‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 24 sur 74 · LUNDI · texte numérisé non relu

LUNDI

C'est lundi.

Le Travail, qui pendant toute la journée du dî-

manclie avait croisé ses bras fatigués, vient de reprendre ses ontils.

H est six heures du matin. Les toits d'ardoises grises, dorés parle soleil levant, émergent de la brume légère qui plane encore sur les rues de la ville réveillée à moitié.

La banlieue descend dans Paris. L'ouvrier a remis dans 8a commode les habits de fête ; il a endossé sa blouse noircie, et au bas du vieux paletot boutonné jusqu'au cou, qu'il a passé par-dessus à cause do la fraîcheur de l'air, elle passe et flotte.

Voici que l'on ouvre les boutiques. Les barres et les clayettes bruyantes sont retirées rapidement.

Une odeur de pain chaud sort des maisons des boulangers, qui se tiennent, pâles, à leurs comptoirs.

A la porte des magasins de nouveautés, les commis, encore frisés de la veille, les yeux gros, le pied brûlant des quadrilles dansés pendant la nuit, accrochent les étoffes à bon marché à la devanture du magasin. La popeline et l'indienne triomphent I

La jambe en avant, bien chaussées, rapides comme

de diligentes abeilles, les petites ouvrières, roses

comme des coquillages récemment lavés par la mer,

se rendent à leurs lointains ateliers sans regarder

derrière elles.

Déjà le? débits de tabacs, de liqueurs variées et

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de vins sont remplis d'nne foule bigarrée, bavarde, altérée. Sur Fétain mouillé des comptoirs, les gros sous retentissent^ mêlés an fiaoas des verreft et des voix.

De légères oolonnds de fumée s'élèvent au-dessus des cheminées. On entend au loin les longs sifflements des locomotives en partance. Un bruit sourd des volants de machines à vapeur frappe les oriilles en passant devant les portes des usines.

C'est Theure où les servantes ébouriffées viennent jeter les immondices ménagères. Des nuages de cendres tourbillonnent au^^essus d'un ti^s d'ordures où fouille quelque chien hâve et crotté. O'eat l'heure encore où, les souliers poudreux, les yeux cernés, oeûx qui ont passé la nuit hors de leurs domiciles reviennent au bercail.

Mais les minutes s'ajoutent aux minutes. L'heure coule, le tableau change. Depuis longtemps les ouvriers sont à leurs établis ; d'autres esclaves du lundi leur succèdent.

Ce sont les employés, qui se hâtent lentement ; bien proprets, bien drés, ils vont à leurs occupations ordinaires ; les jeunes, très^ristes on gais; les vieux, indifférents, résignés, abrutis. Tous cependant lorgnent le ciel parfaitement bleu et pensent à ceux qui peuvent aller se promener, à la campagne, au bord de l'eau, tandis qu'ils griffonneront dans des endroits sombres.

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Les collégiens regagnent leurs prisons, ped daudOj en fomant aveo ardeur. Les poches de leurs tuniques courtes Bont bourrées de choses inimagi* nables. Bs s'arrêtait à touteft les caricatures et atten* dent que les ponts du canal Saint-Martin soient tournis* C'est avec joie qu'ils ycnent passer tous les omnibus complets.

Enfin, abandonnant la maison patemdlei le8 jeunes ménages, suivis d'enfants^ pofteUrs de paquets, de gros bouquets à la main, reviennent au nid qu'ils ont quitté le samedi *^our aller chea les vieux parents.

Les gares de chemins de fer Vomissent dans la oft^ pitale des flots humains, par&itement bien miS| bieâ cravatéa et ornés de fleurs, qui ont passé une journée à la campagne, en plein soleil, librement et sans ha* bits gênants*

La vie ftpre^ la vie aux mille nécessités appelle de nouveau les hommes à la tàche^ Les silions redeman* dent les laboureurs* Les jardins veulent de l'eau. A TcBiivre 1 à l'œuvre I Les fronts^ un instant ef^sujési vont se couvrir de sueur*

C'est lundi.

C'est lundi. Pelou le sait biéH, allez ! Felou cracherait plutôt sur le bon Dieu que de ne pas célébrer ce beau jofur par un petit canon de vin blanc.

Bt tenez, Pelotf a justioneiit renconttd Or&lu, un

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brave garçon qui n'aime à se piquer le nez j comme il dit, que depuis que ce farceur de Pelou est à la &brique où il se rend en ce moment même.

— Bonjour, vieux I où diable vas-tu ?

— A l'atelier.

— Viens donc prendre quelque chose : il n'y a rien qui donne du courage aux nerfs comme ça.

— Non, merci.

— Esi^il bête? Un seul! Ta femme te l'a donc défendu?

Pelou est le plus fort. Grâlu le suit chez un honorable débitant, qui leur verse son affreuse mixture bleuâtre.

— On ne s'en va pas sur une jambe, dit Grftlu par politesse.

— Tu as raison, répond Pelou, qui donne un coup d'œil au Siècle j pour voir où en sont les affaires de la Pologne. Et l'on reboit.

Grftlu et Pelou payent; mais voilà Tapot qni entre. — Tapot, qui en sait une bonne sur le contremaître, une fichue canaille tout de même!

Le marchand de vin demande négligemment s'il feut mettre trois verres. On lui dît : Parbleu ! Alors Tapot veut offrir sa tournée. Après Tapot, c'est Luisant et Choquet, qui tient à tremper une croûte dans du cassis mêlé d'eau-de-vie.

/ A neuf heures, Grftlu et Pelou, très-échauffés, quittent le cabaret. — Comme on a passé l'heure de

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bk (èrmetiire de la porte de Tusme, et que le lourdier est une TÎeîUe bête, on projette d'aller manger un lapin à Montparnasse, à Montparnasse où demeure Biba, on drôle de corps, un fini, un zig, quoi !

Laissons-les descendre la me de Ménilmontant, ei jetons nn coup d'œil rapide dans une triste maison de ce triste quartier.

Lacliambreest petite et sale. Qne voulez-vous ? Grftln n'est pas ricbe, et il a quatre en&nts : — une grande fille de seize ans, brunisseuse de son état; un fils de onze ans, apprenti; une autre fille de sept ans et un marmot de huit mois. La mère, madame Grâlu, est au lavoir depuis le matin. La fille est à Tatelier, le fils aussi ; il n'y a plus que la jeune fiDe qui sur* reîlle le pot qui bout et Tenfiint dans sa manne d'osier.

Avec de l'ordre, de l'économie et du courage, çà irait encore ; mais Grâlu a pris l'habitude de faire le hmdiy et le mardi, et le mercredi même. Grâlu n'est pas méchant, à jeun ; mais avec un petit verre fl se moque de tout comme de ça I

Aussi c'est avec terreur que la femme de Grâlu voit arriver le lundi. Elle s'est aperçue que son fils imitait le père et &isait le lundi dans les champs de Bomainville, en mangeant les groseilles, en gotiâ-

panly pour dire le mot. En outre, on loi a dit que Maria, la grande fille, ne revenait pas seule de son atelier, le soir* La pauvre femme sent tout cela lui trotter dans la tète en battant son linge sur la pierre, et elle en laisse son savon se fondre dans Teau* H coûte assez cher, pourtant!

La voici qui revient pour donner à manger an petit. Les bras nus jusqu'au coude, la peau recroquevillée par Feifet de Teau, elle entre dans la cbambre où sèchent de longs bas sur une vieille ficelle.

Au bruit de la clef dans la serrure, le marmot s'est éveillé et crie à tue-tête. En voyant sa mère il sourit gentiment, et ce sourire à peine dessiné met la joie au cœur de la rude travaillense.

Elle s'assied, prépare la soupe pour eux trois, et bourre le gamin, qui souffle, tousse, bave et mange cependant.

Pourvu que Grâlu n'ait rencontré personne ! se diteDe : voilà le terme qui approche... Enfin !... Et elle tiédit dans sa bouche la cuillerée de bouillie que son fils, pourpre de rage, demande en fidsant aller ses bras et ses jambes...

Ils ont acheté le lapin. O'est Pelou qui lui a t&téle ventre, et il est sûr de son afiaire. Gr&lu a payé. Pelou vent porter l'animal ; c'est avec fierté qu'il le

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tient par ses longues oreilles. Le malheureux nm« genr, henrensement déftmt, bat le pavé de ses pattes ' de derrière.

' Sn choisissant le lapin an marche des Blancs- Hanteanxy Peloa a reconna parfidtement mi perBOO* nage qui, coiffe d'une marmotte de conIeoTy ceintd'mi tablier jadis blanc, où les poils et les plumes les pins diveraes sont collés dans on sang noirâtre, assassine les lapins, agneaux, pigeons^ pooleta et antres amis de llummie. C'est l'ami Sanglant.

Giftfai est présenté à Sanglant, et Sanglant, en tidant nne dernière oie, déclare qu'ils ne s'en iront pas sans trinquer.

Pelou, Grftla et Sanglant vont s'établir dans une crémerie, pour prendre un petit noir de trois sous. Lisez mie tasse de café à Teau.

On parle métier. Nécessairctpnent les trois amis se plaignent beaucoup, alcool aidant. OnofEre le poussecafé, la rincette, la snrrincette, la goutte, la dernière, le petit coup dn départ, et Ton se serre Tigooreusement la main.

Pelou a repris le lapin, qui, quoique mort, lève ses pattes de devant comme un écolier puni de la même &çon que lui, et qui crie : a 0ht làl là! Monsieur le maître 1 9

Mais Grâlu et Pelou ont bien antre chose à fidro que de s'occuper d'un lapin ; ils causent de la Pologne, et Pelou a des gestes véhéments et semble

vouloir assommer à conps de lapin le dernier des Moscovites.

Parfois^ l'nn ou Pautre des deux amis se flanqae contre un passant, un volet, ou un bec de gaz ; mais oes choses ne ralentissent pas leur ardeur génëreusoy an contraire.

Au coin du Pont-Neuf, Pelou s'assied légèrement par terre, tenant toujours son lapin, que les flots noirs du ruisseau teignent en lapin de deuil. Grftlu Taide à se relever, et ils se remettent à marcher dans la direction de Montparnasse, cette terre promise des vrognes.

Sept heures I Grftlu n'est pas encore rentré che^ lui. n devait pourtant quitter avant la nuit.

Mme Grftlu prépare le souper. Il est maigre, car eUe n^a pas d'argent. Le reste de la paye a été enlevé par son mari. H est bien juste qu'il emporte l'argent, puisque c'est lui qui la gagne, dit-il.

La chandelle triste éclaire la pauvre demeure. Sa lueur vague illumine d'informes et d'indéfinissables choses dans les angles.

Le mouvement de la couverture du berceau indique le sommeil paisible de l'enfant.

La petite fille, la gardienne de ce matin, s'est endormie sur son tabouret

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Mme Grâln regarde fixement le toit d'en face se découper de moins en moins nettement sur le ciel qui s'assombrit Des éclairs de plus en plus fréquents annoncent que le gaz s'allume dans toutes les boutiques, et ses longs reflets font reluire les trottoirs que mouille une légère bruine.

Personne ne monte dans l'escalier. Un silence posant règne dans la chambre. On entend seulement, chez le voisin du dessous, à travers le plancher, le son grave des heures d'un tableau à horloge.

Mais quelqu'un vient. Certainement c'est pour Mme Grâlu. On a prononcé son nom sur le carré. La pauvre femme ouvre sa porte, et il entre chez elle une dame assez bien mise, qui demande, en se frottant les pieds sur un reste de paillasson, € si c'est bien ici diez Mme Grâlu? d

— Oui, Madame ; asseyez-vous.

— J'ai quelque chose à vous dire : votre fille.....

Grâlu et Pelou sont enfin arrivés dans Montparnasse. Assis sous les jaunes acacias de la Californie^ gargote célèbre, ils préludent au repas par une absinthe effroyable. Quelques croque-morts aimables et deux chiffonniers distingués se sont joints à eux. Biba n'est pas là. Il est au Dépôt depuis deux jours.

Tout va pour le mieux dans le meiUeur des caba*

rets possibles ; mais des rôdeurs de barrière^ qai ont TU le lapili sur la table, se disposent à violer secrètement le commandement dd Dieu snr le bien d*aatmî.

Sd sé mêlent à la conversation, par des aDusîons évidenunent outrageantes et dépourvues de sel, telles que t — A-t-il une tète, ce marchand de lapin ! il est )cuàement pa^ t

Felou, gui n^ignore rien des vanités humaines , saisit rinjure au vol et la renvoie avec dextérité. Gràlu, nom d'un nom t sent qu'il est temps de protéger Pelou, son ami de cœur.

En vain les croque-morts et les en&nts de la hotte veulent s'interposer. D est trop tard. Une lutte s'engage. Pelou, qui a repris le lapin par ses malheureuses oreilles, joue du poing. Violemment tiraillé dans le conflit, le déplorable quadrupède perd cette intéres* santé partie de lui-même, qui reste entre les doigts de Pelou. Celui-ci ne s'en aperçoit pas.

Les^trçons de l'établissement viennent mettre le holà, et, avec une habileté résultant d'une longue ha^ bitude, flanquent à la porte de l'établissement Grftlu et PeloQ.

Ces dignes personnages errent comme tme ombre autour du marchand de vin.

Les sévères sergents de ville auxquels ils racontent leur mésaventure les engagent à aller plus lom et les menacent d'un endroit où ils cuveront leur vin.

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FeloQ et Grftla s'éloignent en mnnnnnmt c qne oe n'est pas la peine d'être électeurs si on laisse Toler les lapins », et vont en irébachant noyer dans nn nou?ean litro de vin lenr donlenr estrèmo»

Depuis longtemps les théâtres ont fenné leurs portes et éteint lenr gaz. Une grande partie de la TQle s'est mise an lit. Le bmit de quelques fiaores en i^tard trouble le silence de la nuit. Dans le lointain, des bribes du Pied qui r^mue sont hurlées par des gens avinés.

Dans sa froide chambre, Mme Gr&lu veille encore. Grâlu est absent. Les enfants sont couchés.

La G-ràla pleure abondamment. Ses cheveux gris dénoués dépassent son vieux bonnet. Elle pleure de^ vsnt son foyer éteint, sous les rayons de la chandelle qui coule le long du chandelier.

Soudain on heurte violemment à la porte du corri* dor. D'affreuxjurons réveillent les voisins, qui prêtent l'oreille, dans l'espoir d'entendre une bonne querelle, ïais ce n'est point une querelle, du moins oe n'en est pas encore une; o^est Grftlu, sons casquette, sa ' blouse pleine de boue et toute déchirée, qui se heurte contre les murs et tombe sur les marches dans l'escalier.

La pauvre femme, le forçat féminin de ce boulet

hmnainy vient en tremblant aider son soulardde mari à rentrer chez lui.

Le voilà enfin ! dans quel ëtat, bon Dieu I

Il tombe, plutôt qu*il ne s'assied, sur la chaise qu'on lui apporte, et reste là, inerte, abruti, sa pipe éteinte à la bouche, bavant sur ses habits.

n reste dix minutes dans cet ignoble état, puis, relevant sa tête souillée de sang, de boue et de tabac, examine bêtement l'endroit où il se trouve et qu'il ne reconnaît pas parfûtement.

La Grftlu le regarde, sombre, sans dire un mot.

— A boire !

Elle lui donne un verre d'eau, qu'il crache à terre avec mépris, en demandant du vin.

— Iln'jenapas.

— Ahl ah çà, pourquoi pleurniches-tu, vieille drogue?

Elle ne répond rien et pleure de nouveau. *

— Veux-tu dire ce que tu as, sacrée ? hurle-

t-îl.

— Ta fille est partie avec un homme, murmure* t-elle enfin.

Grftlu ouvre démesurément les yeux, se soulève à demi, mais retombe en poussant un hoquet de brute.

Lundi est passé. Mardi se lève gai, pimpant. Le soleil sème des joies infinies dans toutes les &mo3.

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Oh I rhenreox réveil pour ceux qui ont bien commence la semaine, le doux encouragement! mais qu'O va être éponvantable, plein de lannes de sang, le réveil de l'ivrogne qui a fidt le lundi, Tirréparable hmdil

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