TREMBLE VIF
Cendant ]a colline de Montmarire, du côté de la plaine, et fuyant Paris, il vint à perdre la foi, parce que l'amour c'est l'essence de la foi, et que lamour s'en allait. Il n'eut plus de force, parce que l'amour c'est encore ha force, et que l'amour sortait de son cœur en le déchirant.
Et il se sentit lâche, et il se dit que le néant consolateur devait suivre la vie ; et, dans son âme lassée, une voix lui murmura que le repos était bon.
Oh ! dormir! être étendu, et dormir ! et cet obsédant besoin de repos sans limites Tenvahissait.
Mais il était trop fraîchement revenu à la vie pour que son corps ne repoussât pas énergiqueraent Tidée de la mort.
Ses sens convalescents s'attachaient à la vie comme le malelot au baril flottant sur la mer, quand il sent ses pieds et ses mains s'engourdir.
Le combat de l'âme désespérée et du corps aux raisons d'enfant malade, fut long, silencieux.
Tremblevif regardait déjà les énormes roues des voitures des carriers avec une envie lâche.
11 s'avouait que, si un choc soudain le jetait à lerre, il ne se relèverait pas et attendrait la roue.
Mais il ne fil pas ce qu'il pensait, malgré
les heurts que ses jambes faibles eurent à supporter.
La nuil était venue, pleine d'étoiles, fraîche, et remplie de murmures qui s'affaiblissaient.
Alors, il se rappela tout à coup son oncle, ses amis d'enfance, les ponts innombrables qui enjambent les méandres noirs de l'Eau-de-Robec, à Rouen, le Musée de la ville, le grand tableau de Memmeling, sa sœur, sa nourrice, le peintre D..., son maître et son bienfaiteur.
11 revit les restaurants sordides où il mangeait jadis, Guillaume le Vermeil et ses camarades d'atelier, et sa copie de la Buveuse.
Tout cela lui parut éloigné, éloigné et vague.
Puis, se figurant sa fm prochaine, il vit son corps rapporté chez lui, suivi des gamins, des curieux. 11 entendit les cris terribles de sa sœur et de Guillaume, la voix du médecin, et le roulement du corbillard.
Quand cctle vision tuante disparut, Tremblevif se vit dans un village ; à diverses enseignes il reconnut Saint-Ouen, où jadis, avec Guillaume et Cécile, on était venu dîner un dimanche.
Alors, comme un fer aigu et froid, le souvenir du suicide d'Anna traversa son cerveau, et, eo
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levant la tète, il aperçut les grands peupliers de l'île Saint-Ouen.
. Dne vapeur humide et chaude montait de la Seine, et des bruils faibles, indistincts, remplissaient le silence.
Il s'assit au bord de Teau, sur le gazon trempé de rosée, et, machinalement, il essuya ses doigts mouillés.
De grosses larmes tombaient de ses paupières brûlées.
H pencha la tète lentement.
Le voulut-il, ou sa chute fut-elle le résultat de la perte de Téquilibre, nul ne peut le dire ; mais il glissa dans la rivière.
Cela se fit sans'produire d'autre bruit qu'un petit clapotement sourd.
Il ne se débaltit même pas. De grands cercles, brisés au rivage, et qui semblaient fuir avec effroi le point central où la mort faisait son œuvre, furent tout ce qu'on aurait pu voir de son agonie.
Il y avait bal dans l'île ce soir-là.
Le leudemain, l'oncle Guesdon, arrivé de Rouen pendant la nuit, frappait à la porle de l'atelier de Tremblevif.
Ce fut Cécile, pâle, les yeux rouges, qui vînt lui ouvrir.
Elle lui apprit que Jean n'était pas rentré la veille, et que Guillaume le cherchait depub minuit.
A midi, Guillaume revint. Il avait été à la Glacière, de prime abord, se rappelant la première absence de Tremblevif, accompagné de tout ce qu'il avait pu rassembler d*amis. Il n'avait riea trouvé.
Il repartit immédiatement pour Saint-Ouen, saisi des plus tristes pressentiments. L'onde Guesdon voulut le suivre.
En roule, Guillaume, en trois mois, lui apprit la fatale passion de son neveu, et, tremblant de tout son corps, le supplia d'aller derrière Notre- Dame, à la Morgue.
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L'oncle Guesdon fut de retour vers les deux heures, n'ayant vu qu'un noyé de quarante ans sur les lits de pierre noire.
Guillaume, à son tour, arriva de Saint-Ouen. Cette fois il était plus vorn^eil que jamais, mais sinistre.
— Je sais où il est, dit-il à Cécile.
— Où? haleta la pauvre llUe.
Guillaume ne répondit rien. Mais Cécile et l'oncle Guesdon, celui-ci en tombant sur un siège et en pâlissant, et celle-là en s'évanouissant sans bruit, montrèrent qu'ils avaient compris.
Des voisines, prévenues par Guillaume, vinrent soigner Cécile, pendant que le sculpteur, entraînant l'oncle Guesdon, se rendait à la Morgue.
11 était quatre heures. 11 y avait deux noyés dans la salle d'exposition quand ils arrivèrent.
Guillaume, livide, demanda à parler au greffier.
Il y'a huit jours, en errant dans la galerie de Médicis, au Louvre, je rencontrai Guillaume le Vermeil . Je ne l'avais pas vu depuis l'enterrement de Tremblevif.
Le sculpteur, dans sou lugubre costume, roe t)arut quelque peu changé. Il essaya de sourire en me serrant la main, mais ses yeux se remplirent de pleurs, et il me montra la Buveuse de Metsu.
Comme je connaissais Thistoire de Tremblevif, je demandai au sculpteur ce qu'on avait fait de la copie de la Buveuse.
— Mademoiselle Guesdon, me dit-il, est retournée à Rouen, avec son oncle. Elle a voulu emporter le tableau de son malheureux frère. D'ailleurs, Tamateur qui lavait commandé n*en voulait plus. Il en avait horreur.
— Et vous, mon cher, que devenez-vous?
— Je travaille beaucoup.
— Et votre mariage ?
— Après notre deuil Cécile deviendra ma femme, sans noce, sans billets de faire part.
— Je vous souhaite à tous deux plus de bonheur, mon ami, et du meilleur de mon cœur.
— Nous en avons besoin. Tenez, je suis venu dire adieu au Louvre, aujourd'hui, pour quelques mois. J'étouffe, ici. En même temps, je suis venu reprendre les affaires de Jean. Oh ! mon pauvre Jean, il avait pressenti sa fin. Tenez, dans
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ses papiers, nous avons retrouvé à propos d'un fusain que lui avait envoyé Théodore Baron, et ^i représentait une eau tranquille au fond d'un bois, les vers que voici...; vous savez que notre ami rimait quelquefois.
Guillaume le Vermeil me lendit un petit chiffon de papier violet, sur lequel je lus cinq ou six strophes très-simples et très-douces que je place ici comme épilogue: