‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 66 sur 74 · L*ONCLE GUE8D0N · texte numérisé non relu

L*ONCLE GUE8D0N

L'oncle Guesdon , teinturier à Rouen , rue Eaux-de-Rohec, fut nommé, en 1845, curateur au ventre, à la mort de son frère, Antoine Guesdon, dessinateur en indienne. Madame Guesdon Talnée, sa belle-sœur, étant enceinte en cet atfreux moment.

Deux mois après le décès du pauvre Guesdon, qui ne laissait pour toute fortune h sa femme et à sa fille, la petite Cécile, âgée de deux ans, qu'un

bout de champ, à peu près inculte, du côté de Bon-Secours, et une somme de 300 francs, amassée avec une peine infinie pendant les bonnes années où le colon ne fit pas défaut sur les marchés ; deux mois à peine, dis-je, après le trisie voyage de la famille du dessinateur au dmetière monumental y madame Guesdon Tainée mourut en donnant le jour à -un pauvre petit être, malingre déjà, qui salua le monde de cris parfailcment lamentables.

Il paraissait si peu capable de vivre, que ronde Guesdon proposa d'attendre quelques heures, afin de voir si l'on ne pourrait pas faire l'épargne d'un petit cercueil, en l'ensevelissant en même temps que la mère., à ses côtés.

Mais, comme le marmot prit avec avidité le sein d'une nourrice, arrivée en toute hâte de Saint-Sever, bonne grosse fille mariée à un cotonnier^ ami de Guesdon en son vivant, on dut, non-seulement renoncer au projet de l'oncle Guesdon, mais encore procéder, d'une part, à rinhumation de la morte et, de l'autre, au baptême du nouveau-né.

Les deux cérémonies eurent lieu en même temps. Une dernière fois réunis dans l'élise, la

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mère et l'enfant en sortirent pour se rendre, Tune dans la mort, l'autre dans la vie.

El, comme le fit remarquer un lieutenant au cabotage parrain du maladif Jean EugèneJulesGuesdon, en se penchant vers sa commère : «La mère et l'enfant, partant du même mouillage, devaient, après un voyage au cours plus ou moins long, jeter Tancre, on ne sait où, dans les mêmes eaux. »

La petite Cécile, enire ces événements, étonnée, ahurie, tantôt pleurant, tantôt souriant, mangeait des dragées (le lieutenant au cabotage avait bien fait les choses), en retournant dans la maison vide, tandis que sa mère s'en allait, sur les bras d'ouvriers teinturiers, le long de la côte qui mène au cimetière.

Son petit frère, endormi sur la poitrine de la cotonnièrcy subissait sans le savoir Tinfluence douce et chère de ce dévouement maternel, et auquel l'argent n'ajoute rien, de presque toutes les nourrices de campagne.

La brave femme, caressant d'une main rudc'* ment câline les beaux cheveux noirs de la petite abandonnée, et inquiète sons trop savoir pour*» quoi, berçait son nourrisson en lui chantant à vuix basse :

Do-o-dol do-o-do!

L*enfant que je berce n'est pas à moi ;

Do-o-do I do-o-dol Ceux qui les font, qu'ils les bercent, bercent. Ceux qui les font, qu'ils les bercent donc.

Et pendant que le petit garçon était plongé dans l'oubli mystérieux du monde, la mère, sous le grand soleil, goûtait à pleine âme, entre les fenouils verts et les clématites traînantes, le repos sans limites et la paix silencieuse.

La brunette Cécile, de son côté, avait posé sa tèle sur les genoux de la nourrice, et son pauvre petit cœur battait bien fort; elle rêvait de ces choses terribles ou charmantes qui passent con* fusément dans le sommeil des enfants.

De retour bientôt, les invites de Tenterrement, convives pour la plupart du repas de baptômc d usage, gais el le rire errunl sur les lèvres, quoique parlant entre eux à voix contenue, entrèrent avec mille politesses exagérées dans la

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demeure où naguère un père heureux et une femme émue causaient de l'avenir de l'enfant grandissant et de l'avenir de Tenrant à naître.

L'oncle Guesdon, ôtant son habit, dont les plis indiquaient des années de commode, invita lassistancc à s'attabler et, versant à la ronde, proposa la santé de son neveu, Jean-Eugène-Jules Guesdon.

Le lieutenant au cabotage, se trompant de verre avec une adresse maladroite qui fit rougir sa commère, jeune dentellière blonde, fort rouge déjà, répondit d'une voix enrouée: a Soyons parés ! » et vida son verre de cidre d'un seul Irait.

Cet exploit fit rire l'assistance , et, la glace étant brisée de cette manière, on se mit à parler cotoUj indigo, gaude, prussiate de potasse, éperlansy cidre y nègres, guerre , pommes et bestiaux h tue-tête.

La nourrice, invitée à boire, choqua son verre contre le verre de tout le monde, en se levant à demi, son nourrisson au bras, et Cécile réveillée se mit à faire le tour de la table, embrassée par ceux-ci, interrogée par ceux-là, el souriant de son mieux.

Au dessert, lorsque les larges bouteilles nor*

mandes, à long col, ces bouteilles de vin précieux qu^on ticnl si bien en main, furent vidées, Toncle Guesdon, en termes abondants et fleuris, exposa ses projets à l'assemblée.

Il se chargeait de l'éducation et de l'entretien, de la vie enfin des deux enfants de son malheureux frère.

Il jura par le Gros-Horloge ! de faire du fils un bon ouvrier dans sa partie, et qui sait, peutêtre un patron plus tard ; quant à la fille, il promit de la garder avec lui jusqu^à son mariage, mariage auquel il mettrait tout son cœur et toute sa bourse I

Tant de bonhomie, de générosité sans façon, émut l'assemblée. On vit quelques larmes briller dans les yeux des femmes. Les hommes serrèrent chaleureusement Ta main de ce bon oncle Guesdon et le félicitèrent.

Quelques-uns parlèrent à mi-voix de la force du sang, des liens de la famille; enfin, tout le monde s'étonna outre mesure d'une résolution qui n'avait rien que de très-naturel, puis Ton se sépara après de nouvelles libations.

Le lendemain, il ne fut bruit, dans le quartier EauX'de-Robec, cette petite Venise sale de

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Rouen, que de la conduite paternelle et désintë^ ressée de Toncle Guesdon.

Au reste, il est bien entendu que la petite maison de Guesdon Tatné, son champ et ses cent écus devinrent en quelque sorte la propriété du tuteur des deux orphelins.

Le ciel lui-même répandit ses bénédictions sur la teinturerie Guesdon, et vers la quinzième année de son neveu Guesdon, Toncle se retira des affuires, décidé à jouir de sa modeste aisance et à la partager avec ses deux enfants d'adoption.

L'habitude, le besoin de causer métier, de revoir chaque jour ses anciens collègues et ses ou' vriers, occupés par d'autres, le retinrent dans la rue Eaux-de-Robec.

Pour Un niolif que nous ne pouvons expliquer, le vieux célibataire, adoré, malgré son caractère rude et ses manières d'avare soupçonneux, par sa nièce, devenue une fort agréable jeune fille, et soigné par elle comme il ne méritait pas de l'être, introduisit dans son intérieur, sous le nom de dame de compagnie, faisant Toftice de femme de charge, une paysanne noire et ridée qu'il avait connue jadis : la veuve Ilavril.

Naturellement Cécile fut immédiatement re-

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jetée au second plan. Quelques jours suffirent. L'oncle Guesdon la pria, lorsque doucement, avec tendresse, Cécile le supplia de lui laisser le soin de la maison, de vouloir bien s'occuper désormais plus spécialement de ses travaux d'aiguille, alléguant son manque d'expérience, sa jeunesse et surtout la nécessité, et elle devait bien le sentir, de se créer une position dans la lingerie.

Cécile, ce jour-là, le cœur gonflé de soupirs amers, pressentant peut-être Pissue douloureuse de Panlagonisme naissant qui s*élablissait malgré elle entre la veuve Havril et elle, attendit le retour de son frère, devenu apprenti teinturier après quelques années d'école primaire, et lui confia ses peines présentes et ses craintes fondées pour l'avenir.

Jean Guesdon, jeune homme pâle, presque toujours absorbé, avec une ride précoce au front, et le pli indicateur des souffrances internes de chaque côté du nez, frileux au suprême degré, d'une sensibilité de femme passionnée, s*afTectant d'une horrible façon, courageux néanmoins, et voulanthien ce qu'il voulait, déterminé sans être entêté, écouta les plaintes trop justes de sa sœur

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bien-aimée, d'un air sombre, le poing sous le menton y Pindex le long de la joue, les yeux perdus dans le vague.

Puis, lui prenant les deux mains, Tattirant à lui et la baisant sur le front d'une lèvre délicate, il lui dit :

— Patiente; Cécile, patiente encore deux mois, je t'en conjure. Mon oncle, vois-tu, est dans la position du bûcheron du conte ; il nous aime, du moins il a cette habitude; mais il a assez de nous. Il veut nous perdre comme des Petits Poucets. Qui lui a fait son cœur d'aujourd*hui? Tu le sais aussi bien que moi. N'en parlons pas. Mon oncle est libre. Nous sommes ses obligés. Taisonsnous. Il aurait droit de nous répondre durement; je ne le veux pas pour toi. Quelqu'un ici veut régner seul; de par son droit présent, ou de par le passé? je ne tiens pas à le savoir. Notre cas n'a rien d'extraordinaire. Les orphelins voient cela tous les jours. Le mieux est de se taire et de partir.

— Mon Jean! partir!... où?... comment?... sans argent?

— Écoute. J'ai tout prévu. On a fait de moi un teinturier. C'est un état honorable; mais 'je n y

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ai pas le cœur. Ma tète est pleine d*aulres idées. Tous les dimanches, tu le sais, et nion oncle m'en blâme assez, je passe de longues heures au musée. Les tableaux m'enivrent. Dans la foule, devant les toiles que j'aime, je m'isole. Moi seul je goûte pleinement ma joie intérieure. De ces grands cadres d'or il pleut je ne sais quelle rosée bienfaisante qui rafraîchit mon être, qui met des ailes à ma pensée et m'enlève hors de Rouen, par là-bas, je ne sais pas où. Oh ! savoir peindre!

— Cher Jean, ne sais-tu pas les difficultés paralysantes qui enlacent le débutant. As-tu réfléchi? Je ne connais rien là dedans, moi, vois-tu, pauvre fille que je suis. Qui t'apprendra cet art divin qui réjouit Pâme par les yeux?

— Quelqu'un qui me Ta proposé, petite sœur. Un monsieur de Paris, un fier peintre, veut bien m'emmencr avec lui. Nous avons causé longtemps. Vieux, décoré; tiens, rue Pigalle; regarde, voilà sa carte. J^'ai promis de réfléchir. Si je consens, je n'ai qu'à écrire. Il m'enverra largent du voyage. Oh ! j'en suis comme fou ! — 11 a emporté mes dessins, ces bèlises dont mon onde rit tant. Il a bien voulu dire que ce n'est pas mal. Ma Cécile! je partirai I

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— El moi, Jean, oh I moi, que vaîs-je devenir sans loi? J'ai peur maintenantici. On me chassera.

— AUendsdeux mois, je connaîtrai du monde. Une bonne lingère, à Paris, vit facilement. Tu verras. Cela ne sera pas long. Tu viendras me rejoindre. Oh! quelle vie joyeuse le soir!

Cécile, tristement impressionnée par cet enthousiasme sans frein, sans calcul, sans regard en avant, acceptait néanmoins avec une joie intérieure l'espérance que lui faisait entrevoir son frère.

La nuit vint mettre un peu de calme dansx^es deux jeunes cœurs agités, et clore des yeux où, depuis quelques jours, tant de larmes roulaient, acres et lourdes.

Jean Guesdon ne tarda pas à mettre son projet à exécution*. A la fin du mois d'octobre de l'année où il compta dix-sept ans, il partit pour Paris.

L'oncle Guesdon, en apprenant la terrible nouvelle, lança à sa nièce un regard, gros de reproches humiliants, sourit à la veuve Havril, qui grimaçait, au bord de la fenèlre, dans son fauteuil, en ravaudant les bas de laine noire de son patron, et dit :

— Lui ! peintre! il périra sur Téchafaud !

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M. D..., le peintre parisien, reçut Jean Guésdon avec cette affabilité sincère qui dislingue l'accueil des artistes de toutes les autres réceptions, et rinstalla dans sa propre maison, après l'avoir présenté à son nombreux atelier comme son enfant.

Jean Guesdon, tout en écoutant avec une attention religieuse les conseils du maître, en travaillant avec courage, sut se rendre indispensable.

Il épargna au vieillard, accablé dé besogne, toutes ces démarches qui prennent inutilement le temps, l'entoura de soins et lui témoigna de mille façons ingénieuses et délicates ruffeclion qu'il avait pour lui.

Ardent, hardi, presque charmant à force de jeunesse et de foi, il n'avait gardé de son tempérament de province que sa sensibilité fémiriiae et son horreur du froid.

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A peine le ciel élait-il brumeux, Tair un peu plus vif, le soleil moins vigoureux, que Jean Guesdon frissonnait de la tète aux pieds.

Aussi ses camarades d'atelier, enlre autres un enfant de la Sologne, né près des marais, le surnommaient-ils Tremblevif. Tremblevif csl le nom d'un petit village solognais, célèbre par ses fiévreux.

Tremblevif ne suivit jamais d'autre cours que ceux de M. D... ; les années de séjour à Rome le tentaient peu. Néanmoins son talent s'annonçait.

Et puis, grâce à la bonté de son excellent professeur et ami, auquel il avait, en arrivant, raconté sa petite histoire, sa sœur Cécile, laissant de côté rintolérable vie que lui faisait mener la veuve Havril, et s'inquiélant peu des cancans d'un petit coin de Rouen, cancans qui s'éteignirent, du reste, au bout de deux jours, était venue le rejoindre à Paris.

Les nombreuses connaissances de M. D..., sollicitées par lui, procurèrent à la chère et douce enfant un travail incessant.

Cécile occupait trois ouvrières en son modeste logement delà ruede Douai, à trois pas de lalelier de son frère, lorsque M. D... mourut subitement.

Cet événement, toujours imprévu par le cœur quand la raison le pressent, dispersa naturellement Tatelier, dont les habitués déjà avaient quitté, un à un, leurs places favorites.

Plus d'un an avant ce fatal dénoûment, le Solognot qui avait baptisé Guesdon du nom de Tretnblevifj abandonnant la peinture pour la sculpture, était devenu Téléve d'un de nos slatuaires les plus aimés.

Ce Solognot, appelé Guillaume, et dit le Vermeily probablement à cause d'^ son teint frais, épanoui, heureux, rencontra, quelques jours après la mort de son ancien patron, Tremblent, dans un des restaurants liétéroclites du boulevard extérieur.

— Que vas-tu faire, Tremblevif?

— Mais, dame ! m'établir chez moi, dans un petit atelier, tout prés de ma sœur, et accepter toutes les besognes honnêtes que la Providence voudra bien m*envoyer; il faut faire œuvre de ses dix doigts honorablement et de son mieux.

— Et la grande peinture?

— Ah! Guillaume! je vais d'abord travailler pour manger et pour avoir le droit de faire de Tart. Je ne vais pas aller déclamer dans les cafés,

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n'est-ce pas, que le siècle est ingrat, qu'il faut le mépriser, et puis me croiser les bras, fumer des pipes, et quémander mon diner de chaque jour aux amis aussi peu fortunés que moi. Non !

— Filet aux champignons! comme lu t'emportes. Et après qui en as-tu?

— Je ne m'adresse à personne, parbleu ! surtout pas à toi, qui tailles le bouleau pour un ébéniste quelconque, et gâches de la glaise comme un nègre ! mais je dis que si les anciens de Tatelier me reprochent d'accepter des copies^ des gouachesy des qquarelles de commerce, enfin toutes les ressoui-ces de notre métier, je me moquerai d'eux comme de Tan quarante ! Quand à force de travaux peu égayants, à force àmiustralions sur bois ou sur pierre, je serai parvenu à me ménager un jour ou deux de pain, ohl alors, de grand cœur, je ferai une étude pour moi, pour ma récompense, pour ma joie; mais pas avant. Je veux avoir toujours des habits propres, c'est ma toquade, et comme je n'ai pas le sou, je veux le gagner, ce sou qui libère de toute obligation, de toute fausse poignée de main et de loule coterie!

— Tape là dedans, Tremblevifl tu as du nerf.

Foi de Guillaume le Vermeil, un paysan des landes et des marais, tu es d'une fréquenlation salutaire, tu remontes la machine. Une idée! à titre dressai. Associons nos courages et nos mises de fonds. Prenons un même atelier. Feu, chandelle et local, cela reviendra pour chacun à infiniment meilleur marché. Qu'en dis-tu?

— Si je ne te connaissais pas, le Vermeil, j'hésiterais. Vivre à deux, c'est vivre à quatre : deux cœurs et deux pensées; surtout entre hommes...

— Le crois-tu, Tremblevif, mon chaste ami?

— Ah!... sur l'amour, je suis ignorant comme un lièvre ; mais il me semble qu'entre deux époui ou deux amants, il doit se faire un mélange de pensées au profit de l'association ; tandis qu'entre garçons, il y a deux volontés bien distinctes et des goûts bien tranchés. Mais cela ne fait rien à notre affaire. Je te connais de très-longue date. C'est toi qui as taillé mon premier crayon, cl m'as fait la première charge y je sais quel cœur tu es. J'accepte.

— El mademoiselle Cécile ?

— Ne t'ai-je pas dit qu'elle continue de vivre chez elle. J'espère qu'elle aura un frère de plus, voilà tout.

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— Un frère dévoué, Praxitèle et Daumierl

— Quand cherchons-nous Talelier?

— Demain, dès l'aube.

— Bonsoir, le Vermeil.

— A bientôt, Tremblevif.

Guillaume le Vermeil, taillé dans le bloc, comme il le disait, était un excellent garçon. Grand, d'une fièrc prestance, vif, bruyant parfois, cheveux roux taillés en brosse vierge; belles dents, large bouche à rire fin, grands yeux calmes, sans détours ; pas de signes particuliers, voilà son signalement.

Guillaume avait connu la plus rude misère : fils de quelqu'un, comme Tentend Brid'oison, il s'était frayé sa route tout seul; assez courageux pour apprendre, assez dépourvu de prétentions pour s'arrêter à temps quand il voyait clairement qu'il ne pouvait atteindre au but qu'il se proposait, il demanda le succès à la sculpture, pour laquelle, du reste, il avait toujours eu up

ifi COMTES POUR LES GRANDES PERSONNES.

faible, après quatre ans d'études, sous la direction de feu le peintre D....

Les progrès qu'il fit dans ce nouveau bel-art furent prodigieux.

— Je campe mon bonhomme^ disait-il, avec une audace qui m'émeut. Sacrisli 1 quand j*ai la cire ou la glaise dans les doigts, ça marche , ça marche comme par enchantement! — Je vous tords un enfant, dès Taube, — dès Taube était son mot, — en vingt minutes, par Gavarni !

— Je ne serai pas le papa Rude, ni le Puget, ajoutait Guillaume; mais ça ira, ça ira, et les aristocrates viendront à ma lanterne !

Et les commandes arrivaient, petit à petit. Au dernier salon, remarqué, mais non médaillé, il avait fait la trouvaille d'un critique de haut bord, auquel il manquait trois lignes pour clore son feuilleton.

Le nom de Guillaume lui plut, et le Vermeil sévit imprimé tout vif, avec un mot d'éloge et d'encouragement, dans l'un des premiers journaux de Paris.

Ce mot, hameçon perdu, fut mordu par deux ou trois rentiers qui ne croient qu'au talent cé^

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lébré dans les comptes rendus, et Guillaume vit son pain désormais cuit pour l'avenir. '

Quand il se vil connu de tout son petit monde, le bon garçon n'en .devint pas plus fier; seulement il eut la pièce de cent sous plus facile, et, Titus au petit pied, il put quelquefois se coucher en disant : « Je n'ai pas trop perdu ma journée! »

La location que Tremblevif et lui avaient projetée fut bientôt chose faite, et les deux amis célébrèrent par une fête modeste la prise de possession de leur domicile commun. La fête n'eut pas de lendemain, infraction grave aux lois antiques qui règlent les pendaisons de crémaillères I

Tremblevif, pressé par un éditeur qui voulait qu'on travaillât vite et payait peu, avait à a livrer » quatre bois pour un roman en cours de publication. En outre, le quai Voltaire lui réclamait un certain nombre d'aquarelles.

Guillaume le Vermeil avait demandé , selon son expression favorite, « un tombereau de glaise & la veille, et se proposait de tordre quatre évangëlistes pour une église de la banlieue, avant la fin de la semaine.

ISft CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.

Bref, travaillant de |tout cœur, de toutes leurs ma-ins, chantant, riant, brûlant des .cigarettes, la vie •— on était en hiver — s'écoulait prestement, dans Talelier du boulevard Pigalle, pour les deux courageux amis.

Parfois, le dimanche, par les temps clairs, Cécile, dont la clientèle grandissait et s*épurait, les mauvaises pratiques s'en allant, rejoignait les associés dans quelque restaurant, et les accompagnait soit au Louvre, soit au Luxembourg, les deux seuls endroits 'de la ville où Tâme prend un bain d'eau de Jouvence.

Le soir, au retour de ces promenades fortifiantes, instructives, consolantes, si quelque spectacle — ce diable de Guillaume avait toujours des billets dans ses poches! — n'arrachait pas le tranquille et gai trio à la maison, au feu, à la lampe douce, au livre ami, on restait à faire la marmotte auprès du grand poêle, en relisant pour la dixième fois Tadorable roman de Dickens, David Copperlield.

On parlait souvent du passé. Guillaume le Vermeil, qui n'avait jamais connu les douceurs extrêmes de la vie de famille, soupirait souvent, en regardant de côté la gracieuse Cécile ; mais sou-

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yent aussi il lançait d'excentriques jurons à l'adresse de l'oncle Guesdon et de la dame Havril.

Quelques bohèmes, de ces bohèmes qui savent reprendre le ton de la bonne compagnie quand ils sont en présence d'une honnête fille, étaient admis aux soirées intimes du peintre et du sculpteur.

Le reste des amis de brasserie, bons et amusants garçons cependant, mais d'une tenue in- • finiment trop régence, en était exclu rigoureusement.

Dès qu'ils furent à même de dépenser quelques gros francs sans se gêner, on vit paraître dans Tatelier un orgue-harmonium d'un timbre charmant, que touchait — par exemple, il n'avait jamais su comment — le robuste Guillaume le Vermeil.

Cécile, stylée par le sculpteur aux cheveux étranges, aimait à marier sa voix simple et pure aux accents suggestifs de l'orgue.

On ne jouait que ces mélodies allemandes ou italiennes dont l'ampleur semble soulever le corps et l'enlever dans les mondes inconnus, au delà du temps et du lieu.

Parfois, soudain, la touche restait immobile .

SOUS le doigt de Guillaume, la voix de Cécile s'éteignait, et dans une demi-obscurilé, rêveurs, oppressés, les trois jeunes gens s'abandonnaient à leurs pensées, et un silence pesant les enveloppait.

Cécile, la première, reprenait ses sens, et, d'une voix enjouée, proposait, pour bien finir la soirée, de lire une des admirables pièces de la - Légende des siècles.

Bien entendu, les deux amis, comme réveillés en sursaut, mais d'une agréable manière, ne demandaient pas mieux.

Booz, le Petit Roi de GalioCj Êviradnusj Us Pauvres Gens^ relus sans cesse, terminaient invariablement le soir de ces beaux jours; après quoi le sculpteur et le peintre reconduisaient à travers les rues vides et Irisles leur sœur Cécile.

S*il est de réconforlanis sommeils, ce sont bien ceux qui élreignent mollement le corps satisfait et l'âme contentée.

Tout porte à croire que Guillaume et Tremblevif n*en connaissaient pas d'autre, le dimanche, dans la nuit.

Cependant l'hiver, lambin qui oublie toujours quelque neige ou quelque grésil en arrière, s*en

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alla lentement, emportant la Saint-Sylvestre, les Rois et le carnaval»

Mai, le gai mois, le mois qui rit entre ses pluies, se manifesta au Luxembourg et aux Tuileries, et de mutines petites feuilles vertes èe balancèrent au bout des branches noires.

Un matin, tandis que Tremblevif mettait des vigueurs dans un fort beau dessin sur bois, et que Guillaume le Vermeil, un linge mouillé en main, chantait à pleins poumons, devant sa selle : ,

Au cher mois de mai.

Le mois parfumé»

Le bouton fermé, Comme un rire éclate!

Et s'ouvre dans l'air, Corolle de chair, En ce mois si cher, La lèvre' écarlate!

on frappa à la porte de l'atelier.

— Entrez! cria Tremblevif; puis, quittant sa table, il alla ouvrir.

— Monsieur Guesdon? dit un étranger fort bien vêtu, d'une taille au-dessous de la moyenne, et gros comme un tonneau.

— C'est moi , monsieur. Veuillea entrer et vous donner la peine de vous asseoir.

iî8 CONTES POUR LES GRANDES PERSONUBS.

L'étranger s'assit, déclara se nommer Yan Benghel, et informa Tremblevif que, surpris des qualités d'abnégation, trahissant le respect du maître, qu'il avait remarquées dans les copies exécutées par lui, il venait le prier de vouloir bien lui donner une copie de la Buveuse j de Gabriel Metsu, au Louvre.

Le prix qu'il offrit dépassant de beaucoup les prétentions ordinaires de Tremblevif, celui-ci accepta immédiatement le marché et les conditions de livrer dans un court délai le tableau.

Après avoir donné un coup d'œil au dessin du jeune homme, — Tremblevif avait alors vingt ans, — l'étranger lui remit sa carte et sortit, reconduit par les deux amis.

— Quinze cents francs! s'écria Guillaume, c'est beau, c'est noble, c'est grand. Ce monsieur tombe du ciel. Je te félicite, cher mailre ! Que nous voilà loin du temps où nous étions pauvres à faire pleurer Job.

— Ah I oui , répliqua joyeusement Tremblevif, le temps où nous étions si fiers d'avoir de quoi prendre une demi-tasse au café, que nous avions la folie de nous écrire des let-

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très à l'adresse de ce café, en mettant sur l'enveloppe :

VESSIKDRS TREMBLEYIF ET GUILLAUME

Comommateuri!

— Travaillons, pourtant, ajouta Guillaume. . — C'est vrai, reprit Tremblevif. Je vais colorer mon bois ; puis, en allant acheter mon panneau — il a demandé un panneau, n'esl-ce pas? — je passerai chez Cécile, lui apprendre c< ma fortune nouvelle. »

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