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A.vant Pont*rÉv6qu6, une hettre tiprés midi.

€ Lucie I — je le jure, je te resterai fidèle. Déci- € dément l'air de la mer est exquis. Je suis un peu € fatigué ; puis le sable de la mer est éreintant, ma <r parole I — Chère Lucie, comme on l'admirait! Ce € M. Basibus est un imbécile, un gandin. — Loi? € Allons donc ! je n'ai pas peur. Si je fumais en rêe vaut àLude? 9

Avant Lisieux, 2 b.

c Jolie campagne, bien cultivée, plailtureuse... « comme la servante de l'hôtel, du reste. — Que fisdt c Lucie? Elle s'habille peut»èti«. Pauvre Lili, elle a « pleuré ce matin. Et moi donc : un ruisseau ! — J'a* j « vais l'air de demander un cadeau comme Amanda. {

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€ TSens ! c'est vrai, Amanda, je l'avais oubKëe. EDe c vient m'attendre à la gare, je crois? — Au feît, « j*aî sa lettre sur mol. Voyons. Non, ça c'est la lettre « de Lucie, cWr ange I — Ah I voi« le barbouillage c d'Amanda. 3

Avant 6vr«ux» 8 II. 20.

€ Belle bathëdrale ! — Atnandd ert belle égale- € ment, mais pas en pierre. Sera-t-elle à la gare ? — ' c Tant pis, je dîne sans elle! — Les voyages, ça c creuse. L'estomac demande quelque chose. -^ € Hum I — On est mal assis sur cette moleskine. € Qu'aura &it la Bourse, aujourd'hui? Et Amanda? c — Elle aura été à Vîncennes, hier, j'en suis sûr. Oh ! € si elle a manqué à ses devoirs de seconde épouse, c je... — Ah! bien oui, allez donc vous f&cher, elle € mettra ses jolis bras autour de mon fkuit-col et me € dira : On est donc méchant n' aujourd'hui?

< Et puis elle me parlera de Lucie. — J'aurai l'air € de lui fiôre une scène de la part de ma femme... y

Avant Mantes, 4 h. 20.

C Mantes la jolie I enfin notas arrivons, voilà le joli € clocher. — J'ai le ventre vide, sacrebleu ! Pourvtt € qu' Amanda ne me fasse pas attendre. Je lui flanque € un savon. Et puis j'ai une soif! Je me sens en feu c dans l'intérieur. Décidément je ne mangerai plus € de crevettes ! Fumons, t

SdG MESDAMES LES PARISIENNES.

Avant Paris, 5 ta.. 80.

€ Ah I voilà les fortifications. Sjjlendide cBUvri € d'art. — Quel joli petit dîner chez Beaurain je vai i € &ire faire à Amanda et à Bibi. Bah I ponr une fois^ a je loi offre tont ce qu'elle voudra. — Dieu^ si elle € m'entendait I — Ah! c'est qu' Amanda , c'est du a salpêtre dans la coupe de l'existence. Est-ce que c Lucie chausse du 33 , allons donci est^K^e que?... € jamais, jamais, jamais. H n'y a qu'Amanda. Angef < Nous aurons du homardi >

Paris II

THOHINE DES BRUYÈRES

Hier, sous le ciel attristant d'un automne qui va bientôt dicter ses dernières volontés, j'errais dans les immenses rues, irrégulières encore et parfois pittoresques, de l'extrême banlieue.

J'étais à la recherche d'un peintre (Tenseignes^ fort bizarre et d'un grand talent.

Tout en filant avec vitesse le long des boatiques d'aspect presque provincial, j'aperçus à la porte dW

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épicerie modeste, entre des lanières de peau d^angnille et des filets remplis de tonpies et de sabots^ une botte de ces balais qn'on ne trouve pins que bien rarement an cœnr de Paris, chez les épiciers progressifisi, qni s^intitnlent marchands de denrées colo^ fdaUs.

Je veux parler des balais de bmjère.

n j avait longtemps qne je n'avais vn ces balais des pauvres gens, qne leur bas prix met même audessous des balais de bouleau, si humbles, cependant, à côté des opulents piaçavas, que leur origme étrangère et les cantonniers de la Ville ont mis à la mode.

Je n'aime pas, je l'avoue, à rencontrer les balais de bruyère. Non, dût-on m'accuser de lyrisme effi^né, la vue de ces balais tout fleuris encore, et qui ont gardé en quelque sorte dans leurs rameaux l'âpre et saine senteur des plaines bretonnes et le frémissement des brises salées de l'Océan, m'est pénible.

Non-seulement ces balais me rappellent l'histoire de Thomine des Bruyères que je vais vous raconter, mais encore, n'ayant pas, qne je sache, le tempérament du marquis de Sade, la pensée que ces pauvres fleurs sauvages vont balayer les résidus de notre cormption civilisée m'attriste.

888 MtSDAHBB US rABXBIBNKBS.

Cela dit, je passe à mon histoire^ après avoir sapplié les balais de erin^ de joncS|de bouleau^ de plumes^ de chiendent| de paille de fer, etc.^ de ne pas former une cabale contre moi^ en accosant les balais da bmjère de m'aroir sondojé*

Un jour d*août — il y a de cela denx ans — au milieu des landes sans fin et silencieuses du cap de la HaguCi je m'étais assis, regardant avec émotion la vaste mer, à Thorizon, au pied d'un tombeau de pirates danois, monticule de terre jadis orgueilleux, et qui s'est affaissé jusqu'à l'humble niveau de la plaine sous le pied indifférent des sièolee lourds.

Sous l'immensité charmante d'un ciel où les nuages faisaient comme de blancs continents sur nn océan d'azur, s'étendait à perte de vue l'immensité verte et rose des bruyères en fleur, exhalant leurs parfums rustiques, qui remplissent si délioieusement la poitrine.

Pendant que, les mains jointes derrière la niique^ je m'enivrais pieusement de la vue des trois subli* mités ravissantes de là nature : la mer, le ciel, la plaine, il passa, à vingt pas de moi, une belle fille, pieds nus, en jupon de futaine, aux plis pesants et droits, portant sur son épaule gauche une cruche de

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cnÎTre, maintenue en équilibre an moyen d*nne longne lisière de dn^ qui, passant annlessas du front, allait rejoindre la main du bras dn^ tendu ayee grâce.

Cette attitude sou^turale presque grecque , qu'a rendue avec tant de bonheur le tableau d'Hippoljte de la Charlerie, si justement remarqué à Paris et à Bruxelles, me frappa au dernier point, sous le ciel normand, au milieu de la campagne déserte.

St pourtant, entre cette fille au torse hardiment dëvdoppé, au teint frais et coloré, et la terre robuste qu'elle foulait, courbant sous son large orteil les bruyères blanches et cramoicdes, fl 7 avait comme des airs de âunille.

Quand e&e arriva près de moi, je lui demandai son nom.

Elle me répondit : Thomineé

A la Hague, Thomine est le féminin de ThomaSi

Bevenu à Paris, le souvenir de la fille aux formes ' nobles et le souvenir des fleurs gracieuses se sont intimement mêlés dans mon esprit.

Et quand^ dans les élégantes jardinières de sa-

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lons^ je voyais s^étioler les pâles bruyères des pays chands^ sons l'œil de femmes nerveuses et surmenées de Parisy il me venait comme une bouffée de Tair vivifiant et parftuné de la Hague , et je pensais à Thomine, la paysanne qui ne connaîtra pas les délices factices d'une promenade au Bois^ il est vrai, mais que la névralgie ne brisera jamais.

Mais qn'ai-je dit?

Il y a un aui à l'entrée de l'hiver, un matin, en descendant de voiture dans la Grande-Bue de la Chapelle, je manquai d'être écrasé par une lourde charrette de campagne. Comme je toisais avec une colère courte le conducteur, je vis avec une extrême surprise que sa figure ne m'était point inconnue.

Le charretier arrêta ses chevaux et, avec un accent qui me fit plaisir soudain, me dit :

— N'ayez pas de soin, Monsieur, c'est Manger, votre serviteur.

Manger, un descendant de l'archevêque anglais de ce nom, selon la légende de la Hague, avait été ' mon hôte dans ce pays.

n amenait de la bruyère à Paris.

En effet, la pauvre bruyère remplissait la charrette à deux mètres au-dessus des ridelles.

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En outre — et cela m'attrista tout de snite^ sans que je susse pourquoi — il amenait avec sa mar^ cAandise^ assise au milieu des fiigots fleurisi tout efiarée^ toute niaise, la belle Thomine.

Elle venait se mettre en condition.

La bruyère allait devenir la garniture d'un article de ménage ; Pinspiratrioe d'un beau tableau venait se fidre servante.

O rêves I Le poète n'avait qu'à dire son mea cutpa. Je le dis avec ferveur, en priant le ciel d'ëpar* gner à l'innocente enfimt les tentations inouïes de la vie &cile, en souhaitant aux bruyères un emmagasinement étemel chez le commerçant.

Hélas! — ai-je besoin de vous dire la suite de cette rencontre inattendue ?

La peine vraie que me cause la vue du balai de bruyère, et que je ne vous ai pas cachée, ne vous &it-elle pas sous-entendre ce qui me coûte à ajouter?

Et si je mettais ici zLafin au prochain numéro j lecteurs, ne devineriez-vous pas les lignes pleines d'nne atroce banalité qui peuvent suivre ?

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Mais allons jusqu'au bout.

Un soir, je vis une vieille femme balayer avec ardeur le ruisseau infeot de sa maison. La boue épaisse, luisante comme du vieux plomb, coulait péniblement sur son lit d'ignobles pavés.

Le balai de la vieille était de bruyère I

— Quant à T^omine..,

Au-dessus du ruisseau, oh I tout près I i^ y avait un trottoir; la nuit tombait...,,

Là VOLIGE

Tout à l'heure, en parcourant les feuillets griffonnés au crayon d'un de mes vieux mémento^ y ai lu la note suivante qui ma plongé dans un abîme de rêverie.

« Présenté hier à la Volige. — A dû être fart folie. — Semble abrutie. — Ne m'a dit qu'un seul mot d'un ton traînant : — Chouâte. »

La Volige ! — Qu'est-ce que c'était que la Volige? Pourquoi ai-je été présenté à la Volige ?

Ces questions, accompagnées d'un cortège imposant de points d'interrogation, se sont dressées immédiatement dans mon esprit, et mon esprit, après les

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avoir priées poliment d'attendre une seconde^ est allé fiKnDer dans les cases de mon oerrean.

La seconde exigée a bien duré plusienrs minutesy je raToue^ mais à la fin nos recherches ont été cou« roimées de succès j et j'ai pu me répondre en ces termes : '

— C'est au Casino-Cadet, dans un coin obscur de k galerie, fl y a de cela au moins douze ans, que tu as été présenté par des artistes sans renom à une femme que sa longueur et sa minceur araient fidt somomxner la Yolige.

Sobriquet peu obligeant, mais d'une justeAse par* frite.

La Yolige, quand tu t'inclinas devant elle, 6 bon

p^it jeune homme que le bruit d'un jupon empesé

fidsait alors tressaillir de la tête aux pieds, et vice

versa^ la Yoligé, 6 mon en&nt! était en train de

' boire un ver^e d'une liqueur étrangement colorée.

Ta le sus plus tard: cette Uqueurétidt un mélangé d'absinthe et de caâds !

La Volige prenait de l'absinthe à toute heure du jottr et de la nuit ; seulement, quand les étoiles ver-' hitsaientdELiis le ciel, elle la panachait ayeo du cassis, tandis que pendant la journée elle 7 Versait du caM noir.

Effroyable breuvage !

La Yolige était une des curiosités du Casino-Car det à cette époque, et c'est pourquoi, 6 bon petit

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jenne homme qui pâlissais et sentais un trouble inexprimable an creux de l'estomac quand l'haleine d'une femme venait à effleurer ton front, c'est pourquoi, ô cher petit ! tu demandas à être prés^té à la •Volige,

Et ton souhait fut exaucé.

Et les artistes sans renom aucun, qui aimaient à baller et à rossignoler sur le plancher des dames du Casino-Cadet, te conduisirent auprès de cette créature bizarre.

La créature, quand tu la saluas, était encore charmante, bien que ses jeux ftissent très-creux et trèsardents, bien que ses ponmiettes fussent d'un rouge smgulier.

Mais pourtant, tu t*en souviens, ô jeune homme au cœur compatissant ! tu t'en souviens, tu fus douloureusement jfrappé en constatant que la teinte générale du visage de la Volige était d'une p&leur verdfttre, qui rappelait le cceur du chou.

Plus sombre et beaucoup moins bavarde que Marins assis sur les ruines de Carthage, la Yolige accueillit ton salut par un simple soulèvement de ses belles paupières bronzées, et le seul mot qui sortit de ses lèvres fut :

— Chouâtel

Et ce mot était prononcé comme avec accablement.

Et il résonna à tes oreilles, ô cher petit poëte déjà

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tout émotîoimëy il résonna plus sinistrement que le cri proféré par le Mort de Goya, quand il sonlève la pierre de son tombean.

Quel cri terrible jette donc ce mort? — Il dit : Vadal (NéantI)

— Chonâte I

Enfin, ô tendre jenne homme, qnand les artistes msnA renoni te quittèrent pour aller se rigoler^ ta t'assis à côté de la Yolige. Tu regardas ses magnifiques mains qui tremblaient conmie des mains de vieille, et tu les pris dans les. tiennes. Tu plongeas avec bonté tes jeux candides et doux dans les yeux de la Volige, dans ses yeux qui flamboyaient vaguement au fond de leurs orbites conmie la lave au fond d'un cratère,

O naïf! ô respectable naïf! tu rêvas une rédemption. Ma parole, tu la rêvas ! Ne dis pas non, tu mentirais I Oui, tu rêvas... des choses délicates et charmantes, aussi charmantes qu'impossibles. Et tu les dis tout bas à la Volige, avec des paroles de velours, et la Volige, qui t'écoutait, la tête penchée sur sa poibîne plate, te répondit :

— Chouâte!

De quoi ne lui parlas-tu pas, à la Volige?

Fendant une heure, tandis que tes amis, les artistes sans renom, exécutaient des € cavaUer-seul » qui arrachaient à l'assistance d'unanimes applaudissements, toi tu demeuras auprès de cette fille noyée au

Si<r MESDAMES LBS PARISIBNNS8.

ténà de son verre. Ta loi tendis la perche ! Tu fis tiâroiier le bien, le bean et le rrai à ses yenx brûlants^ avec Tonctaosité et la dextérité d'un missionnaire. Tû. prêchas. Ne dis pas non^ ta liientirais I Ta ()rêchas!

Mais à la fin de chacone de tes brillantes, de tes énthoosiastes périodes, la Yolige, bavant ane goatte de sa noire miztare, disait plas morne et phis désolée qœ jamais:

— Ohoaâte.

Bnfin ta rejoignié tes amis, les artistes sans renom qai regrettaient de n'avoir point les jambes da Colosse de Bhodes poar étonner l'onivers par des eiitrechats prodigieoz^ et ttt len^ demandas ai la Yolige était Mel

— Elle n'eât point folle I répondirent nnanîmement ces sages qai préféraient les exercices du corps àceax de l'imagination. C'est son caractère, voilà tout. Depuis trois ans qu'elle vient icî> personne n'a pu lui arracher d'autre parole que celle que tu as en* tendue, ô notre ami I Choudte est le cri de cet animal à robe de soie, comme fflou glou glou est la parole de la dinde qui ignore les perfidies de la trufie. H &ut s'en contenter. Chacun est libre de l'interpréter à sa ÊiQon, d'ailleurs. Chauâte peut signifier : Je vous ùimCy comme il peut vouloir dire aussi : Vous nCem..Mte%. Chacun a son énigme dans la vie» Maintenant, cher poëte, venez-vous étonner une

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dioacroate très-garnîe par la rapidité avec laquelle

nous ravalerons?

— Voilà ce que te répondirent tes amis, les artistes absolument sans renom, et tu baissas la tête comme k Yierge de Yaucouleurs, et ta essuyas une larme h h dérobée.

— Chouâtel

NOTRE GRANDE FACHERIE

Au collège, en province.

Un lundi de janvier, à Yéitide du soir (j'avais alors qninze ans), le lendemain d'une des sauteries hebdomiadaires que donnait mon Ancle le professeur aux jeunes filles et aux collégiens de ma connaissance, je reconnus, à n'en pouvoir douter — (j'avais basé mon diagnostic sur les renseignements fournis par mon La Bruyère), — que j'étais tombé éperdument amoureux d'une certaine mademoiselle Nelly Wagner, chère créature âgée de quatorze ans peut-être, mais déjà ornée de deux longues nattes châtaines terminées par des nœuds de rubans verts, et avec laquelle, la veille, j'avais dansé et causé comme un fou. '

H pouvait être de sept heures sept minutes à sept

heures et quart^ lorsque je fis cette stupéfiante découverte en passant à plusieurs reprises ma main sur mon cœur, et, conséquemment, sous mon gilet d'uniforme. Elle suivit immédiatement la confidence flatteuse pour mon amour-propre , que me fit en cet instant, et touchant cette même Nelly, mon copain , Legrand II. ( On le numérotait ainsi parce qu'il avait un frère en seconde.)

Legrand II, ami de toutes ces demoiselles (ne sais pourquoi ), grâce sans doute à sa sœur Angélina (douze ans), l'intime de Nelly, me murmura, pendant que je potassais le dictionnaire de Bouillet :

— Dis donc, tu ne sais pas? hier, chez ton oncle^ Nelly a dit à Angélina, en te regardant rédower : // a tair extrêmement distingué t

— * Bah ! répondis-je d'un air parfiiitement indififérent.

Mais j'étais joliment content, allez I — Distingué/ — Je le crois sans peine. J'avais même dépensé deux francs cinquante centimes pour atteindre ce but suprême.

Et voici comment. — Aux vacances du jour de l'an dernier, j'étais allé à Paris dans ma fiunille. Le matin des étrennes, dès l'aube, à peine eus-je reçu le cadeau paternel, — un louis, nom d'un chien I — je courus tout d'une traite de Belleville à la rue de la Lune. J'avais remarqué, dans une petite baraque édifiée en face de cette voie publique qu'illustrent

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ses brioches 9 on lorgnon en &asse écaille ei qui m'a- Tait sëdmt Oh I posséder ce lorgnon I l'orner d'un raban moiré très-large 1 mettre le tout sor mi nez récalcitrant, et endolori an bout de trob minutes... Quel rêve!

Ce désir, je Pexançai moi-même. Le lorgnon de- Tint ma proie.

c Comme cela me donne bon genre! » pensais-je, passant, fier comme nn paon, devant les glaces des magasins.

Mais, ô châtiment! le marchand de lorgnons, né malin, m'avait vendu le premier pince-nez venn. Par timidité, je n'avais pas osé choisir! Et mon lorgnon, qid eût rendu de véritables services à une myopie ridicule, me faisait voir, à moi, que parent encore des yeux excellents, les gens gros comme des mouches.

A chaque instant, semblable au chat de Florian qm regarde par le gros bout de la lorgnette, je me beortais contre des gens que je croyais à dix pas de moL «

€ Voilà Tabsinthel » çût murmuré Hamiet.

Hais c'est égal, je me trouvais l'air < très-distingoé ! » Et la preuve que je n'étab pas le seul de mon opinion, c'est que mademoiselle Nelly, un ange à grosses nattes châtaines, l'avait dit à mademoiselle AngéHna, qui.,., etc., qui..., etc...

La révélation amicale de mon copain^ Legrand II,

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me mit si bien la cervelle sens dessus dessons; que, rejetant avec mépris le respectable Bouillet loin de md; je m'acbanud à confectionner une déclaration d'amonr — en versl — à cette ISéllj déjà adorée à l'excès.

An bout dé vingt pénibles mintites^ j'accouchai d'nn distique que je priai mon copain de âdre tefsdr^ le dimanche suivant, par sa sœur à Nellj. i Yoici ce distique :

Je vous aime, Nellj. Si vous ne m'aimez pas, ^ l)0vaat moi vont 8*oavrir les portes àa trépas!

: Je trouvais ces deux vers d'une distinction pat^ fiâte, d'une exquisité de pensées particulière^ Il me semblait que le dernier peignait admirablement l'état triste d'une âme qui ne trouvera plus désormais de repos que dans les bras de la mort, si sa flamme est repoussée.

Huml

Legraiid lime jura < sur l'autel de l'amitté^ » comme un confident de tragédie, de &ii]p l'impossible pour rapptocher deux cœurs si bien fidts pour s'entendre.

En efiet, le dimanche (jour de sortie !)^ je me lundis au Parc après déjeuner. Les musiciens de la garnison disaient retentir les échos.*Toute la ville se pressait autour du rond formé par les chaises de ces Ptphées en pantalon garance.

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Sb proyince^ on Ta tous les dimanclies et tous les jeudis an Parc entendre le concert militaire.

Mais je m'œcapais bien des pa$ redoublés et des varûaûms sur ta Muette^ composées par le dief de mnriqoe. Oe que j'attendais, le cœur lyre d'anxiété el l'air pins distingué que jamais, mon lorgnon sur le nés, c*ëtaît l'arrivée de Ndly, — qui derdt avoir reçu mon distique, distique écrit en encres de cou» leors sur véHn I

Ineffable moment !

Enfin, parurent Nelly et Angélina suivies de leurd mères terribles. Legrand II, pensif, accablé sous le poids du secret dont il était le dépositdre fidèle^ martelait à c6té de ces dames si redoutables.

Il m'aperçut, doubla le pas, et, pendant que je saluais gauchement, atteint en plein cœur par un regard brillant de Nelly, plus charmante que jamais avec ses longues nattes surmontées d'un toquet à pompons, il vint me prendre par le bras.

Ces dames, visions exquises pour mol, passèrent en souriant.

— •Mon vieux, s'écria Legrand II, quand nous fClmes seuls, allons fumer une vieilie pipe dans un coin, et deviser de l'amour I — Tu verras ta Nelly, ce soir, chez ton oncle. Elle est extrêmement flattée, m'a dit Angélina, de ta recherche, et ne dansera qu'avec toi.

'^— Tu me rends la vie I m'écriai-je.

S98 MBSDAMB8 LBB PARISIENNES.

Mais nous avions compté sans la coquetterie Nelly, Legrand II et moi. Et le soir, chez n oncle, Nelly, ses nattes et ses rabans yalsèrent^ i valsèrent avec mi certain Barbeau (Emile), un r] toricien pédant. J'étais furieux. J'osai, nous osfttn veux-je dire, mon lorgnon, mon air distingué et m &ire un doux reproche à Nellj. Mais la chère peti d'une fisiçon très-délurée, me déclara qu'elle n'c tendait pas — se donner un mattre — en vonla bien accepter — ifnes hommages. AinsL..

Qonflé de rage, muet de suiprîse, je m'assis dai un fituteuil solitaire, et, sombre, je passai le reste i la soirée à regarder mon oncle et l'aumônier du co lége se disputer à la fin de chaque partie de dominoj

On vint m'inviter, — oui, on vint m'invitera des jeunes filles charmantes I elles-mêmes! On m snppUa de danser. Vains efforts I Je résistai à toute les prières. J'entendis, il est vrai, ma tante mur murer : € C'est un oursl laissez-le. » Mais que poovaient fidre sur un cœur refroidi à jamais les sarcasmes d'une proche parente aveuglée I

Le lendemain, à l'étude, nouveau distique adressé à Nelly. Je le cite textuellement :

Non, TOUS ne m'aimes plus, infidèle! perfidel Vous êtes on serpent à la langue bifdel

Bifide me semblait dur, mais vengeur. J'avais Irouvé ce mot, d'abord dans mon dictionnaire do

rimes, ensmte dans un Traité dhistoire naturelle. n m'avait plu. Bifide ! Langue double ! Bravo I

Mon copain Legrand II, navré, promit solennellement de donner à sa sœur, le lendemain, au parloir, le billet affreux que je lui confiais.

Trois jours après, par les mêmes voies détournées, je reçus ce mot, véritable « coup du lapin » :

€ Gte suis morte pour vous. Monsieur. Je vous € hait. Vous m'avez insulthé. Adieu pour la vie.

« Nbllt W. T>

Le bifide avait produit son effet. Néanmoins jo versai de grosses larmes. Legrand II pleura également. Le pion nous colla quatre heures de piquet pour bavardages sans fin à l'étude. Hélas !

Nelly tint parole. Pendant trois dimanches, trois ! soit au Parc, soit chez mon oncle ^ elle affecta à mon égard une superbe indifférence. Pas un mot, pas une injure I — Que je souffrais ! Mais quelle dignité mélancolique se lisait dans tonte ma personne I

Cependant, parfois, au salon, passant près de Nellj, qtd feignait de ne pas s'apercevoir de ma présence , je la frôlais, comme par mégarde, et avec une politesse excessive je lui détachais un :

« Ohl mille pardons, mademoiselle I Je ne vous voyais pas! 2>

Et je filais, raîde et satisfait.

Mais j'étais bien malheureux, allez! J'en cassai

mon brgnon de colère on jour. Legrand II, plus calme (je crois qu'il aimait NeUj autant que moi , ma parole!)) me disait souvent :

« Tu es trop cruel, mon cher. Je t'assure que ma sœur a vu Nelly pleurer. Elle se repent, mais elle est fière... Allons, fids le premier pas. Beviens.

— Jamais 1 disais-je avec un geste désespère et éclatant en sanglots (nous étions en cour^ à la récréa* tion). JamaisI Mon cœur est mort, vois-tu. >

Et ce bon Legrand II paraissait plus peiné que jamais.

Hais cette vie ne pouvait durer. Mon travail se ressentait de mes préoccupations. En thème latin, sur trente-neuf élèves, j'avais été le trente-septième. Mon oncle, furieux, me donnait au diable.

Enfin, le premier dimanche de février, au Parc, — oh! vieux Parc bien-aimé! — Legrand, très-ému, médit :

c Viens donc un peu par ici, dans les quinconces. :»

J'obéis, troublé, frissonnant. Je devinais ce qui allait arriver.

En effet, contre une charmille, j'aperçus tout d'abord la sœur de Legrand, mademoiselle Angélina, qui me souriait gentiment. Sur son épaule, cachant sa figure, se penchait mademoiselle Nelly, ne laissant voir que ses nattes immobiles sur son dos* Elle pleurait tout haut

Je nV tius pins. Et, m'avançant bravement, pâle :

MBSDAHSS LBS PAKISIBNNVS. W»

€ Youlez-vous me pardonner, Mademoiselle? dis-je. Onblions touU J'ai été grossier. Mais la calomnie, de &ax rapports ont égaré mon cœur. J'étais fou I.».

— Embrassez-la donc, voyons, dit mademoiselle Ângélina, conciliante.

— Voulez-vous, Nelly? »

Elle ne répondit rien.

Courrouce, je me retournai yera Legtatid qui fondait en larmes, et je murmurai :

€ C'est une mauvaise petite fille. AIlons*nous-en.»

Et comme Legrand essayait de me retenir :

€ Elle veut donc que je m'agenouille ici? » ajou-< tai-je.

Bref, on parlementa. Ce furent les allées et venues du Dépit amoureux y avec &usses sorties, etc. Enfin nous fiimes réconciliés. Et nous nous séparâmes, soulagés, rappelés à la réalité par lep appels discordants des deux mères inquiètes.

€ A ce soir, mon amie I dis-je & ITelly*

«— A ce soir, méchant I ]>

On se quitta. Fou de joie, délesté, ailé, je passai, en ccnnpagnie de Legrand II, mon excellent co/Mim, une délicieuse après-midi, mêlée de cigiM:^ette9) di^sle9 bois qxd avoisinent la ville. .

Puis nous revînmes dîner, chacun chez nous.

En route, tourmenté par l'idée qu'il serait poli et galant, au soir d'une réconciliation, de faire un cadeau à ma bien-aimée, et fort embarrassé du choix

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de ce présent, je me décidai, après du mûres réflexions, à acheter chez un épicier un petit bocal de cerises à feau-de^iel J'ignore encore si ces fruits confits étaient du goût de Nellj; mais moi, je les adorais à cette époque. Yoilà tout.

Mais, en j réfléchissant, je m'aperçus qu'il serait bien difficile d'introduire des cerises à l'eau-de-vie dans le sein des familles, et, embêté y je débouchai le malheureux bocal. J'avalai, coup sur coup, une trentaine de cerises; puis, conune une mère qui en a assez de sa progéniture, je précipitai le récipient et le reste de son contenu dans une cave, par le soupirail béant.

€ Eh bieni dites donc, là-haut! » hurla une voix souterraine.

Je m'enfuis I

Le souvenir de la soirée qui suivit cette belle expédition est resté dans ma mémoire pour toujours fixé. Jamais bonheur plus pur, plus chaste, plus céleste, n'inonda un cœur humain... Oh! Nelly! quelle sincérité dans la passion enfantine que vous m'inspiriez! ma Nelly!

Qu'est-elle devenue?...

Faites, ô mon Dieu, que je ne la revoie jamais !

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