A PARTE
Septembre, le mois dea longues mélanooUes sans cause, tire à sa fin.
Dans le petit salon d'one maison de campagne à S..,, {distance de Paris, 29 kiL\ mie dame et un monsieur, celui-ci très^'eune encore, œUe-là déjà fort expérimentée, sont installés commodément, sans grande gène, sur des sièges à leur conTcnance.
Le jeune bonmie, dûment autorisé, s'est étendu à demi| aveo art, sans dessiner de trop affreux sig* zags avec ses jambes et ses bras, sur un long divan.
La dame, cinnme une de ces p&les bbâtelainesd^an* trefois qui mouraient dans leur chaire anx coussins de velours, en attendant le retour de leurs maris partis pour la Croisade, s^est allongée, droite mais non sans gr&ce, sur le grand &uteuil à batit dossier.
Au dehors, dans le jardin, sur la oime des arbres qu'on aperçoit par les fenêtres, la nuit arrive rapidement, les ailes mouillées d'une pluie fine, singulièrement froide.
Une obscurité charmante, suggestive, emplit déjà le salon, et les dernières lueurs blanches qui s'accrochent encore aux meubles luisants luttent désespé-
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rément arec les premiers éclairs ronges que le feu de la cheminée lance sans bmit^ presque sournoisement.
Du fea?
Hélas I oui, du feu ! — Cette dame et ce monsieur, que nous allons avoir l'honneur de tous présenter tout à ITieure, Tiennent de rentrer, après one longue promenade à traTers bois, sous la brume.
Bt| en attendant le moment, peut-être très-désiré, du dîner, ils se sèchent tranquillement.
Us ne se disent rien.
On croirait qu'ils ont peur de troubler par un bruit de banalités plus ou moins spirituelles le silence beroenr qui règne dans le 6tim re^tro coquet où nous les trouvons. Us suivent le vol capricieux de leurs pttséea éoIoseS) immobiles et muets oommoces vieilkrda snr les jetées^ dans las ports de mer, qui regar» dsnt an loin s'éloigner les toilea blanches, et passer las goëlatidi in&tigableai
Bs rêvMit, tout éveillés^ pleins de quiétude, heuleuxde céder sans effort à la douce lassitude qui suit mm ooorse joyeuse dans les bois aux parAuns fortifiants.
De temps en temps ils se regardent» Chacun d'eux se £t^ jiresque aveo honte i € Ah çà t mais ce n'est guère poU de rester domme cela sans parler. » Mais cette réflexion dure à peme le temps d'un éclair. On
ne prend aucune résolution. Et la dame et le mon. sieur s'enfoncent de nouveau dans leur silence e dans leur chère rêverie.
Pourtant ils ne sont pas mariés t pourtant ce m sont pas des amants vieillis ensemble I
Non : la dame que voici^ d'un âge avouable encore aux yeux très-noirs, épanouie complètement^ de soi fort petit pied à son col honnêtement blanc et gras est madame B..., la maîtresse du logis, femme d'ui M. B..., qui a le tort, le grand tort, aux yeux (J'a dit très-noirs) de sa moitié, de s'occuper trop de^ élections, et pas assez de la compagne de sa vie.
Ainsi, tenez, aujourd'hui, cet affreux M. B.«. esl encore allé caresser une urne quelconque dans ]e£ environs. Il ne doit même pas rentrer pour dîner. C'est infâme, n'est-ce pas ?
Ah I madame B... n'est pas du tout contente , ei cela se comprend. Toujours seule t Par ce mois si poétique, si énervant, si I... Et cependant une épouse soumise, attrayante, qui connaît la vie, n'est-^Uc pas pour un mari ce que la Bible appelle on V€iSi d élection ?
Ah 1 la conduite de M. B... est inqualifiable I
Quant à l'adulte presque imberbe, mollement affidssé sur le divan, dé l'autre côté du salon, à une distance trop respectueuse de madame B..., c'est tout simplement M. Gustave (pas mauvais sujet du tout), un visiteur, presque un inconnu.
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M. Gustave a pris le train ce matins et^ bombe élégante^ est tombé chez Tabandoimée^ chez Tasseulée madame B... On l'a retenn à dîner. Il a accepté* Voilà tonte l'histoire.
Donc madame B... et M. Gustave^ Testomae creox, suivent paresseusement la valse de leurs pensées^ sans daigner se communiquer ce qui fidt battre leur cœur plus vite parfois et leur arrache des soupirs étouffés.
Mais nous, pour qui le mur de la vie privée n'aura jamais de créneoix armés d'amendes, nous pouvons connaître leurs réflexions d par te j et, c'est afl&eux I les redire à haute et intelligible voix.
Ne nous gênons donc plus, traduisons I
A parte de M. Gustave :
c Elle est charmante ! Comme il reste de la jeune fille en elle I (7/ park de madame B... ) Ce B... doit être, dans ses protestations d'amour, d'un laconique qui dépasse toutes les prévisions. Quel œil calme ! la paupière n'est pas fébrile : elle s'abaisse et se relève également, avec douceur. Bien de troublé. Bien de passionné. Non, devant la porte de cette àme, on n'a pas encore prononcé le Sésame magique. Les trésors n'ont pas été pro£Emés, qui dans ce cœur donnent froidement ! C'est* un ange ! Quel parfum d'innocence s'exhale de toute sa personne I Qu'il serait doux d'étendre sous ses pieds délicats
un amour doux et profond, semblable à ce riche
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manteau de veloors que Baleigh jeta sons les pieds d'une reine I Voilà la femme de mes rêves I Théroîne de mes poëmes I Quel autre langage employer auprès d'elle, sinon la poésie la plus exquise I Oh I tremblant, le cœur oppressé, si j'osais aller m'agenouîUer silencieusement à côté du trône de ma souveraine, comme un page des temps passés, et lui demander de mourir pour elle »
A parte de madame B... :
€ Ce Gustave est fort bien. Un peu gauche pourtant; mais jeunesse se passera..* hélas I De Tœil, beaucoup d'œiL.. un peu trop tendre, peut-être ; pas assez de chien... de... mais enfin de l'œiL Et queb cils, voyez donci Un beau garçon. Pas Antinous, par exemple I O'est égal, un charmant cavaUer. Du cheveu, beaucoup de cheveu I Des épaules solides de jeune dieu destiné à rencontrer un grand nombre de faibles mortelles... ohl... De la dent! la lèvre rouge, un peu épaisse*.* Si mon mari?... Quel torse! Les jambes un peu longues. Bah! mais très-bien fSûtes. Le pied petit... Que je suis folle!... Dans les. bois il m'a semblé que sa main tremblait un peu, tandis que je m'appuyais sur son bras... car j'appuyais! Ah! Gustave !... Quel œill... C'est un gaiDard ! :»
— » Madame est servie ! criart-on soudain.
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La domestique qui poussait oe ori solennel apportait une lampe j qu'elle posa sur la table. La lumière aveuglante, la voix de la bonne, tranchèrent à jamais Je fil embrouillé des léyasseries de madame B... et du sieur Gkistave. Us tressaillirent et s'ëToillèrent.
Avec les airs bizarres des hibous tirés soudain de robscnritë d'un clocher, en chancelant, ils ee rendirent à la salle à manger.
Trois quarts d'heure après, le salon, éclairé avec fureur par la lampe cruelle, reyit encore ses hôtes étrangement troublés.
Us reprirent leurs positions respectives^ peut fidre la sieste et savourer le café. '
Et le silence, interrompu de temps en temps par les bribes d'une conversation sans entrain, s'établit de nouveau. La digestion se faisait.
€ Oh! pensait a parte madame B..., que ce Gustave est petit mangeur I Je le soupçonne fort d'être adonné à la poésie. L'afli^ux vice! Oui, il doit être enclin à faire des sonnets. B a dîné comme une mauviette! Un grain de mil ferait son affaire. Triste! Comme on se trompe ! je lui croyais un corps d'ader, on estomac à l'épreuve du gibier. Eh bien, non! c'est tine femmelette. De l'eau rougie, du blanc de volaille, pas de poivre ! C'est un pauvre garçon. Je plains sa maîtresse. S'il vit de régime, ce Gustave doit être insupportable. Un poëte ! Et moi qui... Mais M. B... est un ogre à côté de lui. Oe pauvre Charles!... je vais
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lui faire mettre quelque chose au chaud, à propos !.•• »
Et M. Gustave, regardant la pendule en tapinois, monologuait ainsi en lui-même, pendant que madame B... l'arrangeait de la belle manière a parte: i <c Quelle femme! Quel fier coup de qnenottesl — Être matériel, va ! Je m'étais inséré le doigt dans la cavité orbiçulaire, et joliment I Tudieu! mon héroïne poétique sèche assez bien son hanap. C'est la reine de Thulé avant le jet de la coupe dans les flots. Et moi qui, pour lui plaire, mangeais à peine IJe lui ai dit des vers, encore! — Horreur! Comme on se trompe! Et quel œil allumé elle avait en jetant sa serviette! Sapristi, l'ange de mes rêves a pris son vol au moment du roquefort! Les écailles étaient déjà tombées de mes yeux, quand j'ai vu sa bouche de corail engloutir les membres épars de trois bécasses en salmis ! — Oh ! mon beau poëme qui n'aara pas de fin... adieu ! — C'est une gailkrde, cette petite bourgeoise-là. Je regrette mon dîner. H vous avait un fumet... Stnpide que j'ai été! 2>
Pendant que le couple ruminait de la sorte, farouche et sans oser se lancer un seul regard, le temps, à pas égaux, avait marché.
L'heure du dernier train approchait.
Bientôt ce cher Gustave, d'un air riant (il était tout consolé par l'idée d'un souper à Paris, n'importe
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ohf ponmi qu'il fût copieux), prit congé de madame B^., également souriante, mais désolée, ajontait-elle, de loi aroir âdt passer une aussi mauvaise journée.
— Ah! Madame! s'écria Gustave... conmient donc?... mais... excellente...
£t il s'enfuit par le jardin, en gambadant conmie on collégien*