IL Y A FAGOT ET FAGOT
C'était à Champrosay.
Je prenais congé de Mme S,„ — Debout, un humble sourire aux lèvres, j'attendais avec quelque émotion que la chère toquée voulût bien me tendre sa menotte constellée de bagues.
— Ah ! tenez, mon bon Monsieur, me dit-elle, il faut que je vous fasse un cadeau.
Et, coarant à un petit meuble, madame S... en oumt les trop nombreux tiroirs les uns après les autres, cherchant dans leur intérieur avec fébrilité.
— Voici I poursuivit-elle, en me montrant une Utre. Ceci, cWdela... Comment dites-TOus cela?... C'est de la copie toute fidte. J'ai Thonneur de vous Toffrir en ce moment. Mettez cela dansyos journaux. Je n'en dirai rien. C'est une confidence de fenmie à femme. J'ai reçu ce billet ces jours derniers.
— Vpus êtes trop bonne, Madame. Mais la discrétion ?.-.
— Vous êtes charmant, vous ! je ne vous prie pas de mettre le nom de ma correspondante au bas de Totre copie,.. Et tenez, je le supprime ici même.
En effet, madame S... déchira délicatement un des bouts de la lettre qu'elle venait de déplier, et me tendit le reste.
— Votre désir sera satis&it, Madame. Mais quel titre donner à cette confidence ?
— Eh bien, puisque vous me &ites l'honneur de me consulter, je vous répondrai, moi, qui ne suis pas Augustine Brohan, que j'intitulerais cela illya fagot et fagot, comme un proverbe. Lisez cette lettre, et vous verrez que je n'ai pas eu tort de choisir ce titre.... Maintenant, mon bon Monsieur, une grosse poignée de main, et... allez travailler....
Je me suis borné à copier la lettre : les pattes de
118 MB8DAMB8 LBg PARISIENNES.
mouche de madame S... auraient pu effrayer les compositeurs. Et k Toioi| in extenso^ comme an compte rendu d'une séance à la Chambre.
Cherbourg, septembre 1808.
-— Âh I mon amie^ si tu savids I. . . et tu vas savoir. .. Une joie si pure inonde mon Ame frémissante I — Que je suis heureuse !
Je doutais encore ; je ne pouvais croire à ma félicité ^ car depuis trois ans je suis habituée aux plus vives, aux plus sanglantes déceptions. Mais, maintenant, pleine d'un trouble inoonnu, j'espère I Voilà huit joprs que je n'attendais plus rien qu'une nouvelle exquise à t'annoncer.
Cette nouvelloi Lucien l'a apprise le premier : c'é* tait son droit. Je t'en fais partaujourd'hui| ma sincère amie, ma compagne !••«
Oui, ma belle campagnarde^ au carnaval prochain, si Dieu nous prête vioi tu reoevras d'un beau monsieur ganté de frais — nous ne l'avons point encore désigné -— des boites de dragées signées Boissier ou Siraudin.
Ne sois pas jalouse, ma ohérie. Nous t'aimerons tant, lui et moi! Je dis ittil car je veuxquece soit un beau garçon. Il le faut.
Dis donc, amie, raconte cela tout bas à monsieur S... Il se piquera d'honneur, j'en suis sûre.
Belle marraiiie, si j'ai un conseil à te donner^ c'est celni-oi : qoitte Ohamprosay ; il ^i est encore temps, et viens à la mer.
c Perfide comme Ponde >, dirait Shakespeare, soit, mais quelle dëUdeiise perfidie 1 Je sms si fière d'avoir MnyiotÎBttel
Et moi qni me révoltais I qui plenrais, senle, le soir, à lli6tel, qnand, par dépit, je ne voulais pas accomp^ner mon mari au Casino, à cause de la présence en oe salon public d'une certaine Mlle Aimée.
Ah! bien ! c^est ce volage de Lucien qui ne peut phis souffrir maintenant Mlle Aimée ! Depuis qu'il ait oe qui lui arrive, ce qui va lui arriver du ciel, Teux-je dire^ il est devenu grave et tendre, «t ne • me quitte pas d'une semelle. Bt que de soins ! que de douces paroles ! Le bon temps !
Je te vois ouvrir tes grands jeux. Tu demandes PexpUcation du miracle? Curieuse! Voulez-vous baisser vos paupières. Madame? je me sens rougir.
n fiiot reprendre la chose d'un peu haut : ab ovo^ comme dit le docteur» Écoute, et fiûs ton profit de mon histoire.
n y a trois semaines, un matin, Lucien décide que nous irons voir les fiilaises de Jobourg, un endroit terriblement sauvage, à six lieues de Cherbourg. On loue rme voiture et nous partons, malgré l'aspect triste du del nuageux.
Arrivé à Jobourg, un village de quatre maisons,
dont Ftine est la propriété du Seigneor, on détèle. PmS| conduits par le guide, nous nous rendons aux Êilaises.
* Descentes par miUe petits chemins en zigzag, montées fatigantes, tu vois cela d'ici. A peine revenus en haut de la &laise, voilà qu'un orage épouvantable crève sur nos têtes. Pas d'abri. Le plus prochain village était à deux kilomètres. Bref, nous recevons la ploie sans en perdre une goutte, pendant une heure. J'avais un costume camaïeu à raies : tu devines dans quel aimable état il s'est trouvé. Pas un fil de sec ! Et l'averse tombait toujours.
De retour à la maison du guide, Lucien, évidem- . ment contrarié (il comptait voir sa Mlle Aimée an Casino, le soir même, j'en suis sûre), mais saisi de pitié pour moi, déclare que nous passerons la nuit à Jobourg, n'importe comment. En effet, la tempête redoublait de fureur. Et nous avions une voiture découverte !
Nous étions transis et affamés. Les braves paysans de la maison (à la guerre comme à la guerre! ) nons prêtent leurs vêtements. Je me transforme en nourrice! Seulement, je me refuse à mettre des bas de laine. Ils me semblaient tricotés avec des soies de porc. Ça piquait ! — Mais, dans notre chambre, je pouvais parfaitement m'en passer. Lucien, métamorphosé en laboureur, après avoir murmuré quelque temps, se mit en gaieté^ et commanda à souper.
MBSDAMBS LES PARISIENNES. 1^1
En même temps, on fit allumer mi feu terrible dans notre appartement^ une cabine en sapin, avec un Ih &it comme une boite, dans le mur. Cher lit !
Nous dînons avec je ne sais quoi, de la soupe au tuifj du jambon, du cidre, — et du vin de Bordeaux ; Loden le trouvait excellent. Nous avons joliment congé. Ta !
Pois, pendant que le vent glacé du nord ébranlait b maison, et que dehors tombait sans relâche une pluie bruyante, nous nous assîmes, pour digérer, dennt le fea de la cheminée.
Un Êigot achevait de se consumer dans Tâtre. H y i &got et fagot, mon amie : c'est un proverbe. Celui qoi nous tenait lieu à la fois de lampe carçel et de poêle avait des propriétés très-particulières, probablement: car Lucien, rêveur, et qui achevait son cigare, se mit à sourire tout à coup d'une fiiçon bizarre.
Un pen interdite d'abord, je lui demandai doucement ce qui le rendait si joyeux ; et comme, en attendant sa réponse, je regardais sur ma personne ce qui pouvait provoquer son hilarité, je m'aperçus que trèsionooemment, mais très-négligemment, mes jambes nues dépassaient — de beaucoup — le bord du cotillon trop court que j'avais endossé.
Je me mis à rire à mon tour... en paysanne I franchement.
Chère amie, je ne t'en dirai pas davantage.
Mais je te recommande, ô blonde ermite do Cliamp-
19$ MBSDAMB8 LSS PAR18IBKNS8.
rosaj^ un petit voyage aux felaises de Jobonrg, ans approches de Féquinoxe.
Notre chambre est Kbre; et si, par hasard , le Nih rcuâ soufflait ce jour-là, souviens-toi qu'il y a moore des fagots dans le cellier.
Mais choisis bien : il y a £figotet £ei^!... comme disait Sganarellel