne furent pas recueillis. Cela eût demandé trop de temps à l'impatient Rosas, et d'ailleurs il n'en avait pas • besoin, car ces votes lui étaient acquis d'avance. « Une fois arrivé au pouvoir, le grand travail de Rosas fut de s'y maintenir par tous les moyens possibles, per fas et nef as. Il avait, dans son propre parti, des rivaux d'influence et de pouvoir avec lesquels il devait tôt ou tard entrer nécessairement en lutte ; et il est bien certain que ceux-ci ne l'auraient pas épargné s'il ne les avait prévenus lui-même (1). Parmi ces rivaux se trou-

(I) A. DE Brossard, Comidéraiions historiques et pohït^ues sur les républiques de la Plata,

vaient aux premiers rangs, on se le rappelle, et Lopez et Quiroga. Ce furent les premiers qui disparurent.

« Ce Quiroga, un des chefs de la fédération, avait échappé à vingt combats plus meurtriers les uns que les autres. Son courage était sans égal; son bonheur était passé en proverbe; sa cruauté, ou plutôt sa férocité, l'avait fait surnommer le tigre de Rioja, son pays natal. C'était lui qui, nous l'avons vu, répondant à l'appel de doua Encarnacion , s'était mis à la tête du mouvement qui avait renversé Balcarce et appelé Rosas au pouvoir. Celui-ci, devenu dictateur, chargea Quiroga d'une mission ayant pour objet de pacifier les provinces de Salta et de Tucuman. Mais, arrivé à Barranca - Yaco , sur le territoire de Cordova, il y fut assassiné avec son secrétaire et sa suite. Les frères Reinafé, qui commandaient à Cordova, dirigèrent cette expédition d'accord avec Rosas; mais celui-ci avait eu le soin de se tenir dans un lointain tel qu'on ne l'aperçût pas, et pour détourner les soupçons de l'opinion publique, indignée de ce meurtre, il fit arrêter les quatre frères Reinafé. Après deux ans de captivité, trois furent fusillés; le quatrième était parvenu à s'é-

chapper, et il renvoya à Rosas le reproche de complicité du crime. Cette accusation trouva un grand crédit parmi les ennemis de Rosas; et si Ton considère que du même coup celui-ci se débarrassait des Reinafé qui lui avaient été hostiles, et de Quiroga qui menaçait de le devenir, que les interrogatoires des suppliciés sont demeurés secrets comme toutes les autres pièces de leur procès, dont le résultat n'a été connu que par l'exécution de la sentence, la participation de Rosas au meurtre de Quiroga ne paraît pas douteuse.

c< Quant à Lopez de Santa -Fé, il était venu à Buenos-Ayres pour se soigner d'une maladie dont il était atteint. Rosas lui envoya son médecin anglais de confiance, et bientôt Lopez mourut empoisonné. Ce fait, quoiqu'il nait pas été authentiquement prouvé (et comment l'aurait-il été?) n'a jamais fait l'objet d'un doute non - seulement parmi les ennemis, mais même parmi les partisans de Rosas. Du reste, le sort réservé à Lopez lui avait en quelque sorte été prédit quelque temps auparavant par un de ses ennemis tombé lui-même victime de sa vengeance, mais d'une manière moins déloyale, et avec des circonstances qui méritent d'être connues. Voici cette anecdote, qui vous fera

connaître non -seulement ce chef, mais encore les hommes auxquels il avait aflfaire.

« Lopez était gouverneur de Santa- Fé. Il avait dans l'Entre-Rios un ennemi personnel, le colonel Ovando. Ce dernier, à la suite d'une révolte, fut conduit prisonnier à Lopez. Le général déjeunait. Il reçut à merveille Ovando, et l'invita à s'asseoir à sa table. La conversation s'engagea comme entre deux convives auxquels une égalité de condition eût commandé la plus parfaite et la plus égale courtoisie. Cependant, vers le milieu du repas, Lopez s'interrompit tout à coup. « Colonel, dit -il, « si je fusse tombé en votre pouvoir comme vous « êtes tombé au mien, et cela au moment du « repas, qu'eussiez- vous fait?

« — Je vous eusse invité à vous mettre à table « comme vous avez fait vous-même.

« — Oui; mais après le déjeuner?

« — Je vous eusse fait fusiller.

« — Je suis enchanté que ce soit là l'idée qui « vous soit venue ; car c'est aussi la mienne. Vous a serez donc fusillé en sortant de table.

« — Dois -je me lever tout de suite, ou ache- « ver de déjeuner?

« — Oh! achevez, colonel, achevez, nous ne « sommes pas pressés. »

« On continua donc, on prit le café et les liqueurs ; puis , café et liqueurs pris :

c< Je crois qu^il est temps , dit Ovando.

« •— Je vous remercie de n'avoir point attendu « que je vous le rappelasse, » répondit Lopez. Puis, appelant son planton : « L'escouade est-elle « prête? demanda-lril.

« — Oui, mon général, » répondit le planton.

« Alors , se retournant vers Ovando : « Adieu , « colonel, dit-il.

« — Oh! au revoir, répondit celui-ci. On ne « vit point longtemps dans des temps comme ceux « où nous nous trouvons. » Et, saluant Lopez, il sortit. Cinq minutes après, une fusillade retentissant sur le seuil même de la porte de Lopez lui annonçait que le colonel Ovando avait cessé d'exister.

« Lopez avait laissé un ami intime qui eût peut-être été capable de venger sa mort. C'était Cullen , qui s'était établi depuis longtemps à Santa- Fé^ où il s'était lié avec Lopez, et où il était devenu son ministre et le directeur de sa politique. L'immense influence que Lopez eut sur la république Argentine depuis 1820 jusqu'à sa mort, fit

de Cullen un personnage extrêmement important. Lorsqu'au jour du malheur Rosas proscrit s'était retiré à Santa- Fé, il avait reçu de Cullen toute espèce de services. Mais ces services ne purent faire oublier au dictateur que Cullen était im des hommes qui, ainsi que son ami Lopez, voulaient mettre fin au régime de l'arbitraire dans la république Argentine. Cependant il sut cacher son mauvais vouloir sous les apparences de la plus grande amitié envers Cullen.

« A la mort de Lopez, Cullen fut nommé gouverneur de Santa- Fé. Il se consacrait à établir des améliorations dans cette province , quand Rosas lui suscita une révolution qu'il appuya publiquement et avec un concours de troupes. Cullen ^ vaincu, se réfugia dans la province de Santiago , que commandait son ami Ibarra. Rosas, ayant déclaré Cullen sauvage unitaire, ordonna à Ibarra de le lui livrer. Intimidé par les menaces du dictateur, Ibarra fit arrêter son ami et l'envoya à Rosas. Celui-ci, en apprenant qu'on lui amenait Cullen captif, envoya l'ordre de le fusiller à moitié chemin. « Il était inutile de le juger, écrivait -il à ce « sujet; son procès était fait par les crimes que « tout le monde connaissait. »

« Vous avez vu, par ce qui précède, que les services rendus n'ont jamais excité chez Rosas les moindres sentiments de reconnaissance ; bien plus , il semble même que ces services le disposaient à la haine envers ceux à qui il les devait; il était jaloux de toute influence qui n'était pas la sienne. Sa femme elle-même fut victime de ce trait caractéristique de son esprit : ainsi c'est à elle, c'est par son influence qu'il devait d'avoir été rappelé au pouvoir; eh bien, il ne pardonna jamais à doua Encamacion d'avoir agi et surtout d'avoir réussi sans lui. Depuis lors il ne lui montra que froideur et dédain; et quoique à sa mort, en 1838, il lui ait fait faire des obsèques presque royales, qu'il porte encore son deuil, qu'il ne prononce son nom qu'avec des larmes dans les yeux et dans la voLx, qu'il montre avec affectation et ime sorte de respect son portrait en miniature entouré de cette singuUère inscription : ardente fédérale,

PATRIOTE, indépendante AMÉRICAINE, il u'cst

que trop certain qu'il a abrégé ses jours par ses mauvais traitements, sinon par les moyens employés envers le général Lopez. On cite à ce sujet des détails trop hideux pour être crus sans examen; il en est un pourtant tellement connu, que je ne puis

me dispenser de le rapporter : c'est le refus qu'il lui fît d'un prêtre à ses derniers moments. Eu vain sa fille Manuelita, la seule créature peut-être qu'il aime en ce monde, le lui aurait demandé à genoux. c( Non, aurait-il répondu, tous ces prêtres « sont des bavards, et Encamacion sait trop de « choses de la fédération, qu'il ne faut pas qu'ils « puissent répéter. Quand elle sera morte, nous « ferons venir un prêtre, nous dirons qu'elle s'est m confessée, et tout le monde le croira, car je « l'aurai dit. » Si Ton considère, en effet, qu'il ne se dit et ne se croit à Buenos - Ayres que ce que Rosas veut bien qu'on dise et qu'on croie, ce discours n'a rien d'improbable.

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