TREMBLE VIF
— Non, Tremblevif,non. Mais quand on appela la mariée, qui s*èlail absentée un seul inslanl, elle ne répondit pas.
— Elle était tombée à Teau, sacrisli ! s'écria Tremblevif en se dressant sur son séant.
— Qu'en sait-on ! Après un moment de silence, le sculpteur continua : On la retrouva dans Teau, en effet ; ce fut sa robe blanche, flottant à la surface de la Seine, qui la désigna aux regards des mariniers et des invilés qui s'étaient jetés dans tous les bateaux disponibles.
— Oh I la malheureuse enfant ! oh I mon Dieu ! dit Tremblevif considérablement ému; et ses nerfs exaspérés depuis quinze jours, vibrèrent dans tout son être.
— Ohl oui, malheureuse enfant! quelque désespoir d*amour, j'en suis maintenant certain. D'ailleurs, en cet affreux moment, tout le monde le disait.
— Pauvre petite, oh ! pauvre petite I Et Tremblevif pleurait, en partie sur la jeune fille dont on lui racontait la mort, et en partie aussi sur son propre sort, si étrangement rapproché du sort de la morte de Saint-Ouen.
Guillaume, très-affeclé et se repentant déjà
d'avoir causé une aussi violente émotion dans r&me sensible de son camarade, restait muet.
— Et le père, et la mère, et le marié? demanda Tremblevif.
— Ah ! ne parlons plus de cela, ami ; cela te fatigue, et, puis, hélas ! ce qui est fait est fait. Laissons de côté cette histoire épouvantable. Je tremble de la tête aux pieds en y pensât. Je veux garder un pea de courage pour demain ; c'est demain qu'on mettra dans la terre cette innocente viclime. Elle avait dix-huit ans, la pauvre Anna I La vie eût été si rose pour elle, avec sa fortune et un mari de son choix.
— Elle s'appelait Anna? demanda, avec un calme subit et extraordinaire, Tremblevif, tout pâle, et pétrissant son lit sous ses doigts maigres,
— Anna Delcour, ne te lai-je pas déjà dit? répondit Guillaume, absorbé, en regardant les arbres du jardin voisin à travers le grand vitrage de Tatelier.
— Et, continua Tremblevif, Tœil hagard, et sautant à bas de son lit pour courir à sa table, ne ressemble-t-elle pas à ceci? En disant cela, il fouillait fiévreusement dans un album qu'il em
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portait toujours au Louvre ; il en lira une petite aquarelle qu'il mil sous les yeux de Guillaume le Vermeil.
Guillaume, en une seconde, devina à peu près le secret de son ami. Il blêmit soudain ; mais d'une voix assurée, sans hésitation, il dit, après avoir contemplé le portrait ébauché d'Anna :
— Non I la jeune fille que j'ai vue hier ne rappelait en rien ton dessin. Mais quel est donc ce portrail ?
Malgré le froid intense qui paralysait le cours du sang dans son cœur, Tremblevif respira bruyamment, il regarda fixement son ami, et d'une voix lente :
— Tu mejurcs que cette aquarelle ne représente nullement la morte d'hier? dit-il.
— Je le jure !
— C'est bien, Guillaume. Je vais dormir rassuré, car je meurs de lassitude. Un sommeil épais m'envahit. A demain les sérieuses explications. Tu sauras qui est l'original du porlrait.
Et comme s'il était sous l'empire de quelque puissant narcotique, en disant ces mots, les yeux du peintre se dorent tout à coup, et sous les couvertures que Guillaume atterré, mais se roi-
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dissant, ramena sur Tremblevif, on vit le corps de celui-ci tressaillir, en proie à une fièvre ardente.
Pendant un long, un interminable mois, Tremblevif resta entre la vie et la mort.
Autour de son lit de douleur, aigri encore par la chaleur accablante, deux infatigables gardiens, Cécile et Guillaume, s^empressèrent nuit et jour.
L'oncle Guesdon, prévenu, répondit que, couvert de rhumatismes, il ne pouvait se déranger, mais que sa bourse était à la disposition de son neveu.
Celle générosité soudaine étonna beaucoup Cécile et son fiancé ; mais un Bouennais, qui vint voir le malade de la part de l'oncle Guesdon, leur donna le fin mot de l'affaire.
Par les journaux illustrés dont la veuve Havril faisait sa lecture habituelle, Tancien teinturier avait appris quel était le métier de Tremblevif, et, le supposant très-lucratif, il s'était empre3sé
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de déclarer dans son quartier que son neveu, devenu artiste accablé de travaux, portait dignement le nom de la famille.
Et comme il pensait bien ne plus avoir jamais besoin de l'aider maintenant, il se conduisait en excellent parent à son égard.
Parfois même il prétendait que l'apprentissage de teinturier, qu'il avait forcé son « coquin » de neveu à faire, à Rouen, lui avait donné Jes premières notions de Fart, et il se félicitait d'avoir eu cette bonne pensée. La teinturerie mène h tout, ajoutait-il.
Lentement, oh ! bien lentement, Tremblevif revenait à Texistence.
On avait été obligé de lui raser la tête, et avec ses yeux creux et la longue barbe poussée subitement à ses joues et à son menton décharnés, il avait Tair de Lazare obéissant à l'appel de Jésus.
Une imprudence, innocemment commise, faillit le coucher de nouveau, et sans remède, cette fois, dans son lit.
Un jour, un iami, en l'absence de sa sœur et de son associé, lui apprit comme une nouvelle très-étrange, et dont on s'entretenait au Louvre,
depuis son départ, le suicide de la jeune fille qui copiait le tableau de Ruysdaél.
Tremblevif poussa un cri avec lequel toute son âme sembla s'exhaler, et tomba roide sur le parquet.
Ce jour-là, il s'était levé pour la première fois et s'essayait à marcher au bras de cet ami malencontreux, dans latelier.
Le délirele reprit. Un instant le médecin, Texcellent docteur Piogey, l'ange gardien des artistes, ne répondit plus de lui.
Tremblevif, pendant trois nuits, se crut trans. formé en paysan, et, singulièrement mélangés dans sa tète, le Coup de vent de Ruysdaél et le site triste de la Glacière formèrent le pays étrange où transi, fuyant l'orage, il erra en divaguant.
Grâce au dévouement du médecin, grâce aux soins incessants, intelligemment donnés avec un à-propos et une douceur sans pareils, de Cécile et de Guillaume, le malade reprit peu à peu son calme.
Et le retour à la santé ne fut bientôt plus qu'une affaire de temps.
Pendant la convalescence du cher Tremblevif»
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qui dura jusqu'au commencement du mois d'août, on évita, cela se comprend de reste, de rappeler au souvenir du peintre les scènes lamentables qui avaient précédé sa maladie. Ce fut Tremblevif qui en parla le premier. Comme il se trouvait seul, un matin, avec {Guillaume, il lui demanda d'une voix douce et^ résignée de vouloir bien le conduire à la tombe d'Anna.
Le pauvre Vermeil, le cœur très-serré, ne voulait point le contrarier, en voyant Pinquiélude avec laquelle Tremblevif attendait sa réponse, seulement il lui demanda de faire ensemble ce lugubre pèlerinage.
C'est alors que Tremblevif voulut raconter à son ami et à sa sœur la passion qu'il avait conçue, au Louvre, pour la chère petite à jamais endormie. Mais ceux-ci le supplièrent de n'en rien faire, ajoutant que les détails cruels de son amour, en ne leur apprenant rien qu'ils n'eussent déjà deviné, le feraient horriblement souffrir de nouveau.
Quelques jours après, tous les trois — Cécile ne voulait jamais abandonner son frère — allèrent au cimetière Montmartre/
Bien loin de raviver la douleur non eCTacée, mais engourdie de Tremblevif, la station qu'il fil auprès du tombeau de la famille Delcour sembla mettre un baume d'une douceur extrême sur ce cœur à vif.
Il en revint infiniment plus calme.
Lorsqu'on vit l'effet salutaire, inattendu, de la* visite au tombeau de la morte, on ne mit plus d'obstacles à leur fréquence, et on ne l'accompagna plus.
Tremblevif allait donc souvent au cimetière. Il y portait des fleurs, ces témoignages éphémères d'une désolation, décroissante parfois, vivace toujours. Il ne fut pas longtemps à remarquer, malgré le recueillement dans lequel il s'isolait, prés de la funèbre couche où reposait la vierge perdue pour lui, la présence continuelle d'un étranger qui, comme lui, priait, et, comme lui, apportait des fleurs.
Il supposa naturellement que le mari d'une heure de celle qui n'était plus qu'un souvenir venait, comme lui, plein de regrets amei^, confier sa tristesse aux cyprès, aux fleurs, au marbre.
Mais, en démêlant ses souvenirs confus, il se
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rappela vaguement avoir vu quelque part, au Louvre ou ailleurs, rinconnu, dune figure distinguée, habillé avec grand goût, brun comme la nuit, d'une taille élevée, qui se tenait chaque jour courbé vers les buis, les fleurs et les gazons qui recouvraient un bonheur disparu.
Je l'ai déjà dit, Tremblevif était d'une sensibilité de femme, dont l'exquisité était encore augmentée par son état de convalescence.
Un jour, rénéchissant, il se demanda si son amour n'était point un aduKère d'oulre-tombe, et si rirrilalion que faisait naître en lui la présence d'un compagnon de prières et de larmes n'était point illégitime?
Cédant à celte étrange délicatesse, il allait se retirer, abandonnant au mari le droit de prier, seul, à la tombe conjugale, pour la femme que tous deux avaient aimée, quand Tinconnu, saluant gravement Tremblevif, le pria de demeurer.
— Je vous fais fuir, monsieur?
— Non, je me retirais, répliqua le peintre, en ôtant son chapeau.
— Vous Taimiez donc bien, monsieur, ajouta
rinconnu, en désignant d'un coup d'œil la tombe illuminée par le brûlant soleil,
— Oui, je Toi aimée.
— Monsieur, dit l'étranger, je n'ai pas le droit de venir à cette tombe, je le sais.
— Vous ! articula avec peine Tremblevif.
— Non, je n'ai pas ce droit, mais je le prends. Nous étions rivaux, et voilà ce que nous avons fait ! — Et du doigt, les yeux brillants, il montrait le tombeau. — La loi vous a fait son mari. Moi, j'étais son amant I Oh 1 pardon, chère âme! ajouta-t-il, j'étais ton fiancé. Elle m'aimait.
Tremblevif s'appuyait sur la grille qui protégeait la tombe, et, le visage décomposé, écoutait parler l'inconnu.
— Elle m'aimait ! reprit avec animation Tinconnu. Elle m'aimait, et vous êtes venu, avec votre foi'tune ; vous l'avez jetée aux pieds de ses parents avides. Vous avez acheté votre contrat! Oh! tenez...!
— Je ne suis pas celui que vous dites, répondit à voix basse Tremblevif.
— Vous n'êtes pas... Voyons!... croyez -vous qu'ici, devant cette morte, je veuille me livrer...
— Je m'appelle Jean GuesdoU ! cria Tremble-
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vif, et, comme un fou, tordant les bords de son chapeau, il disparut dans les allées sinueuses, derrière les tombes.
L'inconnu resta un moment hébété après cette déclaration incompréhensible pour lui, et regardant, d'un œil égaré, tantôt la tombe, tantôt le chemin qu'avait pris Tremblevif, il passa la main sur son front.
8AINT-0UEN
— Ce n'était pas moi qu'elle aimait 1,
Cette courte phrase, comme un cruel refrain, revenait sans fin, sans trêve , à la suite de ses désolantes réflexions, dans la tète du pauvre garçon.
Dans la pensée de Tremblevif, sa pensée secrète, sa pensée caressée avec douceur et tristesse, Anna était morte pour lui.
La jeune fille l'avait si souvent et si tendre-
ment regnrdé au Louvre, quand il copiait la B«veuse !
Hélas! hélas! Tremblevifne faisait pas la part de sa mauvaise vue et de son ardent amour. Il avait voulu être aimé, et par des degrés insensibles, inexplicables, il était arrivé à se figurer que la pure enfant, sans échange de paroles, el comme il l'avait cru, oh! très-souvent cru ! laimait d'une ardeur égale à la sienne.
Malheureux Trerablevif ! il tombait plus rudement encore du haut de son rêve ; il en tombait pour ne plus se relever.
De son amour le souvenir même lui devint odieux, insupportable. Mariage, mort, ces deux affreuses nouvelles l'avaient renversé, mais non tué.
Le mariage d'Anna lui supprimait la joie sur la terre, mais sa mort lui laissait encore Tespérance de ^ réunion dans le monde invisible et éternel.
Maintenant il n'avait même plus cet espoir. Rien dans la vie, rien au delà. Et pourtant il était i bout de courage. 11 avait peur du connu. liC passé lui semblait impossible à envisager.
Restait l'inconnu. Et insensiblement, en des-