CHARPENTIER ET C'S LIBRAIRES-ÉDITEURS
S8| QOAI DU LOUVRE, S8
Tous dioUs rëtervét
CONTES
GRANDES PERSONNES
MON ÂHI LE
A EDMOND DE GOMCOURT
•— Au diable les gens qui savent où est situé le golfe de Bothnie !
Êvidemnient soulagé par le jet brusque et violent de cette exclamation énigmatique, mon ami Le fit piquer une tèle à sa plume jusqu'au fond ténébreux de son encrier, et reprit, avec un calme extrême dans la physionomie et dans les gestes, le cours de son travail.
M'aidant du coude, sans abandonner loulefois l'aimable posture horizontale que j'avais adoptée depuis une heure, la pipe aux dents, sur le divan inflexible et solennel de mon ami Le, je me soulevai pour regarder , plein d*une surprise muette, la tête grisonnante de ce cher garçon, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des paroles' énergiques.
Car, entre nous, je dois le dire, la Providence, après avoir installé un entrepôt central de douceur et d*abnégalion, selon le proverbe, dans l'âme des moutons, avait été heureuse d*en établir, dans le cœur de mon ami Le, la succui^ale unique.
Je regardai donc la ié(e de mon ami Le.
On était en septembre. Le soleil disparaissait derrière la maison qui faisait face à celle au quatrième étage de laquelle nous nous trouvions tous les deux, rue Saint-Louis (au Marais). Les derniers feux de l'astre qu'embrumaient los vapeurs de Paris mettaient des lueurs irisées dans la chevelure hérissée de mon ami Le, assis de trois quarts, près de la fenôlre, devant une petite table chargée de livres et d'estampes, et ces rayons prismatiques donnaient à la parure natu-
MON ÂMI LE. 3
relie du crâne de ce brave compagnon d'existence, déjà menacé d*un scalp prématuré par l'âge impiloyable, une ressemblance saisissante avec le bouquet multicolore d'un plumeau de^ salon.
Au-dessous de cetle crête lumineuse se découpait le visage tranquille, pâle, inexorablement rase (par ordre!), mais agréable a contempler, de mon ami Le.
Quarante ans d'une vie dont chaque jour s'était écoulé, frère jumeau de celui qui l'avait précédé, sans événements, sans passions, sans troubles, n'avaient pu parvenir à rider l'épidermc délicat de l'écrivain obscur que j'examinais amicalement. Seulement, de chaque côté du nez, descendaient deux sillons obliques, assez marqués, au fond desquels un physionomiste expert eût découvert facilement les petits squelettes d'illusions, d'espoirs, de rêves déçus, morts les uns après les autres, en bas âge.
Mon ami Le, que les vieux chiens et les trèsjeunes enfants venaient importuner tout de suite avec une confiance touchante, — car ils devinaient avec leur instinct parfait les trésors de bonté et de patience cachés sous le paletot mar-
4 CONTES POim LES GRANDES PERSONNES.
ron de ce monsieur au dos déjà voûté et à Tocil d'un bleu clair, — n'était guère tourmenté dans sa vie que par deux choses : — Sa tante et son propre nom.
De la tante, nous parlerons plus tard.
Vidons tout de suite la question du nom. Bien souvent j'avais surpris mon ami Le lisant les affiches de théâtres, plongé dans d*amères réflexions, et murmurant tout bas les noms et les titres ronflants imprimés en caractères énormes sur CCS papiers publics.
— S'appeler Lcl comme un pauvre et simple articlel disait-il. Quelle sombre dérision! Faites donc votre trouée dans le monde avec un nom aussi gris, aussi effacé que le mieni Comme cela fait bien! On vous annonce dans un salon. Bon ! — Monsieur LeI... Le?... Le... quoi? C'est absurde. Et dire qu'il y a des gens qui ont eu le bonheur d'être nés avec un nom qui résonne, qui éclate, qui fait retourner la tète, qu'on se rappelle à jamais, qui passe à la postérité, enfin!... Ce Nabonassar, par exemple, qui n'est célèbre que parce qu'il a donné son nom à une ère quelconque, je le méprise, ma parole, je le méprise !
Nabonassar était la béte noire particulière do mon ami Le.
— Qu'a-t-il fait, votre Nabonassar? s'écriait parfois Le avec un redoublement sauvage de dédain. Diles*moi, je vous prie, ce qu'il a fait? Rien! L'hisloire est muetle sur son compte. Eh bien, pourtant, il est illustre, il est immortel ! Tandis que moi, après soixante ans d'articles dans le Moniteur illustré des pensions de jeunes filles, — articles excellents ! mais signés Le,— je mourrai complètement inconnu.
Au commencement de notre liaison, j'avais conseillé à ce pauvre Le de prendre un pseudonyme coloré et retentissant. Mais Le s'y était absolument refusé.
Et il m'avait répondu :
— Xe est le nom de mon père. Je le trouve froid, pâle, triste, sans signification, c'est possible, mais je ne veux le changer pour rien au mondç. Le je suis né, Le je resterai. C'est une fatalité, soit! Je la subirai jusqu'au bout.
Et Le avait continué d'écrire pour le Moniteur^ illustré des pensions de jeunes filles et de signer, dans cette feuille éminemment morale, des nouvelles, non pas à l'eau de rose, car elles eussent
été alors d'un parfum trop accentué pour Tesprit du journal, mais à Teau d'églanline des bais simplement.
Quels articles, bon Dieu !
Le directeur du Moniteur des pensions déjeunes filles confiait à mon ami Le un certain nombre de vieilles gravures sur bois ou sur acier qu'il s'agissait de faire admirer au public comme un produit remar«|uable de Tart moderne, en les accompagnant d'un récit agréable et surtout touchant.
Travail austère I
IIà(ons-nous de le proclamer, Tambition du modeste Le n'allait pas^ du reste, au delà du plaisir de se voir, deux fois par mois, imprime dans le Moniteur illustré' des pefisions de jeunes filleSj et de la certitude de vivre du produit de cet ouvrage de patience, véritable casse -tôle français.
Sa vie ainsi se passait, depuis dix-huit ans, à enchâsser sans relâche, dans des histoires impossibles, les eslampcs sans aucun lien entre elles, que les tiroirs inépuisables de son rédacteur en chef lui fournissaient bi-mensuellemenl.
Le jour où il proféra son inexplicable — ^ « Au
iTiable les gens qui savent où est situé le golfe de Bothnie! » — mon ami Le cherchait vainemcnf, depuis le déjeuner, à faire entrer dans une aventure pure, instructive, à la porlée des demoiselles abonnées au Moniteur en question, huit gravures récalcitrantes qui semblaient se refuser absolument à prendre place dans la mosaïque littéraire et artistique perpétrée par le malheureux homme de lettres.
— Comme c'est commode ! disait-il, la sueur au front et les doigts teintés d'encre. Comme c'est commode I II faut que je passe sanselforis, aujourd'hui, d'une Vue de Venise h un Chef afghan^ et que je joigne à ce guerrier exotique une Forge à Bédouville (Eure). En outre, la Fata Morganùy phénomène des plus curieux, doit, avec une branche do Ficus elastica et un Hocco du Bràily se glisser quand ménie dans mon article, à côlé d'un Clair de lune en Ecosse , et d'un Portrait de M. Mathieu de Dombasie! C'est à en devenir fou.
El l'infortuné littérateur pour fillettes se pressait la tète avec un désespoir comique en jetant des regards désolés sur le Chef afghan que la volonté d'un rédacteur en chef forçait d'aller s'enivrer de la Vue de Venise ^ en compagnie de
l*honorable agronome Mathieu de Dombasle, poursuivi lui-même par Timpérieuse nécessité de parler du Hocco du Brésil el de la Forge de Bédoutnlle (Eure) à propos de bottes I...
En vérité, je plaignais de tout mon cœur mon ami Le, el^ de temps à autre, je lui suggérais des idées qu'il me faisait le plaisir de trouver saugrenues.
—On pourrait peut-élre noyer l'agronome dans le Clair de lune écossais ^ lui disais-je, un rameaude Ficus elastica à la main, en signe d'adieu. C'est naturellement Pamour, un amour silencieux, légitime bien entendu, qui loblige à se tremper nuitamment dans Teau des lacs. Mais au moment où il va rendre son âme à Dieu, un spectacle inattendu frappe ses regards, et le fait remonter sur la rive. La Fata Morganay oubliant qu'elle a lieu généralement dans le golfe de Napies, éclaterait en Ecosse, avec la splendeur bien connue de ce mirage (voir la gravure ci-contre), devant ses yeux attendris. M. Mathieu de Dombasle alors prendrait des notes ; il aurait même la bonté d'expliquer les causes du phénomène au « Chef afghan^ » qui l'a suivi fidèlement dans ses scientifiques pérégrinations, et tout à coup, tan-
dis que Tagronome el la jeune fille, — (car il faut une jeune fille dans voire histoire, et muetle, s'il se peul) — se réconcilieraient en pensant au bonheur qui les attend dans la Forge de Bédouville (Eure) y le Hocco du Brésil ferait entendre son cri guttural sur une branche de genévrier...
— Non, merci, disait doucement mon ami Le. D'ailleurs, vous oubliez la Vue de Venise.
— Bah ! n'est-ce que cela ! On la place dans un beau cadre, au milieu du salon des heureux époux, en la soulignant de quelques mots aimables à l'adresse de la fille du dernier des doges !
— C'est impossible.
— C'est dommage ! 11 y a, dans l'attachant épisode de la vie privée de M. Mathieu de Dombasle que je viens de vous raconter, de quoi former l'esprit et le cœur de vingt pensionnats de demoiselles. D'autant plus qu'il en découle, avec un à-propos rare, tout un chapelet de notions géographiques...
— Encore la géographie ! s'écria mon ami Le avec une ardeur singulière. Cher ami, continuat-il, tremblant d'une émotion que je fus étonné
d'avoir causée en lui, vous venez de toucher la plaie au point sensible !
— Commenl ! est-ce que les dames pourvues de renseignements certains sur les points obscurs de l'élude du globe ont abusé de votre innocence ?
— Non, certes ! Mais, laissez-moi vous le répélcr, car cela me soulage : Au diable les gens qui savent où est situé le golfe de Bolhnie !
— Cher Le, tout à Theure vous aviez déjà lance
au plafond cette imprécation insolite, mais elle
xonlinue, pour moi, de faire partie du répertoire
des sphinx. Veuillez m'expliquer le sens de celle
parole?
— Eh bien!... eh bien, mon bon Jacques, je vais tout vous dire. Ma tante veut absolument me faire épouser, depuis huit jours, une demoiselle dont la maturité n a rien de très-repoussant, je l'avoue, mais dont la profession me (rouble.
— Elle donne donc des leçons de géographie?...
— Hélas ! et des leçons d'histoire, et de loutc sorle d'autres sciences graves, sans parler de la poésie qu'elle mon^r^ — je ci le le texte de ses prospectus — à raison de 5 fr. le cachet.
MON Mil LE. 11
— C'est une instilulrice ?
— Non pas! Distinguons. C'esl un pion femelle, sans foi, sans dévouemeni, sans amour de l'étude, qui apprend à parler à des perroquets Immains, au plus juste prix.
— Bon, une sorte de sommelier ùs lettres et es sciences, qui remplit les cerveaux comme des bouteilles.
— Cest cela. Et en même temps désagréable comme Tacarus de la gale en personne, sèche comme un jeu de jonchets et bavarde comme une mouette un soir de tempête.
— Aimable ingénuité !
— Rien que dç penser au nœud solide que ma tante voudrait former entre nous, j'ai la chair de poule.
— De poule mouillée encore, mon bon !
Voyons, est-ce qu'à votre âge, ayant votre gagnepain, vous ne pouvez planter là, une fois pour toutes, votre tante et ses projets sinistres?
— Mais, mon pauvre oncle ! si bon ! si résigné! dont je suis la seule consolation! que deviendrait-il alors?
— Votre oncle? Eh bien, il s'échapperait journellement de l'ergaslule og le tient madame
votre tante, et, libres comme Tair, vous iriez courir ensemble, par les Rentiers perdus que vous aneclionnez dans la vie.
— Mais le cœur de ma tante serait brisé I Songez, mon ami, qu'elle m'a élevé, moi, gênant orphelin sans fortune. Je lui dois tout. C'est une mère... un peu rude, mais c'est ma seconde mère, en somme.
— Alors, mariez-vous avec votre atlas en jupons, et n'en parlons plus.
— Mais, cher Jacques, j'aime ailleurs, moi ! s'écria Le, poussé à bout.
— Sans la permission de votre tante Tigret, misérable !
Mon ami Le sourit faiblement et me lança un regard louchant, qui demandait grâce. Je quittai alors le ton de la plaisanterie, et j'interrogeai discrètement, comme m'autorisait U le faire mon droit d'ancien et fidèle confident, mon vieux camarade dont le front s'élait couvert d'une vive rougeur.
J'appris bientôt que mon ami Le aimait, sans espoir de retour d'ailleurs, une certaine Henriette, fille d'un certain M. Gerboise, préparateur d*échantillons zoologiques au Jardin des plantes.
— Est-elle forte eu géographie, mademoiselle Henriette? dis-je.
— Non, répondit Le avec une sombre énergie. Quant au golfe de Bothnie, le golfe préféré de la protégée de ma tante, Henriette ignore absolument où il se trouve situé ! 11 y a un abîme, je le constate avec joie, il y a un abime entre le golfe de Bothnie et la chère créature. Que le golfe de Bothnie soit en Irlande, en Courlande, en Islande, en Zélande ou en Finlande, cela lui importe peu !
— Age? — Fortune?
— Vingt-trois ans. — Nulle.
— Nuance? — Parents?
— Blonde. — Fille unique.
— Caractère?
— A nous deux nous ferions la paire, deux timides au cœur tendre.
— Intéressants détails ! — Mais que dit le papa?
— Je n'ai point encore osé lui avouer les sentiments honorables que j'éprouve à Tégard de sa fille, et je comptais...
— Toujours le même!
— J'en ai louché un mot à mon oncle, par
i« CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.
exemple ! Il est enchanté de mon idée. Le golte de Bolhnie ne lui va pas non plus, à lui !
— Hum ! Que disiez-vous? Vous compliez...?
— Je complais sur vous, mçn vieil ami, pour aller faire...
— Votre déclaration ? '
— Railleur ! non, ma demande. Vous m'épargneriez une démarche dont Timporlance et le sérieux m'épouvantent. Jamais je ne saurai m'expliquer d'une façon" persuasive, séduisante. Jamais !
— Alors, vous croyez que je ferai un passable ambassadeur?
— J'en suis convaincu. Un parfait ambassadeur.
— Depuis combien de temps ôtes-vous féru d'amour pour celte demoiselle Henrietle, ô trem* blanl Damon ?
*- Depuis cinq ans.
— Cinq ans ! Splendidc ! Mais, mon cher, vous devriez entrer au service de Laban, comme Jacob. Cinq ans sans dire un mot ! C'est beau, cela !
— Pas un seul mot. Grietle ne sait rien, je vous en aveitis.
— Grieltc?ni.je.
— C'est le diminulif crééparM. Gerboise pour désigner son enfanl. Chère petite G rie! le ! J'ainrc ce nom-là.
— Je ne le défesle pas non plus. Ah! sournois ! Je m'explique alors vos rendez-vous mystérieux au café des Arts.
— Je rencontre là lous les jours M. Gerboise. Mon oncle vient également dans ce café. On cause. On rêve. 11 y a là des paysages peints sur des stores charmants. On les regarde. On voyage. C'est bien plus amusant que de composer dos articles pour le Moniteur illustré des pensions de jeunes filles.
— Je devine tout, mainlenonf. Profilant de mon horreur pour les cafés, vous avez noué , à l'abri de mon regard scrutateur, des relalions avec les habitués du café des Arls ; et c'est comme cela que, de père en fille, vous êtes arrivé à brûler d'un feu pur pour une jeune personne, dont j^ignorais jusqu'à l'existence, il y a cinq minutes.
— Oui. On s'est connu. On s'esl lié. On a été faire des promenades sous bois, à l'insu de ma tante.
— Avec votre oncle ?
— Avec mon oncle. Mais M. Gerboise est bien loin de croire que nos innocentes parties de plaisir ont eu pour résultat de me rendre amoureux de mademoiselle Grietle.Yoilà où nous en sommes, cher ami. Maintenant que j'ai tout dit, laissez-moi terminer mon histoire du Chef afghan^ légué à M. Mathieu de Dombasle par un inconnu, rencontré à Venise, un soir d'hivBr doux et pur comme un clair de lune en Ecosse.
— D'accord, mon pauvre Le; mais l'heure du festin sonne aux beffrois d*alentour. Invité à diner par vos parents, aujourd'hui, je ne puis être retardé d'une seconde. Descendons donc à l'étage inférieur, s'il vous plaît. Il est temps d'affronter les regards de la tante Tigrel. A demain les afTai* res agréables, sans y comprendre le Hocco du Brésil et la Forge de Bédouville (Eure).
— Vous savez que la protégée de ma lanle et son frère, une espèce de Tartuffe à la fièrc encolure, sont des nôtres aussi.
— Bigre! C'est égal, le gouffre est ouvert ; soyons des Curtius de parole.
Et nous descendîmes partager le pain et le sel avec les parents de mon ami Le.
Le lendemain, à une heure de Taprèsmidi, ainsi que cela avait été convenu entre Le et moi, à l'issue du repas fail (tous les convives étaient glacés jusqu'à la moelle) sous l'œil austère de la tante de mon ami, la redoutable madame Tigret, puisqu'il faut l'appeler par son nom, je me rendis au café des Ârls, sis boulevard de Tllôpital.
Autour d'une table dont le marbre semblait porter un demi-deuil éternel , se trouvaient M. Tigret, M. Gerboise, et un autre monsieur nommé Brème, qu*accompagnait une boite longue et. noire, renfermant dans son sein le fruit délicat des veilles d'un luthier de Crémone.
M.. Brème (il me l'apprit lui-même dans la conversation) ne sortait jamais sans être suivi de son violon , interné dans son enveloppe ordinaire.
— Vous comprenez, monsieur, me dit-il, on ne sait pas le matin où on finira sa journée. Eh bien, le hasard peut faire que, le soir, on se
trouve quelque pari où un petit air de violon soil reçu comme le Messie. Un quadrille sMraprovisc. Je suis là, l'archet à la main; et (out est dit. On me remercie cordialement. Faire plaisir est dans ma nature. Oh ! si madame Brème n'était pas !... Je ne suis pas heureux en ménage, monsieur, ajouta M. Brome confidentiellement.
M. Brème n'était pas heureux en ménage. Tel était, du moins, le fait désagréable que M. Brème semblait avoir pris à tâche -de faire acquérir à l'histoire. Il le glissait fréquemment dans l'oreille de ses contemporains.
Mais en racontant ses déboires conjugaux, M. Brème s'enflammait de telle sorte, et déplorait son sort avec une amertume telle que, bien souvent, surexcité au dernier point, l'époux infortuné se décidait, séance tenante, à quitter pour jamais une existence désormais décolorée, et ses nombreux amis avaient sans cesse à l'arracher à des tentatives de suicide d'un genre tout à fait original.
Ainsi, le jour même où je fis mon entrée au café des Arts, cl comme je peignais avec feu 5 M. Gerboise, auquel M. Tigret m'avait présenté, le bonheur de sa fille devenue un jour la femme
de mon ami Le, M. Brème, les larmes aux yeux, déclara que la pensée de cet avenir radieux lui rappelait Irop cruellement les joies de son intérieur, perdues parla frivoliiéde madame Brème, et il nous quitta brusquement eh annonçant qu'il allait mettre fin à ses jours, d'une manière ou d'une autre.
Prompts comme l'éclair, nous le suivîmes dans sa retraite subite, escortés du garçon de café, et nous eûmes bientôt le bonheur de découvrir M. Brème, couché tout de son long, dans un recoin obscur, au <;inquième étage de la maison.
— Non! non! je veux mourir. Laissez-moi 1 nous dit-il en sanglotant. La issezrmoi expirer ici. Une cruche d'eau! un pain! Voilà tout ce que je demande. J'attends la mort. Laissez-moi avec mon violon.
Après de longues supplications, nous le ramenâmes dans le café, complètement consolé.
M. Brème, souriant de nouveau, se ranima même tout à fait lorsque nous fîmes luire devant ses yeux, rougis par les pleurs, l'espoir de faire danser ses amis, le soir du mariage prochain de M. Le.
Cet espoir, du reste, était des plus sérieux.
J'avais, sans coup férir, vaincu M. Gerboise, lequel, s'il faut le dire, n'avait montré aucune résistance devant mes arguments amicaux, pousses droit et ferme.
Aussi, quand mon cher ami Le nous rejoignit, rouge et très-embarrassé de sa personne, au café des Arts, une heure après mon arrivée dans ce lieu de distraction, je n'eus plus qu'à lui dire :
— Allez serrer la main de votre beau-père, mon bon.
M. Tigret, très-muet ordinairement, fit entendre lui-même un gloussement de satisfaction, et murmura à Toreilie de son neveu : •
— Enfoncé, le golfe de Bothnie I
Mais, comme il prononçait cette phrase triomphante, son visage se rembrunit soudain, car le souvenir de la figure austère de madame Tigret venait de passer tout à coup dans son esprit. Et il se sentit accablé sous le poids des remords.
Elle était redoutable, en elTel, la figure de madame Tigret.
Osseuse, jaunie par places, elle s'allongeait, revôche, entre deux bandeaux noirs immuables, d*où partaient, de chaque côté du front, et tircbouchonnant sur les joues, deux boucles qui
MON AVI LE. 2i
semblaient deux copeaux d'ëbène jaillis de Tâmo d'un rabot inflexible.
Madame Tigret portait pour toute parure, hiver comme été, une ancre de forte dimension, en argent, mouillée dans les ondes bleuâtres d*un foulard négligemment tordu autour de son cou.
M. Tigret vit donc également celte ancre conjugale flotter devant ses yeux, à l'instant même où il félicitait son neveu, tout en pressant la main de M. Gerboise; ce symbole de l'Espérance le navra profondément.
Cependant M. Brème se rembrunissait à son tour. Redoutant quelque nouveau coup de désespoir de la part de ce musicien, mon ami Le, M. Gerboise et votre serviteur s'empressèrent de quitter le café des Arts.
Comme on passait le seuil de cet Eldorado de quatrième classe, M. Gerboise me dit à Toreille :
— Vous n'avez pas regardé les stores? Si gais! si doux 5 voir! On s'y promènerait pendant cent ans, sans penser à rien. Tenez, la Chasse qui est au-dessus du comptoir est admirable. Des seigneurs en bottes à revers sont en train de courre le sanglier. La belle amazone, costume vert, plume rouge, est tombée de cheval. L'animal va
la broyer sous ses pieds. Toul à coup, le voilà, lui, le beau jeune homme, habit violet, plume blanche, et de la dentelle partout, qui s'élance, sou couteau à la main. On a peur. On palpite. Gloire à Dieu! L'innocente créature est sauvée. Le sanglier expire.
En achevant ce récit plein d'intérêt, M. Gerboise me serra la main avec force, cligna de Toeil, et reprit :
— Vous reviendrez nous voir. J'espère? Tous les jours, dimanches et fôtcs excrplés, je suis 15, de midi à deux heures, avec ces messieurs. Tigrot et moi, nous noyons nos soucis dans la contemplation des stores. Vous verrez la cascade, près de la porte d'entrée. On Tenlend mugir, crépiter, fuser à travers les. roches, et tomber ensuilc par lourdes nappes. L'illusion est complète.
— Je ne manquerai pas au rendez-vous, répond is-je poliment.
— Ce soir, ne l'oubliez pas, monsieur Jacques, nous vous attendons à la maison. Vous verrez Grielte. On fera delà musique. MissMorsechantcro.
— Miss Morse ?
— Une amie de ma fille. Une enfant. Trèsdigne. Cœur brisé dès le berceau. Ne pas insister,
MON AUI LE. 23
c|uand on parlera de déception amoureuse devant elle.
— Je m'en garderai bien. A ce soir, monsieur Gerboise.
— A ce soir, monsieur. Au fail, si vous vouliez me faire Thonneur de m'accompagner au Muséum, je vous montrerais un splendide exemplaire de la Roussette de Bornéo, qui vient de nous arriver.
Confiant aux soins de son oncle impassible, mon ami Le, qui se livrait, devant les passants, à des démonstrations de joie bizarres, lesquelles le faisaient ressembler à un ancien télégraphe en délire plulôt qu'à un littérateur fraîchement fiancé à Tobjet de ses rêves, je pris avec M. Gerboise et M. Brème, sa boite à violon à la main, le chemin du Jardin des planfos.
Quelques minutes après nous arrivions devant la porte du cabinet particulier de M. Gerboise. On y pouvait lire, en letlres noires, ce mot mystérieux : Mammalogic.
M. Gerboise nous introduisit dans le sanciuaire de la science, que remplissait une pénétrante odeur de savon arsenical, de colle-forte et d'aromates assortis.
— C'est Todeur des peaux, nous dit le préparateur dont l'œil s'illumina.
Et il s'assit devant sa table de travail, en nous indiquant des sièges, où nous nous insfallânies, attendant avec anxiété l'exhibition promise de la Roussette de Bornéo.
Une salamandre mélancolique, — peut-être regrettait-elle le brasier qui la comble de joie? — nageait lentement dans Teau d'un bocal, sur la table de M. Gerboise. Elle nous jeta un triste regard. Nous le lui rendîmes, perçant et clair.
Cela fait, j'examinai autour de moi, non sans émotion, les objets singuliers qui assistaient quotidiennement aux opérations scientifiques de M. Gerboise.
Un certain nombre de portraits au daguerréotype frappa particulièrement mes yeux. Les ayant contemplés de près, je m'aperçus, à ma grande surprise, que ce que j'avais pris tout d'abord pour des souvenirs d'amis ou de parents, accrochés là par M. Gerboise, afin de lui rappeler sans cesse les traits d*êtres chéris, était tout bonnement une série de portraits d'orangs-outangs, à joues énormes, à ventres ballonnés, tous nés et morts à la Ménagerie.
A portée de la main de M. Gerboise, et contre son carlonnier, ëlait placé un daim empaillé, qui lui servait évidemment depuis bien des années de contenance en parlant, car, tout en causant de choses et d'autres, le préparateur passait une main amicale sur le dos du paisible quadrupède. Ce dos s'était même pelé à la longue, et la peau apparaissait bleuâtre et luisante, entre les doigts pâles du vieillard.
Enfin, la Roussette de Bornéo fit son apparition. L'énorme chauve - souris , qui avait Tair de nous rire au nez , et montrait des dents aiguës , était clouée par les ailes sur une planche.
— Est-elle belle ! murmura M. Gerboise, en frottant avec vigueur l'épine dorsale du daim râpé. Est-elle belle! J'avais peur de n'en pas em-" pailler une avant de mourir. Mais la voilà. A nous deux, ma chère!
— Cet animal est-il sensible à Tinfluence de la musique? demanda gaiement M. Brème.
— Il doit l'adorer, dis-je. On le voit à l'odieuse crispation de ses muscles et de ses griffes.
M. Gerboise, tout en lissant du bout du doigt le velours marron dont la Roussette était vêtue
par la nature, reprit à voix basse, avec un pclit Ircmblement de satisfaction :
— C'est moi qui ai préparé le premier OiTiiihorhynqne paradoxal du Muséum. Vous savez, cet animal australien à bec de canard ? Ccst mon Iriomplie ! Une belle pièce ! Il faudra que je vous la montre un beau jour.
— Mais nous craignons d'abuser de vos instants, monsieur Gerboise, dis-je; nous allcms nous retirer, M. Brome et moi. A ce soir, cher monsieur.
— Messieurs, à ce soir. Et quand vous auroz un*instant à perdre, si vous n'avez pas le temps d'aller au café des Arts, venez me trouver ici.
Nous sortîmes de la MammalogiCy M. Brôrae et moi, exhalant tous deux un parfum qui aurait pu Taire croire que nous venions d'être fraîchement empaillés.
Il me tardait d'élre débarrassé de M. Brome, dont la boite à violon m'agaçait; aussi, tendant la main a cet époux déçu dans ses plus douces espérances, je prétextai une course aux environs, dès que nous fûmes dans le jardin.
— Adieu donc, monsieur, me dit M. Brome d'un air sombre, adieu. Mu destinée est de souf-
frîrsans repos. Toul me rappelle l'infidèle. Voyez ces oiseaux veris?
Suivant la direction indiquée par le doigl de M. Brème, je vis en effet, dans une cage voisine, deux perruches qui se témoignaient par de pc- (ilos attentions buccales les sentiments dont leurs cœurs étaient pleins sans doute.
— Ils s'aiment! poursuivit M. Brome, ils s'aiment! Ah! si madame Brème... Tenez, monsieur, reprit le déplorable violoniste après un nnoment de silence, si j'avais Thonneur de vous connaître depuis plus longtemps, je vous prierais de me jeter dans la fosse aux ours. Sous la dent aiguë des monstres, j'exhalerais avec bonheur une âme torturée, et mes peines auraientenfinun terme; mais je ne sais réellement si vous auriez la bonté de me rendre ce service d'ami.
— Ma foi non ! Brème, dis-je. Au revoir, à ce soir, chez Gerboise. On rirai
— Espèrons-Ie, soupira d'un air lugubre le triste époux.
Sans l'écouter davantage, et le laissant libre de se donner en pâture à toutes les bètes du Muséum, je m'éloignai rapidement, ruminant dans
ma pensée les diverses pliases de mon entrevue avec le futur beau-père de mon ami Le.
— Tenez-vous droit, Tigret I
— Mais, ma chère, je fais ce que je peux.
— Tenez-vous droit, monsieur!
— M'y voilà.
— 11 est dur, quand on est la fille d'un colonel, d^avoir à remonter sans cesse un mari, comme s'il était une vieille lampe.
— Ma chère, en vérité, devant mademoiselle. ..
— Tenez-vous droit! Vous dormez, monsieur, vous dis-je.
Qui parle ainsi? On le devine. C'est ma* dame Tigret, agitant sa longue tète, sans que les copeaux d'ébène qui pendent, glacés, sur ses joues creuses, en éprouvent le moindre trouble apparent.
A côté de madame Tigret, roide et sèche, se tient mademoiselle Anne Marin, pour qui le golfe de Bothnie est sans mystères.
Mademoiselle Anne n'est pas seule auprès de madame Tigret. Son frère, Ambroise Marin, gros homme, aux épaules tombantes, est assis également dans le salon solennel et froid de la tante de mon ami Le.
Celui-ci est absent, pour la première fois à cette heure indue (huit heures et demie du soir), du salon de famille.
— Tigret, tenez-vous droit! crie de nouveau madame Tigrel à son conjoint, qui se laisse aller à une douce Somnolence causée par la digestion.
— Ma bonne, je ne dors pas. La lumière de la lampe me fatigue. Je clos la paupière, mais j'écoute.
-— Je vous crois. . — Vous disiez donc, monsieur Marin, poursuivit madame Tigrel, que vous ne demandiez au ciel...
Le gros homme, aux épaules tombantes, soupire doucement, lève les yeux, regarde un instant la lutte des ondes lumineuses sur la blancheur du plafond, au-dessus de la lampe, et dit doucement :
— Je ne demande rien de plus au ciel que ce quMl accorde à l'insecte, à l'oiseau, b la plus frôle de ses créatures ; un brin d'horbe, une
30 CONTES POUR LES GRAI9DBS PERSONNES. •
goutle d'eau. Que j'aie mon brin d'herbe, raa goutte d'eau, et je m'incline, content de mon sort.
— Admirable résignation! — Tigret, droit ! M. Tigret fait un mouvement brusque, et répond d'une voix pâteuse :
— Mon Dieu, si j'avais la goulte d'eau qui est dans la cave de M. Marin, sous les appai^nces de cinq pièces de vin de Bordeaux, et si pour brin d'herbe je possédais une maison h cinq étages, rue SainlHonoré, je serais très-satisfait de ma modeste condition. Mais...
— Tigret! qu'est-ce à dire? Le café des Arts vous perd. Vous lisez des poésies, j'en suis sùrci monsieur. L'ironie coule, acre, de vos lèvres.
— Comment cela ! je ne fais que répéter ce que M. Marin nous disait tout à l'heure.
— M. Tigret a raison, murmure M. Marin avec la suavité de la brise dans les roseaux. Dieu a béni mes entreprises. J'ai quelque bien, je n'en demande pas davantage. — Mon brin d'herbe! ma goutte d'eau I Je ne sors pas de Ih.
— Mon frère oublie d'ajouter, glisse mademoiselle Anne, que de véritables amis tels que vous, madame, et monsieur votre mari, sont des biens
MON AMI LE. 3i
que Von doit sans cesse demander à la Divinité, en môme temps que le strict nécessaire.
— Bothnie, va ! pense M. Tigret.
— Mon neveu, reprend madame Tigret, regrettera toute sa vie de ne pas vous avoir entendue exprimer, mademoiselle, des sentiments aussi uimables que...
— Que sincères, ajoute mademoiselle Anne. M. Le me semble, en cflbt, un homme des plus délicats.
— 11 ne le prouve guère, ce soir, hélas ! chère demoiselle, mais il ne faut p?s lui en vouloir. Son journal Ta réclamé,
— Quels délicieux morceaux de prose con> pose monsieur votre neveu, madame I Mes élèves peuvent les lire avec fruit; mon frère lui-même, tout sérieux qu'il soif, en fait sa récréation favorile.
— Oui, Le me plaît. Et puis un Ion si convenable, si parfaitement chrétien ! Jamais la plus petite raillerie. La science moderne, que trop d'hommes emploient souvent comme une arme contre les conviclions les plus saintes, ne lui sert qu*à ramener plus vivement les lecteurs à la source de tout, à Celui qui a bien vouhi me
donner le brin d'herbe et la goutte d'eau que je ne méritais guère...
— Tigret, droit, droit l fait madame Tigret.'
— Eh! pardon, chère demoiselle, j'ai parfaitement entendu, répond M. Tigret. Jamais parole plus juste n'est sortie de la bouq^e de monsieur voire frère. Brin d'herbe, goutte d'eau ; goutte d'eau, brin d'herbe. C'est exact. Je ne manque* rai pas de le redire à mon neveu.
— Ah ça ! voyons, Tigret, soyez franc : que fait ce soir mon neveu ?
— Je vous l'ai dit, ma chère. Il va nous manquer presque tous les soirs maintenant. 11 est devenu reporter d'un grand journal, pour les faits thermoméiriques et barométriques.
— Hygrométriques aussi, peut-être? demande mademoiselle Anne.
— Oui, Bothnie, murmure M. Tigret.
Puis, respirant avec effort, ST. Tigret, que la seule idée de la bourde gigantesque qu'il va faire avaler à ses hôtes suffoque, ajoute :
— Hygrométrique, mademoiselle, vous l'avei dit. C'est lui qui affirme maintenant aux populations que — vous savez la phrase? — « Hier, à minuit, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier,
opticien, marquait fan( de degrés au-dessus ou au-dessous de zéro! »
— Quel intéressant travail! —El il va, tous les soirs, sur le pont Neuf s'informer lui-même, de visuj si j'ose m'exprimer dans une langue que je ne devrais pas savoir, de l'état de la température? ,
— Oui, mademoiselle, il ne quitte pas ce thermomètre d*une semelle ; tous les soii*s, en outre, il se rend à.rObservaloire...
— C'est touchant, en vérité !
— Oui, touchant, mais contrariant, dit madame Tigrct. Nous devrons changer nos heures do réception, mademoiselle Anne. Si mon neveu est reporter, comme M. Tigret l'assure; il devient difficile de nous réunir le soir, à présent.
M. Ambroise Marin, qui continue de regarder en l'air la faible image des feux éternels qui s'agitent au plafond, glisse alors un mot dans la conversation :
— Nous pourrions avoir un dîner une fois par semaine, Anne?
— Sans doute, répond la jeune personne, qui connaît tous les détails de la mappemonde et s'efforce chaque jour de la faire entrer de gré
OU de force dans la cervelle de ses élèves, sans doule, un jour par semaine. Agapes de famille ! Ce serait charmant.
— Anne, quel bonheur que la Providence m'ait offert ce que l'insecte et loiseau sont toujours sûrs d'obtenir de sa main auguste I Nous partagerons a /ec nos amis le brin d'herbe et la goutte d'eau qui nous ont été départis.
— Oui, mon Joli garçon, pense Tesprît indiscipliné de M. Tigret, et tu comptes bien, ce faisant, obtenir plus tard mon petit brin d'herbe et ma petite goutte d'eau, loi ; mais va, huile vi* vante, tu n'auras rien du tout.
— Tigret, droit I tenez- vous droit, Athanasc!
— M'y voilà, ma bonne. Douxl doux!
— Nous allons nous retirer, madame, dit mademoiselle Anne.
— Déjà! '
— Il le faut. La santé Texige : mais sana in corpore sano. Ambroise, faites vos adieux, cher.
— Madame, j'ai bien Thonneur de vous souhaiter une excellente nuit, dit M. Morin, dont l'œil quitte à regret les lutins de feu qui dansent, dans leur cercle brillant, au-dessus de sa tôle. •
UON AMI LE. 55
Et ils s'en vont, le frère cl la sœur, bien gentiment, comme deux vieux époux, en Taisant la sourde oreille, dans les rues sombres, aux misérables qui leur demandent à voix basse ce que le Créateur accorde si facilement à Toiseau comme à Tinsecle : le brin d'herbe ! la goutte d'eau !
Pendant que M. et madame Tigret procèdent aux apprèfs de leur toilette nocturne, car on se couche de bonne heure rue Saint-Louis (au Ma* rais), rendons-nous prestement chez M. Gerboise, dont l'humble petit salon, tout imprégné, comme son cabinet de travail au Muséum, d'une odeur inquiétante de savon arsenical, est rempli d'une multitude de bêtes empaillées, sous verre. Leurs yeux d*émail, piqués d'une vive élincelle, luisent dans Tombre.
Une joie immense et parfaite règne chez M. Gerboise. On dirait que les hôtes du vieux préparateur viennent d'être débarrassés tout à coup d'une dent malade, après trois jours et trois nuits d'atroces souffrances. La béatitude la plus vive est peinte sur leurs visages.
Mois, pour le momenl, une partie effrénée de nain-jaune tient en éveil tous les espriis.
36 CONTES POUU LES GRAIfDES PERSONNES.
H. Brème, qui jette àe temps à autre un coup d'oeil furtif sur son Violon déposé dans un coin, a, lui-même, le fronl serein. La dame de pique ne lui rappelle rien, pour l'instant. Il joue, bruyant et infatigable!
M. Gerboise est fort heureux. Tout en se demandant si le sept de carreau ne lui restera pas en main, il songe à un enfant polycéphale, mort à la fleur de Tâge, que TAcadémie de Montpellier a envoyé, ce soir, à la Ménagerie.
A Tautre bout de la table, mademoiselle Grietle et mon ami Le, bien et dûment accepté comme fiancé, se débarrassent de leurs cartes à tort et à travers, grondés maternellement par miss Morse, jeune insulaire bouffie et qui ne parait pas âgée de plus de trente ans.
— Quatre sans cinq! crie M. Brème.
— Roi ! carie à mon gré, riposte mon ami Le au hasard.
— Eh bien, et moi, monsieur? réclame miss Morse, j'ai un cinq, laissez-moi le donner.
— C'est vrai. Je ne sais plus ce que je fais, répond Le en caressant de son éventail de cartes les doigts fins de mademoiselle Griette.
— Tenez, ce soir, dit miss Morse, vous êtes
UON AMI LE. 37
tout â fait comme ce gentleman de 1 anliquité, qui s'en allait vêtu d une façon si choquante, et armé d'un tomawack, filer aux pieds d'une jeune personne... Quel est donc le nom de ce gentleman grec, je vous prie?
— Hercule, peut-être? fais-je à mon tour.
— Oh ! merci, monsieur, répond miss Morse, charmée de voir sa dt scription compliquée entin comprise par quelqu'un. Oui, vous êtes un véritable Hercule, et Omphale vous fait perdre la tête, monsieur Le.
— Omphalel Omphale! murmura M. Brème...
Ah ! Déjanire I Déjanire !
— Voyons, reprend M. Gerboise, oubliant pour une seconde son bébé phénoménal, voyons, mes enfants, au jeu !... sept, huit, neuf, dix — sans valet.
— Valet, dame, ajoute M. Brème. Dame de cœur, hélas!
Et la partie continue tant bien que mal, interrompue à chaque instant par les réclamations, les rires, les réflexions et les soupirs.
Car tout le monde soupire chez M. Gerboise, aujourd'hui, mais chacun pour des motifs bien différents.
58 C05TES POUR LES GRAIIDSS PERSOTiKBS.
L'heure s'écoule. L'instant des adieux arrive rapidement. Il faut partir. J'entraîne de force mon ami Le. Il répète mille fois que, dût-il marcher sur ses moignons sanglants, on le verra le lendemain à la même heure chez M. Gerboise. Miss Morse est rêveuse.
La tendresse énergique des expressions de M. Le lui va droit à l'âme et lui rappelle un passé exquis et cruel. Quant à M. Brème, il a disparu subitement, sans dire un mot, avec sa boite à violon. Sans doute la vue du bonheur des futurs époux lui a percé le cœur d'une flèche barbelée. On le cherche. On s'alarme. Enfin on le trouve, assis dans la cuisine, les cheveux épars et tenant à la main un plumeau dont il se frappe le front par instants avec mollesse. On Tinterroge. Il répond d'une voix rauque :
— Laissez-moi, laissez-moi. Il faut que j'en finisse. Je veux me briser le crâne 1 Oubliez-moi. Adieu! Madame Brème est coupable! L'insecte est dans la pomme. Tout est perdu! Il est nécessaire que le fruit tombe.
Nous nous empressons autour de lui* Peu à peu le charme de nos paroles agit. M. Brème se «'élève, saisit sa belle à violon, et souriant, il
écrase sur son nez une dernière larme qui y perlait encore.
On s'embrasse une dernière fois dans Tobscurité, — je parle des fiancés, — et l'on part.
A peine dans la rue, mon ami Le me saute au cou, brise à jamais mon faux-col, et déclare en pleurant que je suis son père.
De son cftté, M. Brème, étreint et malaxe sans relâche mes doigts entre ses deux mains. Il a posé . son violon sur le sol afin de se livrer plus librement à ces transports d'amilié, el il jure qu'il ne peut plus vivre sans moi.
Je les remercie tous les deux de leurs ar« dents témoignages de sympathie, et nous prenons ensemble le chemin de nos demeures.
Quand je suis seul, chez moi, je me demande, non sans effroi, ce qui fondra sur la tète de mon ami Le, le jour où madame Tigret apprendra que le collaborateur du Moniteur illwtré des pensions de jeunes filles a menti comme tout un club de dentistes à propos du thermomètre de Tingénieur Chevalier. Jemedemande aussi si \eehef afghan et M. Mathieu de Dombasle, lâchement abandonnés au bord d'un lac écossais, sortiront jamais de
cette situation, qui ne saurait leur plaire bien longtemps.
Outre son nom et sa tante, mon ami Le avait encore une cause incessante d'affliction.
Les chiens semblaient avoir pris à tâche de rendre malheureux ce brave garçon, qui, de son côté pourtant, n'éprouvait à leur égard que les sentiments de la plus tendre compassion, à Texemple de Crébillon le père.
Quelques semaines après la réunion des accordailleschez M. Gerboise, je rencontrai sur le boulevard mon ami Le, le front chargé de rides et filant droit, sans regarder derrière lui. Je l'arrêtai dans son essor.
— Eh bien? qu'est-ce encore?
— Oh I rien. Mais vous me connaissez : c'es un pauvre...
—Chien?
— Oui, vous l'avez dit, un chien perdu. Quand je suis passé à cdté de lui, il m'a regardé d'un œil illuminé d'un espoir suprême, et naturelle-
ment il m'a suivi. J'ai lâché de lui faire comprendre que je ne pouvais remmener avec moi,^ à cause de ma tante; mais il a fait la sourde oreille, et a continué de (rollerd'un air pitoyable sur mes talons. Alors, profondément navré, je me suis précipité dans un corridor obscur afin de lui faire perdre ma piste, et j'ai attendu dans l'ombre un bon quart d'heure. Hélas I quand je me suis hasardé à regarder dans la rue, j'ai vu mon chien qui m'attendait, tremblant comme un fiévreux. Que faire? J ai pris ma course brusquement à travers des rues étroites et populeuses. Celle manœuvre a réussi, je Tespére. Je suppose que le chien a perdu ma trace. Mais, néanmoins, filons, mon ami.
Nous filâmes, comme disait mon ami Le, et je l'interrogeai sur ses projets matrimoniaux.
— Tout est prêt, me répondit-il. Griette est protestante. On se mariera à la mairie seulement. C'est pour la fin du mois. La chose sera faite entre deux numéros du Moniteur illustré des pensions de jeunes filles. J'aurai la tôle libre, alors. Je pourrai, sans gravures de Damoclés suspendues au-dessus démon front, me livrer entièrement à mon bonheur.
— Parfailement raisonné. Mais madame Tigrel?,..
— Nous la trompons, mon oncle et moi. C'esl infAine, mais il le faut. Mon oncle assistera seul à la cérémonie municipale.
— Et un logement?
— Nous en avons loué un, à Vaugirard,prës des fortifications.
— Je comprends : Distance de la rue Saint- Louis, huit kilomètres.
— Vous l'avez deviné. Ma tante n'ira jamais nous chercher là. Et plus lard, lorsque la réconciliation aura eu lieu , et ce jour béni arrivera, je l'espère, les visites de ma tante seront...
— Rares?
— Hélas ! je dois avouer que telle est ma mauvaise espérance.
— Ah çà! mon ami Le, permettez-moi de Irouver que vous vous émancipez singulièrement. Vous portez des moustaches naissantes, maintenant !
— Oui, Griette Ta voulu.
— Mais la tante Méduse?
— Elle doit me déshériter si je continue h
non A» LE. 43
donner, — c'est son mot, — à donner dans« le fendcur de naseaux, dans le Coq plumet !
— Bah! la moustache est considérée par madame votre tante comme Tembléme du fendeur de naseaux et du coq plumet I
— Oui, mais Grielte l'emporte. Miss Morse trouve également que cela me va bien. Un homme rasé complètement, dit notre amie, ressemble à une tête de veau ; il lui manque seulement du persil dans les narines.
— Miss Morse est dure pour le professorat.
Comme nous poursuivions de la sorte, sur un ton léger, notre conversation h bâtons brisés, mon ami Le fronça tout à coup le sourcil et murmura à mon oreille :
. — Passons vile.
— Et pourquoi? dis-je.
— Ne voyez*vous pas, là, un chien qui parait être dans l'embarras?
En effet, devant la porle vitrée d'un magasin, et dressé sur ses pattes de derrière, un chien de chasse plongeait un regard inquiet, à travers les carreaux, dans l'intérieur de la boutique.
— Eh bien, que vous fait ce chien? demandai-je.
— Ou il est mis à la porte, ou il est oublié dehors par un maître distrait. Dans tous les cas, tenez, le voilà qui me regarde. Il me supplie de lui tourner le boulon.
— Eh bien, ouvrons-lui la porte.
— Je ne demande pas mieux. Mais vous allez voir, je vais avoir la douleur de lentendre battre, aussitôt qu'il se sera introduit dans le paradis dont l'entrée lui semble absolument in terdile.
Mon ami Le ne se trompait point. Nous tournâmes le bouton. La porte s'ouvrit. Le chien se précipita, vif comme un chamois, dans la boutique. Mais, rinstant d'après, il en ressortit, hurlant, gratifié d'un coup de pied.
— La! fit mon ami Le en gémissant, je vous Tavais bien dit. Je connais les chiens et les hommes, voyez-vous. Ceux-ci toujours stupides et méchants, les autres bons, confiants et fidèles toujours. Allons-nous-en! allons-nous-en!
Nous abandonnâmes à son triste sort le chien remis à la porte.
Mais cette scène pénible avait brisé pour une heure au moins le cœur sensible de mon ami Le; il garda donc un silence furx)uclie, tandis que
nous marchions^ lentement, au milieu de la foule.
. Au bout de quelques minutes, le principal collaborateur du Moniteur illustré des pensions de jeunes filles reprit cependant la parole, et me dit :
— Si tous les chiens se bornaient à implorer ma protection, je me déclarerais satisfait; mais il en est, voyez-vous, mon cher, qui me méconnaissent d'une façon absolument insultante. Exemple : un de ces animaux dort sur le trottoir que je suis obligé de prendre. A un moment donné, il est donc nécessaire que je passe à côté de lui. J*exécutece mouvement d'une manière polie^ tranquille et amicale. De loin, je lui dis : a N'aie pas peur, mon petit ; je ne suis pas de ceux qui marchent sur les pattes des bétes. Non, je vais, sans effleurer ta queue irritable, ou tes jambes, suivre le bord du trottoir. » Eh bien, mon cher, aourd à ces paroles conciliantes, ce mauvais chien se soulève, montre les dents et grogne d'avance. Cela me remplit de désespoir. Être incompris, c'est si triste ; c'est dangereux également. Je m'arrête, n'osant plus bouger. Le chien continue de me lancer un vilain regard. En
46 CONTES POUR IBS GRAUDES PERSONNES.
vain je le comble d*ainiliés ; il grondé sourdemenf, et quand, prenant mon courage à deux mains, je m'élance, il se jette sur moi, furieux comme un lion de Florence qui ne trouve pas d'enfant à rendre à sa mère.
— Tableau affreux !
— Oui, riez, mon cher. Mais ma vie est saturée de ces petites peines. Heureusement, Grietle est là y qui mettra du baume sur les plaies de mon âme.
— Espérons-le !
— D'abord j'aurai un chien. Il me suivra dans les rues, et parlera à ses camarades plus clairement que moi. Ce sera mon truchement auprès des chiens perdus, oubliés, ou de mauvaise humeur. Que de serrements de cœur évités ainsi !
— Voilà un projet louable.
— Oui, car une fois marié, séparé dema bonne tante, qui est un tyran, je le constate avec un filial ennui, je neveux plus soulTrir ! Mon verre n'est pas grand, mais je veux enfin le boire, seul, sans trouver dedans des chenilles à chaque minute.
Mon ami Le finissait à peine de déclamer à
haute voix cette courageuse profession de foi, quand une voix trop connue éclata, comme la trompette du jugement dernier, à ses oreilles, qui en tintèrent.
— Monstre! je sais tout I j\ii été dans les bureaux des grands journaux de Paris. On ne vous y connaît pas. Vous avez menti à votre tante , monsieur. Suivez-moi I Ah! voue vous dites inspecteur des thermomètres de Paris I C'est bien. Voire oncle me le payera I
— Madame, glissai-je, mon ami Le...
— Qui vous parle, à vous, jeune homme, s'écria la tante de mon ami Le, car c'était elle, hélas! qui venait, comme on le pense bien, de faire son entrée dans notre conversation , à la façon d'un aérolithe. Qui vous parle, à vous, poêtaillon? Laissez-nous la paix. Allons, partez.
El d'un geste impérieux, madame Tigret me montrait Fespace.
— Adieu , Le , repris-je ; j'irai vous voir de* main.
— Vous ne le verrez pas^ monsieur. Inutile de vous ruiner en frais de voitures. Considérez-le comme enseveli désormais dans un cloître.
Ail! je lui apprendrai à se moquer de la bar* bouillée!
Il n'y avail plus rien a dire ; madame Tigre! venait de lâcher son proverbe suprême, sans se douter qu'on eût pu en faire de malicieuses applications à sa personne vénérée. Se moquer de la barbouillée, pour madame Tigret, signifiait tomber dans tous les désordres auxquels peut se livrer un homme pris de vin et livré à la plus crapuleuse débauche.
Mon ami Le s'élail a moqué de la barbouillée,» M. Tigret s'était moqué de la barbouillée. La fureur de madame Tigret ne connaissait plus de bornes.
Empoignant son neveu par le bras, elle Tentraîna avec une vitesse de douze bons nœuds à Theure, dans la direction de la rue Saint-Louisau-Marais, et me laissa sur le boulevard, fort inquiet.
L'aimable figure de mademoiselle Gerboise se présenta heureusement à ma pensée; elle balança tout d'abord l'apparition fâcheuse des copeaux d'ébéne de madame Tigret; ensuite, elle me fit songer à aller au plus vite prévenir le vieux préparateur, en son cabinet du Jar-
din des Plantes, de ce qui venait de se passer. Dans celle intention, et résolu à afTronfer d'un cœur ferme les parfums de la mammalogie, j'ordonnai à un cocher de fiacre, abimé dans la lecture d'un journal de Pavant - veille , de vouloir bien me conduire à la fontaine Cuvier. Il obéit.
Je trouvai M. Gerboise à son bureau, entouré comme un Laocoon des anneaux multipliés d'un boa, décédé dans la matinée à la ménagerie.
Le récit que je lui fis de l'entrevue houleuse de madame Tigret et de son neveu glaça d'effroi le cœur de cet ami dévoué des mammifères. 11 quitta à Tinstant le boa auquel il allait rendre les derniers devoirs, et me proposa d'aller voir, au café des Arts, M. Tigret, qui devait s'y trouver encore, accompagné de M. Brème.
Au café des Arts, un conseil de guerre fut tenu.
Il n'y manquait que la carte posée sur un tambour que les peinlres d'histoire affectionnent. L'évasion de mon ami Le fut résolue. M. Brème proposa d'aller jouer du violon dans la cour do la maison habitée par madame Tigret.
— Pendant qu'elle se précipitera à la fenôlrç,
dit le musicien, pour m'ordonnèr d'aller exercer ailleurs ma coupable industrie, vous passerez à M. Le un ressort de montre taillé en scie, au moyen duquel il brisera ses fers.
Ce projet nous parut \ieux et absurde. Nous expliquâmes poliment à H. Brème que les fei*s dont madame Tigret avait chargé son neveu se réduisaient en somme aux proportions d'une mé* laphore classique, et que le ressort de montre nous paraissait de trop. Il fut remercié cependant avec chaleur.
M. Tigret, nourri, couché, blanchi dans le sérail, et qui en connaissait évidemment mieux que nous les détours, se chargea de faire évader M. Le, un jour ou l'autre, avant la fin du mois.
— Par exemple, ajouta-t-il, ne comptez plus sur moi. Madame Tigret pourra fort bien m'em* pécher, si mon neveu s'échappe demain de sa chambre, de revenir au café des Arts pendant un temps indéfini. Si je ne puis assister au mariage, je le regretterai ; mais, intérieurementi la joie battra des ailes dans mon ftme.
Nous nous séparâmes sur celte phrase potv tiqucé
.MON AMI LE. î»^
Tel un gendarme entre deux prisonniers, k dix jours de là, madame Tigrel montait Tescalier de M. Marin, accompagnée de son mari et de mon ami Le. Madame Tigret venait diner chez le frère de Taimable demoiselle qui montre la poésie à raison de cent sous Theure.
Madame Tigret avait pardonné noblement h son neveu ses escapades thermomélriques, qu'elle attribuait, — heureuse ignorance I — à quelque mauvais motif du genre féminin. Elle avait également oublié la complicité honteuse de M. Tigret dans cette affaire louche ; mais elle les surveillait de près.
Mon ami Le, conseillé par ses amis (nous avions trouvé le moyen d'établir entre lui et nous une correspondance sûre par le canal du rédacteur en chef du Moniteur illtutré des pensions de jeunes filles), avait feint d'accepter comme le rêve de toute sa vie Tespoir de se voir un jour accorder la main de mademoiselle Anne.
Cette concession inattendue ayant désarmé complètement madame Tigret, elle avait consenti à desserrer les triples liens qui maintenaient son neveu captif. Le pouvait sorlir de sa chambre, mais défense expresse avait été faite au concierge de lui laisser franchir le seuil de la rue. '
Je n'invente rien, et mon ami Le est là pour témoigner au besoin de la véracité de mes assertions.
Donc, dix jours après la découverte fatale faite par madame Tigref , M. Tigret et son neveu montaient l'escalier de M. Marin, sombres et mornes, et poussés dans celte voie périlleuse par madame'Tigret, dont les copeaux d'ébène se manifestaient aux regards, inertes et affreux, sous un chapeau de crêpe rose, qui avait Tair d'un vieux bonbon.
Six heures sonnaient à toutes les pendules de la rue Saint-Honoré.
Un instant encore, et Tinfortuné Le allait se trouver en face du golfe de Bothnie lui-même. Mais en cette seconde suprême, et comme il frottait ses pieds sur le paillasson de Marin avec une folle ardeur, une idée lumineuse traversa son cerveau.
— Hé ! ma tante, dit-il, nous avons oublié le plus important.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Qu'est-ce que tu as oublié? fit M. Tigre!, prêt à seconder son neveu n'importe comment, et qui aurait donné plusieurs palettes de son sang pour l'aider à s'enfuir.
— Un bouquet, fit simplement mon ami Le.
— Voilà la première fois que je vous entends émettre une idée raisonnable, dit madame Tigret. Il est de fait que le jour d'une entrevue qui décidera peut-être de tout, un bouquet ne ferpit pas mal. Vous, vous aussi, Tigret, vous m'apporliez des bouquets naguère 1...
— Ohl naguère 1... Trente -deux printemps ont glissé sur votre tète depuis le jour où, du lilas blanc au poing, je commis... où je vous fis ma première visite, ma chère.
— C'est possible, silfla sèchement madame Tigret.
— Ma tante, reprit Le, je vais aller chercher un bouquet. Le Palais-Royal est à deux pas.
Madame Tigret eut un instant d'hésitation, qui parut durer un siècle à ses deux compagnons. Mais comme cette honnête dame était à
cent lieues de se douter qu*aux environs du Jardin des Plantes résidait, fraîche et sourianie, une jeune personne du nom de Grietle, elle accorda avec empressement à son neveu la permission que celui-ci sollicitait d'un air fort ennuyé, à ce qu*elle vil non sans satisFaclion.
0 madame Tigret ! comment, en cette minute décisive, n'avez-vous pas senti un frisson mortel parcourir votre corps, de la pointe de vos respectables orteils à l'extrémité de vos tire-bouchons, plus noirs que Tonde du Phlégélon I
Hélas ! non-seulement la tante de mon ami Le ne sentit point un frisson mortel décrire de nombreux et glacials zigzags dans son sein, mais encore, presque charmante, elle dit a M. Tigret, lorsque Le les eut quittés :
— Entrons, cher ami. Le nous rejoindra. Cela fera presque une surprise, ses fleurs aidant » toutàTheure.
M. Tigret, docile comme la plume de fer à laquelle un écolier, fort en physique, présente le bout d'un aimant, s'empressa d'emboiter le pas derrière sa chaste moitié.
Et pendant que cette dernière répondait par un salut hautain aux paroles polies dé la domes-
tique qui était venue leur ouvrir au premier coup de sonnette, M. Tigret, tordant ses mains de joie, murmurait avec un gloussement étrange dans la gorge :
— Goutte d'eau! brin d'herbe! Bothnie! Bon voyage! Enfoncés ! enfoncés !
Le couple pénétra bientôt, annoncé par la servante, dans le salon cellulaire de ^. Marin. Le mur principal était orné d'un grand christ d'ivoire qui semblait essayer de soulever le plafond avec ses mains, comme pour se sauver à son tour de cette demeure austère.
. Mademoiselle Anne, qui cherchait vainement dans le répertoire de ses coquetteries d'autrefois une rougeur encore présentable, afin de l'exhiber en présence de son futur fiancé, reçut avec de petits cris de joie les invités de son frère.
— Eh bien! et M. Le?... 0 mon Dieu! (et son regard interrogea le christ) serait-il malade? dit-elle, en mettant une main longue sur son cœur.
— Mon neveu va revenir dans l'instant, répondit majestueusement madame Tigrct. Tigret, droit I droit!
— M'y voilà I madame, m'y voilà ! s'écria l'heu-
reux M. Tigret, qui regrettait cependant de ne pas élre en ce moment mollement assis au café des Arts, devant les stores, et libre de s'allonger à son aise.
Mais comme une douce perspective s'ouvrait devant lui, comme il savourait d'avance la surprise orageuse qu'allait éprouver sa femme en voyant son neveu se conduire comme le mâle chevalier de Malbrouck, M. Ti^ret accepta placidement les reproches que sa tenue aiïaissée lui attirait.
11 daigna même serrer avec une ironique effusion la main que M. Marin, survenu sur ces enlrefaites, lui tendit, onctueuse et compatissante.
Cependant l'absence de mon ami Le se protongeait outre mesure.
. — Que diable peut-il faire, ce garçon? demanda enfin madame Tigret. Je vous prie de Texcuser, mademoiselle. D'ailleurs, je ne veux pas garder le silence plus longtemps. Mon neveu est allé acheter un bouquet au Palais-Royal.
— Oh I quelle folie ! minauda mademoiselle Anne, en caressant maternellement une boule du monde illustrée, qui était placée à £Ôtë d'elle sur un guéridon.
— J'espère bien , insinua très -gravement M. Tigret, que Le n'est pas allé ravir à la flore des Indes ses merveilles les plus suaves.
— Tigret, pas de plaisanteries. Droit!
Entre nous, je crois que le brave monsieur
Tigret allongeait un peu la courroie. Mon ami Le, certes, n'était pas parti pour les Grandes-Indes ; mais cependant que mademoiselle Anne et son frère, étonnés et inquiets, se regardaient du coin de l'œil, le timide amoureux se sauvait à toutes jambes du côté du Muséum d'histoire naturelle. Madame Tigret déclara, au bout d'une heure, que son cœur ne pouvait' contenir plus longtemps une angoisse pareille, et elle intima à M. Tigret l'ordre de la suivre.
— Je vous le ramènerai , mes chers amis, pieds et poings liés, s'écria-t-elle en assénant à son chapeau rose un coup violent qui lui donna plus que jamais l'apparence d'un vieux bonbon à moitié fondu.
Et, digne, madame Tigret se levait déjà pour prendre congé de ses hôtes, en dépit de leurs supplications, quand un coup de sonnetle, dont le bruit parvint jusqu'au salon où le Christ était prisonnier, la fit se rasseoir en tressaillant.
La bonne de mademoiselle Anne fit bientôt son entrée, tenant une lettre sur un plateau.
— Pour madame Tigret, fit-elle.
—Vous permettez, chère enfant? demanda madame Tigret, qui s'envpara de la lettre, avec le geste d'une goule qui se sert une oreille humaine.
— Certes!
Madame Tigret ouvrit la missive, et lut tout haut ces quelques mots :
a Café des Arts. — France.
a Ma chère tante, il y incompatibilité d'humeur entre le golfe de Bothnie et moi. Je vous aime tendrement, mais je ne puis me sacrifier sur l'autel de la géographie, pour vous faire plaisir. Dans trois jours, je serai marié à une jeune fille, sage, vertueuse et belle. J*ai quarante ans. Je me dispense donc d'écouter vos avis. Je vous demande bien pardon. Je prie mon oncle de ne pas m*accuser d'ingratitude non plus. Et je vous embrasse de tout mon cœur.
« Votre neveu attristé,
«T. Le.
« P. S. — Amiliés aux Marin. »
— Miséricorde ! gémit madame Tigrel. £t il disait qu'il allait acheter des fleurs I Oh ! le serpent se cachait sous ces fleurs !
— Mon neveu s'est conduit là comme un... jeune homme, ma femme! se hâta d'ajouter M. Tigret en étouffant de nouyeaù, dans sa gorge, un bruit) qui, chose singulière, aurait pu être pris pour un éclat de rire intérieur.
— Ma chère Anne, je vous demande pardon, gémit de nouveau la tante de mon ami Le.
Et, maternelle, elle voulut prendre la main de la jeune personne, mais celle-ci, cédant à sa douleur, entoura de ses bras la sphère terrestre et versa une larme au beau milieu du détroit de Gibraltar!
Je renonce à peindre les scènes déchirantes qui suivirent la lecture de la lettre imprévue de mon ami Le. 11 est des voiles qu'on doit laisser disi;rètement retomber.
Qu'on sache seulement que la tenue de M. Ambroise Marin fut superbe. 11 se borna à lancer un regard résigné sur l'image du Sauveur, et dit simplement :
— 0 ma sœur I courbons*nous sous la main qui nous frappe. Mais qu'est-ce que le brin
d'herbe? qu'est-ce que la goutte d'eau sans la paix du cœur I Oublions et soufOrons ! Et gardezvous pour vos élèves.
Mais mademoiselle Anne, qui ne pouvait digérer le mépris avec lequel un vil littérateur avait (railé le golfe de Bothnie, ne répondit que par de nouveaux pleurs, tombés cette fois dans risthme de Panama, aux exhortations si chrétiennes de son fière.
Ici nous arrivons au therme de l'histoire de la révolte de mon ami Le.
Ce brave garçon, dont le rédacteur en chef du Moniteur illustré des pensions de jeunes filles et moi fûmes les témoins, fut enfin uni à jamais — « pour le bien comme pour le mal » — a la charmante Grielle, au jour dit.
M. Brc^me, qui emporta sa boite à violon à la mairie même, et un jardinier en chef du Jardin des Plantes assistèrent mademoiselle Gerboise dans la même circonstance.
Après le griffonnage des signatures, comme il faisait un temps gris et doux, on alla déjeuner aux environs de Paris, dans un restaurant que la saison avancée faisait désert et calme.
L'oncle Tigret était do la partie, avec la per-
MON AMI LE. 6i
mission de sa femme, qui défendit que, jusqu'à son dernier souffle, on lui parlât de son neveu, ce misérable ingrat.
M. Gerboise se montra d'une gaieté folle. Il raconta à son gendre cent histoires d'embaumemenls opérés avec le plus grand succès sur des sujets arrivés à un état de décomposition avancée. U mêla agréablement à ces attachants récits scientifiques quelques descriptions de stores, dont le style charma tout à fait, au dessert, les heureux époux.
Les attentions du rédacteur en chef du Moniteur illustré des pensions de jeunes filles pour miss Morse, qui avait pleuré comme une grotte à stalactites tout le temps de la cérémonie, le matin, furent l'objet de commentaires joyeux de la part de chacun des convives.
Seul, M. Brème, fidèle à ses habitudes, ne put contempler d'un œil enfin tari le spectacle du bonheur qui remplissait l'âme d'autruiet brillait sur tous les visages.
Les innocentes caresses qu'échangèrent les époux, la vue des sourires de miss Morse et du rédacteur en chef de mon ami Le, la joie tendre qu'exprimaient toutes les bouches, firent du cœur
de M. Brème une pelote humaine percée de mille coups d*épingle.
Le souvenir des frasques de madame Brème se dressa tristement dans son esprit, et à deux reprises différentes, après le rôti et au moment du café, il voulut mettre fin à ses jours.
Au rôti, il se précipita par la fenêtre, dans l'intention de se briser le crâne sur le pavé ; mais, comme nous dînions au rez-de-chaussée, il alla tomber, le nez en avant, dans une plate-bande. 11 en fut quitte pour un léger saignement de uez et l'absorption d'une notable quantité de terreau.
Après le café, malgré notre surveillance active, il trouva moyen d'aller se fourrer dans un bassin destiné à mettre des carpes, où il y avait encore deux pouces d'eau vaseuse. Le bassin étant large, mais très-court, M. Brème s'y tenait, quand nous le repêchâmes, couché en chien de fusil, sur le côté.
On parvint, non sans peine, à le décider à quitter son humide retraite; et, un quart d'heure après, bien séché devant un feu violent, il buvait à petits coups, en souriant, un verre de cliar- Ireuse verte.
Ce furent les deux seuls incidents remarqua-
bles de ce jour sans nuages, et que nulle apparition de chiens perdus ne vint assombrir pour mon ami Le.
Un dernier mol, et je termine.
Un toast, qui réunit tous les suffrages, fut porté par M. Tigret en personne, à l'issue du festin. Ayant rempli son \erre de beaucoup de mousse et d'un peu d'aï pétillant, M. Tigret proposa de boire :
— Au dessèchement prochain du golfe de Bothnie! *
Des bravos enthousiastes et réitérés saluèrent cette belle parole, dont je me hâtai d'expliquer la portée au jardinier en chef du Jardin des plantes, que Tétonnement avait rendu muet.