‹ Mes voyages en AmériqueChapitre 7 sur 10 · PREMIER COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

PREMIER COMMANDEMENT

Choisissez le genre d'affaires qui convient à vos inclinations.

Que vQtre parole soit toujours sacrée.

ni

, Quoi que vous fassiez, feitesrle de toutes vos forces.

CHPf^ PPNE §Al,Lp B^ CÛÈfe^PRT |08

son enivrante.

Espérez, sans être trop visionnaire.

N'éparpillez pas vos efforts.

Ayez de bons employés.

VMI

Faites de la publicité.

Soyez économe.

Ne comptez que sur vous-même.

Un jour Ulmsmn vint m'annoncer que nous partions pour Philadelphie, que nous donnions concert dans cette ville le lende-

mmêmf^mm'iim

main, que la salle était louée, que les affiches étaient posées, que toutes les places étaient retenues d'avance, que nos malles étaient bouclées, que nos tickets de chemin de fer étaient pris, qu'une voiture nous attendait à la porte pour nous conduire à la gare du chemin de fer.

Je m'étais fait une règle invariable d'obéir à Ulmann. Sans répliquer un seul mot je le suivis, et une heure après nous roulions sur les rails.

Sur la voie ferrée. -- Philadelphie. — Une singulière aventure. — Mille bougies, — Un mot sur la facture des pianos et le commerce de musique aux Etats- Unis.

Notre voyage fut des plus heureux, puisque aucun des ponts sur lesquels nous passâmes ne s'écroula, et puisque aucun convoi ne vint heurter le* nôtre, comme cela arrive si fréquemment dans ce pays d'Amérique où le temps est' de Targint et la vie des hommes moins que rien.

Chaque fois que nous passions sur un pont, je me croyais à ma dernière heure.

Le convoi imprimait aux ponts, plus que

légèrement bâtis, un tel mouvement d'oscillation, que c'était miracle de ne pas voir tout se briser et nous avec.

— Ce n'est pas encore pour cette fois, disait tranquillement Ulmann.

— Croyez-vous, lui dis-Je, que ce sera pour notre retour ?

-«- Cela pourrait bien être, me réponditil, car on attend généralement aux États- Unis qu'un vieux pont se soit écroulé sous le convoi d'une locomotive pour en reconstruire un autre.

Philadelphie, qui pour tous ceux qui ont essayé d'apprendre la riche et harmonieuse langue d'Homère signifie cité de l'amour fraternel, a çté aussi nommée Qiiaker City y ou la ville des quakers.

En effet, Philadelphie est la capitale de l'État de Pensylvanie, et nous savons que cet État fut celui où ces sectaires vinrent s'établir en Amérique.

Comme presque toutes les villes d'Ame* rique,- Philadelphie est propre, bien bâtie.

PHILADELPHIE lO-î

âvee de3 rués dfoités et sUffiéammerit larges.

C'est dans là maison d'État dé Philadelphie que, le 4 juillet cje Vén 1776^ fut signé Tàctè soléAnel dé rihdépéndancé ârrtéricâiné, àU rtlIlieU d'uft enthousiasme indicible.

La salle où se tinrent les premièffis réunions du congrès â été conservée intacte eommé Une sainte felique nationale;

Je h'àVais pas èncoi-é lu, je l'aVôUe, l*actê de là déclaration américaine, et là m&isoh d'État me donna Tenviê dé connaître ee document à jamais méftiorablé. Je fUS ii&isi de la grandeur des idées et de la simplicité de la formé. En la relisant âprèâ un laps de temps dé plus de quinze- âfts> et apf es tous les événements politique^ qUi se îsont âC^ complis en Europe^ je trois y voir le gfônd principe deâ nationalités élôqUemmènt éx* posé î

« Quand , dans lé eoUfà deâ événc- .

mentSj il dévient indispensable pour un peuple de dissoudre les liens qui l'âttft*

chaient à un autre peuple, afin de prendre parmi les puissances de la terre la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent des droits, le respect convenable pour les opinions des hommes demande qu'il proclame les causes qui les déterminent à cette séparation.

« Nous regardons comme évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : que tous les hommes sont créés égaux; qu'ils ont été doués par leur Créateur de certains droits inaliénables*; que parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour assurer ces droits, les gouvernements sont établis parmi les hommes, et que leur pouvoir, tant qu'il demeure dans les bornes de la justice, émane du consentement des gouvernés; que, lorsqu'une forme de gouvernenlent cesse d'exister pour ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir, et d'établir un nouveau gouvernement en plaçant ses bases sur les principes et en organisant

son pouvoir en telle forme qui lui paraîtra la plus convenable pour produire sa sûreté et son bonheur. La prudence, à la vérité, dictera que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent point être changés pour des causes légères ou passagères ; Texpérience a aussi prouvé que les hommes sont plutôt disposés à souffrir tant que les souffrances sont supportables, qu'à se faire droit à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils étaient accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations tendant inévitablement au même but, .prouve évidemment le dessein de réduire un peuple sous le joug d'un despotisme absolu, il est de son droit, il est de son devoir de se soustraire à ce joug et d'établir de nouvelles sauvegardes pour sa sûreté future. Telle a été la patience de ces colonies, etc., etc. »

Le lendemain de mon arrivée dans la ville des quakers, je reçus la visite d'une jeune femme qui n'était point une quakè-

resse, mais une charmante femme du monde.

Que me voulait-elle ?

Ce qu^elle voulait, je Tai dit un jour à un de mes amis, Oscar Comettant, qui Ta rapporté dans un de ses ouvrages (i).

Malgré ce qu'il y a de beaucoup trop flatteur pour moi dans la narration de Comettant, je ne saurais mieux faire que de la transcrire ici, car elle est exacte de tout point. Donc, je laisse parler mon ami :

« Henri Herz est professeur de piano au Conservatoire, où il dirige une classe de jeunes personnes. Cet artiste compte, tant en France qu'à l'étranger, de quatre à cinq mille dames auxquelles il a donné des leçons durant sa longue et laborieuse carrière de professeur. Ce joli bataillon de pianistes, amateurs ou artistes, juge Henri Herz à sa valeur, et c'est toujours avec un

(i) Musique et Musiciens,! volume, chez Pagnçrre, éditeur.

PHILADELPHIE m

juste sentiment de ^erté qu'en prononçant soi! nom chaque élève de ce maître ajoute :

Je suis son élève.

« Etre élève de Herz, c'est un titre ; c'est presque un brevet de capacité. Aussi combien de professeurs femmes (il serait en vérité bien temps de donner un féminin à ce mot) qui n'ont d'autre titre à la recommandation des familles que celui d'élève de Henri Herz!

<r Si toutes les élèves de Herz avaient pris des leçons de ce maître, ce serait parfait ; mais en cherchant bien on en trouverait un certain nombre — et des plus audacieuses — qui ne le connaissent même pas de vue.

« Un beau jour, Henri Herz, voyageant en Amérique, reçut la visite d'une jeune femme qui paraissait très-émue, ce qui ajoutait une grâce à toutes les grâces de sa personne. -

« — Vous êtes monsieur Henri Herz ?

lui demanda la dame d'une voix légèrement altérée.

« — Hélas! madame, je suis forcé de rêtre, répondit en souriant le pianiste.

« — En êtes-vous bien sûr? ajouta la jeune femme, dont l'émotion allait crescendo.

« — Je crois pouvoir vous l'affirmer, répondit Henri Herz en passant du sourire au rire franc.

« — Ah ! monsieur, que cela est donc fâcheux !

« — Comment, madame, vous trouvez qu'il est fâcheux que je ne sois pas un autre que moi-même ?

« — Pardon, monsieur, mais vous ne pouvez me comprendre...

« — J'avoue, madame, que je ne saisis pas encore parfaitement.

« — Eh bien ! monsieur, vous allez tout ^ savoir.

« — Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir, madame, fit le virtuose.

« La dame s'assied et promène dans toute la chambre un regard inquiet.

« Henri Herz devine son inquiétude et lui dit :

« — Nous sommes seuls, madame.

« Un instant de silence succéda à ces paroles.

« Enfin la dame laissa échapper un sourire et dit :

« — Monsieur Henri Herz, vous avez trop de talent pour n'être pas généreux, et c'est votre générosité que Je viens implorer.

a — Ma générosité, madame ?

« — Oui, monsieur, votre générosité. Je suis professeur de piano, et, voulant ajouter à mon faible talent un titre de recommandation aux yeux des habitants de ce pays, où je suis établie depuis quelques années, j'ai osé me faire annoncer comme votre élève. Grâce à cette audacieuse imposture, je me suis fait promptement une brillante réputation, et on ne m'appelle plus ici que l'élève de Herz. Votre arrivée tout à fait imprévue en Amérique m'a jetée dans la plus cruelle anxiété, et si vous

dévoilez ce mensonge, monsieur, je n'ai plus qu'à fuir cette ville, où mon titre d'élève de Herz deviendrait une cruelle ironie.

« — Mais^ dit le pianiste en regardant la visiteuse fixement et en se grattant le front comme pour rappeler un souvenir, n'êtes- vous pas, madame... madame...

Mon Dieu! quelle triste mémoire que la mienne ! . . . madame. . .

« — Je suis demoiselle, monsieur Herz.

« — Ah ! vous êtes demoiselle ! Eh bien, oui, c'est ça... mademoiselle... mademoiselle...

« — Mademoiselle Fidler.

« — Précisément, mademoiselle Fidler.

Je me souviens parfaitement de vous, mademoiselle, des leçons que j'ai eu le plaisir de vous donner à Paris.

« — Comment , monsieur Herz , vous vous souvenez de moi... des leçons que vous m'avez données... à Paris... où je ne suis jamais allée ?

f^ — Parfaitement; vous aviez d'excel-

lentes dispositions, et si quelqu'un doit de la reconnaissance à l'autre, c'est moi qui suis votre obligé, mademoiselle... Fidler, pour avoir bien voulu vous dire mon élève.

« — Ah ! monsieur Herz , fit la jeune femme en appuyant une main sur son cœur comme pour en comprimer les battements précipités, ce fait est plus que généreux, c'est de l'exquise délicatesse, et je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.

« A ce moment entra le secrétaire du pianiste, qui venait pour prendre le titre des morceaux, afin de rédiger le programme pour le concert annoncé.

« — Vous mettrez sur les affiches et sur les programmes, dit le virtuose en s'adressant à son secrétaire, que je donne cette première soirée musicale avec le concours de mon élève favorite, mademoiselle Fidler, ici présente.

« — Gomment, monsieur, vous consentez à ce que je me fasse entendre avant vous, dans ce concert qui ?. . .

« — Avant moi, non, reprit Henri Herz, mais en même temps que moi.

c — Oh! mais c'est plus flatteur encore... et à deux pianos?

« — A deux pianos, si vous voulez.

« — Justement ! je sais par cœur la première partie de votre duo sur la Flûte enchantée.

« — Va pour mon duo de la Flûte enchantée ! Nous répéterons ce morceau quand vous voudrez et où il vous plaira.

« — Ah! monsieur Herz, dit mademoiselle Fidler avec attendrissement, que je suis donc heureuse de n'avoir point pris de leçons avec vous, puisque cela me vaudra de passer pour vôtre élève favorite !

« Le jour du concert arriva. Mademoiselle Fidler, excitée par la présence du maître, joua mieux que jamais et mérita une bonne part d'applaudissements.

« Deux mois plus tard, elle se mariait richement à un respectable dilettante, heu-

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reux surtout d'avoir pour femme une élève distinguée de Henri Herz. »

Je laisse à Oscar Comettant la responsabilité de cette dernière appréciation qui n'est pas du tout la mienne, pour noter en passant un trait de moeurs assurément fort original.

C'est à Philadelphie et dans l'État du Maine que les sociétés de tempérance ont pris le plus d'extension. Philadelphie comptait et compte encore un grand nombre de buveurs d'eau qui se condamnent à boire exclusivement de ce liquide par trop primitif, sous prétexte que certaines gens abusent des liqueurs fermentées. S'il fallait se priver de toutes les choses dont l'abus est nuisible, on renoncerait à tout absolument. Mais la tempérance est en Amérique une passion comme une autre, et la passion ne raisonne pas, précisément parce qu'elle est passion.

Naturellement les membres de la société de tempérance observent la plus grande

ne MES VOYAGES m AMÉRIQUE

austérité de mœurs, et j'ai connu de graves puritaines dont la pudeur s'étendait de l'espèce hunnaine aux meubles les moins légers : je veux parler des pianos américains.

En effet, je vis un jour un de ces meubles dont les pieds, épais comme des troncs d'arbre, étaient recouverts de housses en forme de caleçons de bain. Ce costume original attira mon attention.

— Pourquoi, madame, demandai-je à la très-chaste propriétaire de ce piano déguisé en baigneur, avez-vous fait enfermer les pieds de votre instrument dans une paire de caleçons?

— C'est , me répondit là puritaine en baissant modestement les yeux, qu'il- n'est pas convenable, même à un piano, de montrer ses jambes nues.

J'eus à Philadelphie la visite d'un Français qui est un des bienfaiteurs de ce pays.

M. Girard^ c'est son nom, a légué, pour la fondation d'un GoUége, une somme de plusieurs millions de francs avec quarante-cinq

acres de terre. Girard était encore enfant lorsque les hasards de la navigation le conduisirent aux États-Unis, où il se fixa. Embarqué comme mousse à bord d'un navire marchand, il fit plusieurs voyages au long cours et resta près de trente ans sans donner de ses nouvelles à ses parents. Ceux^ ci^ du reste, ne lui avaient témoigné qu'une très-médiocre affection^ et, le croyant mort, l'avaient depuis longtemps oublié.

Devenu vingt fois millionnaire et sentant sa fin approcher, Girard désira revoir une dernière fois son pays natal et efnbrasser les parents qui lui restaient.

Voulant éprouver leur cœur, il dissimula sa fortune.

Vêtu d'un habit de matelot, il se présenta à eux comme un nouveau Rôbinson Cru-soé miraculeusement échappé d'un naufrage.

Les revenants ont tort le plus souvent, et on ne pardonne pas aux morts de venir, par leur présence, troubler le repos des vivants. On fit à celui qu'on avait cru mort

le plus froid accueil, et on l'engagea assez cruellement à reprendre le chemin par où il était venu.

S'ils avaient su, ces parents dénaturés, que le grossier habit de matelot de Girard cachait un millionnaire, nul doute que l'accueil eût été tout différent ; mais ils virent dans le pauvre marin une bouche à nourrir, et l'égoïsme parla.

Girard donna pour les pauvres une somme assez considérable, et partit le cœur navré, laissant sa famille inconsolable d'avoir si rrialadroitement reçu celui qu'ils regrettèrent comme on regrette un lingot d'or.

Girard mourut, léguant, comme nous l'avons dit, toute sa fortune au pays qu'il considérait comme le sien propre.

J'eus l'honneur de compter Girard parmi mes auditeurs, dans un concert très-original qui n'est pas un des chapitres les moins curieux de la vie d'Ulmann, si pleine d'inventions curieuses.

Tout s'use en ce monde, et le plaisir

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d'entendre de la musique n'échappe pas à cette loi commune. Malgré tout l'empressement que le public américain n'avait cessé de me témoigner, Ulmann voulut ajouter un jour un attrait nouveau, puissant, irrésistible, à l'attrait de la musique. Il réfléchit, et, se frappant le front d'un air inspiré, il poussa le cri d'Archimède sortant du bain : Eurêka!

— Quel concert, monsieur, et quelle idée!

— De quoi s'agit-il? demandai-je à Ulmann ; voulcz-voulez engager un orchestre, deux orchestres, trois orchestres ?

— Je ne donnerais pas mon idée pour tous les orchestres du monde entier.

— C'est donc une idée sans pareille que votre idée?

— Sans pareille, oui.

— Ne me la communiquerez-vouspas?

— Vous êtes le dernier à qui j'aurais désiré la faire connaître, car je vous sais difficile sur les moyens propres à attirer le public, et d'une volonté peu malléable ;

mais puisque vous le voulez absolument...

il s'agit de mille bougies.

— Je ne comprends pas.

— Mille bougies, vous dis-je.

— J'entends bien, mille bougies, mais je ne comprends pas l'application de ces bougies... Sont-ce des bougies à musique?

— Cher monsieur Herz, la musique est la chose qui m'inquiète le moins... puisque vous la représentez.

— Monsieur Ulmann, vous êtes d'une exquise galanterie et le plus ingénieux des flatteurs.

— Tel est mon caractère. Non, ce ne sont point des bougies à musique que je veux pour notre concert, ce sont des bougies comme toutes les autres bougies, et voilà en quoi mon idée ne ressemble à aucune autre idée.

Et Ulmann me laissa comprenant moins que jamais en quoi consistait son invention, qui, du reste, ne pouvait être que très-brillante avec tant de bougies.

J'avais oublié cet entretien, quand, me

promenant par la ville, je vis annoncer mon prochain concert par des affiches gigantesques en tête desquelles il y avait écrit :

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