‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 44 sur 74 · LA PAGE · texte numérisé non relu

LA PAGE

— OneUepage?

— Ahl voua la coniudsflez fort bien, Madamel

— Moil

— Vous.

— Sérieusement, Monsieur, et j'ai llionnneur de vous le demander une seconde fois, quelle page?

— Quelle page?... eh ! parbleu, Madame, ce n'est ni la trentième ni la centième du roman que vous teniez tout à l'heure ; mas c'est une page, une certaine page, une page délicieuse, dont le parfum trop enivrant peut-être vous a forcée d'interrompre la lecture... une page unique, qui semble écrite en traits de feu,.« une page qui vous a fait rougir, pâlir... une page enfin que vous avez quittée presque à regret, le cœur rem* pli jusqu'aux bords d'un trouble d'une douceur ineffable...

— Combien vous donne-t-on, ô Sphinx de lettres, pour proposer des énigmes aux lecteurs passants?

— Je ne reçois pas un réal, dame irascible et charmante; et, si vous daignez me le permettre, je vous ferai remarquer que je n'ai point en ce moment rinappréciable avantage de vous parler en logogriphe: la modeste définition de cette fameuse page,

292 MB8DAMB8 LES PARISIËNNSS.

présentée ci-dessus^ est d'une telle exactitude, qne la couleur de votre teint lutte en ce moment, et avec avantage y avec le rouge du corail de vos pendants d'oreiDes.

— Monsieur!

— Ehl Madame!... vous me faites donc enfin l'honneur de me comprendre... vous savez donc maintenant quelle est cette page : cette page quittée et reprise maintes fois avec une émotion sincère ; cette page qui rend frémissante , vibrante, la femme la plus ingratement constituée ; cette page qui s'in* filtre brûlante dans les tissus les plus serrés du cœur; cette page qui fait bondir l'âme de l'endroit où elle se cache ; cette page qui semble se poser sur les lèvres comme un ardent baiser ; cette page...

— Ma foi, Monsieur, je ne me poserai pas plus longtemps en Œdipe ; j'avoue, à ma grande honte y que ma perspicacité a le sort du vieux Tobie ou de feu Bélisaire... Si vous vouliez être assez bon pour me £Bdre l'aumône d'une explication, je vous en serais temporairement reconnaissante.

— Avres habet^ et...

— Vous dites, Monsieur?

— Je dis. Madame, qu'entendre est obéir, en France comme en Turquie ; et, puisque vous l'exigez absolument, je vais m'empresser de vous donner cette explication... bien inutile entre nous. — Or, voici, mot à mot, la traduction des deux syllabes formant

le mot — PAGE — inscrit sur le Kstel, le fronton, l'exergue de cet article ; smvez-moî, Madame :

Ce matin il faisait du brouillard, le parc était glissant, la promenade impossible; d'autre part, votre amie la migraine avait bien voulu vous Sûre une Tisite, et c'était là, j'en conviens, une somme de motifs très-respectable pour rester chez soi.

Et c'est ce que vous avez £ût.

Après quelques reproches, par votre femme de chambre reçus convenablement ; après le départ de monsieur votre mari pour la forêt de la Bourse, vous avez passé une robe du matin qui, semblable à l'idylle de Boileau, € éclate sans pompe :^, et, vous étant accommodée dans votre fauteuil, la robe un peu levée aa nez du feu, vous avez pris le ronfan incoupé.

Tout en comparant, sans coquetterie, l'ivoire du couteau à papier avec la blancheur de vos mains, vous avez exécuté l'effrayant travail du coupage.

Cet exploit d'Hercule Eût, vous vous êtes mise à lire.

Ici je ne soulèverai pas le voile mystérieux dont je me plais à couvrir le nom de votre auteur &vori, rhenreux drôle I mais j'afSrme qu'il est digne de fittîguer d'aussi jolis yeux. — Mon Dieu, que je deviens fade!

Vous avez donc commencé votre lecture, et les pages ont suivi les pages.

Vainement la pendule a sonné plusieurs fois, vainement le &u a diminué d'intensité, vainement la

bonne est entrée pour vous apporter nne lettre de votre meilleure amiei j'en suis sûr : vous n'avez pas levé la tête.

Vos doigts tournaient les feuilletS| avec calme d'abord 9 ensuite avec vivacité | et finalement aveo agitation fiévreuse.

Vos lèvres tremblaient sous les efibrts que faisaient — je ne sais quels mots — pour s'élancer hors de votre bouche.

Votre sein bondissait comme la mer à la fin d'une tempête.

Vous étiez plus rouge qu'une pivoine.

Votre œil était humide et d'une langueur à damner l'anachorète le plus ermite des solitaires présents et futurs.

Enfin y un siroco amoureux émanait de votre gracieuse personne.

Alors il est venu un certain moment où, mettant le livre sur vos genoux, vous vous êtes renversée en arrière sur le dos de votre fauteuil, fermant doucement les yeux , et vous laissant aller comme vaincue aux pensées voluptueuses écloses, par une sorte d'incubation, dans l'atmosphère de votre cerveau.

Ce moment plein de charmes délirants était le produit inévitable, fatal , de la mystérieuse page, la page! entendez-vous. Madame?

— Quelle page?

— Madame, j'ai horreur des répétitions ; cepen<»

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dant, puisque nous sommes seuls, je condescends à TOUS affirmer pour la troisième fois que oette page, TOUS la connaissez — mieux que moi ; -** oar vous Payez relue. Et yeuSlez croire que je ne suis point la dupe de votre flegme mensonger... mais permettezmoi de continuer, Madame, et de repartir de l'instant où TOUS TOUS renversiez sur le dos moelleux de Totro

Sons Tos paupières mi-closes, les souTenirs se représentant en foule derant les yeux de Totre mé« moire, tous avez vu apparaître la plus aimable des Tisions.

Cette vision se composait :

V D'une allée sous bois, infiniment longue, verte sous vos pieds, verte sur votre tète , verte à vos côtés, et remplie d'une lumière crépusculaire adorablement tendre de ton ;

2^ D'un groupe de personnes aussi mûres que les raisins du pressoir, parmi lesquelles à sa majesté hyménéenne se distingue monsieur votre mari ;

30 D'un second groupe, situé à cent pas en arrièrOi et formé d'un beau jeune homme et d'une beQe jeune femme.

Cette belle jeune femme, blonde, que vous con-^ naissez aussi bien que la page précitée, marche suspendue au bras du beau jeune honune, dont nous tairons la nuance, et ce beau jeune homme se penche amoroso vers sa timide compagne.

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Les petits oiseaux, — qu'on met toujours en scène et qui se moquent pas mal du mondé entier, des oiseliers exceptés, — chantent dans les bocages (!) leurs chansons les plus insignifiantes.

Le beau jeune homme débite quelques alinéas — revus et augmentés — de J.-J. Rousseau, de QtBthe, de Stendhal, de Musset, de Qeorge Sand, et <c couvre r abîme dCun voile de fleurs t>j tandis que la jeune femme avale ce tapioca des âmes malades avec un air de bonheur qui fait plaisir à voir.

A l'horizon gesticule le mari...

— Savez-vous, mon cher Monsieur, qu'on a fait coudre en un sac et jeter en rivière des gens qui valaient mieux que vous?...

— Ah I Madame I

— Savez-vous que des gens sont morts sous lo bâton qui n'en avaient point tant dit?...

— Us ont eu tort, Madame. On doit toujours beaucoup parler, commettre une foule d'indiscrétions avant de quitter cette existence, vallée pleine de larmes. Je vous assure, Madame, lisez les bons auteurs: vous y verrez des moribonds qui racontent un roman de six cents pages, en deux parties, à leur heure dernière...

— Quand il vous plaira de cesser cette plaisanterie. Monsieur...

— Allons, allons, calmez-vous. Madame ; faisons la paix, là, le voulez-vous ?

MESDAMES LBS PARISIENNES. Wl

— Oui I — je ne sais pas garder de rancune ; maïs ànne condition...

— Laquelle?

— Yons allez me dire ce qne c'est que la page? — - Eh bien, otd ! entêtée dame ! — cette page se

tronye dans les trois quarts des romans que la terre et les éditenrs ont produits.

Elle est dans an chapitre intitnlë Enfin I — on — A moi! — ou — Ce soir I — ou — EUe nCaimel — ou — etc., etc.

Et le texte est à peu près celui-ci :

c Son bras s'était noué autour de son cou... la c ntdt tombait.... les oiseaux (encore!) se taic saierU... un vent tiède fait pour F amour.... des c parfums inconnus... sa tête s'inclina sur son € épaule. . . il se tourna vers elle. . . ses yeux humides c brillaient... une ^attraction invincible.... leurs c mains se cherchèrent... leurs lèvres se joignis

c rent.... tout bruit cessa la terre fut ou-

c BHéel... » «

2C3 MBSPAliES LBS PARISIENNES*

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