‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 22 sur 74 · CARÊME · texte numérisé non relu

CARÊME

Tenez, au moment o ji je vous parle, je revois nettement, avec tons ses détails insignifiants, le petit salon toujours froid, éclairé d'un jour blême, oii madame de T... (ma mère l'appelait Pauline) recevait ses rares visiteurs. C'était correct, confortable et triste. Quand nous entrions dans ce salon, ma mère et moi, enoove Umi imprégnés de la chaleur et de la hnnière du dehors, je sentais un humide soujBBe caresser mes joues brûlantes. On s'asseyait sans bruit, comme à l'égUse. Pendant que ces dames s'installaient, je regardais l'ombre des moineaux criards passer, de temps en temps, sur les rideaux bleuâtre^ comme un noir éclair.

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— Eh bien, chère enfiint, disait ma mère, commeot va ce paurre Léon ?

— Tonjonrs de la même fiiçon, répondait simple* ment madame de T.*. Il repose en oe moment^ et je ms deeoendoe»*.

La conversation commençait tonjonrs de la même manière. Elle se continuait péniblement, lentement| sor les banalités ordinaires. On me donnait un livre à gravures à fenilleter. Je Texaminais distraitementp faisant des rêves inouïs, me tortillant sur mon siège, et^ parfois, qmnd le nom de M. Léon revenait fc fleur d*entretien, me demandant quelle maladie étrange pouvait bien retenir le mari de madame de T^.^ dans m chambre, invisible à tous les yeux, depuis trois tns.

A présent je pe rappelle, une à une, les stations peu gaies dans le salon sombre et irais ; et la figure blanche de celle dont ma mère parlait à mon père m disant : € Pauline était bien pâlotte aufour^ thui »> se place obstinément devant les regards rétrospectifs de ma mémoire.

En combinant mes souvenirs comme les pièces éparses d*un casse-tête chinois, je devine que j'ai vu^ vivant en apparence de la vie commune, un de ces couples dont les analogues s'appelèrent à Kantes, au temps de Carrier, des uniam républicaines. i{

Bahline, mariée dans toute la floraison d'une impé* toeuse nature à un être charmant^ devenu subitement

malade^ et pour jamais, menait cette existence navrante, déchirée de souvenirs br&lants, que jadis Héloïse connut dans son cloître glacé.

Pauvre et noble Pauline I Jamais, je le sais aujour» d*hui, jamais un mot ne sortit de ses lèvres rouges et humides, pour appeler sur son martyre les condoléances touchantes d'une amie ; jamais elle n*eut de ces pressions de mains où Tâme semble se mettre tout entière.

Sa douce figure aux yeux étincelants ne dit jamais non plus les orages &rouches de sa jeunesse, naufragée sur un radeau de la Méduse conjugal.

Seulement, de jour en jour, à mesure que son visage prenait la teinte de la cire, son nez délicat se vulgarisait. Des fibrilles rouges le sillonnaient Ses fines oreilles étaient transparentes comme de l'albâtre.

Elle ne lisait pas. Elle ne se livrait pas aux travaux féminins qui occupent les doigts et laissent Tâme s'en aller tout droit aux portes d'un paradis fermé pour toujours. Mais bravement, héroïquement, elle travaillait comme une paysanne. A la campagne, je l'ai vue souvent, au grand soleil, bêcher conune une malheureuse. Elle se brisait.

Et le soir, tombant de &tigue, exténuée, elle était sûre que ses sens fourbus ne murmureraient pas à son âme :

— Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

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Aatonr de cet Ugolin de ramoar avaient fleuri, dans Tombre, des dëvoaements exquis. Elle aspirait sans honte tous les parfums enivrants qui montaient dlenciensement vers elle. Mais jamais tressaiUements on aonpirs étouffés ne trahirent l'isolement affreux où Pauline vivait^ résignée dans son honneur^ comme Bobînson dans son île.

Elle ne demanda pas à la dévotion les extases constantes qu'elle procure^ mais qui, semblables à des soupapes de sûreté trop larges, laissent le cœur sans force et le corps sans énergie.

Ce qu'elle eut à souffrir, on né peut le décrire. A travers le voile d'une vertu si franche on ne pouvait voir bien distinctement.

EUe s'éteignit, un soir de mai, comme une fleur depuis longtemps sans eau et tanée, et qui tombe tout à coup d'un vase.

0 sainte Pauline I priez pour beaucoup de dames de ma connaissance.

n va sans dire que le pauvre Léon, son mari, farouche impotent, qui vécut encore dix bonnes années après elle, n'en parla jamais depuis qu'avec un sourire d'une méprisante mélancolie.

Il trouvait si naturel qu'eUe l'eût trompé !

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PETITE <f CULOTTE n DE DAME

Le mois dertiier, un aoit que je cotnraetfcaiô Tittiprudence de dîner dans un de ce&( déplorables établissements de bouilloti qui ont donné à la majorité des Parisiens Tbabitude de manger, sans nappe^des plats qui sont tous accommodés à la même sauce ôule^ je me trouvai avoir pour vis-à-vis, à la table tr&s-étroite devant laquelle jetais mélancoliquement assis, tme dame encore jeune, qui portait une fort belle bague en diamants au maigre annulaire de sa main droite^

Oe fut même Téclât de oette bague qui fixa soudain mon regard irrésolu. De la bague, mou ragard passa aux doigts ; puis, entreprenant Une aso^sioti distraite, il monta des doigts au poignet, du poi^et au coude, du coude à l'épaule; et là, s'arrêtaut ûo&itie un touriste essoufflé, il examina le paysage k la ronde : je veux dire pat là que je oontemplai le visage de la dame encore jeune, avec un certain intérêt.

Ma mémoire prit même deâ notes, de sont ces impressions de voyage que vourf lisez.

La dame encore jeune avait aux oreilles des boutons de diamants d'une aussi belle eau que les diamants de la bague.

L'oreille n'avait rien de particulièrement désa-

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gréable à examiner. Elle ne ressemblait pas trop anx oreiUes de la plupart des femmes de nos jonrs, qui se pkdaent à les déformer en y snspendant des trains do chemin de fer en or on des obélisques en oorail. Kon^ non, l'oreille de ôette dame encore jenne tie rappelait pas irop> par la forme et la oonlenr, les hnlireë mari« nées anglaises*

Cette oreille était petite, bien &ite 6t rongissantsi Elle rougissait, et je rais tous dire pourquoi maiiite* Dant.

Derant la dame encore jeune que je lorgnais poU* ment, du coin de l'œil, entre deux bouchées des ex4«> crables mets que j'avais demandés ft une bonne au teint pftle et maladif; derant ma Tolsine, dis-je^ se dressaient^ accusatrices, trùis demi^bouteilles qt^ araient contenu du vin blanc.

Vous me direz : f Mais^ Monsieur, led demi-bou^. teilles des établissements de bouillon itont d'une taîUe qui rappelle les mesurer du royaume de Lillipnt! >

Et moi, je vous répondrai \ — « Oui, Monsieur I Mais enfin, Monsieur, pour une dame seUle, et encore jeime, trois d^ni-bouteilles de vin blanc^ c'est déjà bien joli! »

Et puis, si vous saviez, et vous allez le savoir, 1 très-peu de nourriture que ces trois demi-bouteilles arrosaient, vous conviendriez avec votre bumble ser^ viteur que réellement trois demi-*bouteilles de vin, et

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de vin blanc sariont^ c'est un fort rafraichisscmcni pour une dame qui est encore jeune, et dîne seule, bien que son maigre annulaire soit cerclé d'une bague en diamants.

— Par Hercule ! m'écriai-je avec le rire amer d'un individu du sexe masculin surprenant en &ut6 un individu de l'autre sexe, par Hercule I est-ce que je me trouve en face d'une dame en train de se donner une petite culotte^ révérence parler ?

Et, dois-je l'avouer? cette idée, encore qu'elle fût des plus insultantes pour ma voisine, fit un chemin rapide dans mon esprit égaré. — Les oreilles rougissantes, l'éclat humide de l'œil, la couleur vive des pommettes, les petits sourires sans motifs au coin des lèvres, tout enfin, à partir de ce moment, me parut, sur le visage de mon vis-à-vis, être les signes précur- . seurs d'une petite culotte de dame.

Cette dame, pensais-je, a trouvé moyen de se rajeunir tout en s'amusant. Une demi-bouteille de plus et elle aura... sa jeune fille I

Nous autres gens graves, nous disons: avoir son Jeune homme.

Donc ma voisine de temps à autre souriait, comme si elle se racontait intérieurement quelque histoire impayable, et ses prunelles se noyaient de plus en plus dans une buée attendrie. Les petites oreiUes se carminaient aussi de plus en plus.

Enfin, tout témoignait dans cette dame encore

jeune d*nn état de bîen-être stomacal fort satisfaisant. Pourtant la chère dame n^avait pas dîné (bois- * 8(m à part) d'une fiiçon bien sérieuse. Elle avait mangé un potage^ un hareng à la moutarde et un morceau de fromage de Camembert. Bepas léger s'il en fat !

Hais, comme dirait ce misérable Rabelais, du fronuige et un hareng à la moutarde, ce sont espérons peur la soif. Cela lui donne de l'acuité, de l'insatiabiUté. Aussi il avait fallu l'assouvir, cette soif si bien éperonnée : indè les trois demi-bouteilles de vin Uanc!

De là encore, forcément, les Ugnes précurseurs d'un bien-être stomacal apparus sur le visage ; de là, oifin, k petite culotte.

Le rire amer que j'avais fait entendre en constatant que ma voisine, sans s'en douter peut-être, se préparait une (mille pardons !), une cuite pour sa . soirée, se transforma peu à peu en un sourire bienretUant, fraternel même.

Eh! mon Dieu! que celui qui est sans avoir débouché nous jette le premier bouchon !

Om, cette petite culotte de dame me donna à réfléchir. Je me demandai ce que pouvait bien être, socialement, ma voisine, et par suite de quelle aventure elle se trouvait dans un déplorable établissement de bouillon, seule, en compagnie de trois demi-bouteilles de vin blanc.

Étaii-oe une actrice de petit théâtre se donnant da . brio pour la représentation ? Était-ce nne oocotto remontant ses nerfs afin d'affronter la cruelle bise du bonleyard, sans cesser de sourire un seul instant? — Je me dis encore : Cette dame est peut-être une bourgeoise des environs de Paris^ venue dans la grand*ville pour un achat, visites aux magasins, rendez-vous ohex un ami ou chez une amie, etc., et di*nanty en garçon, au restaurant.

Avais-je devant les yeux une institutrice ou uno maîtresse de piano, oubliant les criailleries des élèvos et les grincements des pianos, en sablant un vin blanc malsain et trompeur ?

Mais les bagues et les boutons d^oreiUes ne sont guère en la possession des maîtresses de piano on des maîtresses de français !

Cette dernière supposition dut donc être écar* tée.

Quant à la dame de province venue à Paris pour acheter un objet de toilette ou pour retrouver un jeune homme inconnu, cette supposition devait ôtre égalétnent écartée. Une dame de province, avec des diamants aux oreilles, ne mange pas sans nappe. E2lle aurait au moins étalé la moitié de sa serviette sur le marbre glacé de la table. Enfin, une dame de pro* vince, venue pour afiaires d'amour, ne dînerait proj habituent pas seule.

Restait donc la cabotine ou la cocotte.

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Mais l'heure d'nn dîner d'actrice en représentation était passée depuis longtemps.

tTarais donc devant les yenx^ sauf erreur grave^ une cocotte déjà sur le retour, sachant combien la vie est amère, et se disant, comme Noé : € Avant nous, le Déluge; mais après, vive la Vigne I >

Bre^ comme le patriarche en question, mon yis-à- Tis oubliait ce monde pervers et les buveurs d'eau, qui sont tous méchantsi en humant, à petits coups, la liqueur jaun&tre que renfermait la denûèie des trois iflmi-boiiteîIIeB.

Avais-je le droit de la blftmer? pouvaid^ lui re- {tfoeber ses trois demi-bouteiDes? Il n'y avait là rien de prémédité. Si j'avais vu sur la taUe, devant la dame aux oreilles très^roses^ toit bouteille etunedemiboateille, j'aurais pu croire à un dessein préconçu ; mais trois demi-bouteilles indiquaient que, après la première, on avait eu soif, et soif après la seccmde a voiUi tout. Ce n'était pas de la débauche; c'était le besoin naturel d'un gosier un peu excité.

Aussi, est-ce avec le cœur plein d'une tendre cornmisëratioii que je continuai, tout en mangeant d'àb<MiiinAbIes choses, accommodées à la même sauce &ide, de regarder la dame aux sourires sans motifs, qui se donnait silencieusement une — petite cuhite*

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