‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 54 sur 74 · MADAME P. K · texte numérisé non relu

MADAME P. K

C'était par un gai matin d'avril, en Fayril de mes ans, à Paris.

Je suivais une dame.

Une dame! Ohl oh!

Une dame, oui. — Mais, comme dit FÉvangile selon saint Jean : Qui sine peccato e$t^ primum mittat lapident.

En français : Que celai qui n'a jamais suivi une dame, avec des pensëes... gracieuses dans la tète, me jette le premier moellon.

Je suivais donc une dame, par un gai matin d'avril, en Favril de mes ans, et mille choses charmantes gazouillaient dans mon esprit, tandis que, telle une docile paillette de fer, j'étais attiré par ce joli aimant féminin qui trottinait devant moi.

Je recommande aux hommes sages, à ce propos, de ne jamais fixer leurs regards sur les talons d'une dame qui file devant eux.

Dans un talon de bottine, sculpté comme un objet d'art, luisant comme un œil noir, il j a la perte d'un homme.

Or, le talon de la fine créature derrière laquelle je marchais avec une émotion grandissant de minute en minute, était luisant comme un œil noir, sculpté

comme mi objet d'art ; bref, c'était un talon subversif de tonte morale.

Le ialon en question était accompagné, d'ailleurs, de tout ce qui constitue une jplie femme. Je pense que Ton m'épargnera la description de la belle inconnue. Que chacun de tous. Messieurs, se représente la personne qu'il a suivie avec le plus de plaisir, un gai matin d'avril, en l'avril de ses ans, et ce sera comme s'il apercevait la dame dont je parle en ce moment.

n verra distinctement alors les courbes et les ondulations d'une robe faite à souhait pour le plaisir des yeux (Fénelon) ; et les chers petits cheveux frisottés que la brise caresse entre un faux-col blanc et un chignon massif, sur une nuque délicate, lui apparaîtront soudain aussi.

Et il sera ravi rétrospectivement.

Donc je suivais une dame adorable de pied en cap, et ceci se passait à Paris, dans l'étroite rue Jean- Jacques Bousseau, où l'on vend tant de chapeaux retapés.

L'air était vif.

Les nez féminins étaient glacés, çà et là.

Les nez féminins étant glacés, on voyait fréquemment les propriétaires de ces nez tirer leur mouchoir et se le passer, ça et là, sur le bout rosé de cet organe, qui est comme un trait d'union vivant entre les femmes et les fleurs.

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La dame qne je suivais tira tout à coup de sa poche un monclioir à peine grand comme nn billet de banque, mais garni d'ime large marge de dentelle.

En l'extrayant de sa retraite, elle fit tomber à ses pieds, sans s'en apercevoir, nn petit morceau de pa* pier plié en deux.

Je me précipitai éperdûment sur ce papier, et, galant, rougissant, tremblant, je lui dis :

— Madame, vous perdez quelque chose !

La dame se retourna, me regarda du haut de ses jeux parfaits de forme et de couleur, et me répondit sèchement :

— Vous perdez votre temps, Monsieur. Merci ! Mort de ma vie! pensai-je. Puis j'ajoutai à haute

voix:

— Mais, Madame, je vous assure que vous venez de perdre...

— Oui, Monsieur, répliqua la dame, avec un sourire plein d'un écrasant mépris (et j'étais écrasé, du reste), oui. Monsieur» Et permettez-moi de vous dire, en employant une langue qui n'est pas la mienne... que «je la connais »... ^

— Vous la...

— Oui, Monsieur, je la connais ! Ce papier que vous m'ofirez, poursuivit la dame, ce papier, c'est une feuille de votre carnet sur laquelle vous venez d'écrire un mot aimable à mon adresse, et vous espérez que je vais le lire... Non, Monsieur, je la connais. Merci I

868 MBdDAHSfl LB8 PARISIBNlfltS.

Ety dëtotimant la tète^ la dame reprit sa oonrse d'an air plus méprisant que jamab, avec des attîtadeo de Diane offenséô.

Mort de ma vie I repensai-je. Bendez donc serrice aux gens I

Puis, après nne seconde d'abattement bien excusable chez un honnête homme qni voit méconnaître la seule bonne pensée qu'il ait peut-être pu avoir, je tournai les talons, et je me mis à marcher dans une direction diamétralement opposée à celle que je suivais l'instant d'arant.

J'étais fâché. Je ne voulais plus avoir rien de commun avec cette dame si prompte à la réplique.

Bt pourtant j'avais le cœur vide. La nature a horreur du vide, disaient les anciens physiciens. Mais si un plat vide, une bourse vide et un verre vide sont des objets bien &its pour inspirer de l'horreur à la nature en général, quelle horreur la nature en particulier doit-elle éprouver pour un cœur vide? *

Tel était mon cœtir. J'avais horreur du vide de mon cœur. Oe vide, je voulais le combler. C'est pourquoi, nourrissant un fol espoir, j'avais suivi cette dame par un gai matin d'avril, en l'avril de mes ans, dans la hte Jean-Jacques Bousseau, où l'on vend tant de chapeaux retapés.

Comme je ruminais la réponse cruelle de mon inconnue, le biUet que j'avais ramassé et que je tenais machinalement entre les doigts, me revint à l'esprit,

et machmalement je le dépliai, au lien de le jeter au loin, comme j'en avais en d'abord l'intention.

Je Insdonc ce billet. Il ne contenait qu'nne adresse : Madame P. K. O., poste restante.

— Ah I Yons fiâtes la renchérie, madame P. K. 0., dis-je ayec ironie, et ypns vons fiiites adresser des lettres aux initiales^ poste restante, et qni pins est, vous allez les chercher yons^même, si j'w crois notre rencontre me Jean-Jaoqnes Bonssean, à deux pas de Tadministration centrale des postes I Ahl Madame P. K. 0... ahl c'est bien mal!... H est snrtont bien mal à Tons de repousser par des mois railleors les jeunes hommes qni veulent vous rendre des services I Ah! Madame F. K. 0., si j'étais indiscret, si j'étais méchant! si je n'étais pas un galant homme, en un mot, j'userais du secret que cette adresse met entre mes maînsi et... Mais non, je serai un gaknt homme.

Je fus un galant homme pendant trois jours. Le quatrième, aiguillonné par mes souvenirs, et pensant sans cesse au talon de mon inconnue, aux courbes et ondulations de sa robe séduisante, bref, ayaait plus que jamais horreur du vide, je voulus retrouver les traces de madame P. K. 0...

— Qui sine peeeato est , primum mittat lapidemi

Je fus un monstre. J'envoyai une dame de me amies, qui ne m'était plus rien, à la poste restante,

avec mission de demander au guichet une lettre anx initiales P. K. 0.

Je voulais connaître le nom du correspondant de madame P. K. 0. J'espérais saisir ainsi un des bouts du fil du labyrinthe.

La dame de mes amies alla à la poste, et, avec une fidélité de pigeon messager, revint chez moi, rapportant sous son aile, je veux dire dans son porte-monnaie, une lettre adressée à madame P. K. O.

0 victoire I triomphe I Le moment de la vengeance approchait...

Voici ce que je lus en tête de la lettre adressée à madame P. K. 0. quand je l'eus ouverte :

€ Cabinet du docteur X... — Consultations de midi à une heure^ les mardis et jeudis. — Trmiement par correspondance.::^

J'eus comme un éblouissement après avoir lu ces mots.

Et je vous passe ceux qui suivaient. C'était une ordonnance... &cile à suivre en secret, mémo en voyage.

Je m'évanouis de surprise. Quand je revins à moi, j'étais guéri... 0 amour!

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