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Le corps de Yanadir, l'auteur illustre de CanthO" rides et Nénuphars (un fort volume in-8', prix net : 1 fr. 75), repose encore, froid à jamais, sur des tréteaux noirs, dans une petite église de la banlieue.
Tout Paris assiste au convoi, service et enterrement du pauvre garçon, mort à la âeur de l'âge, chez le docteur Blanche.
-t— Obligeant Esprit, soupire Yanadir, peux-tu me dire où on en est de la cérémonie? D me tarde d'entrer dans la demeure tranquille des âmes.
— Le prêtre élève le ciboire étîncelant vers le
ciel. L'orgue pleure.
d$» MB8DAMBS LB8 PARI8IBNNES.
— Bon ! Tous mes amis sont-ils là? Ta les connab de vue. *
— Oh I il 7 a foule. Le suisse refuse du monde à la porte. On paye quatre sous la chaise.
— C'ett flatteur. Mais, dÛMnoi, yoii-ta mes chers camarades : A., B., C, etc.?
— Je vois K., Tacteur.
— Tiensl Et A.? et B.? et C?
— Je vois aussi P., le chanteur.
— Bah I Je comprends. Us veulent qu'on mette leur nom dans le journal de demain. Mais A«, mon frère, mon vieil ami, est-il venu ce matin?
— NonI — Pardon ; si; il est venu. Mais il est resté au café d'en âice, avalant un bitter. H attend que tout soit fini.
— Hum!... Enfin! ... Esprit, voîs-tu mon cher B., mon compagnon de misère, mon alter ego?
— Oui. Le voilà qui entre. Il traverse la foule, la tête haute, passant k main dans ses longs cheveux, £iisant des effets de front olympien. Il sourit. Envoie des saints. Tout le monde le remarque. Les dames demandent son nom.
— Hélas! Etc.?
— 0... ? U prend des notes, recueille des anecdotes, rit à voix basse, questionne, interroge, et trouve que tu te fais enterrer de trop b<nine heure.
— - Cest charmant! Je m'attendais, du reste, à ces surprises... et je ne m'en afflige pas... Pour ma
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part, mon cher Esprit, c'est toujours après ui^ enter-, rement que j'ai trouvé aux radis roses d'un déjeuner leur saveur la plus piquante... Mon convoi va leur donner de l'appétit. Tant mieux I
— Je vois aussi, dans un coin obscur, une femme voilée étroitement, et qui pleure, penchée sur le dossier d'une chaise grossière...
— Une femme qui pleure !... à mon enterrement !... Par exemple, voilà qui est curieux! Et son nom?
— C'est cette grue d'Irma. — Du moins, c'est ainsi que l'appellent deux jolies actrices, riant avec grâce, et mangeant des bonbons à côté du bancd'œuvre.
— Cette grue d'Irma? — Irma? — Voyons donc?... Qui diable?... Non, je ne me souviens pas... pas du tout... Irma?
— Pardon, cher maître, tu la connais.
— Moi, jamais de la vie... Irma?
— Eh bien, tu vas la reconnaître. Ce qu'elle pense, tu vas le savoir.
— C'est cela... Irma?... Non, décidément... connais pas.
— Cette grue d'Irma est venue, à pied, l'estomac vide, par ce froid noir, parce que hier soir, au café de Madrid, en parcourant le Boulevardier y elle a lu ces lignes :
« Le poëie Yanadir, l'antenr de Cantha/rUu tt Nitwphartf est mort hier. Il était anémique depuis dix ans. C'est une grande perta
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ponr la littératnre. Le vide- qu'il laisse sera diffieilenieiit comblé. Nous publierons bientôt sur cette intelligence d*élite nne étude des plus intéressantes — et un grand nombre d'anecdotes.
« L'enterrement aura lien demain à AuteuiL On se réunira à l'Oise de Passy, à 40 heures trës-préoises. »
— Eh bien ! demande l'Aine de Vanadir... en quoi cette douloureuse nouvelle pouvait-elle intéresser cette grue d'Irma?
— Écoute, cette grue d'Irma s'est souvenue de...
— Pourquoi rougis-tu, Esprit? demande Vanadîr.
— Je rougis... parce que... Bref, cette Irma fut l'une des roses délicates que tu respiras, un instant , sur la route triste de la vie...
— Ah I bon !... j'y suis I...
— Tant mieux ! Cela m'est agréable. — Cette grue d'Irma s'est tout à coup rappelé ton nom. — Oui, c'est bien lui, s'est-elle écriée : un poëte ! un grand garçon! un blond! Je demeurais alors rtie de la Tourd'Auvergne... Nous nous étions rencontrés chez Clémence... On but du Latour-Blanche au dessert... Monselet était là... il me disait de vilaines choses... Je m'en souviens... Pauvre garçon! Quelle gaieté !.. Pauvre garçon! Quel malheur!
— Vrai? cette grue d'Irma a dit cela?
— Oui. Et même, au milieu du bruit infbmal que font les joueurs de Jacquet et les dominotiers^ elle a ajouté : — Le lendemain matin, comme il faisait un grand soleil, Vanadîr m'a proposé d'aller à la campagne. Nous nous sommes habillés en deux temps.
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Qa'il était drôle I H fiôsait des mots à perdre haleine I Il récitait des vers^ et s'interrompait pour dire : a: Âhl le crétin! ab! le Ponsardt 3> Pois il reprenait: <K Allons, ma déesse, allons, en route I Nons allons courir un peu, là-bas, an bord de la Marne 1 3> Pois il prétendait qne dans mes yenx on lisait distinctement : Matelotes et fritures ^ bosquets et beUaU' çoires.
— Chère Irma, queDe mémoire!
— Cette gme d'Irma se souvint aussi, avec un doux battement de cœur, poursuit l'Ange-chambellan, de cette belle et unique journée passée en plein air, au grand soleil. — Nous avons bien couru, pensait-elle, mais Yanadir avait des étouffements. H jurait de colère. Pauvre garçon! C'était peut-être sa maladie qui commençait. Ahl que j'ai été heureuse pendant ces douze heures-là I -— Le soir, sur la terrasse du restaurant, il m'a juré un amour étemel, en pleurant... et puis... je ne l'ai plus rencontré. H n'est plus revenu à la maison... C'est égal ! il m'a aimée réellement pendant toute une longue journée... J'irai demain à son convoi... je lui dois bien cela.
— -Pauvre fille!...
— Elle a tenu parole, continue l'Ange. Cette grue d'Irma, sans le sou, le ventre creux, elle est venue! Et elle pleure. Et les sons de l'orgue la navrent. Elle ne peut s'empêcher de voir, sous le drap
noir, le corps de celui qui a dormi à ses côtés. Et
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elle frissonne... Il lui semble qu'elle vient de perdre quelqu'un de trësKsher et de trè»-intinie.
*-* Mon Dieti ! pardonnez-lui beaucoup ! murmure Yanadir.
— Bois sans craintei répond rAnge-chambellan. Oes larmes précieuses sont enregistrées , en ce moment, par le chérubin-greffier, à Tavoib de cette grue d'Irma, sur le Grand-Livre de Dieu.
— Amen^ âdt Vanadîr, soulagé.