‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 45 sur 74 · LA LETTRE DE MON AMI LUCIEN · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE MON AMI LUCIEN

SUBNOHlcâ LE VIZIB TBISTE

Mon ami Lucien est un grand jeune homme, d'allure très-élégante, à moustaches fines, brun.

Des personnes ordinairement bien informées affirment qu'il a commis autrefois, en société avec la Muse, un volume de vers des plus remarquables.

* Pour ma part, je n'en sais rien. Lucien est d'uno discrétion de tombeau. Mais ce que je peux vous ' dire, c'est que la plus profonde mélancolie, une mélancolie incurable, donne à sa physionomie une douceur navrante toute particulière, et qui inspire une véritable pitié..

Si bien qu'après avoir vainement tenté, à de nombreuses reprises, de dérider son front austère et charmant par des contes boufibns de toute sorte, nous l'avons appelé, en désespoir de cause, Atalmuc^ le vizir triste.

Si vous vous rappelez — avez-vous lu les Mille et un Jours? — la disparition tragique et mystérieuse de la femme d'Atalmuc, cet époux à jamais blessé au cœur, et la tristesse immuable qui régnait sur le vi-

ago de ce vizir inconsolable, vous conviendrez que le samom donné à mon ami Lucien est des plus justes et qu'il le peint le mieux.

C'est surtout à la fin de mars que la figure de mon ami Xiucien s'assombrit davantage : à cette époque, et lorsqu'une tendre gaieté communicative se lit sur tous les visages jeunes, son cœur semble gonflé des plus noirs soucis.

Lia vue des amoureux éparpillés deux à deux, et qui savent si bien s'isoler de la foule, lui est particu- Hèr^nent, non pas désagréable, mais pénible.

On sent qu'un souvenir rongeur le hante, et que quelque vieille blessure, incicatrisable, saigne de nouveau en lui.

A la fin du mois de mars, je le répète, Lucien, le mzir triste^ semble fuir les humains; il se réfugie dans les cimetières avec délices!

Le bruit du vent dans les ifs, qui rappelle le bndt vaste des mers sur les grèves désertes, calme un instant ses nerfs et les détend parfois, mais, plus souvent aussi, les crispe de nouveau.

J'essayais de résoudre ce problème, hier, voulant me faire le médecin de cette ftme malade, et cherchant quel remède conviendrait le mieux à cet état inquiétanty lorsqu'une lettre me fut remise.

Je l'ouvris. EUe était écrite par Lucien, notre oher vizir triste.

800 MK8DAMS8 LES PARI8IBNNB8.

La voici :

— Ta veux savoir? Eh bien, apprends. Mon histoire n'est pas d'nne gaieté folle, ta t'en doutes. La voici donc, telle qu'elle est. Aassi bien je me sens déjà soalagé de te confier mon loard secret. Pentètre, en parcoarant ces lignes, soariraft-ta ; peut-être ma sensibilité te semblera-4^e excessive de nos jours. Qui sait? Je suis ainsi bâti.

< Mon histoire^ comme dit Henri Heine, est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle^ et celui à qui elle vient ^arriver en a le cœur hrisH'%

Et moi, j'ai le cœur brisé pour jamaisi

Il y a trois ans, le 29 mars, j'errais par les allées du cimetière du Père-Lachaise, attristé. Je venais de &ire une visite à mon père, cette âme exquise envolée.

Au détour d'une avenue de tilleuls encore défouillée, devant une tombe récemment construite (la pierre tnmulaire était toute blanche encore), j'aperçus une jeune femme, en grand deuil, d'une fraîcheur de teint éblouissante. Elle était blonde. Deux bandeaux encadraient l'ovale fin et pur de son visage. Elle avait l'air étranger, cet air non parisien qui me séduit.

Un petit enfant, vêtu à la russe, en velours noir, jouait à côté d'elle. De sa petite pelle il amassait des monticules de sable pour y planter des herbes.

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Ija dame en noir, très-jenne, petite^ minoe, les mams jointes, penchée et appuyée sur la balustrade en fer, priait, les jeux clos.

On lisait sur la pierre blanche : Saobxd to thb

XEKOBT OF...

C'était une yenve, une Anglaise, an tombeau de son époux.

L'en&nt, inquiet, lassé de jouer, la tirait par sa robe par instants, et dans son petit langage bizarre la suppliait de s'en aUer.

Arec la docilité ravissante des mères, elle obéit. Mais, avant de quitte? le cher jardinet sous le gazon duquel celui qu'elle avait aimé dormait dans les ténèbres et glacé, elle prit un petit arrosoir vert déposé dans un coin et fit tomber une fine rosée sur les premières pousses vertes.

Elle fit cette action si gracieusement, avec tant d'amour et de douleur, que mes yeux s'en mouillèrent, et que, plein d'une sympathie soudaine, je résolus de la connaître.

Oh I mon ami, voilà le premier chapitre de mon amour !...

Car, tu le devines, je l'ai aimée... et pourquoi non ? Cela vint si naturellement!.... J'étais triste; elle était seule, douloureuse : nos soufirances étaient parentes.

Donc, quand elle quitta le cimetière, tenant d'une

main son pauvre petit garçon, et de l'autre, délica-

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tementy Parrosoir vert qui donne à boire anx fleurs du souyenir... je la suivis.

Cinq mois après, à Ville-d'Avray, un soir, aa moment où le crépuscule allait niutre, parfumé de l'odeur pénétrante des seringats, ces blancs encensoirs de la nuit, sur un banc, au fond d'un jardin, deux amants, deux fiancés, ô mon ami I parlaient d'amour, en regardant les petites étoiles diamanter, une à mie, la grande coupole bleue, le ciel vénérable.

Oui, nous parlions d*amour et d'avenir. Noos devions nous marier bientôt. Nous t Elle et moi, la veuve anglaise et ton pauvre ami^

Oh I la soirée exquise I

Fendant que sa main fraîche caressait ma main brûlante; pendant qu'à la lueur expirante du jour Je voyais le globe humide de ses beaux jeux reluire amoureusement ; pendant que, mêlé aux senteurs fugitives du jardin, m'arrivait le parfum de ses cheveux blonds, et que mon âme reconnaissante montait vers Dieu dans xm élan de passion, nous entendîmes courir sur le sable criard le cher petit enfant que j'allais adopter, et que j'aimais de tout mon cœur.

Pour s'amuser, il s'était &it un instrument de musique d'xm objet quelconque, et à pleine voiX| dans l'ombre, il imitait les sonneries militaires.

Tra la la la lai ira la la /...

L'instrument bizarre dan» lequel il soufflait, et que

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robsctîritë nons empêchait de distinguer nettement, rendait un son métallique; étrange... Tra la la la! tra la la/...

— Dans quoi donc souffles-tu, mon mignon? lui demanda doucement sa mère.

— Dans le petit arrosoir à papa... une belle trompette, val tiens. Tra la la lai tra la lai

Ce mot me fit tressaillir des pieds à la tête... L'arrosoir à papal — Hélas! oui, je m'en souviens! le petit arrosoir vert du cimetière !... pour fiiire pousser les plantes dans le jardin du mort... du mort oublié, endormi dans les ténèbres et glacé... mon prédécesseur I

<— Tra la la ! tra la la I... continuait l'enfant...

Et je sentis, mon ami, que mon corps se glaçait aussi, comme le corps de l'autre. La main qui tenait la mienne me sembla plus froide que jamais. Je la laissai glisser sans la retenir ; un grand silence succéda à nos^ paroles émues et nombreuses.

Kon, je n'ai pas eu le courage de retourner, lo lendemain, chez elle. J'avais peur... Le petit arrosoir à papa /... Horreur ! Si je mourais à mon tour, ccnnme l'autre?... Oh ! l'amère pensée !

Voilà le secret de ma tristesse, ami. Je n'ai jamais revu la veuve adorée, au cœur fragile; et, quoique pour elle mon amour accru soit plus irrésistible que jamais au fond de mon ftme, je ne la reverrai jamais.

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Le petit arrosoir à papal... 11 me semble avoir la bouche remplie de terre hmnide quand je prononce ces mots. — Mort à peine^ oublié tout de suite ; oh I... la Matrone (TÉphèse !

Telle est l'histoire de mon ami Lucien^ surnommé Ata/muCy le vizir triste.

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