‹ Mes voyages avec le docteur Philips dans le républiques de La Plata (Buenos-Ayres, MontevideoChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Promenade dans Montevideo. — Triste spectacle qu^offre une ville de commerce assiégée. — Notre départ de Montevideo. — Arrivée devant Buenos- Ayres. — Aspect de la ville « vue de la rade. — Le cacique. — Débarquement en charrettes. — Les carretilleros* ->-

— Leur politesse. — Le Môle , ou plutôt la place du Môle. — L'hôtel des Trois-Rois. — Promenades dans Tinlérieur de la ville.

— Forme de la ville. — Principales places. — Principaux édiflces.

— Place de la Victoire. — Place du Vingt-Cinq Mai. ^ El Fuerte.

— La Recoba. — Le Piramen. — Le Cabildo. — Administration de la justice. — Administration de la police. — Son importance sous le gouvernement de Rosas. — Église et couvent de Saint-François.

— Université. — État de l'instruction publique sous le gouvernement de Rosas. — Collège de San-Martin, et collège républicain fédéral.

— Rosas rappelle les jésuites pour leur confier l'enseignement.

— Il les renvoie. — Curieux détails sur leur expulsion. — La cathédrale. — Église de Santo-Domingo. — Traces qu^elle porte des balles anglaises. — Couvent de Santo-Domingo, transformé en musée d'histoire naturelle. •— Cuartet de los Negros. — Batallon de defensores de Buenos^ Ayres» — Bravoure et discipline des soldats nègres et hommes de couleur. — Services qu'ils ont rendus dans la guerre de l'indépendance.

Avant d'aller plus loin, je ferai observer à ines lecteurs que les détails qui précèdent ne nous

furent pas racontés en une seule fois et de suite par M. Drevel ; ce fut^ pendant les trois jours que nous restâmes à Montevideo, le sujet presque constant de nos conversations; mais j'ai jugé plus convenable de les réunir en un seul récit, afin * que le lecteur puisse mieux en saisir Tensemble.

Le lendemain de notre arrivée , M. Drevel nous accompagna dans une promenade que nous fîmes à travers la ville* Rien n'est triste comme Taspect d'une cité commerçante en temps de guerre. Les ateliers et les magasins fermés, un grande partie des maisons désertes, le retentissement des tam* bours et des trompettes remplaçant le mouvement et l'agitation du commerce, tel est le trbte spectacle que nous offrait Montevideo.

Avant le siège, cette ville renfermait plus de cinquante mille habitants; aujourd'hui à peine en compterait-on vingt-quatre mille. La plus grande partie de la population étrangère, moins les Français^ a quitté la malheureuse cité, et ce qui est resté de cette population première a eu à souffrir la faim , la peste et la misère , trois fléaux qui , avec les combats journaliers^ expliquent suffisamment la diminution de la population. Mais jamais plus de constance, jamais plus de vertu ne furent déployées

par aucun peuple. Il n'y a pas une classe de la société qui ne souffre de la prolongation de la défense. Depuis longtemps le commerce est mort. Tout le monde est soldat ou officier; or pour Tofiicier pas de traitement, pour le soldat pas de solde. Les femmes veillent les blessés en soignant les vêtements des troupes, les vieillards font la police de la ville , et pendant les jours de combat les enfants abandonnent leurs écoles pour aider les combattants en portant des cartouches. Dès le commencement du siège, les dames de la ville, à Tinstigation de dona Bernardina Rivera , la fille du président, ont formé une société de bienfaisance connue sous la dénomination de Société des dames orientales. M"' Hélène Drevel, la fille de notre hôte, en fait partie, tandis que son père et ses frères concourent à la défense de leur patrie adoptive.

Quand le moment de notre départ fut arrivé, nous nous séparâmes à regret de cette intéressante famille. 11 n'y avait que trois jours que je les connaissais, et il me semblait quitter d'anciens amis.

« Nous nous reverrons dans des temps meilleurs, mon cher Drevel, dit M. Philips à son ami:

j'attends plus que vous des négociations qui vont s'ouvrir.

— Et moi, répondit M. Drevel, je n'espère qu'en Dieu, et ce n'est qu'en mettant en lui ma confiance que je puis aussi attendre des temps meilleurs. »

Nous remontâmes sur le bâtiment qui nous avait amenés d'Europe. Cette fois notre capitaine avait pris im pilote -pratique, qui fut seul chargé de la direction du navire, et au bout de douze à treize heures de navigation, nous arrivâmes en vue de la résidence du redoutable Rosas.

Dès qu'on annonça les clochers de Buenos-Ayres, je m'élançai sur le pont; mais j'en fus pour ma dépense de regards et mes efforts de rétine; mes nerfs optiques se fatiguèrent en vain à découvrir la métropole de la république Argentine, je ne vis que brouillard à l'horizon. Patience I nous la verrons bientôt; c'est que les marins ont une vue de lynx, qui semble deviner la terre...

Enfin, voilà Buenos-Ayres déployant sa ligne d'édifices 1 J'aperçois ses quinze clochers, les dômes et les tourelles de ses couvents, qui semblent sortir des eaux. Les édifices grandissent, je vois les terrasses de ses maisons carrées; la ville s'étend

de droite et de gauche ^ elle surgit de plus en plus ; bientôt elle montre la forteresse ; les petites maisons del Bajo, YAlamedaj les saules de la Boca^.les pavillons ou les quintas du Retira et de la Recoleta ; la forêt de mâts des navires de la petite rade....

Halte-là ! nous sommes à seize kilomètres de Buenos- Ayres y en dehors de la grande rade ; nous ne pouvons passer outre sans la permission du Casstque ou Cacique. N'allez pas vous imaginer qu'il s'agit ici d'un chef indien. Le Cacique fut d'abord un honnête navire marchand du Brésil ^ armé eu guerre lors des démêlés de ce pays avec la répubhque Argentine; celle- ci , ou plutôt l'amiral Brown, s'en empara, et on l'a placé là pour servir de ponton, àe presidio, c'est-à-dire de prison, et un peu aussi pour faire la pohce du port. Mais ses fonctions, sous ce dernier rapport, sont presque une sinécure ; quant aux autres , il peut à peine contenir dans ses flancs décrépits les nombreux pensionnaires que Rosas y entasse chaque jour.

Deux oflBciers vinrent à notre bord pour visiter nos papiers et notre état sanitaire. Comme nous étions en règle , il nous fut donné licencia de passer en petite rade.

d94 MES VOYAGES

L'aspect extérieur de Buenos - Ayres est bien plus fait que celui de Montevideo pour réjouir la vue. Tout annonce ici une ville commerçante^ une métropole digne d'un meilleur sort. La position un peu élevée de cette ville américaine, située en plaine, sur le bord de la côte formant falaise ; tous ses édifices publics se trouvant répartis sur une même ligne dans toute l'étendue de la ville, quia près de quatre kilomètres de long; le fort, placé au milieu, et non loin de lui un édifice de construction mauresque, qui contraste singulièrement avec les nombreux dômes des églises et des couvents; les charrettes sans nombre stationnées au bas de la falaise, et destinées au débarquement des voyageurs; la multitude de lavandières couvrant la plage, chamarrant de blanc la pelouse verte qui s'étend au loin vers le nord, et parait se terminer par un groupe d'arbres; la forêt de mâts de mille petites embarcations entassées dans la rivière de la Boca, vers le sud; enfin toutes les maisons riveraines, disséminées sur la pente et au pied même de la côte , tout cet ensemble , animé encore par le mouvement de la petite rade, est bien susceptible de faire naître l'idée d'une place importante, d'une ville de premier ordre.

Néanmoins une chose me déplut tout d'abord.

Ce fut la nécessité de débarquer danis ces charrettes dont je viens de parler ; non que ce mode de transport me déplût en lui - même plus que tout autre, mais parce que les carretilleros ou charretiers , avec lesquels on se trouve en contact direct , sont bien tout ce qu'il y a de plus grossier, de plus audacieusement impertinent dans la populace de Buenos -Ayres. Tous ces hommes déguenillés étaient membres de la fameuse Mas-horca et portaient fièrement le monos sanglant qui en est le signe distinctif , comme le bonnet rouge Tétait jadis du club des jacobins de Paris. « Il paraît, me dit tout bas M. Philips, que Rosas nous fait l'honneur d'envoyer ses amis à notre rencontre. — Je me serais bien passé d'un tel honneur, répondis -je sur le même ton; il n'est pas une de ces figures ignobles qui ne me paraisse celle d'un meurtrier, et je crois leur voir des mains rouges de sang. x> Pendant que nous échangions ces paroles, les injures, les épithètes les plus avilissantes nous étaient prodiguées par ces hommes, qui s'aperçurent de notre hésitation ; les mots de gringo, de carcaman^ de godOy de sarrazeno, de salvages unitarios, volaient de bouche en bouche à notre adresse, le tout

accompagné de mille propos plus dégoûtants les uns que les autres.

Enfin y après avoir parcouru un demi -kilomètre de plage dans l'ignoble carretilla qui vous cahote horriblement y pendant que le carre tillero vous écorche les oreilles de ses chants ou de ses vociférations, nous mîmes pied à terre à l'endroit qu'on appelle Muelle (le môle), parce qu'autrefois il y en existait un, qu'une crue extraordinaire du fleuve et la force des courants ont emporté si complètement, qu'il n'en reste plus aujourd'hui de vestiges.

Nous avions plusieurs lettres de recommandation pom' des habitants de Buenos -Ayres, une entre autres pour le consul de France, et une autre de M. Drevel pour un de ses amis particuliers, avec lequel il avait fait avant la guerre beaucoup d'affaires de commerce. C'était aussi un Français, et M. Drevel nous avait assuré que nous trouverions chez ce compatriote la même hospitaUté que nous avions rencontrée chez lui. Malgré cette assurance, M. Philips et moi nous jugeâmes plus convenable de nous loger à l'hôtellerie des TroiS'Rois, tenue aussi par un Français, et chez lequel descendaient plusieurs de nos compagnons

de voyage. On est plus chez soi, et par conséquent plus libre dans un hôtel que dans une maison particulière, surtout quand on ne connaît* qu'indirectement la personne qui doit vous oSrïv l'hospitalité , quoique dans ces pays lointains l'hospitalité s'ofiFre toujours avec cordialité et s'accepte sans cérémonie.

Nous employâmes les premiers joints de notre arrivée à visiter la ville.

Si l'on veut se former une idée exacte du plan de Buenos -Ayres, il faut prendre plusieurs damiers, les réunir et se figurer que la ligne séparant chacune des cases et une rue ; ou aura ainsi un certain nombre de rues, toutes égales en longueur et en largeur, laissant entre elles un carré de maisons ou une place publique; tel estBuenos- Ayres.

La forme de la ville est un carré, long de quatre kilomètres , et large d'un peu plus de deux , divisé en trois cent soixante cuadras, carrés ou îlots de maisons, laissant entre eux soixante-une calles ou rues, toutes coupées à angles droits. La cuadra présente sur chaque face une longueur de cent cinquante vares ( environ cent trente - trois mètres); seize cuadras font un cmrtel ou quar-

tiers; il y a en tout vingt-neuf quartiers^ lesquels composeront avec le temps quatre cent soixantequatre cuadras. Toutes les rues correspondent aux quatre points cardinaux, et sont bordées de trottoirs garantis par des bornes en bois placées de distance en distance. Comme on le voit, le compas et l'équerre ont présidé à la fixation des proportions toutes mathématiques de Buenos -Ayres. Il en est à peu près de même de presque toutes les villes des deux Amériques; et si cette disposition plaît d'abord à Tœil par sa régularité , elle finit bientôt par le fatiguer à force de monotonie.

Il y a dix places publiques , dont la principale se nomme Plaza de la Victoria, Ses édifices prinpaux sont : el Fuerte, el Cabildo ; quatorze églises , deux hôpitaux, la salle des Représentants , le tribunal de commerce, el Coliseo; la Recoha, le Vauxhall, ^//^argrwe, le Ctwrtel del Retira (caserne).

La première place qu'on rencontre en se dirigeant de VAlameday promenade sur le bord de la rivière , vers le centre de la ville , est la place del 25 de Mayo (du 25 Mai), ainsi nommée parce que c'est là, et à cette date, que se réunirent les citoyens, qui en 1810 se soulevèrent contre la domination espagnole. C'est une des trois ères po-

litiques que les Argentins, pour en mieux conserver le souvenir, inscrivent en tête de tous leurs actes publics, et gravent sur leurs monuments. Les deux autres ères sont : le 9 juillet 1816, jour de la déclaration d'indépendance par le congrès général des provinces unies du Rio-de-la-Plata; et le 5 octobre 1829, ère de la Confédération Argentine, époque de la proclamation du système dit fédéral et de l'entrée au pouvoir de don Juan Manuel Rosas (1).

La forteresse , ou el Fuerte, est un assemblage de plusieurs grands bâtiments entourés d'une épaisse muraille, dominée par un rempart garni de canons, et protégée par un fossé qu'on traverse sur un pont levis. Toutes les administrations relevant du pouvoir exécutif s'y trouvent réunies ; mais le gouverneur n'y réside pas. Cette forteresse, assez respectable , domine la petite rade et le centre de la ville.

La Recoha est un édifice de construction mauresque, formant une espèce d'arc de triomphe en face du fort, et déployant de chaque côté une

{\) La mention de ces diverses époques était obligatoire en iéte des actes offlciels, aussi bien que celle de la devise {proclama) fédérale : Viva la Canfederacian Argentinaï-Mueran lo$ salvages umtoWos/

galerie ouverte en arcades, surmontée d'une terrasse y entourée d'une balustrade et ornée de vases vernissés d'une grande dimension; les galeries , jjavées en marbre dans leur milieu ^ servent de bazar et sont occupées par des marchands d'étoffes et d'habillements à l'usage des gens de la campagne^ ce qui produit un effet assez bizaiTe. A droite de la Recoba^ et à l'angle de la ccdle de la Paz (rue de la Paix), on remarque le Coliseo, ou théâtre y qui n'a pas été achevé, et dont une partie se trouve occupée par un cafetier français. Nous entrons sur la place de la Victoire. Salut au Piramen! C'est une espèce d'obélisque ou de pyramide quadrangulaîre , d'une dizaine de mètres d'élévation , posée au centre de la place et entourée d'une grille de fer entrecoupée de douze pilastres surmontés d'une boule. Ce monument a été élevé en mémoire de grands événements politiques dont nous avons indiqué les dates, et dont on célèbre l'anniversaire sur cette place.

Sur le côté ouest de la place, en face de la forteresse, s'élève le Cabtldo. C'est encore un édifice mauresque, mais plus simple, s'étendant sur une longueur de quatre-vingts mètres environ. Il présente deux rangées d'arcades, l'une au-dessus

de rentrée; celle du rez-de-chaussée forme un portique où Ton se réunit pour causer d'affaires ; celle du premier étage est une galerie par laquelle on communique dans plusieurs salles assez vastes; un balcon en fer orne la devanture, et une tour carrée , surmontée d'un petit clocher, occupe le milieu de l'édifice, couvert en tuiles rondes.

Le Cabildo, où se réunissait autrefois la municipalité, a joué un grand rôle pendant les premiers temps de Tindépendance de Buenos -Âyres; là s'assemblaient les citoyens notables ou les plus influents pour délibérer. On peut voir dans l'introduction quelle était l'importance du Cabildo abierto (en permanence) à cette époque. A présent le Cabildo a changé de destination; il est le siège du pouvoir judiciaire. Tous les tribunaux, la cour suprême {la camara de justicia) ^ s'y trouvent réunis. Au rez-de-chaussée sont les notaires, les huissiers, les écrivains publics et la prison principale.

Puisque je parle du lieu où siègent les tribunaux, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots sur l'administration de la justice et de la police sous le gouvernement de Rosas.

L'administration de la justice repose encore sur la législation et est environnée de formes espagnoles. C'est dire qu'elle est lente, compliquée, hérissée de procédures et d'écritures, et presque sans publicité. On compte trois degrés de juridiction, sans parler des juges de paix {jueces de Paz) , et du tribunal des nullités. Il y a un juge de paix pour chaque district de la province, et onze pour la seule ville de Buenos- Ayres. Leurs fonctions se rapprochent beaucoup de celles de nos juges de paix.

Quatre juges, deux pour les affaires civiles et deux juges criminels [jueces del crimen), connaissent de l'appel des justices de paix; et, en première instance, de toutes les causes civiles et criminelles de la province. Toute l'instruction des affaires et toutes les procédures se font par écrit devant ces divers magistrats, qui tous résident à Buenos -Ayres et siègent au Cabildo. Chaque juge prononce seul dans les causes qui lui sont soumises.

Un fiscal, organe du ministère public, instruit les affaires criminelles.

L'appel des juges de première instance est porté en seconde instance devant le jtiez de alzada,

c'est-à-dire le juge plus élevé; il n'y en a qu*un pour toute la province.

Les causes sont jugées en troisième instance par la cour suprême {camara)^ qui a remplacé l'audience royale. Elle se compose de neuf membres ( vocales ) , qui portent le titre de camaristes ( camaristas). C'est la plus haute fonction judiciaire de la république, et les personnages les plus éminents en sont ou en ont été revêtus. Le président de cette cour est le docteur Vicente Lopez , connu par le rôle qu'il a joué dans les pemières années de l'indépendance, et par l'hymne national argentin, dont il est l'auteur. La camara est le seul tribunal devant lequel les débats soient quelquefois oraux; encore n'est-ce que dans les affaires d'une grande importance. Un avocat fort occupé nous disait, à M. Philips et à moi, qu'en neuf ans d'exercice il n'avait parlé que cinq fois devant la camara.

Le tribunal des nullités [tribunal de nultdades)y qui remplit les fonctions de la cour de casation, est une institution de Rosas, qui Ta établi par un décret du 5 décembre 1838.

Le principe de l'inamovibilité avait été adopté pour les juges argentins; mais l'inamovibilité est

la mère de rindépendance judiciaire , et cette indépendance ne fait pas le compte des passions politiques. Aussi , sous l'empire du despotisme soidisant républicain qui pèse sur TÉtat, le grand principe de l'inamovibilité a été mis de côté, tout en restant inscrit dans les lois, et la magistrature argentine est devenue de fait accessible et soumise aux volontés d'un pouvoir absolu. Dans la pratique, cependant, la justice est assez exacte quant au cours ordinaire des choses; mais toutes les fois que la politique ou l'intérêt privé des partisans du gouvernement est en jeu , on l'accuse de partialité, et cette accusation ne pardt que trop bien fondée.

Telle est, au surplus, la terreur qu'inspirent la sévérité bien connue du général Rosas et la vigilance de sa police, que les crimes contre les personnes et même contre les propriétés sont extrêmement rares. Quant aux délits politiques, ils échappent le plus souvent à la justice ordinaire ; pour ce genre d'attentats le général Rosas emploie, comme nous l'avons déjà dit, une justice à lui plus prompte et plus redoutable que la justice régulière.

/L'administration de la police, et cela se con-

çoit , joue un grand rôle sous le gouvernement du général Rosas y et il faut leur donner à tous deux cette louange^ qu'elle remplit admirablement son devoir. La sécurité la plus grande règne dans la ville et dans la campagne, et le plus léger désordre est aussitôt réprimé^

Non loin du Cabildo , nous trouvâmes l'église et le couvent de Saint-François. L'église est remar-; quable par la richesse de ses ornements, deux tours en faïence peinte et vernissée, ainsi qu'un dôme nouvellement restauré. Le couvent n'a rien de remarquable, sinon qu'il est le seul monastère d'hommes qu'ait respecté le régime voltairien de Rivadavia. Ce couvent était autrefois puissamment riche; aujourd'hui il ne reste aux vingt à trente pauvres moines dont se compose cette communauté que les bâtiments en fort mauvais état du couvent, et les aumônes des personnes charitables. Depuis quatre à cinq ans, le gouvernement actuel leur a seulement rendu l'église et le cimetière de la Recoleta^ qui leur appartenaient.

Derrière le couvent, dans la rue de la Bibliothèque, toujours sur le bord.de la côte, nous trouvâmes l'université , fondée par Rivadavia , mais réformée ou plutôt arrangée par Rosas selon ses

vues. Le goayernement actael se pique de protéger particalièrement et de diriger Finstniction publique. Malgré cette protectioUy ou peut-être plutôt à cause de cette protection immédiate, FiDstructiou publique est dans une mauvaise voie à Buenos -Ayres. L'enseignement est nul dans les campagnes, et la plupart des établissements d'instruction primaire créés par Rivadavia ont disparu. Quant aux établissements d'instruction secondaire ou 'collèges, on en compte deux, celui de San -Martin et le collège républicain -fédéral.

Le collège de San -Martin possède de cent vingt à cent cinquante élèves. Il est dirigé par un Fran* çais fort distingué, M. Clairemont, ancien élève de l'école Polytechnique. Les études passent pour être plus fortes à San-Martin qu'au collège républicain-rfèdèral. Celui-ci est établi dans le local de l'ancien collège des jésuites , qu'il a remplacé. Voici quelques détails curieux sur ce changement.

En 1837, Rosas avait jugé à propos de rappeler les jésuites et de leur rendre leur ancienne maison, en faisant remarquer, dans son message officiel à ce sujet, c< que la compagnie de Jésus « avait rendu à cette province de nombreux et « importants services ; que l'un des objets de son

ce institut était Féducation de la jeunesse; que ses

« collèges se trouvaient rétablis chez les nations

« les plus libres à Tavantage du public, et que,

a quels qu'aient été les motifs prétendus de son

« extinction dans ce pays, aujourd'hui les circon-

« stances étaient totalement différentes , etc. » Rosas, en rétablissant les jésuites, s'était ima-

giné en faire des instruments dociles de sa tyrannie et de ses vues politiques! Il ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur. Si l'on a souvent reproché à la société de Jésus de s'immiscer dans les choses de la politique, elle n'a jamais mérité ce blâme à Buenos -Ayres, Entièrement consacrée à l'enseignement de la jeunesse, elle se maintint neutre entre les différents partis, ne songeant à faire des élèves qui lui étaient confiés que des hommes de science et surtout de bons chrétiens. Mais cette neutralité fut un crime aux yeux de Rosas , et voici comme il s'en exprimait officiellement dans son message aux chambres du mois d'octobre- 4844. « Malgré leurs vertus chrétiennes « et morales, les pères de la compagnie de Jéc( sus... n'ont point répondu anx espérances de la « Confédération, généreusement consignées dans « le décret de leur rétablissement. Depuis long-

« temps leur marche de fusion y opposée au senc< timent fédéral , choquait hautement l'opinion « publique , contenue par ses égards pour le gou- « vemement. Enfin elle se prononça fortement , et « les pères quittèrent d'eux-mêmes leur collège. »

Pour bien comprendre le sens de ce message, que du reste tout le monde à Buenos -Ayres entendit à merveille , il faut le traduire ainsi : « Les c< jésuites n'ont point répondu aux espérances que c< j'avais conçues d'en faire les dociles instruments « de ma politique; loin de là, ils ont prêché Tu- « nion, la fusion, la fraternité entre tous les parce tis, ce qui est diamétralement opposé à mes « vues, qui sont l'extinction et l'anéantissement « de tous les partis contraires au parti fédéral, « c'est-à-dire à Rosas; j'ai dû leur faire con- « nadtre ma volonté par l'entremise des citoyens « qui me sont dévoués; et sur les menaces de « ceux-ci, les pères ont quitté leur collège. » — En effet, ce que Rosas appelle une forte prononciation de l'opinion publique, n'était autre chose qu'une démonstration de la Mas-horca, excitée par lui-même contre les révérends pères.

C'est ainsi que Rosas écarta une corporation qui lui faisait ombrage, et qu'il la remplaça par le

coUége républicain* fédéral, confié à deux directeurs soumis à l'influence de la commission d'instruction publique , qui reçoit elle-même directement ses instructions du chef de l'État.

Je reviens à la description des monuments de Buenos-Ayres.

A gauche du cabildo, au nord de la place et à l'angle d'une rue, est la cathédrale, monument qui serait remarquable s'il était achevé; mais depuis le commencement de la guerre du Brésil, les travaux de la façade ont été interrompus. Le péristyle à colonnes formant cette façade , a été construit sous la direction d'un architecte français, appelé par Rivadavia pour diriger les travaux qu'il avait projetés , et que la chute de cet homme d'Ëtat a fait suspendre. Un dôme assez vaste surmonte le monument. L'intérieur en est simple, mais le maître -autel est remarquable par la hardiesse de sa construction et la légèreté de ses ornements. Il est isolé au milieu de la nef, et il a au-dessus de lui la coupole du dôme. J'ai assisté plusieurs fois dans cette église à l'ofiSce divin, qui est célébré ayec pompe, en présence de l'évêque et du sénat ecclésiastique (c'est le nom que l'on donne au chapitre diocésain).

Maintenant nous allons prendre notre course par la colle de la Reconquista, ainsi appelée parce que c'est dans cette rue que les Anglais furent faits prisonniers, lors de l'expédition dont nous avons parlé dans l'introduction. Cette rue commence à la Recoba et se prolonge au sud, jusqu'au bord de la côte qui domine sur les plaines de la Boca, de Barracas, de Quilmes, du Paso et de Burgos. C'est dans cette rue que se trouvent le couvent de Saint-François et l'université dont nous venons de parler; en la suivant de nouveau, nous arrivâmes au couvent de Santo* Domingo , dont l'église est encore criblée des balles envoyées aux Anglais qui s'y étaient réfugiés, et qui se virent bientôt forcés de capituler. L'église de Santo-Domingo dépendait d'un couvent de dominicains, supprimé par Rivadavia, qui y ordonna rétablissement d'un musée d'histoire naturelle. Ce musée, fondé en 1826, n'est guère encore qu'un cabinet de curiosités, qui prendra sans doute de l'accroissement avec le temps.

Un peu pbis loin nous nous arrêtâmes devant le cuartel de lo$ Negros (caserne des Nègres) réunis en un corps de milices, sous le nom de bataillon de defensores de Buenos -Ayres, Après les débris

de r armée nationale, réunis en trois corps sous les noms de chasseurs du Rio-de-la-Plata, de gardeargentine et de patriciens de cavalerie, le corps des défenseurs de Buenos -Ayres, composé de nègres et de mulâtres, est sans contredit la milice la mieux organisée, la plus disciplinée, la plus nécessaire à la sûreté de la ville.

La patrie doit beaucoup aux nègres ; ils ont plus contribué peut-être à donner Tindépendance au pays que les créoles eux-mêmes, surtout les créoles de Buenos -Ayres, qui sont plus pintores (fanfarons) que braves, au dire même de leurs compatriotes de rintérieur. Les corps composés de nègres ou de mulâtres ont toujours fourni la meilleure infanterie de la république Argentine; car autant les hommes de la campagne , appelés gatichos, sont audacieux , intrépides , infatigables à cheval , autant ce sont de faibles soldats quand ils sont forcée de combattre à pied.

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