A QUOI RÊVENT LES VIEILLES FILLES
Paris dort
C'est l'heure où^ dans les Enfers, — suivant la Mythologie des écoles primaires, — s'ouvrent la porte (t ivoire et la porte de come^ qui laissent s'échapper les Songes, doux ou cruels.
Oui, c'est le moment où les Songes, petits-noëls quotidiens, s'introduisent par la cheminée dans les domiciles parisiens, et viennent réjouir ou tourmenter les &ibles mortels et les quarante Immortels eux-mêmes.
' Voici justement que prend son vol, sur l'ordre do Morphée, le Songe en chef, la troupe indisciplinée des Bèves qui vont s'abattre au chevet du lit des vieilles filles.
Suivon&-les, ces Songes, et, cachés sous leurs ailes
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noirea, comme les compagnons d^Ulysse sons la toison des montons de Folj'phème, pénétrons dans le sancioaire des virginités snr le retour.
Quelle est cette vieille fille ? Devinez,
Elle a gardé jusque dans son sonmieil sur son visage le masque de sévérité qu'exige sa profession.
Elle se tient raide, convenablement. Le lit n'est pas tourmenté. L'oreiller^ déprimé à peine en son centre, a conservé sa forme rectangulaire.
Le sourcil, froncé pendant le jour, ne s'est pas détendu pendant la nuit. La bouche, railleusement entr'ouverte, semble donner un premier avertissement k quelqu'un. Parfois elle prononce des mots sans suite, dans une langue étrangère : — « Tàai ihe sultan Mahmoud by.... » — ou adresse dans le vide des questions bizarres : — « Qu^est-ce qu^un promontoire?... » — ou dicte : — « «n point, à la ligne!,... ^
Cependant sa figure se déride tout à coup. La vieille fille rêve, je le jure, qu'on lui souhaite... quelque chose... sa fête, par exemple. Les doigts, longs et blancs comme des touches de piano, pressent un bouquet imaginaire. Elle le respire. — Délicieuse
odeur I
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Une larme^ larme ahnuelle I coule entre ses cils courtSi et elle murmure :..• « Mesdemoiselles t aàt c'est trop I n
Soudain son rêve change d'objet. Les traits de la vieille fille s'imprègnent de la conviction de sa haute valeur. On dirait qu'elle trône dans quelque endroit solennel. Des lueurs d'orgueil illuminent son front, et elle s'écrie :
« Cosmographie sapérienre, premier prix... Loaise de Salisbuiy^ née à Cambridgell »
Une robe de bal est là; sur un £iuteuiL La pendule sonne une heure du matin. Près du lit, sur une petite table de nuit couverte de fioles , tout ce qu'il faut tf pour réparer des ans l'irréparable outrage ]».
Elle dort, la dame de céans; elle dort dans son bonnet à dentelles. Son front huilé, ses joues grai»sées de pommades adoucissantes, rafraîchissantes, rajeunissantes, reluisent sous les rajons de la veilleuse.
Une épaule maigre dépasse le bord de la fine couverture ; elle invite à descendre dans de profondes ▼allées — désolées !
« Trop bête! rêf la darm as céant^ — trop gros ; trop maigre ; tn^ petit; trop grandi... me croit-on femme à prendre le premier mari venu?... Et pourtant, pour une fille, quarante ans, o'est lourd à porterL.. »
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Et pendant qu'elle vagit ainsi dans la nnit, elle revoit le premier de ses prétendants, le jeune et beau garçon que son père lui amena un jour à la campagne, et qu'elle a repoussé en riant aux édats,
Bêve poignant I regret amerl
Mourra-t-elle fille, cette vierge mûre? Dieu! que la perspective de finir par le limaçon dont parle La Fontaine doit lui sembler désagréable !
Ici tout est calme. La vieillesse a été franchement acceptée , et sur l'oreiller qui n'aura jamais de compagnon s'étalent les papillottes en papier marron où sont roulées les mèches grises.
Om, les mèches sont grises ; il y en a même de blanches, et ellçs font un contraste éclatant avec la boucle d'un noir de jais qui est là-bas, dans un petit cadre, à côté de la glace de la cheminée, sous le portrait au crayon d'un jeune homme inconnu.
Ah ! c'est que la boucle noire n'a pas eu le temps de recevoir la neige blanche que l'âge fait pleuvoir. La tête qui la portait a disparu, bien jeune, sous le gazon, et les mèches grises, autrefois blondes, lui sont lestées fidèles et lui ont voué un culte attendri.
Voyez comme il bat régulièrement et avec placidité, le noble cœur de cette vieille fille, sous le drap
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blanc ! Yojez-yons ce sonrire jeune! comme il transfignre cette fiuse ridée et jannie !
Oli I ne la réveillez pas. Le soleil du passé éclaire et réchauffe en ce moment son âme sur la route des souvenirs joyeux. Laissez-la dormir.
Hum I... on sent Poignon ici.
Parbleu I nous sommes dans une mansarde de domestique. La lune lance une flèche d'argent par le jour-de-soufirance du plafond.
Un corset aux goussets vastes repose sur une chaise grossière. Des bas de laine — longs comme des spectres — traînent sur le carreau rouge, près des souliers.
Un tablier blanc, à poches, est accroché au mur.
— Eh, eh! nous sourions, ma grosse donneuse : qu'avons-nous donc? Est-ce«que ce Louis-Onésjme Chamouroux, sergent au l*' de la garde, vous a signé un papier par lequel il s'engage à vous épouser, à son retour dans ses foyers?
Hélas ! non : la vieille fille des champs ne pense pas du tout k Louis-Onésyme Chamouroux, le héros de la Crimée et du Mexique. Le traître grenadier l'a affligée d'une façon indigne. Chut !
Elle rêve maintenant à une place de loueuse de
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chaises, vacante ponr le moment à Sainte-ÉIisabeth. Elle a Mi de petites économies : ses inaitres son si bons... et si confiants! Lonense de chaisesi quel joli sorti... Et pois le sonnem* est encore nn bien bel homme! Ce célibataire achaméi cet ami de la boxiteîDe pleine, ferait nn mari présentable, après tout.
Et la grosse dondon, dans sa félicité, se donne nne claque sur... la main.
Laissons-la, laissons-la vite à ses rêveS; car ici on sent Tail, sapristi!
La chambre est petite, froide ; le carreau ciré est frotté avec CKcès. Les mors sont blanchis à la chanx, et nos. Ici, nn Christ en plâtre sur une croix noire ; là-bas, une Sainte, en habits rouges,. jaxmes et bleus, avec une auréole»
Pour tous meubles : un lit, une chaise, un prie- Dieu ; les draps sont en serge; minces sont les couyertures. Derrière les vitres dépolies de la fenêtre se découpent, aux rayons lunaires, les ombres noires des barreaux croisés.
Une grande coiffe blanche, des vêtements gris sont plies soigneusement sur la chaise. A la ceinture de la robe pend un rosaire k gros grains, au bout duquel une croix de cuivre se balance entre une petite tête.
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de mort en ivoire et une paire de ciseaux. Sur le pied du lit un grand tablier à bavette s'étale.
Bur le dur traversin repose une tète p&le, pâle comme de la vieille cire. Un serre-tète blanc coiffe ce crâne sans cheveux. Les lèvres blanches lancent automatiquement des lambeaux de phrases :
— « Le numéro 45 est ma}, tràs-mal -* PaaTre jeune hommttl — gargarisme... eau de son alonée... — Oui, Monsieur le dooteur...— C^est une femme... foie de soufre... huile d'olive... du bon Tin... monaiear Vinteme Ta dit. — Le 7? — Hier, à deux heures, monsieur... Allons, mon enfant, du courage!... graine de lin... Non, ma sœur... Soyez bien sage... un œuf à la coque. — Le 49 est très-pieux, mon père. »
Dors, brave vieille fille, dors. Va, là-haut, près du Père, les anges baiseront ta main vénérable.
Silence! ici sommeille la marquise de C.) homme de lettres.
Elle s'est endormie sur la table, la plume en main, au milieu des redoutables restes d'un article commencé. Le Fuseau des sahns , journal de modes, loi avait commandé un article amusant sur les tours-detôte en caoutchouc, en l'invitant à y placer le nom de soixante-sept fabricants en renom et abonnés!
Plaignez la malheureuse marquise de C...I A l'âge de dix-sept ans, elle envoyait déjà des vers à toutes les revues. Ces vers restèrent en route ; ils avaient pourtant assez de pieds pour faire leur chemin.
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Un bon mariage, tin mariage d'înclmatîon, mystérieux et poétique, était pourtant an bout de cette plmne. Quelque métromane aurait pu devenir fou d'amour pour les séduisantes initiales M"* de C... qui signaient les menus yers de cette dame. Mais le sort en avait décidé autrement. Et la marquise de 0... rêve aux tours-de-tête en caoutchouc :
— « Chères leotrioes... petits babies rosés... les salons de U prîii' eesse de K... allez chez Hoskoff, notre grand parfumeur... voici les beaux jours... les papillons... soutaohé... jupe tailladée... ce qu'il j a de mieux pOTté... Champs-Elysées... grande largeur... les denxnselles... jupon éoarlate... dans le dos, ëchancré.» votre humble ohro- «iqneose... »
Silence ! silence ! ici sommeille la marquise do 0..., homme de lettres.
Hélas I regardez la pauvre vieille qui dort péniblement dans ce tout petit lit. On entend sa respiration sifflante. Sa tête est enfoncée entre des épaules monstmensesi
PsuvrO; pauvre vieille I Elle a séjourné, jetme encore, dans tous les établissements orthopédiques de CbaiUot Sa fiunille a tout £Edt au monde pour redresser ses membres déviés : hélas ! elle est i«sté6 oe que k nature l'a fiute^ une infirme!
ÊoouteE. SUe soupire ; elle paile :
— <( Ma sœur estl>e]le... et lai... ohl qu'il est noble et bien fait!.... moiyboBSuel... Us s'aiment... mon Dieal... mon Dieu!... bossue!... Ohl oh I oh I Ils s'aiment... oh! »
Elle pleure, elle pleure à fendre l'âme en dormant. Ah! c'est que, voyez- vous, elle a été ce matin chez c[ eux ]>, dans le ménage de sa sœur. Elle a bercé leur petit garçon — « à qui elle a feit peur ». Oh ! horrible ! horrible!
Elle &it peur à leur petit garçon, et qui sait? peutêtre, quand il n'est pas sage, le menace-t-on d'elle et de sa bosse, lorsqu'elle n'est plus là. Et plus tard, ce petit lui parlera sans doute avec compassion, en regardant sa mère qui lui aura âùt la leçon. — Oh ! horrible ! horrible !
8onge a£freuK, éloigne-toi de cette vieille fille.
Que d'images ! que de Christs ! que de Saints ! que de Vierges !
Sur la cheminée, sur la commode, sur le guéridon, sont installées de petites chapelles, avec des autels garnis de chandeliers en étain. Partout des Martyrs avec leurs palmes vertes, leurs roues, leurs robes aux couleurs vives. De petits anges blancs un genou en terre, les yeux au ciel, prient ardemment dans tous les coins. Le front du Sauveur saigne goutte à goutte
sons la coaronne d'épines. Les Vierges étendent leurs mains ouvertes , elles marchent snr des serpents; à leurs cons on a passé des colliers en perles variées.
Sur ime chaise sont jetés des vêtements noirs. Snr mie pèlerine brille nne médaiUe d'argent suspendue à un ruban bleu tendre.
Dans le lit blanc et net dort une sèche personne. Ses jeux sont fermés avec onction. Sa lèvre înfé-x rieure s'avance dévotement comme pour recevoir nne hostie.
Quels rêves 9 quels rêves peut avoir la vieille fille qui git béatement dans ce saint lieu qui tient à la fois de l'oratoire et de la chambre à coucher? Son rêve, le voici :
Elle se voit dans une église, fendant sans bruit les rangs bien alignés des chaises hautes et basses, sur les dossiers desquelles on lit, en lettres noires gravées dans d^s plaques de cuivre, les noms des personnes pieuses qui s'y asseyent. Le temple est vide, obscur ; on jour bizarrement coloré par les vitraux teint le haut des piliers jaun&tres. De vagues 'formes noires, le voile baissé, prient dans les coins, près des troncs en chêne. Au fond du chœur scintille la veilleuse, comme une étoile. Quelques éclats de lumière s'atta* chent aux ciselures des flambeaux gigantesques du maltre^utel. Une odeur de pierre fraîche , de moisi,
de cire brûlée, de vieil encens, emplit la maison du
Seigneur. Dans les chapelles latérales les grands tableaux reluisent sans permettre de laisser voir ce qu'ils représentent.
Elle se voit devant la croix qui luit dans Fombre, Êdsant la révérence en se signant. Puis elle se dirige vers le confessionnal. A travers le treillis serré de la porte; une forme blanche, le prêtre en surplis s'entrevoit. Elle s'agenouille. Les marches sonores du *temple de la pénitenoe retentissent ; leur bruit s'éteint au loin. Elle se confesse. On entend un chuchotement. L'haleine froide de l'homme de Dieu chatouille son visage. Le prêtre fait de temps en temps : € huml huml ]> Cette toux contenue est répercutée par les voûtes mystérieuses.
La confession terminée, l'absolution reçue, elle se voit encore, courbée en deux sur l'appuie-main d'une chaise et regardant le confesseur disparaître comme un fantôme dans la sacristie.
Enfin elle se lève, va de nouveau s'incliner devant le chœur, se munit d'eau bénite, se signe encore une fois et pousse la portière à clous dorés qui retombe derrière elle avec un bruit sourd.
A l'instant elle se retrouve au sein de la lumière éclatante et de l'air tiède, au milieu des gamins qui jouent aux billes sur les marches de l'église.
Ainsi rêve cette vieille fille.
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Enfin, une dernière yieille demoiselle est anssi yisitëe par les Songes aux ailes impatientes. Celle-là sonrît tristement et semble prêter l'oreille à quelque son qu'on peut percevoir en écoutant avec attention.
Tenez, à la lueur de la lampe qui s'éteint, yojexr vous là-bas cette porte ouverte?
C'est de là que vient le bndt régulier d*une Tesfi* ration paisible.
Un peignoir et des pantoufles sont préparés près du lit de la dormeuse.
Évidemment elle ne dort que d'un œil, prête à Toler hors de sa couche au premier appel.
Oh! c'est qu'en effet, dans la chambre voisine, repose le vieux père pour qui elle est restée fille.
O Songes , soyez doux pour cette noble vierge : montrez-lui son cher malade debout, dans le jardin, et s'appuyant à son bras ; montrez-le-lui se chauffiint au soleil amical, humant les parfums substantiels qui sortent de la terre, et suivant avec bonheur dans le ciel resplendissant le vol des abeilles industrieuses.
O rêves fiigîtifs, soyez riants : apportez l'espoir à cette fille courageuse, et surtout éloignez de sa vue les femmes qui passent joyeuses à côté de leur mari.
avec des enfants pendns à leur jupe. Ne rendez pas cette âme innocemment lâche !
Mais déjà, ainsi que dit TOmbré, dans Bamlet :
€ Le ver luisant j dont le feu sans chaleur corn" mence à pâlir ^ annonce rapproche du matin. ^
Le vent fraîchit; les étoiles blanchissent; nne longue bande grise, puis blanche, puis jaune, puis rose, borde l'horizon sombre des toits de la ville.
Les Songes vont rentrer dans leur palais, où les attendent le Sommeil et la Nuit.
Dans les rues interminables et vides se montrent çà et là les balayeurs. Les ouvriers matineux, leur pain sous le bras, les mains dans les poches, la -pipe aux dents, se rendent à leurs noirs ateliers.
Les garçons des marchands de vin, l'œil rougi et gonflé, ôtent les boulons et les clavettes des volets en sifflant.
Le pouls de Paris recommence à battre.
Adieu, lecteurs! voici l'heure où les vieilles filles se réveillent, et, solitaires, caressenj; un chat, leur ami intime, qui a passé la nuit — le coquin — à courir la prétentaine I
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