LES DEUX DAMES
Nous tenons à vous parler aujourd'hui de deux dames, de deux dames de notre connaissance, ou peu s'en &ut.
La première, Française et Parisienne ! se nonmie... mettons Armantine, si vous le voulez bien. Elle a eu vingt ans aux dernières prunes.
La deuxième, appelée Isinofré, morte il 7 a trois mQle ans, fut une ravissante Egyptienne.
Cela posé, oublions un instant la belle Isinofré pour ne nous occuper que de madame. •• nous avons dit Annantine, n'est-ce pas? va donc pour Armantine.
'Madame Armantine, dont la fonction consiste,
pour le moment, à être admirable du matin au soir,
et adorée du soir au matin^ est en outre la muse
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éphémère d'un jeune rêveur que nous fréquentons volontiers.
Un matin de la semaine dernière, le jeune rèveni voyant, grftoe à l'indulgence céleste, que le solel poudroyait dans leur chambre, et qu'au dehors, sni les arbres du boulevard, les feuilles verdoyaient, s'écria soudain :
— Armantine , mets ta robe blanche et ta ceinture dorée. Nous allons aller dans les bois voir si réellement on a coupé tous les lauriers. En d'autres termes, arbore ta nouvelle toilette, ou, en deux vers :
Emprifionne ton pied exquî^, blonde Armantine, Dans le ooir mordoré de ta frêle bottine.
Armantine, pardon, madame Armantine, battant de ses mains charmantes, sauta de joie^ et courut incontinent à son armoire à glace.
Trois heures après, elle était prête à partir I Pendant ce laps de temps, le jeune rêveur avait' changé d'avis. Telle, au felte d'une maison, la girouette cède à la douce influence du premier vent qui passe!
\ — Mon enfknt, dit-il gravement, nous n'irons point dans les prés verdir vos bas immaculés. H serait également dommage de laisser des lambeaux de votre robe aux branches des buissons. Enfin, l'admiration des masses, je le pense^ vous sera plus douce que le regard timide des génisses éparses dans los
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cliampa. Donc, et yonlant qae Paris perde la tète aujourdTim, avons décrété et décrétons ce qui suit : Article oniqae. — Annantine sera conduite aux salles nouvellement ouvertes dans le Louvre^ et de là au sein des restaurants les plus confortables I
— Si tu veux, je vais ôter mon gant pour signer au bas de ton projet, répliqua en souriant la créature charmante. Allons au Louvre.
Us allèrent donc au Louvre, madame Annantine et mon ami le rêveur, bras dessus, bras dessous, étroitement serrés, par les boulevards égayés.
Madame Armantine, délicieuse du chignon au bout de sa bottine, fraîche et rose comme une fleur (le pommier, et heureuse, ohl si heureuse I dans sa toilette nouvelle, marchait légère et gentille, comme. • • une femme qui étrenne quelque chose, chiffon ou amant, et, innocemment, sans le savoir, posatV devant le troupeau vulgaire des humains.
Les femmes, un soupçon de rage au cœur, les jeux tout grands ouverts, la toisaient avec une impertinence affectée, et, à plusieurs reprises, se retournaient pour la voir, tirant par le bras leurs maris obligés d'étouffer une exclamation louangeuse, et refaits — par ordre — à trouver madame Armantine laide et tapageuse!
3Iadame Armantine triomphait ! •— Dame !
Un nuage d'encens sortait de toutes les lèvres masculines. Tous les yeux d'hommes brillaient. Ma-
dame Armantîne aurait pu lire une infinité de choses flatteuses au dernier point dans les longs regards du sexe auquel elle devait notre ami le jeune rêveur. Mais aussi que de choses profondément im^ morales voulaient dire ces clins d'yeux langoureux et dépouillés de toute austérité !
Armantîne I** régnait donc sur le boulevard, par la grâce de Dieu et la volonté du peuple : du peuple, entendons-nous, habillé par des tailleurs de renom, coiffé par des chapeliers de génie, et chaussé par les bottiers des anges !
On arriva au Louvre à la fin, après avoir regarde tous les magasins, calculé le prix décent robes, écrasé les passants, savouré les cris d'admiration et mis à mal le cœur de cent cinquante-deux jeunes adultes, futurs gardes territoriaux, sans compter le cœur d'un président de chambre (6®, 7* ou 8*?) qui, à peine arrivé au tribunal, et encore sous l'influence des charmes vainqueurs de madame Armantîne, se sentit l'âme bonne et tendre à un point extrême, et acquitta coup sur coup trois voleurs et deux assas» sins.
Ce président de chambre, subjugué par l'irrésistible toilette de madame Armantîne, fat ce jour-là une mine inépuisable de circonstances atténuantes. Soyez bénie, 6 madame Armantine !
On arrive donc au Louvre. En passant par les salles égyptiennes, lecouple charmant s'arrêta, comme
toai le monde, devant la vitrine S, qni lenfenne des bagnes et des soeanx.
Or, pendant qne les bourgeois, ponr qni les qnes« tions d'art, dlûstoire, etc., sont des vétilles, se demandaient d'nn air important : — Ces bijonx sontils règlement en or ? madame Armantine regardait attentivement nne grosse bagne an cachet gravé.
— Qu'est-ce qne cette bagne, ami? mnnnnrat-eDe.
Notre jenne ami le rêvenr, feuilletant le catalogue, répondit :
— Le conservateur dès antiquités égyptiennes dit galamment que ce bijou appartenait à une dame nommée Isinofré. La dame est représentée à genoux devant Isîs, sa patronne évidemment.
— Comment? reprit madame Armantine, ceci a été au doigt d'une dame ! Il y a combien de temps ? ajoniar-tr-elle.
— Trois mille ans, et plus.
— Ahl
— Oui, une dame, morte mille ans avant que le jeune philanthrope hébreu fui né pour la gloire et le bonheur de la terre.
— Une damef... soupira à son tour la chère Armantine.
Et tous deux restèrent pensifs, et, par les salles bmyantes, sans se dire un mot, les deux amoureux s'éloignèrent de la vitrine S.
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Bs se tenaient encore par le bras ; lenrs cœnrs : battaient pas loin Ton de l'autre. Mais qne leurs &mes. tire-d'aile^ avaient fidt du chemin ! et^ bien qu'ell eussent été au même pays^ quelle énorme distan séparait leurs deux vois parallèles I
Bt znadame Armantine, pauvre fille I sentant ccn: bien sa grâces sa délicatesse^ sa toilette surtout, rési teraient peu au souffle de l'âge, pensant avec une tri tesse soudaine combien de femmes, et des plus belle et des plus adorées, et des plus maltresses du temp ont disparu sans laisser de traces, se disait avec m douleur d'un instant, mais une douleur vive, terribl< n ne restera rien de moi, pas même une bague I
Pas même une bague, pour faire rêver, à mon h néfice, rhomme qui dans trois mille ans se promènei au bras d'une autre femme, et pour le rendre infidè un instant!
Oh I coquetterie suprême ! jalousie étrange !
Notre jeune ami le rêveur revoyait, en eflTet, belle Isinofré, et, tout en pressant machinalement bras de madame Armantme, croyait voir la mor des bords du Nil, souriante, parée, lui tendre ses bu ftiselés et mignons.
— > Allons-nous-en, monsieur le poëte, dit tout coup madame Armantine, sortie enfin de ses réflexi(H attristantes.
Bs s'en allèrent dinar, et dînèrent moins gaiemei que d'habitude.
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Ah I c'est qn'nn troisième convîye s'était installé, tenace, an bout de leur table, et les rendait sérienz, même devant le Champagne glacé... Et pourtant, an* tiefois?
— Le diable soit de madame Isinofré I {Bé flexion de fauteur.)
Madame Armantine, en retournant chez eux, ne roulut point passer par le Palais-Boyal. Elle adorait flâner devant les vitrines étincelantes des galeries. Mais elle avait peur, ce soir-là, absolument peur, de TOT Tanneau de madame Isinofré reluire au milieu •les bagnes modernes, et lui dire : « Il ne restera rien de toi, rien, pas même un bijou, pour faire rêver à um bénéfice, dans trois mille ans, l'homme quiseprch mènera au bras d'une autre femme, et pour le rendre infidèle un instant. :»
AU MUSÉE DE fihVHY
' Les dimanches d'hiver, à Clun j, les salles véné^ râbles, aux solives armoriées, sont remplies d'une foule murmurante de bourgeois curieux et igno* rants.
Les uns, penchés sur les vitrines, s'exclament devant la dimension effiiiyante des dents des peignes de
jadis. — Nos ancêtres avaient des cheveux plus gro que nous, décidément, confie le chef de famille à. s^ en&nts, lesquels, les yeux hors de la tête, passent ni^ main inquiète sur les sphinx sculptés aux angles d^ jolis meubles da la Renaissance. Plus loin, deux cam pagnards, en habit neuf et mal fait, se serrent l^uj contre Tautre, né sachant ce quHl faut regarder, lais sant errer un sourire niais sur leurs lèvres épaisses Us sont entrés là parce qu'ils ont vu du monde en* irer là.
Des Parisiens pur sang consultent le gardien im* passible. Les demoiselles, pour montrer leurs bottine< neuves, se chauffent les pieds devant les landiers gi« gantesques, garnis de bûches énormes. Un jeune homme galant s'insère tout entier sous le manteau d'une vaste cheminée, et rit tout seul de cette facétie.
— Tout ça, ça vaut pas l'acajou, murmure on monsieur en paletot qui sent la colle forte et le palissandre à la fois. Nous faisons aussi bien que cela, reprend-il, désignant de son doigt noueux une admirable crédence, chef-d'œuvre d'un artiste délicat ei bizarre, mort visité par un roi.
On entend feire, tout bas, — par désfemmes à leurs époux, par les amies à leurs amis, — des questions naïves à propos des sujets peints sur les fûences italiennes. L'abandon des poses de la chaste Suzanne ou de Diane devant Act-éon fait sourire. Les collégiens
rôdent antonr des tables ; ils adorent les faïences I Les émaux ne leur déplaisent pas non plus^ ils insistent snr ropportnnité de tel on tel geste de jambe et de torse, grayeinent.
Parfois mi visitear, en passant près d'une panopUe, fidt toc toc du doigt sur une cuirasse de Milan. Aussitôt la voix d'un gardien, voix sévère et grondeuse, s'écrie au milieu du silence général qui se fait aussitôt : € Ne touchez pas, Messieurs I i> ,
Le visiteur rougit et s'esquive, ou bien il feint d'admirer les tapisseries de haute lisse ou des verdures flamandes.
Cependant les guipures anciennes, la dentelle, la broderie, attirent les regards des dames. Elles en calculent la valeur au mèlre 1 On parle, à ce propos, du Pettt-Saint-Thomas.. .
Les ecclésiastiques admirent les chasubles éclatantes et citent du Saint-Augustin? Leur grande silhouette noire se découpe sur le fond blanchâtre des dentelles.
Comme un docile troupeau de moutons, deux à deux, on gravit des escaliers obscurs, en chêne poli, luisant. On se regarde dans le tain des glaces de Venise accrochées au mur, sombres dans leurs cadres d'ébène aux coins de filigrane jaune. Une suite de Saints, dépourvus de bras, de jambes, et surtout de têtes, retient tm instant les yeux lassés, éblouis.
Quelque vieil amateur prena racine devant un ré"
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table d'église, où le Christ, vêtu comme un retire allemand, en haut de sa croix, Ëdt une grimace douloureuse, et contemple le jeu des soldats qui le gardent. Soldats en habits du temps de François I^, à manches à gigots, bouillonnées, et à crevés ; hautde-chausses à braguette.
Un jour singulièrement colorié par les vitraux à mailles de plomb tombe sur le parquet glissant, où les carabiniers, fendus jusqu'au nombril , trébuchent y heurtant en outre la chenille rouge de leur casque aux soliveaux du plafond bas.
Les armures antiques font rêver les passants. On entend parler de saint Louis, des Croisades, de la Mansourah, de Richard Cœur-de-Lion, de Philippe- Auguste, de Napoléon (?) en Egypte. C'est avec respect, en voyant les gantelets de peau de buffle imbriqués d'écaillés de fer, qu'on pense aux soufflets d'autrefois : <c Vous en avez menti par la gorge, chevalier félonl ]> A la rescoussel
Un &rceur montre ime arquebuse à crosse incrastée d'ivoire, et dit négligemment : — Voilà l'arme dont Charles IX s'est servi pour tirer sur le pauvre peuple, le jour de la Saint-Barthélémy.
On écoute l'orateur. Un &rouche étudiant de première année frémit et serre le poing.
On se presse, on se bouscule de plus en plus, coudoyant les soldats de pjanton qu'on est étonné de ne pas voir en hallebardier d'autrefois^ ou en soudard^
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avec an emplâtre sot Tœil, et le nez plein de verrues Tiolettes. Mais où sont les mercenaires d'antan ?
Un gronpe entoure le maxillaire inférieur de la mâchoire de Molière; < Tiens j un os I crie nn enfant. Pourquoi donc ça^ P^P^? ^ L^ père, intrigue^ consulte le catalogue, et, après avoir lu Texplication qu'il donne, demeure plus intrigué que jamais* Un mor* ceau de Molière à Glunj I Dans quel but?
Enfin, dans une salle où Tair est lourd et <diaud| d'où les visiteurs accumulés semblent ne plus vouldr sortir, et qu'un grand bourdonnement entrecoupé d'éclats de rires étouffés emplit, se précipitent et s'entassent tout particulièrement les flots incessants du public.
Comment dire cet empressement? Quel objet rare et curieux exdte donc tantd'émd?
Ah I voilai — Nous sommes dans la salle de la/Szmeuse ceinture de chasteté. Tout Paris la connut, au moins par ouï-dire, cette célèbre ceinture. De femme en f(^nme, dans les ateliers, le8 boutiques, les maga^ sins, les comptoirs, à la halle aussi bien que dans les »lon8 bourgeois, le secret s'est répandu. Et tout le monde, les dames surtout, jeunes ou vieilles, ont soif de contempler une fois dans leur vie cette affreuse ceinture, témoin muet et impartial de la jalousie mgénieuse des seigneurs d'autref(NS, — et de la légèreté des dames du temps passé, *— il faut bien le dire aussi.
An bas d*nn trophée d'honnêtes qnenonilles délicatement ouvragées^ comme nn serpent de veloars ronge, nsé par places, repose la ceinture : elle a pour fermoir les deux moitiés d'un coquillage dentelé. Une serrure à clé, — admirable précaution {pré^ caution inutile I dirait Beaumarchais) accompagne ce fermoir excentrique.
Les femmes, j'entends celles qui ne sont pas prévenues par un coup de coude de leur mari, devinent immédiatement l'usage de ce meuble conjugal. Les jeunes filles rougissent, et se sourient en dessous, entre elles. Des regards sont échangés. On chuchote. Les hommes expliquent à voix intelligible le pourquoi et le comment de cette iyrannie. — « Le fitbricant est mort, malheureusement, :» dit un plaisant en lorgnant les dames d'un air aimable.
Parmi ces dernières, quelques-unes, fort courroucées, et trouvant cette invention idiote et absurde, font, malgré elles, des gestes de rébellion, accompagnés d'une moue significative.
— Ah bieny moi I,». lit-on dans beaucoup d'yeux féminins, si on voulait me... je... — et une sourde menace termine la phrase prononcée intérieurement.
Plusieurs se cachent la figure sous leur mouchoir, et rient sans se gêner. D'autres, des vertus surprises, se sauvent avec une colère pudique, après avoir lancé un coup d'œil ftirtif sur l'objet en question.
— Circulez, Messieurs 1 braille de temps à autre le gardien froid et grave.
On circule lentement. On s'arrache avec peine de k saBe. On s'entraîne le sourire aux lèvres. Et les BOQveanx arrivants, avides de voir ce qui préoccupe toot le monde et cause l'hilarité générale, poussent dehors cenx qui les ont précédés devant la ceinture mjMrieuse.
Enfin^ par les anciens Thermes de Julien, froide ea?eme où les baignoires de pierre et les sarcophages ^re^iemblent et sont assemblés, le public s'écoule, ie répand dans le jardin, se tord de rire devant les statues gothiques, longues, maigres, roides et laides, et, p^ à peu, regagne la porte basse de l'Hôtel, jetant un èniier regard ébahi à la muraille crénelée, écusson- Bée, an &ite de laquelle on s'attend toujours à voir un archer, le pot en tète, se promener son arc sur le dos, de long en large.