CHOIX D UNE SALLE DE CONCERT
voulus ôter cette plaque, que je pris à pleine main. La brûlure que je me fis était telle que la peau se détachait sur toute la superficie de ma main. Cet accident, grave pour tout le monde, déplorable pour un pianiste, fut bientôt connu de toute la ville. J'étais résolu à prendre mon mal en patience, et j'allais faire envoyer aux journaux une note annonçant la remise indéfinie de mon concert, lorsqu'un homme se présenta chez moi. Il avait l'air heureux, et sa physionomie devait .contraster singulièrement avec la mienne.
— M. Henri Herz ? me dit-il tout joyeux.
— C'est moi, monsieur.
— On assure, monsieur, que vous vous êtes brûlé la main.
— C'est malheureusent trop exact, monsieur.
— Que cette blessure est grave.
— Je le crains, en effet.
— Qu'elle vous fait beaucoup souffrir.
— Pour cela, il n'y a pas de doute.
— Et que, suivant toute apparence,
VOUS ne pourrez pas donner votrç cpncert
-r— C'est encore vrai.
— Adonsieur Herz, vous me comblez d'allégresse.
Je; jetai syr cet inconnu uq regard courroucé; mais son visage était toujours souriant et respirait une entière satisfaction.
-TT- Vous voulez donc vous moquer de moi ? lui dis-je.
-r- Pieu m'en préserve, monsieur fîerz; m^is puisqu'il n'a pas dépendu de ma volonté que vous n'ayez pas été brûlé, je dois vous l'avouer, cet accident met le comble à mon bonheur, car il sera Ip sujet de ma gloire et de ma fortune,
Cette fois, je ne regardai p^s mon visiteur d'u|î qpil courroucé, mais inquiet. Je crus avoir affaire à un fou.
— Monsieur, lui dis-je eq cherchant •le cordon de la spunette pour appeler uti
domestique , }e n'^i pas l'honneur de vous ppnnaître , pt je ne vous comprends pa3.
CHOIlf P U>fE SAÎ^LE DP CONCERT »îï
-rs- Vou3 me connaîtrez, n^opsieur Herz, et vous me comprendrez, quand je VQU§ aurai cjit que je suis Tinventeur 4'une pâte à guérir tous les maux, par conséquent les brûlures, car la brûlure est un mal,
-^ Certes oui, et trèsrçuis^nt,
— Avec mon pain extracipr (c'est le nom de ma pâte), qu'on s^ brûle, qu'on s^ coupe, qu'on se foule les membres, iiioi j'en î*is.
rrrr Que vou§ ^ïï Hiez, vous, ayeç votre pàte^ c'est possible ; mais les autres, ççy^ qvii spnt brûlés, coupés ou foulée, rient-ils aup§i ?
-r Ceu}f-là rient plus fort que moi, Çfir ^veç mpn remècle je les guéris,
r-r- Tandis qu'eux, repris-jç en essayant dç spurir^, il§ ne peuvent you^ guérjri pg§
nriinie p^ut-rêtre cje votre remède.
— Monsieur' Jlerz, ypujs êt^s Fr§nç8i§,
et çommç tel vpug deve^ néçês§§irçaîçnt
pl^i^^nter, }/[m npH^ perdpns m temp§ préçieujf. VpulezTVpu§ ne plus ispuffrir ft donner concert demain ?
— Parbleu oui, sans doute, si c'est possible.
— C'est possible. Voyons votre main.
L'inventeur du pain extract or ^ ayant
examiné rha brûlure, me dit :
— C'est admirable; la plaie est plus profonde et plus large encore que je ne croyais... Je vous en remercie, monsieur Herz.
— Oh ! ne me remerciez pas, je ne l'ai point fait pour vous être agréable, je vous assure.
— N'importe , vous me l'êtes néanmoins, et je vous en remercie derechef...
Quel dommage que vous n'ayez pas eu l'idée de prendre avec les deux mains la plaque de tôle rougie ! ce serait deux brûlures au lieu d'une que j'aurais eues à vous guérir... Mais il faut se contenter des accidents que le ciel nous envoie.
Je tirai de nouveau le cordon de la sonnette pour hâter l'arrivée d'un domestique, étant de plus en plus convaincu que j'avais affaire à un pauvre insensé.
CHOIX d'une salle de concert 89
Cependant, Tinventeur de la pâte merveilleuse s'étant emparé de ma main, il me fallut céder, et je reçus un premier pansement.
L'empirique sortit, m'annonçant qu'il reviendrait dans deux heures pour procéder à un nouveau pansement.
De quoi se composait la pâte du philanthrope inventeur ? Voilà fce que je ne puis pas dire. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'elle agit sur moi d'une façon si rapide et si inespérée, que je pus donner concert le lendemain. La reconnaissance me fit un devoir de reconnaître publiquement que je devais ma guérison au jpain extractor. Cette cure contribua plus à la vogue de la pâte universelle que toutes les annonces possibles dans les journaux, et l'inventeur ne s'était trompé qu'à demi en assurant que ma brûlure ferait sa gloire et sa fortune. Elle fit sa fortune, sinon sa gloire.
Malgré mon habitude de jouer en public, je me sentis ému en paraissant pour la pre-
eo MES VOYAGES EN AMÉRIQUE
mière fois devant un auditoire américain.
La foule était considérable; pas une place qui ne fût occupée. Il fallut même ajouter des banquettes.
Une ouverture ej^écutée par l'orchestre précéda mon premier morceau, qui était mon concerto en ut mineur. L'ouverture fut jouée au milieu du tumulte des retardataires, qui avaient de la peine à gagner leur place, et de la distraction générale.
Je fis appel à tout mon courage d'artiste, et me présentai au public Tair calme et sa^ tisfait.
Des applaudissements unanimes et bruyants saluèrent mon entrée. On parlait de ma main brûlée si rapidement guérie, et l'inventeur du \pafiVî exiractor, qui se trouvait parmi mes auditeurs, n'était sans doute pas étranger à ce« préoccupations. Enfin le silence se fît et l'orchestrç attaqua le tutti du concerto.
Rien n'encourage, dit-on, comme le succès, et c'était un premier et trèsrfliatteur succès pour moi que ce salut sympa-
CHOIÎ^ n UNE SALLp DE CONCERT 91
thiqqe. Aussi me sçntis^je parfaitement disposé.
Je jouai de mon mieux, et, malgrç le caractère sévère de mon premier solo, il produisit sur l'assemblée un si heureux effet, qu'il me fallut le recommencer en entier. .
Je passe sur certains détails de cette soirée, beaucoup trop flatteurs pour moi pour être rapportés par moi, et je m'ar^ rête seulement sur un fait qui est un trait de mœurs caractéristique.
Au moment où, après avoir achevé d'exécuter mon concerto, j'allais me retirer, je vis un de mes auditeurs grimper sur une chaise, agiter ses bras, prononcer d'une voix vibrante un discours en mon honneur.
Quand l'orateur eut termina son speech^ je crus que je n'avais rien à faire sur l'eS'trade. Le consul français, qui était assis près de moi, me dit :
- — Eh bien, vous ne répondez pas I
-^ Répondre à quoi ?
— Mais aux paroles si flatteuses qu'on vient de vous adresser. L'usage veut que vous répondiez.
— Impossible; pour répondre à un discours par un discours, je ne suis pas assez familiarisé avec la langue de lord Byron, dont lui-même a dit qu'on ne la parle pas, qu'on la crache.
— Ah! diable !... Etsi quelqu'un voulait répondre pour vous?
— 11 me tirerait, comme on dit, un fameux speech du pied.
Le consul adressa deux mots à un gentleman, qui répondit pour moi.
De temps à autre, il se tournait de mon côté comme pour s'assurer que son speech ne me déplaisait pas.
Il me désignait de la main aux assistants pour donner plus de force à ses paroles.
Je me sentais mal à l'aise dans cette singulière position.
Des hourras enthousiastes qui couvrirent la dernière phrase de mon éloquent