CE DONT ON RIT PLUS TARD
— Ahl mon pauvre BiasI... et je ne pus achever. Le paquet de biscuits, que je tenais dans mes mains, tomba sur le parquet, et les deux bouteilles que renfermait la poche droite de mon paletot s'entrechoquèrent.
— Ah! c'est toi... assieds-toi, là... tiens, laissemoi pleurer encore un peu... j'étouffe... c'est bête, c'est moutard de pleurer comme ça ! mais que veuxtu?... j'ai le cœur fendu en deux..., il &ut bien que ça coule par les yeux...
Je le laissai à sa douleur. Cependant, après avoir ramassé mes infortunés biscuits et déposé mes amphores sur la table, je me permis quelques phrases de condoléances... et vraiment, je ne savais que dire... j'ignorais le motif du débordement de ce Nil sentimentaL
Bias — nous l'avions appelé ainsi à cause de sa
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phOosophie et de son peu de bagage — était nn garçon qui réalisait fort pen les axiomes grecs sur k beanté hmnaine ; nuds c'était nn cœnr d'or et^ de plnsy nn cœnr de diamant^ du moins d'après Ini, car les Grandes Eaux dont il me rendait le spectateur m'en disaient grandement douter.
Je me hâte d'ajouter que la cause qui provoquait ses pleurs devait être bien sérieuse y car^ de mémoire d'étudiant, je ne l'avais jamais vu donner ime preuve quelconque de sensibilité.
— Voyons, Bias, tu ne m'as pas l'air d'être raifl(mnable«.., secoue un peu cette torpeur... Dans quels jardins d'Amûde t'étais-tu donc endonni, que le réveil au X^ étage d'ime maison de la rue de La Harpe te semble si dur?... Bias, si tu «nbis le sort d'Ariane, ce que je pressens, regarde-moi et souris: je te ramène Bacchus — et je montrais mes bouteilles.
— Non. Je suis trop malheureux.
— Eh bien, mon pauvre ami, moi je ne suis pas aœez malheureux, donne-moi un peu de ton superflu... nous mettrons nos cœurs de niveau. — Ça te va-t-îl?... tiens, voilà un verre de doux — pour te remettre...
— Tu ne me comprendrais pas..^
— Mais je te comprendrai encore moins si tu ne daignes me donner aucune explication I
— Tu te moques... Au &it, pourquoi me cacher?
je vais tout te dire...
m MBSDAMB8 LBS PARISIBNNBS.
— Ah ! pardon^ je stda à toi... laisse-moi seulemeiit bourrer ma pipe et remplir nos deux verres...
— Fais...
— Dis donc^ Bias... comme je ne sois pas renu depuis quinze jours... explique-moi donc ce qne peut signifier ce ballot qui glt an milieu de la chambre... Est-ce qne tu ras déménager ?
— Non, non, non, reprit-ilj en regardant longuement le monceau dont je parlais... c'est le bonheur qui a fini son terme chez moi.
-^ Baconte, mon vieux Bias, raconte... et malgré le scepticisme dont d'aucuns prétendent que je stiis cuirassé, crois que... enfin suffit... on n'est pas une brute.
— Laisse-moi essuyer mes yeux, et je commence : Voilà toute la chose, mon vieux, tu verras si c'est assez bête I... B y a huit jours je me sentis trèsamoureux... oh I mais, amoureux t...
— Je connais ça... c'est une rage... comme les dents ; ça vous prend vers les huit heures du soir... quand on est forcé de âdre vis-à-vis à sa chandelle, dans sa chambre...
— C'est bien ça... B tombât une pluie fine au moment où je franchissais mon seuil ; le froid des dernières soirées dTiîver, mêlé aux gouttes d'eau, me rafraîchissait délicieusement...
— Je connais ça... mais ça n'empêche pas d'aller comme le diable h la suite des blondes ou des brunes.
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— Cëtaît tme blonde. — Tu connais mon amour, mon idolâtrie pour ces fiUes pâles, pour ces petits cheyemx follets du front qui se battent ayec le Tent.
— Oui, je sais que tu aimes ce germanisme capillaire.
— Eh bien, mon ami, elle était blonde.., et trèsmal mise.
Sa robe, une ancienne jolie robe, traînait pitoyabl^nent dans la boue... elle n'avait pas de manchettes, enfin elle était en cheveux...
— Tu la suivis cependant, n'est-ce pas, Bias ?
— Otd... car...
— Tu voulais l'arracher à la misère... noble BîasI
— Je ne sais pas ce que je voulais, mais je la suivais. Enfin, nous arrivons rue Dauphine, U était déjà tard... les boutiques étaient fermées... et le café 3Ia7arin vomissait ses habitués.
Une grande foule avait envahi Crétaine, le marchand de pains au beurre et de lait... — Étudiants et étadiantes se ruaient sur le repas modeste du digne boulanger.
— Tu r ofi*ris à ta blonde ?
— Ah I mon ami I... je la vis s'arrêter, en effet, devant la boutique ; mais elle n'entra pas.
— Elle n'avait pas le sou ?...
— Oui, — et elle avait faim.
— Blague ! elles dévorent toutes ainsi des yeux le^
victuailles des marchands de cervelas — de onze heures à minuit.
— Non, mon ami. Quand on fiût ce métier-là, qui n'émeut généralement que les étudiants de première année, l'on ne va pas s'asseoir sur les bancs circnlaires du Pont-Neuf et pleurer comme une Madeleine.
— Qu'a dû dire le bon Henri, lui qui voulait donner à son peuple la poule au pot tous les huit jours?
— n aura dit que, pour le présent^ les filles d'amour jeûnaient sept jours de la semaine. — Ma pauvre blonde, comme un oiseau mouillé, les cheveux pleins de perles d'eau qui étincelaient sous les rayons du gaz, se tenait blottie sur le banc... Prenant mon courage à quatre mains, je lui parlai...
— Tiens, Bias, veux-tu que je te dise le reste.^ ?
— Hélas, cher vieux, tu le devines bien... elle avait très-faim ; son amant l'avait abandonnée... il était tard. Je lui offris ma misère et ma chambre. Accepta-t-eUe les deux? La suite de l'histoire te le dira.
Toute tremblante — de froid — comme Bailly, elle se suspendit à mon bras et nous revînmes ensemble ici.
Avec beaucoup â affaires et de papier je fis un feu convenable.
— Ohl c'est du bon feu, frissonna-t-elle, en pro-
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BMnant de grands jeux étonnes dans la chambre triste où nons sommes.
— CSiauffea^Yons, Alphonsine, lui dis-je, en boudiant aTec nn ahnanach le carreau cassé depuis un temps îmmémoriaL
— Vous êtes trop bon, ajouta-t-eUe, en me voyrant disposer un souper frugal sur la table ; sans vous, je eoochais dehors — ou au poste, et je ne soupais pas.
— Comment! ta blonde n'avait plus de domicile?
— £lle n'avait plus rien. Sauf un petit paquet de letk^es qu'elle portait dans sa poche.
— C'est singulier, Bias, ces femmes-là ne perdent presque jamais leurs lettres d'amour... EUes les rdisent souvent, toujours, et par une bizarre vanité, c'est devant l'amant actuel qu'elles parlent des amants paraés. A dé&ut de vertu et de pudeur, on croirait qu'elles ont à cœur de montrer qu'elles sont dignes, par leurs amours disparues, de l'amour présent.
— Je ne sais. Alphonsine était adorable ; pendant huit jours, le soleil de l'amour illumina cette affreuse diambre. Soit reconnaissance, soit tout autre motif, eDe fut dévouée, bonne fille, riant de tout et fidsant les cornes à la pauvreté. Moi, je te l'avoue, j'étais fou d'elle; je te dirai même plus, il arriva cette transfiguration inexplicable que nous avons tous connue : quelquefois, la nuit, me réveillant près d'elle, appuyé sur le coude, je la regardais dormir.
ne MESDAMES LES PARISIENNES.
En voyant cette frêle fille, dont j'étais le soniieD, et qui reposait sons les ailes de ma protection avec nn charmant abandon, je sentais en mon cœur un antre sentiment qne l'amonr.
— Je connais ça, Bias, on du moins j'ai eonna ça, et si j'ai jamais proclamé à liante voix im aphorisme, c'est celui-ci : — Dans l'amour pour ces pauvres êtres, auxquels on est tout, il j a plus que de l'amour t il j a de la maternité.
*-^ Tu pourrais avoir raison, ami, il y a quelque diose de cela. Mais j'arrive au sujet des larmes que, sans honte, j'ai versées devant toié — Une nuit^ une curiosité insurmontable me fit regarder dans ses lettres. Je découvrir un petit paquet ficelé que j'ouvris. — D renfermait des reconnaissances du Monide-Piété pour une somme de 70 francs.
Je remis le paquet en place^ et j'attendis le doux réveil de ma blanche Alphonsine.
Elle ouvrit enfin ses jolis petits jenx...ohIje les tois encore, ses aimables jeux... hélasLu Je lui parlai de la pénurie où elle se trouvait.. •
— O'est vrai, me dit-elle, je n'ai rien sur le dos... tout est aux Blancs-Manteaux... et tu n'es pas assez riche... — Restons comme nous sommes, inon obéri., je vais tâcher de trouver une place... et nous nous iu£Brons.4.
dette rë8ignati0n toudiante m'alla au fond de l'àmci et sur-le-champ je me promis de faire l'impos-
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siUe pour retirer ses misérables hardes du Mont-de- Piété.
Mais 70 francs, c'était dort
— KatoreUement tu ne pensas pas à moi, Bias?
— Incorrigible rieur I.. Non, je me creusai la tête pendant deux jours; enfin, je crus avoir trouvé.., J'avais une petite bibliothèque, de beaux livres, des aoiis da quinze ans... de ces chers auteurs dans les pages desquels on a pleuré — ou ri.. • Je les vendis. Cda me rapporta 35 firancs. — Tu ne peux te figurer, mon ami, le cube de livres qu'il faut pour arriver k trente-cinq fnmos I
J'avaÎE le eœur gros, vois-tu, en me séparant d'eux ; mais je me disais : c'est pour elle, pour la petite, la chère créature... et je les lâchai^ un à un...
Ma montre, d'un argent antédiluvien, se fondit en deux piècesde cinq francs: — ça venait de chez nous, sn^tn, ce vieil oignon dans la cuvette duquel je vifpÔB ma p^te ville et mes champs, tant de fois paroonros; mais je me redisais : va donc, avare, Âlpbonsine n'a pas de robes*. • et puis, tiens.. • je me ' bbaifl mie joie délirante de son réveil le jour où tout aurait été rapporté dans notre commode.
Ja voyais ses petits doigts fouiller dans tous les j tiroirs, tirer un bonnet, puis une robe, un bijou... et I parier à tous ces dbers revenants avec des larmes dans la voix.
Bref, à force d'etnprunter, d'escompter l'avenir, je
me fis nne centaine de francs... Cent francs! cent francs ! sais-tu ce que c'est?
— Je ne les ai jamais ens^ répondis-je simplement.
— C'était hier soir, ami, que je complétai la somme... Toutes mes paroles unies aux tiennes ne suffiraient pas à peindre l'état d'excitation dans lequel je passai la nuit; . — encore ce soir, encore demain, me disais-je, et elle aura tout, elle sera heureuse... heureuse...! Si tu l'avais vue sourire, ta comprendrais cette exclamation — heureuse!
— Achève...
— Cette après-midi, après l'avoir embrassée bien fort, je sortis sans lui dire où j'allais*. • je lui donnai l'argent du dîner et elle me promit qu'à six heures il serait prêt. Je partis.
Si je n'ai pas embrassé tous les passants sur ma route^ c'est qu'ils ne l'ont pas voulu... tant j'aimais mes semblables..., enfin, j'étais fou.
Aux Blancs-Manteaux, bouillant d'impatience, je dus attendre mon tour. Je fis mon purgatoire, va, à cette porte où se tient le saint Pierre administratif!
n arriva pourtant, ce tour réclamé tant de fois, et l'on me remît... le ballot que tu vois.
— ^ Calme-toi, Bias, calme-toi; je comprends peutêtre.
— Ah ! disons tout... je pris un fiacre, serrant mon paquet sur mon cœur ; c'est bien bête tout ça, pas vrai, mon ami?
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— On n'est jeune qu'nne — ou deux fins, mon vieux.
— J'arrive rue de La Harpe. Le concierge me ttfaie: -~ j'avais un fiacre I et il m'aide à monter mon paquet... C'était il y a trois heures... la chambre âadt comme elle est maintenant... vide de femmes... ^ € Votre dame est sortie, me dit le concierge, elle akissé une lettre.»
Mon ami, voici la lettre, lis-la.
— Merci de ton hospitalitée... je m'en vas... toiei r été qui vient ; je pourrait trouver facilement ma vie* Tu est trop dans la dèehepour que je veule te gainer. Adieu. Alphonsine.
Un long silence suivit cette lecture ; Bias pleurait toujours... je regardai à ma montre : il était onze henree.
— Je m'en Tais, Bias... ton condergp ne voudrait 1^ m'ouvrir tout à l'heure.*. Allons, un peu de ocmrage...
— J'en ai eu trop, avant...
— Allons, voyons, sapristL.. veux-tu que je reste id à causer?
— Non, va-t-en.
— Jette au moins toutes ceshardes dans un coin.^ e'ert un mauvais rpman d'amour, vois-tu, cela.
— Laisse-moi le relire encore.
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