‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 34 sur 74 · LA FLEUR DE' CYCLAMEN · texte numérisé non relu

LA FLEUR DE' CYCLAMEN

Dernièrement, j'étais en visite chez madame de Sainte-Adresse, une chère écervelée au cœur excellent. Ce bon Sainte-Adresse, en affaires au Tattersal,

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nous avait laisses seuls. Noos causions donc chiffons^ madame et moi.

Pendant que la jolie crëatnre, délicieusement accroupie dans un fauteuil nain, luttait, — et c'était une bataille vraiment ravissante, — avec son havane microscopique, un chien auquel il ne manquait que des roulettes de cuivre pour être vendu au poids de l'or chez Giroux, je lui feisais de mon mieux le compte rendu du bal de madame X..., bal qui avait eu lieu quatre jours auparavant, et j'exprimais, en minaudant d'une atroce façon, le regret amer que tout le monde avait témoigné en constatant l'absence de la charmante madame de Sainte-Adresse, etc., etc., quand celle-ci, m'interrompant :

— J'étais malade à la mort, cher monsieur; ne riez pas. Un rhume, je vous l'avoue, un rhume ridicule... Oh! j'ai bien souffert, allez!

— Jen'en doute pas, madame I... Nous avons des personnes qui préféreraient l'échafaud... un rhume, mais c'est horrible!... Le nez rouge, les yeux comme ceux des christs larmojeurs dans les peintures des Allemands du moyen ftge... Ahl c'est affreux!

— Avez-vous bien dansé, néanmoins, monsieur?

— J'étais triste, madame... M, Le Verrier est le seul homme sur la terre qui puisse constater sans émotion la disparition d'une étoile... mais moi... ah I — Cependant, j'ai dansé, comme un Caraïbe, au dessert, quand l'ennemi est cuit à point

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— Heureux homme 1 vous polkeriez sur un volcan. '— Avec vous?... mais jusque dans le fond des cra*

ières, madame I

— Pauvre jeune homme 1... Ah ça, dites-moi^ et notre nouvelle mariée? Quand je dis nouvelle... après trois mois!... Enfin^ la belle Nina... votre amie... (avant que votre servante très-humble eût attaché à son char un cavalier aussi répandu que vous), étaitdle à ce bal?

— Oui, madame... mais permettez-moi d^abord d'user du droit d'interpellation, comme à la Chambre.

— Nous sommes au salon...

— Ah! très-joli... Je poursuis. — Vous avez dit : € Mon amie, avant... » C'est une calomnie bien dure eela^ madame...

— Eh bien, oui. Passons. Les amies de nos amies derviennent nos amies. Tel est mon cas.

— Oh! Louise.., depuis le jour où votre main a daigné*..

— Ne vous gênez pas, mon ami! Je vais sonner ma femme de chambre et vous me tutoierez devant elle... à votre aise!

— Pardon !... je vous en prie.

<— C'est bien... allons, ne prenez pas cet air f&ché ; vous TOUS entrez les pointes de votre col dans ki gorge, du reste !

— Je vais me retirer, madame, si c'est ce col qui vous offense.

— Non, restez... mais que nous veut François? En effet, François, après avoir frappé à la porte un

léger coup qui n'était pas exempt d'une certaine ironie, entra, portant une petite lettre sur un plateau de vermeil.

— Pour Madame.

— Bon. {Exii François.)

Madame de Sainte- Adresse, à la seule vue de la suscription, s'écria :

Quand on parle du loup... on en Toit la comète!

^ C'est de l'Emile Augier, cela. Un bien excellent vers ! dis-je.

— Oui,... je n'en ai pas encore saisi toute la finesse, cher monsieur, mais ça viendra... A propos, nous parlions de Nina. C'est cette chère enfimt qui m'écrit... Permettez-vous?... Pendant que vous redresserez les angles de votre col... d'ailleurs.

— Méchante... Oui, je vous permets... Au fait, voulez-vous que je vous étonne? repris-je.

— Hum?... Enfin, essayez.

— Eh bien, ne décachetez pas encore cette lettre. Et je vais vous dire, moi, l'honmie au col rebelle et votre serviteur dévoué, ce qu'elle contient, cette lettre!

— Vous?

*— Oui, moi, € un jeune honmie qui ne feit rien,' > comme vous avez la bonté de m'appeler parfois.

— Votre assurance me confond^ et je ne sais...

— Ah! par exemple, je netradnirai poînt mot àmot, non ! Mais quant à la substance même de ce bOlet, j*aî rhonnenr de vous prévenir que je la devine d'avance, et suis prêt à vous la dire.

— Vous avez le don de la double vue?

— Qui sait?

— Diable!..! Je ne sais si je dois rougir...

— Ke rougissez pas, madame. L'amour est aveugle, et quand il ne l'est pas de naissance, il sait se mettre un bandeau.

— C'est de la haute prudence... Mais, voyons, et ma lettre? Allons, beau devin de salon, double oracle des dames et des demoiselles, je vous attends. Ne soj-ez pas solennel, surtout.

— Je commence.

• — Permettez que je m'établisse agréablement, là.

— La lettre n'est pas datée, d'abord. C'est un oubli, je le sais. Chez une autre fenmie que Nina — laissezmoi l'appeler ainsi pour plus de commodité — cela indiquerait un certain machiavélisme dont je la sais incapable. Snsuite...

— Oh ! que vous y mettez le temps I

— Là, là, m'y voici. Je lis... de mémoire

Ma délioatA Louise»

Vous n'étiez pas ohez madame X.* ., à son dernier baL. Combien j'ai r^rotté..^ etc., etc.

Passons-nous les compliments de condoléance?

— Onii passons.

M. Gûntrin de âavreoxy un ami de mon frère et de mon maxi...»

— Qui? Grontran? Ah! oui, un officier aux tirailleurs indigènes, un grand blond. Tête pâle, fort belle, ma foi. Un poëte, si j'en crois les cancans. Bon, c'est cela. Charmant valseur! Ne devait-il pas retourner en Afrique?

— Justement, madame. C'est à propos de ce départ que Nina vous écrit..*

— Vous êtes une mauvaise langue, mon ami, savezvous?

— Et vous, une interruptrice, madame. Je vous rappelle à l'ordre I Laissez-moi continuer, ou, si je vous ennuie, autorisez-moi à me taire.

— Quel mauvais caractère ! Allons, je donne ma langue aux chiens, pour une infinité de raisons. Soyez heureux!

— Je continue :

e( de mon mari, Tint noos aalaer. H me fit Ini promettre mi qnadn'llo. Kotu dansftmes. En causant, j*apprîs que ce charmant officier allait nous quitter pour longtemps. Deux ans, disait-il. D allait dans le désert, \m yéritable désert, à cinquante lieoes d'El Aghonat, seol, avec quatre spahis. Deux ans, chère Louise, sans yoir un chatL..

— La situation n'est pas fort gaie, en effet, pour un homme du monde I

— Evidemment, madame. Quand vous voudrez bien me laisser poursuivre...

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' — Poursuivez, irritable CagKostro I — Je reprends :

Eh bieni ma Louise, en écoutant oe jeune homme jparler simple* laent, sans forfanterie et sans tristesse exagérée, de sa vie là-bas, h Kpt cents lieues de Paris; en l'entendant raconter (plusieurs dames i*étaient groupées autour de lui, quand le quadrille fut terminé), en Fentoidant raconter, dis-je, gravement , que sa tête pourrait bien, OKipée nu bean jour, sécher en grimaçant, sur un piquet, au seuil de h tente d*un Arabe, je me sentis frissonner des pieds jusqu'à la t6te, Gociuan détaillait si singulièrement tout cela, en souriant d'une tÊÇtm à navrante et si gaie à la fois, qu'il me semblait, par instant» — di ! que j'étais loin du bal alors — voir sa pauvre tête, si noble et 6 fière, se orisper sur le sable, au soleil, montrant afi&eosement les

— Mais c^est hideux, oe que vous me racontez là, mon ami ! murmura madame de Sainte-Adresse.

— Ce drame est de la dernière banalité dans le sud de r Afrique. Laissez-moi finir la lettre. Nous arrivons à la partie intéressante.

Alors, chère Louise, pressant bien fort la main de mcn mari, qui m'avait r<jointe et écoutait oomme moi, je me .trouvai divinement haoreose I Mon cœur était inondé de joie. Jamais la tête adorée de Bon Henri ne sera oonpéel Qu'elle doit dtre terrifiée la femme que va quitter Contran — je ne la connais pas — par la pensée que cette Sère tête peut, comme celle d'Orphée, rouler sur la terre, en mur«> Bunant son nom bien-aimél — Mais, à oe que m'assure mon mari,. H« Contran n'a pas d'amie

— D'amie I hum ! Nina n'ose écrire : maîtresse. Ame charmante I Mais pourquoi m'écrit-elle cette lettre lugubre ?

^- Vous Fallez voir bientôt.

Non, M. de Savreux part le cœur libre, et triste — il le disait -^ de n'avoir pas là quelque bon eouvonir, poires exquises pour la soif

da coeur!... Ce r,;gr3t, tendrement expiimé d'one nuuiière ezœntrique, me toucha. Mon &me en tressaillit. La femme coquette, inoonsciente, se réveillait-elle sons réponse? Je ne sais. Et ce qne j'ai fiait est-il mal, ô ma Louise? Telle est la question de casuistique féminine que je viens tous poser..».

— , Enfin I Mais que vaîs-je apprendre? 0 Ninal Nina I

— Ce qni vous reste à savoir^ madame, le voici :

Eh hieni ma Lomse, quittant mon mari, mon cher Henri, que j'adore saintement, jo priai M. de Savreux de m'offrir le hras et de me mener dans la serre respirer Tair relatiyoroent plus frais. Henri, souriant, nous regarda partir. Il devinait peut-être — qui sait? le cher cœur ? — que je voulais faire Tanmône d'un souvenir à ce pauvre garçon qui s'en allait, seul, et si loin. Car tel était mon hut Oui, je voulus instantanément — qne nous sommes perverses I et que nous avons de raérodiado en nous! — que mon image rest&t la dernière dans ce cœur vierge — ou veuf? — et il me parut doux — c'est horrihle — de penser que mon nom pourrait être le dernier prononoé par Contran... — Nous causâmes longuement. Au fond, Contran est désespéré de partir. Quelle tristesse dans sa voix ! Je fus bonne et compatissante, comme une mère, avec autant d'innocence du moins, et comme il est de ces misères dignes auxquelles on n'ose offrir le donier de la pauvre femme, je cueillis une fleur de cjdamen, à côté de nous, et la lui donnai : ce fut ma pièce d'or dans cette bourse vide. Je fis cette action trèe-simjdement, par s^rmpathie. Gtmtran prit la fleur. « Vous vous souviendrez de moi ? n lui dis-je. U no fit aucune protestation, mais avec un geste profondément ému et plein de respect, comme un chevalier du moyen ftge : « Tot\joars! » répondit-il. ^

— Une héroïne de cour (t amour ^ hé ? mi bravo petit cœur I

— Un ange I madame^ Encore quelques mots^ et je termine :

Louise, dites-moi : suis-je coupable d'avoir agi ainsi, selon l'impulsion irrésistible de mon cœur ? Ai-je commis un adultère de pen* sée ? Oui, il y avait plut que de l'amitié dans le don de cette pauvre

fleur p&l6| jo le sais. Mais je n'ai pa résister k la voix qni me disait toat bas : tf Ta fiûs une bonne action. » Louise, votre ftme, si voua rinterrogiez, que vous répondrait-elle à oe svget?

— Elle dirait... reprit madame de Sainte-Adressej que... il ne &nt pas jouer aveo le fen. Enfin^ M. Gontran s'en va. Tout est bien. — La lettre est terminée) je pense.

— Oni, madame. Eegardez plntôt la vôtre. Madame de Sainte- Adresse ouvrit la lettre de

Nina, la Int, et la referma^ pensive. € Vous aviez deviné^ mon ami^ toat, jnsqn'an dernier mot. Seulement ne vons fUchez pas, tout cela est écrit d'une plome délicate, et, qnel que soit d'ailleurs votre talent de narrateur, — qui vous laisse à cent pieds en arrière, mon brave monsieur I

— Je n'en doute pas, madame. Une femme écrit avec son cœur.

— Ah ça, mon mystérieux ami, comment avezvous pu savoir?...

— Oh ! c'est très-sunple, vraiment. — Le manège exquis de Nina ne pouvait m'échapper, soit dit sans me flatter. Le monde, pour moi, n'est amusant qu'au microscope. Or, ravi, pendant qne Gk>ntran parlait, j regardais Nina écouter, l'œil brillant et rêveur, le ré cit sinistre du jeune homme. Quand elle prit le bras de Savrenx, je la suivis indiscrètement. Et, dans la serre, caché derrière des magnolias, pendant que le bruit un peu adouci de l'orchestre et du bal nous ar*

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rivait par bouffées joyeuses, je prêtais bassement, — dans rintérêt de k littérature, — Foreille à leurs discours mélancoliques, tel Poljphème, à deux pas de Gkilatée et d'Ads, mais sans rocher à la main.

— Un joli métier I mon* ami.

— Cela vaut mieux que d'aller au cabaret I

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