‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Suite de Thisloire de Rosas. -* Ses vengeances contre les classes élevées. — Société de la Mas^horca. — Composition de cette société.

— Quelques gentillesses de la Mas-borca. — Conûscation. — Loi qui défend de porter le deuil des personnes mises à mort pour crime politique. — Premier blocus de Buenos -Ayres par la France. — Émigration des premières &milles de Buends-Ayres à Montevideo* ^ Accueil que leur font les Orientaux. — Haine de Rosas contre TÉlat oriental. — Sa jalousie contre Rivera, président de la république Orientale. — Portrait du général Rivera. •» Causes de son influence dans la république de TUruguay* — Présidence de Manuel Oribe. — Sou portrait. — Soulèvement des campagnes contre Oribe. — Rivera à la tète de Tinsurrection.

— Bataille de Palmas. — Défaite d'Oribe. — Il résigne ses pouvoirs, et se retire à Buenos -Ayres. — Accueil qu'il reçoit de Rosas. — Celui-ci déclare la guerre k Montevideo. — Traité de Rosas avec la France en /l 840. — Détails sommaires des principaux événements arrivés k Montevideo depuis le traité de 'ISiO.

— Résistance héroïque des Montevidéens à l'armée de Rosas. — Commencement du siège de Montevideo. — Intervention de la population étrangère, Français, Italiens, Espagnols, en faveur des assiégés. — Bataillons français, basques et italiens. — Un mot sur Garibaldi. — Défaite de Tarmée orientale par Urquiza ù India-Muerta. — Triste situalioa de Montevideo après cet événement. — Suspension de la lutte par suite de l'intervention des Français et des Anglais.

ce Rosas , arrivé à la toute-puissance , commença le cours de ses vengeances contre les classes éle-

vées, qui Fayaient si longtemps tenu en mépris. Au milieu des honmies les plus aristocrates et les plus élégants, il se montrait sans cesse Têtu de la jaqueta ou sans cravate. Avant la mort de sa fenmie , il donnait des bals qu*il présidait avec elle et sa fille, et auxqueb, à l'exclusion de tout ce qu'il y avait de distingué à Buenos -Ayres, il invitait les charretiers , les bouchers , et jusqu'aux afiranchis de la ville; ainsi, une fois, il ouvrit le bal, dansant avec une esclave, et sa fille, la belle Manuelita, avec un gaucho.

a Plût à Dieu qu'il eût borné là sa manière de punir la noble citél A son avènement au pouvoir, il proclama ce terrible principe : CehU qui n'est pas avec moi est contre moi. Dès lors tout honune qui lui déplaisait fut qualifié du nom de sauvage unitaire,' et celui que Rosas avait une fois désigné sous ce nom n'avait plus droit ni à la liberté , ni à la propriété, ni à la vie, ni à l'honneur. Pour mettre en pratique les théories de Rosas, on vit s'oi^aniser, sous ses auspices, la fameuse société de la Mas-'horca, c'est-à-dire Encore la potence. Cette société était composée de tous les hommes tarés, sans aveu, de tous les bauqueroutiers , de tous les assassins de la ville. Voici ce qu'écrit à ce

sujet un officier de marine française, dont le témoignage ne saurait être suspect, car il montre dans tout son ouvrage une grande partialité en faveur du dictateur.

« Un club s'est organisé depuis quelque temps c< dans la ville de Buenos -Ayres, réunion d'ar- « dents patriotes, dont la devise est : Vive Rosas! « Meurent les sauvages unitaires ! Fédération ou a la mort! Le club des jacobins, en 1793 , ne « fut pas plus redoutable à Tancienne noblesse de c( France. Composé d'un ramassis de gens sans c< aveu, la plupart souillés de crimes, de la lie « du peuple enfin , il se soutient par la terreur « qu'il inspire... Les crimes nocturnes qui ont dé- « sole Buenos- Ayres, et plongé la ville dans une « sorte de stupide frayeur, émanaient de ce club. « Le comité directeur résout , une bande de bour- « reaux exécutent (1). »

« A cette société de la Mas-horca étaient affiliés , par ordre supérieur, le chef de la police , les juges de paix , tous ceux enfin qui devaient veiller au maintien de l'ordre public ; de sorte que quand les membres de la société se livraient à quelques-

(4! Revue des Dettx- Mondes , l. XXV, p. 351.

unes de leurs expéditions, soit de jour, soit de nuit, personne n'était là pour s'opposer à leurs violences. Citons quelques exemples de ce qu'ils appelaient leurs gentillesses.

« Les élégants de Buenos-Ayres avaient, à cette époque , l'habitude de porter leurs favoris en collier; mais sous le prétexte que la barbe taillée ainsi formait la lettre U, et voulait dire unitaire, la Mas-horca s'emparait de ces malheureux, et les rasait avec des couteaux mal affilés, de telle sorte que la barbe tombait avec des lambeaux de chair; après quoi on abandonnait la victime aux caprices de la dernière populace , rassemblée par la curiosité du spectacle , et qui parfois poussait la sanglante farce jusqu'à la mort.

« Les femmes du peuple commençaient alors à porter dans leurs cheveux un ruban rouge , connu sous le nom de mono. Un jour la Mas-horca se posta à la porte des principales églises, et alors toutes les femmes qui entraient ou sortaient sans avoir le mono sur la tête, s'en voyaient fixer un avec du goudron bouillant. Ce n'était pas non plus une chose extraordinaire que de voir une femme dépouillée de ses habits et fouettée au milieu de la rue par des sociétaires de la Mas-horca; et

cela parce qu'elle portait un mouchoir, une robe ou une parure sur laquelle on distinguait la couleur bleue ou verte. Il en était de même pour les hommes de la plus haute distinction, et il suffisait, pour qu'ils courussent les plus grands dangers, qu'ils se fussent hasardés en public avec un habit ou une cravate.

c< En même temps on emprisonnait par centaines les citoyens dont les opinions n'étaient pas en harmonie , je ne dirai pas avec celles du dictateur, mais avec les combinaisons encore inconnues de sa poUtique à venir. Nul ne savait le crime pour lequel il était arrêté; c'était chose superflue, puisque Rosas le savait. De même que le crime restait inconnu, le jugement était déclaré inutile, et chaque jour, pour faire place aux prisonniers des jours suivants, les prisons encombrées se débarrassaient du trop-plein à l'aide de nombreuses fusillades. Ces fusillades avaient lieu dans l'obscurité, et tout à coup la ville se réveillait en tressaillant au bruit de ces tonnerres nocturnes qui la décimaient.

« Le matin, on voyait les charretiers de la police recueillir tranquillement dans les rues les corps des assassinés, et aller prendre à la prison

les corps de ceux qu'on avait fusillés; puis, assassinés et fusillés, tous ces cadavres anonymes étaient conduits à un grand fossé où on les jetait pèle -mêle 9 sans qu'il fi(it même permis aux familles des victimes de venir reconnaître les siens et de leur rendre les devoirs funèbres. Les charretiers qui conduisaient ces restes déplorables annonçaient leur passage par d'atroces plaisanteries, qui faisaient fermer les portes et fuir la population. On en a vu remplir des paniers avec les têtes des cadavres, et du cri habituel aux marchands de fruits de la campagne les offrir aux passants épouvantés , en criant : Voilà des pèches unitaires ! qui veut des pêches unitaires?

c< Bientôt le calcul se joignit à la barbarie, la confiscation à la mort. Rosas comprenait que le moyen de se conserver au pouvoir était de créer des intérêts inséparables des siens. Dans le commencement de son administration, il avait rendu une loi qui abolissait la confiscation. Il abrogea cette loi , et il enrichit ses créatures des dépouilles de ses victimes. A partir de ce moment, la ruine des anciens propriétaires de Buenos- Ayres fut consommée , et Ton vit s'élever ces fortunes rapides et scandaleuses qu'étalent aujourd'hui les amis de Rosas.

« Ce que n'a osé rêver aucun tyran , ce qui n'est venu à l'idée ni de Néron ni de Domitien, Rosas l'a exécuté. Après avoir tué le père, il a défendu au fils de porter le deuil; à la femme de porter le deuil de son mari assassiné. La loi qui contient cette prohibition fut proclamée et affichée; et il fallait bien la publier et l'afficher, car il n'y eût eu que des habits de deuil à Buenos -Ayres. Les excès de ce despotisme frappèrent les étrangers, et entre autres quelques Français. Rosas, qui se croyait tout permis avec, eux, lassa la patience du roi Louis*Philippe , et amena la formation du premier blocus fait par la France (de 1838 à 1840).

et Mais les hautes classes de la société, ainsi maltraitées, commencèrent à fuir Buenos -Ayres, et, pour trouver un refuge, jetèrent leiu?s regards sur l'État oriental, où la plus grande partie de la ville proscrite vint chercher un asile. Ce fut en vain que la police de Rosas redoubla de vigilance ; ce fut en vain qu'une loi punit de mort l'émigration; la terreur et la haine qu'inspirait Rosas étaient plus fortes que les moyens inventés par lui. L'émigration allait croissant d'heure en heure , de minute en minute. Dès qu'une famille pouvait trouver une barque, père, mère, enfants, frères.

sœurs 9 s'y entassaient confusément, abandonnant maisons, biens, fortune, et chaque jour nous voyions arriver à Montevideo, ou sur quelque autre point du littoral oriental, quelques-unes de ces barques chargées de passagers qui n'avaient plus pour tout bien que les vêtements qu'ils portaient sur eux. Et si dans ces circonstances les Orientaux montrèrent quelque rivalité à l'égard des Portenos, ce fut entre eux une rivalité de générosité envers les proscrits. Aucun des passagers n'eut à se repentir de la confiance qu'il avait mise dans l'hospitalité du peuple oriental. Cette hospi-* talité fut telle que devait l'attendre le peuple argentin d'amis, ou plutôt de frères, qui tant de fois avaient réuni leur drapeau à ses drapeaux, pour combattre l'Anglais, l'Espagnol ou le Brésilien , ennemis communs , ennemis extérieurs , moins dangereux cependant que cet ennemi qui était né au milieu d'eux.

« J'ai été souvent témoin de ces scènes touchantes, dont le souvenir ne s'eflfacera jamais de ma mémoire. Quand les Argentins arrivaient en foule dans le port de Montevideo , à mesure qu'ils mettaient pied à terre, les habitants, qui étaient sur le quai les attendant, choisissaient, en raison

de leurs facultés pécuniaires ou de l'étendue de leurs habitations 9 le nombre d'émigrants qu'ils pouvaient recueillir. Alors vivres, argent, vêtements , tout était mis à la disposition de ces malheureux , jusqu'à ce qu'ils se fussent créé quelques ressources ; ce à quoi tout le monde les aidait. Et de leur côté ceux-ci, pleins de reconnaissance, se mettaient aussitôt au travail, afin d'alléger le fardeau qu'ils imposaient à leurs hôtes, et de leur donner ainsi le moyen d'accueillir de nouveaux fugitifs. Pour arriver à ce but, les personnes les plus habituées à toutes les jouissances du luxe travaillaient aux derniers métiers, les ennoblissant d'autant plus que ces métiers étaient plus en opposition avec leur condition sociale.

c< Si cette généreuse hospitalité des Montévidéens envers les habitants de Buenos -Ayres a formé dès lors entre ces deux villes un lien d'amitié qui, je l'espère, ne se rompra jamais, elle excitait en même temps au plus haut degré la haine de Rosas contre l'État oriental. Le gouvernement de Montevideo avait lui-même suivi l'élan donné par les simples citoyens, et tandis que le peuple compatissait, comme nous venons de le dire, aux malheurs des proscrits, le gouverne-

ment recherchait, au nom de la nation, les plus illustres d'entre eux; le trésor public faisait des pensions aux guerriers argentins déclarés traîtres par Rosas, et les chefs du gouvernement euxmêmes les entouraient de respect et de considération. Ajoutez à cela que la presse, n'étant pas bâillonnée dans l'État de Montevideo comme elle Tétait à Buenos - Ayres , racontait au reste de la terre les crimes de Rosas, et livrait son nom à l'exécration universelle. Dès lors, on le comprend, la vengeance de Rosas dut menacer, comme la tète la plus haute entre celles de ses ennemis, le président de notre république Orientale, son administration et le pays sur lequel elle s'étendait.

« Ce président était alors D. Fructuoso Rivera. C'était un homme de la campagne, comme est Rosas, comme était Quiroga. Seulement tous ses instincts le portaient vers la civilisation, ce qui en faisait tout l'opposé de Rosas. Voici le parallèle qu'établit entre ces deux hommes un écrivain que j'ai déjà cité : « Le général Rosas et le général « Rivera se haïssent profondément. Nous n' entrece rons pas dans le détail des événements qui ont « fait éclater ce sentiment... Qu'il nous suffise ici « de constater le fait, et d'indiquer une opposi-

« tion complète entre les caractères de ces deux « hommes : Rosas, vindicatif, cruel, implacable; c( Rivera, sans fiel, débonnaire même, du moins « en apparence..., pardonnant et faisant du bien (c à tous ses ennemis... Placé comme Rosas au- « dessus de la loi (Rivera avait aussi reçu du « parlement de Montevideo des pouvoirs extraorc< dinaires), tandis que celui-ci s'armait d'une « main de fer et régnait par la crainte. Rivera « caressait tout le monde et cherchait dans le a cœur des honmies qu'il commandait une puis- « sance plus douce et peut-être plus solide (1). » « Ceux qui n'ont pas comme moi- connu personnellement le général Rivera, et qui ne l'apprécient que par les résultats désastreux de son administration, ne peuvent se rendre compte de la prodigieuse influence qu'il a exercée dans l'État oriental. Mais quand on a vu les choses de près, les défauts mêmes du général Rivera expliquent cette influence. Sa prodigalité, la douceur et le laisser aller de son administration lui créèrent d'innombrables partisans dans un pays étranger aux mœurs et à la régularité administratives, et

(1) M. Pagb, Affaires de BuenoB^Ayreê; Rei>ue des Deux-Mondes, l. XXV, p. 309.

oû la libéralité, quelquefois plus fastueuse que réelle , propre aux Espagnols, s'est conservée dans tout son prestige. J'ajouterai que c'est un beau cavalier (dans le sens du mot espagnol caballero^ qui comprend à la fois le soldat et le gentilhomme), au teint brun, à la taille élevée, au regard perçant, causant avec grâce, quoique sous une enveloppe un peu grossière, et entraînant ses interlocuteurs dans le cercle fascinateur d'un geste qui n'appartient qu'à lui. C'est là surtout ce qui l'a rendu l'homme le plus populaire de l'État oriental; mais, il faut le dire, jamais en même temps plus pauvre* administrateur ne désorganisa les finances d'un peuple. Il avait dérangé sa fortune particulière ; il dérangea la fortune publique , non pour se reconstituer une fortune, mais parce que, homme public, il avait conservé toutes les façons princières de l'homme privé.

« Cependant, dans les premiers temps de l'émigration argentine, cette ruine ne se faisait pas encore sentir; et Rosas, qui n'était pas encore assez fort pour faire éclater sa vengeance contre le président de la république Orientale , se borna à faire à son gouvernement de sourdes hostilités , appuyant par tous les moyens possibles quelques révoltes

qui éclatèrent dans la campagne, et, lorsqu'elles étaient étouffées, en organisant de nouvelles.

ce La présidence de Rivera prit fin en 1834. Le général Manuel Oribe lui succéda par l'influence de Rivera lui-même , qui comptait avoir en lui un ami et un continuateur de son système. En effet, Manuel Oribe avait été créé général par Rivera, et avait fait partie de la précédente administration conuBe ministre de la guerre. Oribe appartient à une des premières familles du pays, originaire de Biscaye. Son port et ses manières sentent le gentilhonuBe; il a l'air mélancolique et la mine fière. Après 1811, il porta noblement les armes dans la guerre de l'indépendance. D'une bravoure intrépide et. même téméraire , comme homme de guerre il n'est point heureux; et a presque toujours été battu. Son esprit est faible , son intelligence étroite ; cela explique son alliance avec Rosas : alliance à laquelle il s'est donné tout entier, quoiqu'elle entraine avec elle la ruine de cette mêoie indépendance pour laquelle Oribe a combattu tant de fois.

« Conmie général , son incapacité est complète ; ses passions ont la violence des organisations ner^ veuses, et le portent à la cruauté. Comme particulier, c'est un honnête homme. Comme adminis-

trateur, il fut plus économe que Rivera, et Ton ne peut lui reprocher d'avoir augmenté le déficit du trésor public. Cependant c'est à lui que revient tout entière la responsabilité de la ruine de l'État oriental.

« La rigidité de son gouvernement le rendit odieux aux populations indisciplinées de la campagne, auprès desquelles il n'avait pas d'ailleurs le prestige de Rivera. Le siège de son influence était dans la ville, à laquelle il appartenait par sa naissance et ses relations avec les principales familles; cette circonstance accrut encore son impopularité dans les campagnes, celles-ci se soûlevèrent; car, dans ce pays comme ailleurs, suivant l'observation qui en a été faite, « les bourgeois « veulent gouverner, vu qu'ils ont un conunen- « cernent d'organisation , et les gatichos ne veulent « pas obéir, vu qu'ils sont les plus forts. »

« Le général Rivera, un peu malgré lui, un peu volontairement, se mit à la tête de l'insurrection. Ce chef se fortifia des réfugiés argentins qui s'étaient multipliés dans la Bande - Orientale , et auxquels, comme je l'ai dit, Rivera avait accordé une généreuse hospitalité pendant sa présidence. Le général Lavalle, le plus illustre de

tous, se mit à leur tête, et avec leur aide Rivera défit complètement Oribe à la bataille de Palmas, Iel0juinl838.

« Oribe se retira à Montevideo. Le pouvoir lui échappait de tous côtés. La population étrangère le voyait de mauvais œil; car, pendant sa présidence, il avait recherché l'amitié de Rosas, et paru prêter Toreille aux maximes illibérales du gouvernement de Buenos - Ayres. Les indigènes supportaient impatiemment la prolongation de la guerre civile. Oribe, prévoyant une catastrophe imminente, se décida à résigner Tautorité suprême, le 20 octobre 1838. L'assemblée générale des deux chambres accepta s^ démission en termes honorables pour lui, et l'autorisa, ainsi qu'il l'avait demandé, à s'éloigner du territoire oriental.

a Rivera se retira à Buenos -Ayres, où l'attendaient les séductions de Rosas, et l'asservissement le plus complet aux conseils et aux volontés de ce chef. Rosas commença par l'obliger de protester contre sa renonciation à la présidence de l'État oriental, puis il le reconnut officiellement pour le chef du gouvernement d'un pays dans lequel il n'avait pu rester. C'était la parodie de Louis XIV

accueillant comme roi Jacques II , renversé du trône

d'Angleterre par une révolution. On commença à rire à Montevideo de celte excentricité du dictateur, mais pendant ce temps -là il se préparait à changer le rire en larmes. La conséquence natureUe de cette conduite de Rosas était la guerre entre les deux nations , guerre conunencée en 1 838 et qui dure encore (1).

c( Je vous ai dit en commençant que cette, guerrç a été jusqu'ici à l'avantage de Rosas. Je ne revien* drai que sommairement sur les principaux détails de cette lutte , détails qui, bien que récents, ne vous sont pas connus, ou ne vous le sont qu'im* parfaitement en raison de la distance qui nous sépare de l'Europe.

« Après la démission d'Oribe, Rivera fut do nouveau porté à la tête du gouvernement. Fort de l'appui de la France, qui s'était enfin décidée à prendre parti pour ses nationaux victimes do Rosas, et qui faisait passer des secours d'hommes et d'argent à Montevideo, en même temps qu'une escadre française bloquait Buenos -Ayres, Rivera était devenu un redoutable adversaire de Rosas ^ et peut-être allait- il forcer le tyran à abandon-

(1) Elle n'a unit qu'en 1852 par la chute de Rosas.

DANS LA PLATA. lîO

ner le pouvoir, lorsque ramiral de Mackau arriva de France en 1840, et conclut, au mois d'octobre, avec Rosas un traité qui releva sa puissance près de tomber, et laissa la république Orientale seule engagée dans la lutte. Cette lutte se prolongea avec des chances diverses jusqu'en 1842, jusqu'au moment où l'armée orientale fut battue à la bataille d'Arroyo-Grande,

a Alors l'armée de Rosas, forte de quatorze mille hommes, envahit l'État oriental. Pour s'opposer à ce torrent, il n'y avait dans la campagne que six cents soldats aux ordres du général Médina, et douze mille recrues commandées par le colonel, aujourd'hui général, Pacheco. Ces deux détachements se réunirent sous le feu de l'avantgarde ennemie ; quatre à cinq mille volontaires les rejoignirent, et ces six mille hommes désorganisés, presque sans armes, ayant à leur tête le général Rivera , disputèrent le pays pas à pas à l'armée de Rosas. La marche des défenseurs du pays se faisait au milieu des contrées incendiées par l'ennemi; et, protégées par ces six mille braves, marchaient au milieu d'eux toutes les familles fugitives, dont, au grand péril de leurs défenseurs, la retraite fut ainsi assurée jusqu'à Montevideo.

c< Là se réfugia presque toute la population de la campagne. Le 1" février 1843, l'armée orientale, formée sur les hauteurs de Montevideo, vit parcdtre l'armée ennemie; mais au lieu de chercher un refuge derrière les murailles , elle se contenta de demander des armes et des munitions, et, ayant confié à la ville la population qu'elle protégeait, elle prit la campagne pour manœuvrer, et dit à la ville: Défends -toi, et compte sur nous.

c( Mais comment se défendre? depuis longtemps Montevideo n'était plus une ville de guerre; ses fortifications avaient été détruites en 1828. U aurait au moins fallu un gouvernement énergique, et l'on n'avait k la tête des affaires que des hommes faibles, capables de faire leur devoir dans les temps ordinaires, mais non de prendre des mesures convenables dans une situation désespérée.

a Rivera , sur les instances de quelques hommes dévoués, céda aux exigences universelles, et, avant de partir pour l'armée, il organisa un nouveau ministère dans lequel étaient Pacheco pour la guerre et la marine , Santiago Vasquez pour l'intérieur et les affaires étrangères, et Francisco Munospour les finances. Ce nouveau ministère,

qii*on appela le ministère Pacheco, entra immédiatement en fonctions ( 3 février 1 843 ) , et c'est à la vigueur des mesures qu'il a prises dès les premiers jours de son existence qu'est due cette défense incroyable de Montevideo. Ce ministère fonctionnait sous la direction du président du sénat, exerçant la présidence de la République en Tabsence du général Rivera, dont le pouvoir allait

d'ailleurs expirer légalement. Ce président intéri-

maire, qui fut nommé successeur de Rivera au l*' mars, était Joaquin Suarez, un des plus riches propriétaires et des hommes les plus honorables de la province orientale; c'est lui qui est encore aujourd'hui président en titre.

« Le 16 février de cette même année , l'armée ennemie , commandée par Oribe , se présentait devant Montevideo , où elle comptait entrer sans coup férir, ou du moins avec peu d'efforts. Mais pendant le peu de jours écoulés depuis son installation, le nouveau gouvernement avait fait de Montevideo une place de guerre capable d'arrêter les vainqueurs d'Arroyo - Grande. Un front irrégulier avait été tracé d'une rive à l'autre , dans la partie la plus étroite qui réunit la ville au continent, sur un parcours d'environ dix -sept cents

iSa MES VOYAGES

mètres. Un rempart en terre, avec un revêtement en eailloutîs, le compose. A huit cents mètres on avant de ce retranchement, une première ligne de défense , consistant en un simple fossé , fut également tracée. Quatre-vingt-dix pièces de tout calibre, ramassées parmi les moins mauvais des vieux canons que l'occupation espagnole et portugaise avait laissés comm.e hors de service , et qui servaient de bornes dans les rues de la capitale, armèrent ces fortifications Improvisées.

« Oribe, de son côté, établit son quartier général auprès du mamelon connu sous le nom do Cerrito de la Victoria. Il y fit élever un fort carré , couronna de batteries les hauteurs de la Figurita et des Très " Cruces f situées à mille à onze cents mèlres des premières défenses de la place. Mais, à cette distance, Tartillerie, imparfaitement servie de part et d'autre , ne fit que jouer avec plus de bruit que d'cff'et. La guerre se résuma en sorties , en escarmouches , en combats partiels , où les deux armées arrosèrent de leur sang un terrain stérile pour la victoire, sans jamais aborder, l'une les retranchements des assiégés, l'autre le camp des assiégeauts. La supériorité du nombre était du côté d'Oribe, et il l'aurait peut-être emporté, si les

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assiégés y quoique commandés par le général Paz^ armés et alimentés par les soins vigilants du ministre de la guerre Pacheco, n'avaient reçu un renfort que les imprudences de Tennemi jetèrent dans leurs bras.

« Jusqu'alors la population française, quoique sympathique aux Monté vidéens, était restée neutre: non qu'elle ne lit des vœux ardents pour le succès de leurs armes et que bon nombre de nos compatriotes n'eussent déjà témoigné le désir de combattre dans leurs rangs; mais nous étions retenus par plusieurs considérations importantes. Bon nombre de nos compatriotes, de nos amis, de nos parents habitaient Buenos - Ayres ; qui sait si le farouche Rosas ne se fût pas vengé sur eux de ce que nous aurions pris les armes contre lui? D'un autre côté, le consul de France nous recommandait la prudence et une stricte neutralité, dans une guerre entre deux États avec lesquels notre gouvernement était en paix.

« Mais, le 1" avril, Oribe lança un décret dans lequel, après s'être plaint de la turbulence des étrangers, il menaçait de les traiter comme satH vages unitaires^ s'ils n'avaient pas la prudence de cacher leurs sympathies. Un cri d'indignation ré-

pondit à cette insolente proTOcation. Dès le 2 avril, les Français coururent aux armes , qu'ils n'ont plus quittées depuis. Ils s'organisèrent d'abord en lé^on française y avec le drapeau et la cocarde nationale ; mais le gouvernement français désapprouva cet armement, qui mettait en avant son pavillon, au moment où il était plus que jamais déterminé à ne point sortir de la neutralité qu'il s'était imposée.

« Les agents français eurent ordre de poursuivre la dissolution de ce corps ; elle s'effectua ; mais la légion française se reforma aussitôt, sous le drapeau oriental, en deux bataillons de gardes nationales, commandés par le colonel Thiébaut, ancien oflBcier de l'armée impériale, et par le colonel Brie , un des premiers négociants de la ville. Le bataillon commandé par ce dernier a pris le nom de chasseurs basques, parce qu'il est presque en entier composé de Basques français et espagnols. Les Italiens , établis en grand nombre à Montevideo , s'organisèrent également en légion , sous les ordres de Joseph Garibaldi, auquel le ministre de la guerre avait déjà confié le commandement de l'escadrille orientale, composée de quatre petits bâtiments.

« Après la bataille d' Arroyo-Grande , le général Rivera avait réussi à reformer une armée, et il avait repris la campagne. Après diverses alterna* tives de revers et de succès, battu coup sur coup à Malbajar et à Arequita, il se vit acculé à la frontière brésilienne par l'armée argentine aux ordres de don Justo de Urquiza, gouverneur d'Entre- Rios. n avait quatre mille hommes de troupes réglées; mais il traînait en outre à sa suite les misérables débris de la population des campc^nes, qui, pour échapper aux cruautés des Argentins, avaient cherché un asile dans son camp. Le 28 mars 1845, Rivera a été totalement défait à India-Muerta, et ces malheureux fugitifs, avec les restes de l'armée orientale , se sont réfugiés sur le territoire brésilien. Pour comble de malheurs, le désaccord s'était mis entre les membres du gouvernement de Montevideo. Le colonel Pacheco avait donné sa démission. Dès lors la guerre se continuait au jour le jour, mais sans ensemble. L'enthousiasme même de la défense avait disparu, et l'on apprit sur ces entrefaites la défaite de l'armée de Rivera à India-Muerta. Cette défaite, qui détruisait tout espoir de triomphe, fut im coup de foudre pour la ville assiégée. Cependant, à cette

nouvelle, le vieux président Suarez eut une noble inspiration. Au lieu de songer à capituler, il s'adressa à l'armée , lui exposa franchement la situation, en lui ordonnant de combattre et de mourir: « S'il ne nous est pas permis, » disait-il dans sa proclamation , « de sauver la nationalité du pays , « sauvons au moins son honneur. »

« L'armée comprit l'appel fait à son patrior tisme ; elle s'ébranla aussitôt, prête à livrer une bataille désespérée. On allait en venir aux mains , lorsque les bâtiments qui apportaient la nouvelle de l'intervention anglo -française entrèrent à Montevideo. Les agents des deux nations venaient presser le gouvernement de ne rien précipiter, lui affirmant que la France et TAngleten^ imposeraient la paix, et que les deux puissances ne demandaient que le temps nécessaire pour exiger cette paix de Rosas. Dans le cas où Rosas résisterait, Montevideo aurait pour alliées les deux nations.

« Vous savez le reste, dont vous avez été presque témoins ; Rosas a résisté au premier ultimatum ; la flotte anglo -française a pénétré dans le Parana, Buenos -Ayres a été bloqué, et Rosas a été battu par les alliés à Obligado ; mais il ne se regarde

pas encore comme vaincu ; car, comme je vous Tai dit, je crains bien .qu'il ne remporte sur le terrain des négociations. y>

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