RÉDEMPTION
Grâce I ô Monsîenr Octave Feuillet, grâce !
Je vous vole un tiirey sans efiraction pourtant; mais enfin je vous le vole avec aplomb, 6 chaste, 6 tendre, ô doux, ô voflé académicien... &me de lettres I
Je vous le vole, ce titre, 6 bon habitant de Saint- Lô (Manche), dans le but coupable de le placer en tête (naturellement) d'une petite étude psychologique assez montée de ton, et dédiée aux cœurs trop sensibles.
Votre front pur, 6 écrivain <r pour dames et fillottes >, arborera peut-être tour à tour les couleurs de la rose, de la pivoine ou du cactus, en lisant les lignes qui vont suivre cette espèce d'invocation ; mais que voulez-vous que j'y Êwse ?...
n est trop tard I
Mon récit commence fiitalement par un monologue mêlé vers et prose.
100 imSDAlClS IiBl PARISIBNNIf.
n est artioiilé, à la âivenr des ténèbres ëpaisses, par un firèle adolesoani» exhumé depuis peu du ooUége de proTlnoe où des pu^eots barbares TaTaient ooûdoit à un âge où il était incapable de se défendre aïttrement que par des pleurs.
Ce monologue' — patience I — est prononcé solennellement le lendemain d'un souper, d'un premier souper copieuxi accompli dans un restaurant à la mode sur la rive gaoche»
0 premier souper indigeste que Ton digère si bien à dix*-lmit ans I d vins frelatés qu'on sabie avec tant de conviotion I 6 écrevisses avancées ! 6 mauvais punch I 6 exécrables bonnes choses avalées sans compter I je me souviens de vous, et je vous salue de toute la force expirante d'un estomac déjà mûr ?
Mais n'oublions pas mon monologue.
Le voici* Non pas textuellement, mais en subs* iance au moins.
Oui, le fragile adolescent récemment libéré, étudiant du premier mois de la première année, murmure en se retournant sur sa € couche » brûlante :
— « Pauvre fille I — Pauvre ange tombé 1 — €, Hier soir !,•• Elle m'a donné la clé d'or de son € oœur t A moi seul... Moi seul je la comprends, je « l'excuse... Douce créature I,.,
Pâavretél pauvreté! c'est toi la oourtîsanei <TMt toi qni dans oe Bt as poossë oot enfant, Qae la Grèoo eût jeté sur Taatel de ûiutt
JfBB1>Aini8 LBf PAaif IBNVK8. 151
c Que ta as nûflon, 6 mon MnsBet I... Quelque
< maigre BoQa Ta cueillie à peine ëebse na aa tige,
< r» leBpirëe, et l'a* jetée enanite... Inflonia L. Ils c n'oQt donc paa de cœur, ces vieillards I ^^ Et c ils rient de la jeonessel » (/et tadohiuni grincé des dents.)
— Pamne fillel A ma Floral
Hélas I qui peat WYOÎr pour quelle destinée,
En lai donnant du pain, peut-être eUe était née?
C A seiae ans, perdue letparqnil
c Mais oetie&me n'est pas gangrmiée. Kon {avec c farce). N<m I •— Je le sens aux battements de mon € ooeor. — Non I tout n'est pas perdn.-**- On ne doit € pas encore crier : -^ < Une femme à la mer t » — • c On peut la sanver. Quelle noble tâdie I qnel bnt a séduisant I ^- Oh I rariacher à cet enfer I être le € Persëe de cette Andromède I (Àîe l les souvenirs c classiques!) La sauver ! •*- Si j'osais tenter cette c aventorel — Elle m'a conté sa vie, sa vie de ml* c sère, de luttes, de désespoirs. Ame fière I 6 ma ^ Flora I <*^ Que quelqu'un vienne à toi, qu'il te € tende bravementet tendrement la main, et tout sera c dit. Le Minotaure oomptera une victime de moins, € (Encore les souvenirs du € bahut I >) Une rédonp- € tion I quelle belle action au début de la vie I »
< Une rédemption I :»
Ainsi, jour et nuit, pendant une semaine, s'exda*
me et s'interroge le cher et très-innocent garçon.
Le doux jenne homn^e, an cœnr frais comme nn bourgeon, et semblable à nne éponge imbibée d'illusions, que tordra pins tard, jusqu'à la dernière goutte, la main rude de l'expérience, se démène yainement, et sa pensée se rive au souvenir de la belle fiDe ( la tranquillité des parents, la joie des enÊmts) dont les lèvres parfumées l'ont sacré homme, en une heureuse nuit d'automne.
Sans cesse il la revoit telle qu'elle lui est apparue. La voilà bien, calme et pudique, aumilieu de la troupe folle des convives I la voilà avec sa robe noire montante, dont l'étoffe jalouse semble heureuse de voiler ce que l'œil devine et caresse ! Quelle démarche harmonieuse I quelles lignes exquises I
L'adolescent enivré se rappelle les moindres instants de cette soirée, de ce souper, de cette nuit. « Lorsqu'eDe buvait, se souvient-il, son petit doigt, <c délicat, blanc, finement détaché, s'écartait de ses <( jolis frères, et la lumière découpait son cher petit € ongle rose et transparent. Elle I oh I Elle I >
L'adolescent dit — Elle I — avec une voix que l'émotion fait vibrer. Sur douze feuilles de papier, un peu au-dessus du premier vers d'un sonnet douze fois commencé, s'étale cette dédicace simple et tou^ chante : — A Elle. — EDe, avec tme majuscule I
Pendant huit jours, huit interminables jours, le bon petit étudiant m&chonne le même foin amoureux.
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 b fin 0 s'ëprend sëriensement, — ëperdmneiit, — d'an sonTenir, et fl se dit : € Je la leverrai ; oui, je la c reverrai, et je la sauverai 1 1^
c Je la sauverai 1 1
Ta la sauveras I... Oh I mon cher ami, si ta savais, â je te disais !... Mais ta ne vendrais pas croire, foagneax saint Thomas da quartier latin... Non, ta te ooacberais les oreilles, comme la Mort dans les vers Je Malherbe, et me laisserais crier.
Moi, je l'ai connne, ta Flora, ta première idole. Elle miiy comme Manon Delorme,
• • . . • TSiidr6 ftu promior vmii Un «moor, à son gré, naïf, tendre, ingénu,
le toot poor qnelqae paraguante^ ainsi qae disent les Espagnols.
Te Toyant si candide, si crëdnle, — et si gris, svoaons-le, — enfin si petit poolet bon à plamer, elle a so, en fenmie habile, te la faire à la tristesse. — Pauvre en&ntelet ! EDe a sa te soatirer de l'argent, et c'est déjà mal ; mais elle t'a carotté des larmes, tes bonnes larmes de jeunesse en sas, et c'est inf&me I ABons^ ne dis pas le contraire : ta as plearé sur son sein en écoutant l'histoire de son enfance ?... Ne mens pas, cher gamin I — Tu as plearé lorsque, en ie quittant le matin, eUe t'a dit de sa voix adorable, avec nn geste résigné et un soupir:
— Adieu, mon enfimt I... Maintenant, quand vous
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verrez une malhenreiifle, ne loi jetés pas h pierre... Pensez à moi,.» Adieu I
Après hait jonrs de monologqey aotre bel adolescent, amonrenx fou, se décide fr aller reroir cet ange égaré. St il sait son adresse par oootu* I
En prenant cette grave résdntion, son ftj&e émue semble s'envoler tout à coup ; il étouffe ; ses jambes flageolent.
^//r^A//seditrilqnsolr; partons!
n part : car il est encore au nombre des élus qui trouvent le matin, assise au chevet de leur lit, cette Espérance souriante, dont les mains maternelles bordent leur drap le soir.
n part, n arriva. H fomobit cd seuil ^u'U a revu tant de fois dans ses rêvesj et se glisse dans le boudoir obscur.
Elle est là I Elle I toujours m robe montante, cahne et pudique... Elle va sortir.
L'adolescent s'approche ; il la salue comme on lalne une reine, muet d'abord; puis, premat sou courage & deux mains, il soupire i
— C'est moiy Madame I
— Vous ? qui, vous ? répond la séduisante crëa« ture, se soulevant k demi, la main au-dessus de aea yeux, et regardant aveo inquiétude son interlocuteur.
— Moi, Gaston...-
MESDAURS LES PARlSIENNElf. 155
— Connais pas ... Je n'ai pas Tavantage de me rappeler quand et où j'ai en le plaisir de voir
— H y a hait joors...^ chez...
— Bah ! c*est possible. Mais, voyez-vous, il a coolé tant d'ean sons les ponts depuis ce temps-là..., et pms il Ëdsait nnit... Cependant..
L'adolescent ne l'entend pas. Il s'enftiit, frappé en plein cœnr. Ah I les premiers conps sont toujours rodes dans la carrière des déceptions, la vie, puisqu'il Êazt l'appeler par son nom.
D s'élance dehors. L'air de la nuit le calme tm peu. Mais les projets les plus sinistres germent dans sa tête: fl se tuerait si... sa mère, sa famille. Sa mère !... 3 est sauvé.
n est sauvé; mais il ne croira plus, hélas I
150 MESDAMES LBS PARISIENNES.