‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 51 sur 74 · UNE LÉGENDE D'ATELIER · texte numérisé non relu

UNE LÉGENDE D'ATELIER

C'était dans l'atelier du statuaire Prévallon, la semaine dernière, en l'absence du maître.

Les élèves et les praticiens avaient quitté, ceux-ci les marbres qu'ils mettaient au point, ceux-là l'ébauche de terre glaise, et, à côté des flâneurs survenus en visite, ils s'étalaient paresseusement sur le divan bas qui fait le tour de l'atelier.

On parlait haut et fort, avec un enthouaiaMno émaillé de mots techniques, de la beauté parfidte de

Madame J... est la fen;>me d'un banquier parisien.

Tout le monde artiste connaît peu on prou la belle madame J... Chacun en a été plus ou moins amoureux. Mais nul, à moins d'être le plus insigne bla. gueur d« l'univers, n'a jamais pu dire :

MSSDAMSS LES PARISIENNES. 887

— Nous avons conjtigaé ensemble le verbe qae les grammairiens imprudents mettent le premier dans la mémoire des écoUers : aimer I

Personne n'ignore que la belle madame J..« éprouve à l'égard de son mari une indifférence suprême^ laquelle^ si la balance cessait d'être en équilibre, se transformerait en froide aversion. Mais personne nMgnore non plus que M. J... n'a pas le plus petit reproche à adresser à la magnifique créature qui orne son foyer somptueux.

Madame J... sait fort bien que dans un nouveau concours public, sur le mont Ida, elle obtiendrait la pomme flatteuse du berger Paris. Mais ce triomphe ne lui ferait pas regarder pour cela d'un œil plus doux Paris que tous les autres bergers.

Elle a l'impassibilité de Minerve, jointe aux char^ mes surhimiains de Vénus.

Dans l'atelier du statuaire Prévallon, la semaine dernière, en l'absence du midtre, on énumérait donc, une à une, les beautés de madame J..., en devinant par induction celles que le costume moderne dérobe •ux yeux émus et chagrinés des amateurs et des artistes.

Un jeune peintre roux, dont les cheveux pendaient sur le front en dents de peigne, profita d'un instant de silence qui suivit une ardente description des mains de madame J..., pour émettre, avec une assurance ac^i insolente que sotte, ropinion suivante:

888 MBSPAMSâ US PÀEISIBNKBS*

*-* Avec toat eela, madame J,.. est uno femme comme tontes les aatres. Qu^eUe consente & venir poser dans mon atelier pendant qnelqnes.beareSj et je yons fiche ma palette que.,.

Une orageuse rameur coupa la parole au témi» iBire barbouilleur. Une doucbe d'épîtbètes ^émr gréables lui fut versée sur la tôte* Et de méprisanti éclats de rire l'accompagnèrent

•^ Je vous dis, moi| reprît violemment h Jenoa peintre, que je suis certain de,.*

-^ Et moi, je vous assure, inc«^ petit, întewompît un grand jeune homme sec, qui ressemblait 4 09 Christ noir, qne madame J,.. u'est pas une femnM^» c'est une déesse en marbre, en véritable marbre,., etm

— Qu'en savess-vousi Babagou ? demand^^t dix voix dififérentes.

— Ce que j'en sais ?.„ eh bien I éooutea cette histoire, poursuivit le grandjeune homme sec appelé Babagou, et qui était soulpteur de son métier, écoutez I

•^ Va ! acms t*éooaton% répcmdireut les dix voi^ y c(»npris celle du présmiptoeux peintre aux che^ veux roux éparpillés sur son fix>nt en dents de peig^,

-*- Messieurs, vdci la chose, dit Babagou : conuBe tout le monde, j'ai été viol^unent épris de la b^ madame J.,. Paasion aussi respectueuse que véhémente d'ailleurs. Comme homme, j'aimais en dUe 1^

MBSBAJaS U8 PAftlSXBHIfBB/ 889

merreiDense orëaiiire, mais je vënénds sa splendide beauté en qualité d'artiste...

«— Oiiiy miinniiràreiit quelques jeunes gens. On dit même que ta Junon dn dernier Salon est nne sorte de J...^ épreuve après la robe... , — Messieurs, n'anticipons pas sur les événements, reprit Bafaagon. Dono, je Taimaisl Avec la ténacité d'un statuaire en arrêt devant un motif superbe, je le lui déclarai. EDe se mit à rire. Je lui peignis avec un feu violent le désir que j'avais d'atteindre à la gloire en laissant l'image de sa beauté aux générations futures. Certes, alors, l'art me dictait les mots que j'employai. Cependant, de même que notre ami aux obeveux en dents de peigne, j'avais aussi dans le cœur un bas et vague espoir en la suppliant de dai*gner condescendre à me servir de modèle. L*artiste n'est pas par&it...

— Achève, Babagou !... reprirent les dix voix haletantes.

•^ Madame J... vint donc à mon atelier, simple* ment, sans phrases, sans me &ire jurer rien, sans exiger les promesses de respect qu'une autre mondaine m'eût arrachées.' Elle vint chez moL Jour vingt-sept fois heureux !

— Et?...

— Elle prit le costume... de ma Junon...

— Oh ! oh ! firent les dix voix, cela veut dire qu'elle quitta le sien... complètement.

déO MB8DAME8 LK8 PARI8IBNNB8.

— Complëtement, murmura Babagou. — En ce moment le sang afflua sous mes tempes. Je crus que je deviendrais fou. Elle monta, belle comme un antique, sur le misérable piédestal de bois de mon atelier, et prit la pose...

— Babagou, achève !

— Éperdu, aveuglé, fasciné, je lâchai la glaise... et je m'élançai, les bras tendus, vers cette olympienne descendue du ciel ; mais...

— Vite, Babagou !

— Mais, au moment où j'allais porter une main criminelle sur cette déesse, qui souriait du rire imper^ ceptible de la Joconde...y le plancher de mon atelier s'entr'ouvrit, et il en sortit un homme tout habillé de drap vert, avec un gilet rouge à galons d'or, et coiffé d'un tricorne..., qui me dit, en désignant du doigt la belle madame J... :

— € Le public est prié de ne pas toucher... -j^

A l'instant, je repris mon calme, et, devant ce chef-d'œuvre humam, l'artiste ayant chassé bien loin le jeune homme, je me remis avec ardeur au travail. L'immortelle beauté avait triomphé de l'incessant mais éphémère amour. Huit jours après je tenais ma Junon.

TeDe est la légende instructive que le sculpteur Babagou raconta dans l'atelier du statuaire Prévallon, la semaine dernière, en l'absence du midtre.

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