LES SUITES D'UNE NOCE
En arrivant à l'atelier, Tremblevif et Guillaume trouvèrent mademoiselle Cécile. La douce créature ne savait rien. Guillaume avait été absent pendant la majeure partie de la journée de la veille. Il ne s'était aperçu de la disparition de Tremblevif que le malin, en se réveillant, quelques instants avant Tarrivée du messager, envoyé du poste de police.
En roule, Tremblevif avait invcnlé je ne sais quelle partie de débauche; il en fil Tavcu à Guillaume, en le priant de n'en rien dire à sa sœur.
I^s deux jeunes gens, aux yeux- de Cécile, eurent donc simplement Tair de revenir d'une course quelconque.
Mais Tairfaligué de Tremblevif alarma la chère enfant.
On lui en donna une explication plausible, et Von se mit à déjeuner.
Tremblcvif se montra d'une gaieté folle et déclara que sa conduite passée, dont on s'était tant préoccupé, était le résultat de nostalgies invincibles, au seul nom de la grande peinture, qu'il négligeait pour le commerce; mais, que tout cela était bien fini,' et qu'il allait revenir à son état normal.
Cécile reprit le chemin de son atelier de cout tureet laissa les deux amis seuls.
Alors Tremblevif, au nom de sa fatigue réelle, demanda à se mettre au lit.
Guillaume, en riant, lui accorda cette permission et, s'inslallant prés du lit de son compagnon de travail, lui raconta sa journée de la veille.
— Quand tu fus parti, Jean, dit le sculpteur, et comme je réfléchissais sur tes bizarreries attristantes, on m^apporta une lettre de faire part.
— Décès? interrompii Tremblevif.
— Non I on me priait d'assister à une messe de mariage. Le fils d'un amateur de mes statuettes se décidait à compariiitre devant le maire. Comme il ne faut pas négliger les relations en ce mondcde commandes^ je passai mes somptueux habits de gala, je mis ma cravate d'une entière
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blancheur, et, salariant un cocher de fiacre, je me fis conduire à Monlmarlre.
— Quelle corvée! murmura Tremblevif, qui rêvait à sa propre aventure.
— A la mairie, on me fit presque une ovation. Je fus entouré, complimenté. Le père du marié, un ancien fabricant d'appareils pour le gaz, eut la bonté de dire à haute voix que j'étais l'une des gloires de la sculpture moderne, et que les Pindarè et les Zeuxis de l'antiquité étaient dépassés.
— Ce qui fait honneur à son éducation artistique, s'écria Tremblevif en riant de bon cœur,
— Parbleu I continua Guillauipe. Je me confondis en remerclmenls, et la noce entière me pressa les mains. Lepère de la mariée, à laquelle je fus présenté, daigna m'inviter au repas et au bal. J'aurais refusé, si Ton ne m'eût prévenu que ces fêtes conjugales devaient avoir lieu à la campagne, à Saint-Ouen. J'acceptai donc.
— Était-elle bien jolie, l'heureuse mariée? demanda le peintre avec une certaine amertume dans la voix.
— Ravissante t une tête d'enfant ! une pliysio-
lOC CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.
nomie poupine, une beauté d'infante espagnole à Tâge de quinze ans. Mais elle était aiTreusement pâle. Parmi les invités on se disait même qu'on la mariait un peu contre son goût.
— Pauvre fille ! soupira Tremblevif qui n'écoutait que distraitement. *
— Oui, pauvre fille I reprit Guillaume le Vermeil, car, mon ami, tu ne t'attends guère à la fin de mon histoire.
— Dis-la donc vite. Je tombe de sommeil.
— On partit pour Saint-Ouen. Le repas sefai • sait au bord de la Seine, chez un restaurateur à salon de trois cents couverts, tu vois cela d'ici. Le soir, après le diner, à la brune, avant le bal, on alla se promener dans File. Les uns se pendirent aux balançoires, les autres louèrent des barques.
— Tu tires à la ligne, mon ami. Plus vite, ou je te laisse à ton récit et m'endors.
— Mon ami, poursuivit Guillaume, la fin de la journée est si terrible, que j'hésite à la raconter. J'ai été bouleversé d*une si horrible façon, que...
— On s'est battu comme toujours, au moment de payer la carte, n'est-ce pas?