‹ Mesdames les ParisiennesChapitre 67 sur 74 · AU LOUVRE · texte numérisé non relu

AU LOUVRE

L'immense galerie du Louvre où les quarante et un tableaux de Rubens, le roi de la couleur somptueuse, harmonieusement éclatante, étalent noblement, aux regards stupéfaits, leurs splendeurs immortelles ; le Louvre, paradis accessible à toutes les Ames en peine; le Louvre enfin, cet

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atelier plein d'excitalions et d'enseignements , devint encore une fois la demeure quotidienne de Tremblevif.

La BuveusCy de Gabriel Metsu, située tout au fond de cétie salle, sans rivale pour les trésors qu'elle renferme, à hauteur de la rampe, ne vit jamais auprès d'elle un travailleur aussi acharné que le frère de Cécile.

Dès neuf heures du matin il était à son chevalcl, sMnquiétant peu des visiteurs bruyants qui sillonnent d'un pied inquiet le parquet luisant et traître.

A quatre heures moins un quart, il se décidait à grand'peine à faire ses préparatifs de départ.

Guillaume le Vermeil venait parfois examiner les progrès que la copie faisait de jour en jour.

La Buveuse^ petite femme rousse, en béguin blanc, à la)*ge guimpe, qui tient un verre à pied d'une main et s'appuie négligemment du coude sur le lapis rouge, à ramages, d'une (able ronde où s'étale une pipe de Hollande, venait admirablement sur le panneau.

Le fond charmant n'était pas encore au ton, mais l'ensemble s'annonçait parfaitement.

Quinze jours après son installation au Louvre,

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de Taulre côté de la galerie, et presque en face de Tremblevif, un gardien apporta un matin un mignon chevalet à manivelle.

C'était le 22 mai.

Treinblevif n'aurait apporté qu'une médiocre attention à ce fait très-ordinaire, s'il n'avait pas vu derrière le gardielfi une ravissante jeune fille suivie d'une dame, sa mère, peut-être.

Lorsque les tabourets furent mis en place, Tremblevif constata que le Coup de vmt si célèbre, de Jacques Ruysdaël, allait compter une copiste de plus dans le monde, et un nouvel exemplaire dans une galerie quelconque.

La mère, ou du moins la dame à cheveux gris qui semblait chargée de cette fonction, s'assit tranquillement sur une chaise, tira son mouchoir et ses lunettes de sa poche, mit l'un sur ses genoux, à côté d'un gros livre qui s'y trouvait déjà, et les autres sur son nez d'un aquilin farouche, puis commença de lire distraitement, en jetant des coups d*œil çà et là, tandis que sa tille ouvrait sa boite à peindre, et préparait son crayon blanc.

Tremblevif, myope, excellente inflrmité pour un artiste, remarqua néanmoins qu'il n avait jamais vu son vis-à-vis dans les salles d'études^

OÙ toulrs ces daines sont connues comme le loup blanc.

Après Tayoir examiné pendant quelques secondes, il retourna à sa palelte et^t cadeau à sa copie de plusieurs touches sérieuses.

En ce moment un monsieur, un amateur probablement, fort joli garçon, habillé avec goût, brun comme la nuit, assez grand, se planta derrière Tremblevif, en s'appuyant sur la barre d'appui.

Tremblevif tourna la tête ; mats voyant qu'il n'avait pas afTaire à Tun de ces insupportables Anglais qui se penchent sur l'épaule des peintres, ouvrent leur Guide rouge et s'exclament devant les toiles en poussant des hourrahs singuliers, il donna de nouveaux coups de brosse à sa fiiiveùse.

L'inconnu resta un bon quart d'heure en station, battant de sa bottine contre le parquet, ce qui du reste était agaçant, et partit brusquement.

La jeune fille, qui s'escrimait au crayon sur sa toile vierge,*regarda alors Tremblevir pour la première fois et le regarda assez longuement.

El le peintre put ainsi examiner tout à son aise les traits de sa voisine.

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C'était une léle mignonne, enfantine, naive par le regard innocent et pur de ses admirables grands yeux bruns, au blanc d'un bleuâtre humide, bordés de cils épais, longs, noirs, et cependant, malgré le nez petit, un nez de fillette, qui descendait du front bas charmant, en se retroussant un peu. Cette tête n'était point fade, monotone : on y voyait transparaître une âme fière ; il y avait de Ténergie dans les éclairs veloutés qui partaient d*entre les cils, au-dessous de sourcils fins, d'une courbe délicate et parraite.

Elle était brune avec le teint très-blanc. Ses cheveux coupés court, en garçon, et plantés avec grâce sur les tempes, tombaient, séparés par une raie de celé, en encadrant d'une boucle noire l'oreille petite, rose, délicieusement dessinée : un coquillage encore lavé par le flot.

La bouche, un peu boudeuse, faisait la moue ravissante des créoles; elle appelait le baiser, tandis que le haut de la figure commandait le respect.

Tremblevif admira toutes ces perfections, discrètement, malgré sa myopie, et, dessinant dans sa tête le corps qu'une robe havane, montante, d'une coupe simple, garnie en bleu céleste, voi-

lait chastement ; il en conclut que sa belle voisine était une petite merveille, 4inc fleur exotique, fée radieuse dont quelque salon imposant du noble faubourg était le nid.

Un pied et une main microscopiques, élégants, bien attachés, complétaient Tensemble.

La mère, il faut le dire, n'avait rien dans sa personne qui rappelât de loin ou de près les charmes de la jolie créature qu'elle surveillait.

Tœmblevif, qui savait que le pécher, dont la fleur est charmante et le fruit délicieux, n'est généralement pas le plus beau des arbres, ne se creusa pas la tête à chercher par quel caprice bizarre la nature avait tiré celte enfant de cette mère, comme l'artiste lire un chef-d'œuvre d'ivoire de la défense d'un éléphant, et, sans trop se rendre compte aussi de l'attendrissement ultra-artistique que lui faisait éprouver la vue de cette jeune fille séduisante, il piocha de nouveau avec une ardeur mêlée de rêverie et d'œillades aux environs du Ruysdaêl.

Et quand Guillaume le Vermeil, quelque peu ponctué de plâtre sur sa vareuse de velours, vint lui dire, à trois heures» qu'un diner d'amis les

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attendait, le sculpteur s'étonna légèrement du peu de travail produit dans la journée.

Tremblevif allégua de la Taligue et du mal de tète.

Le lendemain, le peintre était au Louvre, attendant, — oui, il attendait, déjà ! — l'arrivée de l'inconnue aux yeux noirs.

A quoi bon raconter l'histoire d'un amour naissant, amour inévitable, prévu dés l'arrivée de la jeune fille dont nous avons esquissé d'une façon sommaire les charmes suaves.

Comme Ta dit Henri Heine, le bizarre et touchant poète : « C'est une très-vieille histoire ; on a la voit tous les jours, et ce n'est que pour celui a se\il auquel eUe arrive, qu'elle est nouvelle et « étrange. »

, Tremblevif, pauvre pendâht longtemps, et précisément aux heures de feu de la prime jeunesse, n'avait pu satisfaire son cœur que comme il avait contenté son estomac.

iS6 CONTES POUR LES GIIANDES PERSONI«ES.

Amours et repas, (out avait été pour lui de médiocre qualités

Les faims de son âme, les besoins de son corps ne trouvaient à s'assouvir que dans ces occasions vulgaires, banales, qui contentent sur le moment et dont on sent toute Finanité deux heures après.

Maintenant que son appétit, grâce à sa nouvelle position, se trouvait chaque jour rassasié* les désirs, ardents, illimités de son cœuratramé, criaient et demandaient une nourriture divine , indispensable.

Quand il s'assit à son chevalet, tout désappointé de ne pas trouver à sa gauche la compagne de travail qu'il s'allendait à voir, il se sentit plein d'une inquiétude singulière, dont il s'efforça de repousser la redoutable atteinte.

Certainement il n*aimait pas la jeune copiste de RuysdaeL Le pressentiment de Tamour n*ëtait même pas en lui, ou du moins, ignorant qu'il était, il ne définissait pas encore le trouble léger qui rendait sa main plus fébrile et sa touche plus hasardée; mais comme Colomb à bord de son navire, entouré de ses matelots découragés et menaçants, il écoulait les voix de

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son âme, sans se laisser émouvoir fortement par elles, en se demandant : Où vais-je, décidément?

Ni la jeune fille, ni, bien entendu, sa mère ne se montrèrent dans la galerie ce jour-là.

Le chevalet mignon et. les tabourets, apprêtés cependant par le gardien, restèrent retournés du côté du mur.

Tremblevif, obsédé par il ne savait quel sentiment de découragement et d'espoir trompé, quitta le dernier le Louvre.

Son air absorbé, alternant avec des mouvements de gaieté nerveuse, n'échappa point à Guillaume le Vermeil, qui l'interrogea doucement.

Tremblevif éluda les questions, parla de tons impossibles à trouver, de finesses désespérantes ; bref, rejeta sur son tableau les préoccupations de son cerveau.

La nuit se passa, n'apportant aucun conseil au pauvre garçon, qui se leva effrayé et charmé de sentir converger vers une seule pensée toutes les forces actives de son être.

On pense bien qu'il ne fut pas longlemps à je mettre en roule pour le Louvre.

158 COrn'ES POUR LES GRANDES PERSONNES.

Maudissant sa myopie, et mettant tout ce qu'il pouvait avoir d'yeux au service de son cœur, ce ne fui qu'après avoir dépassé les bustes de Rubens et de Van Dyck, qu'il aperçut la jeune fille, assise à son ouvrage, et, cette fois, seule.

Quand elle entendit. arriver Tremblevif, elle tourna précipitamment la tête, avec un mouvement de chevreuil effrayé, el revint tout de suite à sa toile avec ardeur.

Au battement insensé de son cœur, au soulagement inespéré que la vue de la charmante enfant lui apporta, à la joie intérieure, joie trèsgrande et très-calme, qui inonda en un instant son être agile, soudainement rasséréné, Tremblevif reconnut avec une terreur qui le ravit qu'un monde nouveau lui était ouvert ; et comme ni sa sœur, ni Guillaume, ni ses succès d'artiste, ne lui avaient jamais fait éprouver la millième partie de Tivresse poignante et douce qui le rempjissait, il se dit avec un certain orgueil : J'aime !

11 lui semblait qu'il venait de découvrir une nouvelle aptitude à son cœur ; qu'un secret longtemps cherché venait de lui être révélé ; en un 'mol, il sentit qu'un nouvel homme existait en lui.

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OU du moins que l'ancien venait d'être subitement complété.

Et ainsi que le voyageur, au début d'une excursion lointaine, bien longtemps rêvée, et crue impossible, il éfait plein d'un contentement sans bornes, mêlé d'un vague regret pour le passé et les habitudes qu'il allait laisser derrière lui.

De même que le malade, inquiet avant Tarrivée du médecin, éprouve en entendant dire le nom de sa maladie un bien-être relatif, Tremhlevif, presque rassuré, quand ses faibles connaissances psychologiques lui eurent appris, à n'en pas douter, que Tamour impérieux venait de le frapper, se mit au travail avec un courage sans égal, et une bonne humeur intime qui fit faire un bon pas à la copie.

O vous que la baguette d'or du magicien adorable et cruel a touchés, vous le savez combien le travail est facile et les heures rapides, peur dant les premiers jours de la métamorphose divine I

O vous que ce roi impitoyable et charmant, 1* Amour, a choisis pour sujets, vous les connaissez ces frissonnements célestes, ces affres de la vie, qui donnent le goût de la mort voluptueuse

i40 CONTES POUR LES GBAHDES PERSON!(ES.

dont parle Léopardi d une façon si âpre ! Tr^iibleyif sut bientôt l'alphabet immuablement tracé par la main du Créateur, et le poème étemel de la passion, lu et relu sans cesse, n*eut plus un seul chant inédit pour lui.

11 connut, ignoré, perdu au milieu de la foule qui se répand dans les salles du Louvre, ces besoins de dévouements, ces envies d'aller se prosterner, ces incitations à l'adoration, qui naissent dans le cœur, en pensant à la très- aimée, à la souveraine !

Quinze jours, à tire d'aile, et pour ne revenir jamais, hélas ! s'envolèrent de la vie de Tremblevif.

Quinze jours inoubliables, innocents, s'écoulèrent. Le peintre marchait en plein bonheur.

La période d'abnégation, de sacrifices imaginaires fut remplacée bientôt par la période où l'impersonnalité cesse, où l'égoîsme, inhérent à la nature humaine, lève sa petite tète de serpent et dit : a Je veux être aimé I x> Tremblevif, que des regards, de simples regards, dont il ne s'expliquait pas assez clairement la portée, avaient transporté au septième ciel, voulut s'entendre dire ce qu'ils signifiaient. Depuis les quinze jours

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qu'il vivait en plein rêve, il n'avait que vaguement pensé à cette indicible félicité de l'amour partagé.

Aimer lui avait suffi.

Dans ses rêveries les plus audacieuses, il n'était point allé jusqu'à se figurer querenfant bien chérie, que — Elle daignerait descendre, rougissante, un sourire doux sur les lèvres, à son humble niveau.

Non. Élreint par les fortes émotions de l'éclosion de Tamour, il n'était point encore arrivé à ce doute qui tue : M'aimera- t-elle?

Mais cette incertitude terrifiante lui serra le cœur, un jour qu'il revit au Louvre, par l'effet du hasard évidemment, l'inconnu, brun et élégamment vêtu. Celui-ci s'était arrêté de nouveau prés de lui, et regardait fixement l'objet des préoccupations et des béatitudes nouvelles de Tremblevif.

— M'aimera-t-elle ? et cette question, le peintre se là répéta mentalement jusqu'au moment où ses yeux se remplirent de larmes irrésistibles.

Le soir de ce jour-là, Guillaume le Vermeil, en riant, lui demanda s'il avait retrouvé les procédés de Van Eyck et d'Antonello de Messine, et le plaisanta sur sa mine farouche.

Comme Tremblevif restait muet et criblait de coups de crayon sa planchette à dessiner, Guillaume lui cria :

— Hé I Tamoureux?

Tremblevif, de l'air le plus étonné du monde, lui répondit que cette épouvantable idée lui était déjà venue, mais qu'ayant fait — toc, toc, — à la porte de son cœur, personne n'avait répondu.

Pour dissiper d'une façon plus complète les légers soupçons de son ami, il lui raconta que le silence de Toncle Guesdon, à qui on ne manquait jamais d'écrire à l'occasion de sa fête, lui faisait plus de peine qu'il n'en voulait montrer, et, en outre, que l'avenir de sa sœur l'inquiétait.

— Elle a un bon état. Tant qu'elle aura des doigts, je suis sûr qu'elle ne manquera de rien ; mais je lui voudrais un mari, ajouta Tremblevif. La pauvre fille, trésor ignoré, passera peut-être sa vie dans la solitude. Cette solitude, nous la remplissons maintenant, toi et moi, mais si je venais à mourir...

— Que parles-tu de mourir, jeune idiot! s'écria Guillaume. Ma parole ! il n'y a qu'un amoureui pour deviser ainsi sur les tombes futures. Qu'«nstu donc ce soir?

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— J'ai le cœur triste.

— Bon, lu fais bien de le dire. Je vais prendre mon mouchoir. Tu disais donc, Hamlet?

— Je disais que ma sœur..., continua Tremblevif, qui ne savait réellement plus ce qu'il disait» si je m'en vais...

— Si lu t'en vas?... Eh bien, voilà ce qui se passera, mon cher, et sans ta permission que, un jour ou l'autre, j'allais te demander. Après ton inhumation, j'irai me jeter aux genoux de mademoiselle Cécile, je lui dirai que je gagne tant par an, que je l'aime, ce qui ne me rend pas triste du tout, mais du tout; et que si, grâce à une vieille amitié, elle veut m'accorder le bras jusqu'à une prochaine mairie où elle me fera l'honneur de me donner sa main, je me regarderai comme l'égal des douze grands dieux de l'Olympe. Voilà ce que je ferai, sac à raisin I si tu meurs, et ce que je te supplie de me permettre d'essayer, si tu vis encore pendant trois jours.

Il va sans dire que ce projet avait été caressé avec plaisir par Tremblevif.

La volubilité joyeuse avec laquelle Guillaume fil son aveu, en lui serrant la mainenhomme de cœur, chassa momentanément les idées lugubres

14i CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.

^u peintre, qui, suffoqué par des émotions trop nombreuses, se mit à pleurer comme un enfant.

Mademoiselle Cécile fit justement son apparition au milieu de ce beau désespoir, et, voyant les deux amis en larmes (Guillaume s'étant mis malgré lui de la partie), elle devina ce qu'elle savait, car une femme n'apprend jamais ces choses -là, et, trouvant Guillaume prosterne devant elle, elle lui tendit ses doigts fins en sanglotant à son tour.

Pour la première fois de son existence, Guillaume pensa perdre le droit à son surnom, et la pâleur la plus vive s'étendit sur sa face vermeille ordinairement.

A quoi pensait Tremblévif en réunissant dans sa main la main de sa sœur et celle de Guillaume; qui le dira? Ne vit-il pas une ligure mignonne aux cheveux courts, aux grands yeux veloutés ? Qui le sait !

Mais en se regardant avec une joie sincère, Guillaume et Cécile se désignèrent d^un geste muet Tremblévif, qui songeait, et ils s'interrogèrent de l'œil.

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