‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 32 sur 74 · LA FAUTE DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LA FAUTE DU PRINTEMPS

Sur les bords de la Seine, avant-hier matin. M* Stybn, professeur de sixième au lycée... Diderot, marcbait en sautillant, comme une bergeronnette.

L'obligeant M. Stylon se rendait au lycée... Dîdeiot.

M. Stylon marchait vite, en sautillant, comme un gentil oiseau, et sous son crâne déjà épilé par les rt^mm désagréables des années de maturité, mais que leconrrait précieusement un chapeau claque en mérinos noir, Toltigeaient, tels des oiseaux nouvellement ëdos et encore tout gauches, les pensées pédagogiqnes dont M. Slylon se proposait de fidre part à ses jeunes élèves, ce matin-làf

M. Sfylon repassait donc son cours, en se rendant an lycée... Diderot, par les qnais.

Tont à conp, à la hantenr dn pont des Saints- Pères, nne remarqne, \Âen inattendue, se glissa an* dacieusement parmi les pensées pédagogiques de M. Stylon.

Et cette remarque était celle-ci :

€ Pourquoi madame Stylon n'a-t-elle jamais les bas aussi bien tirés? »

Halte, Monsieur Stylon! Halte!

Que Youlez-Yous fiûre entendre par ces mots, lesquels, prononcés près d'un pont dont le seul nom aurait dû tous &ire réfléchir, me semblent d'une inconvenance qui frise Fimpudicité?

Monsieur Stylon, permettez! -^ Ah! Monsieur Siylon, je ne m'attendais pas à cela!

Pourquoi madame Stylon, la douce madame Stylon, l'épouse sans tache, l'innocente brebis, l'ornement, et, j'ose l'espérer, lajoie de votre foyer, pourquoi madame Stylon se trouve-t-elle si inopinément mêlée à vos pensées pédagogiques, et d'une fiiçon si désobligeante?

Pourquoi cette allusion mélancolique, que dis-je, presque injurieuse, aux bas de madame Stylon, et à la manière dont ils sont tirés?

Pourquoi sortez-vous tout à coup ce triste secret de la toilette de madame Stylon des profondeurs pudiques de votre âme, Monsieur Stylon?

Poorquoi les bas de la créatare impeccable qui a mis sa main dans la vôtre, il y a dix-neuf ans trois mois et qwlqnes jomrs, vous reviennent-ils à la mémoire 9oiMlaiii?

Que vent dire enfin cet effrayant adverbe aussi <]cd se dresse là, comme nne pierre d^attente?

Madame Stylon, dites-vous, n'a jamais (que ce ftauds est amer !) les bas aiissi bien tirés. Aussi bien tirés qne ceux de qui?... Monsieur Stylonl

Que oeux de qui? — Je vais le dire^ moi^je Fai

(feÔDél

Madame Stylon n'a jamais les bas aussi bien tirés qob oenx de. .. la frivole créature, parfumée à V Ylang^ Ylang, qui vient de tourner le coin du pont des Saints- PëiQs (6 saints Pères, voilez-vous la &ce) devant TOUS, toat à l'heure I

Oui, Monsieur Siylon, c'est parce que devant vous, tout à l'heure, offrant ses délicates chevilles aux yeux de tous, £Edsant un joli tumulte d'étoffes soyeuses autour d'elle, et répandant dans l'atmosphère des odeurs de poudre de riz et d* Ylang- Ylang (à moins que ce ne soit du Jockey-Club), une femme évidemment fiivole a tourné le coin du pont des 8smts-Fères ; c'est pour ces raisons vaines et, j'ose fe dire, tournant à l'adultère, que vous avez âdt mentidement la réflexion subite où madame Sty- I(m et ses bas en vis sont mis en quelque sorte au pilori.

^- Ahl monsieur Stylon, qui aurait jamais pensé que TOUS, vousl un obligeant professeur de sixième au Ijoée... Dideroty tous oublieriez tout à coup les charmes solides de dix-neuf ans trois mois et quelques jours d'une union à peu près sans nuage (rhiver excepté), pour ne voua souvenir que d'une chose désagréable, à propos de la £içon de se ^jarreter id do madame Stylon.

Souvenez-vous de ce que dit Minerve, sous kfigure de Mentor^ a.u jeune homme qu'elle vient de flanquer à la mer du haut d'un rocher excessivement élevé. Monsieur Stylon.

Comme ce jeune homme se plaint violemment d'avoir bu un joli coup, dans la mer amère. Minerve, sous la figure de Mentor^ lui dit fix>idement t

« Sont-ce là, ôTélémaque, les pensées qui doivent agiter le cœur du fils d'Uljsse ? »

Et Mentor a raison^ et je le dis^après lui avec une honnête indignation :

•^ SontKse là, 6 Stylon^ les pensées qui doivent agiter le cœur du mari de madame Stjlon?

Et d'ailleurs, après dix^neuf ans trois mois et qu elques jours, les bas mal tirés de madame Stylon ne doivent plus avoir rien de choquant pour vous. Vous devez être absolument habitué à entrevoir^ au bas de la robe de madame Stylon, quand elle la relève avec pudeur pour franchir un ruisseau grossi par l'orage^ les bas tortillés négligemment autour des mollets sans

embonpoint qu'elle yous a apportés en mariage aveo son cœnr.

Après dix-neuf ans trois mois et quelques jours, Totre réflexion singulière et le regard long, oomplai* 9Bnt et inTestigateur qui Fa si&Tie, regard enfin décoché aux chevilles de la créatute frivole parfumée à r Ylang-Ylang (à moins ^ue ce ne soit du Foin covpé)j tout cela, Monsieur Stylon, me parait tout à fiiil bûche, permettez-moi le mot.

Il ne vous manque plus, maintenant que vous aves UvTé à la publicité l'état intime des bas de madame Stylon, que de suivre la créature frivole qui a tourné le pont des Saints-Pères à jamais scandalisés.

Offrez-lui vos.hommages ardents, Monsieur Stylon. Allez ! le premier |&s est &it. Ah ! les bas de madame Stylon vous paraissent odieux I Plongez-vous donc dans les bas d'autrui, à présent. Allez! allez, Monsieur Stylon, déposez votre cœur, vos émoluments de professeur de sixième au lycée... Diderot, ainsi que le produit des répétitions que vous donnez à des bambins continuellement affligés d'oreillons , — bref, dé-* posez lliéritage de vos en&nts aux jolis petits petona de la créature frivole, mais jarretée à ravir, qui vient de filer devant vous, en souriant sous sa voilette. Aban-^ donnez la tendre madame Stylon aux tentations de Tisolementl Tombez de déshonneur en déshonneur, Monrienr Sfylon»

Et voilà pourtant ce que produit le printemps l Voilà.

Et il j a des messieurs qui, sous prétexte qu'ils sont poëtes, vous font des yers sur le printemps, sur cette saison qui trouble le cœur de professeurs de sixième au Ijcëe... Diderot, sur cet infâme renoaveau qui suggère aux époux des idées tout à Eût étrangères à leur profession I

Ton nom, printemps, c'est immoralité.

Et, <i si j'étais le gouvernement.., >

Pauvre madame Stylonl — Pauvres bas mal tirés!

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