PENSÉES DU 5 AVRIL
Aujourd'hui, 5 avril, la matinée étant délicieuse,
je regarde verdir à vue d'œil les hauts marronniers
qui bornent mon horizon. De leurs gros bourgeons,
oblonga o( iFamUa&p eomaie la» poulies goudronnées des Taisaem^ boUandais s'écbippeut frêles et teadres, des feoilles imrqaées de plis, msi que }e sont les étoffes gaies et légères qu'on tire de h commode ap?is l'hiver*
Je r^gafde verdir mes beaw marronniers, j'ëooate les dsean^ œatinew chanter de toat leur petit gosier on tmyenmt la iM bleu où le soleil essuie les derniers nuages; j'étends les mille munnuies de la vie^ que réveille le printemps, s'élancer de la terre vers l'espace, et je songe.
Je songe à une jeune créatura, pâle, an corsage plat, aux diaveuK tri^«ment écba&udés sur un front d'un bkno jranfttre, qui inscrit des a<^ts dn bottes de léglisse et des ventes de fruits seos sur un grand registitt^ dans un étroit bupean vitré à rideaux de percaline verte, qu'éclaire un bec de gaa allnmii nuit et jour, tout au fond d'une boutique de la rua de la Yerrme.
Tout au fond d'une boutique de la rue de la Verrerie, dans une étroite cage vitrée, sur les carreaux de laquelle des rideaux de percaline verte s'abaissent comme des paupières de géant noyé, à la lueur d'une aigrette flamboyante de ga3 qui Ëitigua Tœil et rougit la sclérotique, travaille, du matin à l'heure du souper, une jMàB fiamme pftle dont la figure résignée inquiéta souvent mcm regard.
Depuis de longues années — elle venait de se ma-
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rier quand je la remarquai pour h première fois, et n'avait pas dîx-sept ans alors ; — depras de longues années, chaqne fois que je passe dans la rde de la Verrerie, je vois, entre les panpières flasqnes et vertes des géants noyés, qnl tombent snr le bnneau vitré, le visage fin, mais afiaissé, de cette éponse de marchand, toujours assise à la même place, quelle que soit l'heure où j'arrive, et toujours pliant en deux son corsage plat sur le bord cruel d'un registre épms à coins de cuivre, à coins de ce cuivre qui exhale un parfum d'empoisonnement pendant les heures des chaleurs de l'été.
Pauvre petit corsage, hélas!
La maternité ne l'a pas goûflé de ces choses vénérables et charmantes qui sont ordinairement, dans le négoce, l'ornement et l'honneur d'un comptoir.
Aucun en&nt n'est venu mettre la luetir blonde de cheveux follets dans l'obscurité de ce vaste et froid magasin, où l'on respire une odeur de chicorée, de poivre et de réglisse noir.
Non, la créature pâle et résignée, entrée à dix-sept ans dans ce bureau vitré, b'a pàs en la joie ineffable d'avoir quelque chose de vivant, de tiède, d'aimable et de dévoué à presser sur son pauvre corsage plat. EUe mûrit, sans en&nts, devenue la première emiployée de son mari, sans amour, sans espoir, sans triomphes féminins, dans la cage en verre où palpite ntiit et jour une aigrette de gaz enflammé.
Et je songe à cette femme encore jeime, mais déjà si ratatinée dans son ténébreux cabanon^ par cette exquise matinée de printemps où l'on sent son cœur vibrer à plein muscle.
Je songe que la malheureuse boutiquière ne s'aperçoit de la renaissance générale que par Tapparition, au quatrième étage de la maison située vis-àrvis de la sienne^ d'une bande de soleil jaune qui met en émoi deux serins suspendus en dehors d'une fenêtre à tabatière.
La pâle négociante au corsage plat reconnaît encore que le mois de l'Amour universel est revena à ceci, qui a lieu annuellement : — on repeint en vert^ — et quel vert I — la boutique du marchand de sucre d'en &ce. C'est le renouveau de la verdure à l'huile!
Oh I ce marchand de sucre I comme la ratatinée créa^ ture le jetterait volontiers à l'eau^ lui, ses garçons et ses pains, afin de les voir les uns fondre et les autres se noyer !
Oh I ce marchand de sucre I oh I cet atroce horizon ! oh I ce mur annuellement repeint en vert, où ses rêves, à peine sortis de la cage vitrée, vont casser leur ailo timide I
Et toujours, toujours, 365 jours par an, dès que l'infortunée, redressant son corsage plat, cambrant son buste &tigué, lance un vague coup d'œil hors do la boutique, en &ce de sa guérite de verre et de per* câline, elle voit un homme impassible et blanc de vi- •
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sage^ en tablier bien, qni ficelle régnlièrement d'nn même monvement d'antomate des pains de sncre enveloppés de papier bien on de papier d'nn rose vif.
Elle voit anssi le Sosie de ce garçon impassible ejb blanc; nn pen pins loin, empiler, tête-bèdie, dans nne balance carrée, les pains de sncre, roses on biens, qne ficeUe si bien son camarade.
Dans la me, perpétnellement, plane nne odenr de café brûlé, odenr qni s'insinne partent, dans les tiroirs des commodes, dans la barbe, dans les monchoirs, dans le pain qne l'on mange, dans les parapluies, dans la monnaie dn comptoir.
La pâle créature an corsage plat est iont imprégnée de Todenr dn café brûlé. Une fine ponssière de poivre s'amasse anssi dans les plis de ses robes ; et ses chevenx, tristement écha&ndés snr nn firent d'im blanc jannàtre, sentent les raisins de Malaga.
Si jamais elle prend nn amant dans son monde, ce conragenx individu, en la baisant on con, croira déguster nne figue sèche.
Hélas I... Mais le pas d'ancim amant, entendu de
loin et reconnu avec délices, ne fera jamais frémir le
cœur endormi dans le corsage plat. N-I-nî, c'est
fini, n n'y a plus rien de la femme, plus rien, on bien
peu de chose, sous les étofies de coidenr ennuyeuse
qni entourent le corps de la dame pâle de la me de
la Verrerie.
Elle rêve parfois, la plume à l'oreille, en polissant
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da doigt les coins de enivre de son registre ; elle rêve de la campagne où; nne fois par an, le jour de la fête du patron de la maison, je yens: dire de son mari, elle va, avec les antres employés, manger des poistons blancs pleins d^arètes, et des côtelettes toujonrs brûlées, an bord de la Seine, dans nn village quelconque; mais elle ne songe pas à combler le vide étonnant de sa vie par les préoccupations énormes et les maigres joies de l'adultère.
Non, elle ne pense pas à cela. Jamais personne, en revenant de TannueDe partie de plaisir, ne lui a pris, retenu et serré la main, à la &veur des tén&bi^s, dans TomnibuB qui la ramenait à Paris.
Personne n'a songé à commettre cette action extraordinaire»
Et c'est peut-être pour cela que, par cette belle matinée dn 6 avril, en regardant mes beaux marron* nie» m couvrir de feuilles plissées comme les mains des enflmts noUveauMiés, j*ai pensé, tout à coup, à cette infortunée sans en&nts, sans mari, sans amour, qui s'étiole sans murmurer dans une boutique de la rue de la Yôrrerie) tandis que son corsage s'aplatit de jour en jour.