SUR UN FUSAIN
Dans un endroit perdu, dans un coin solitaire, Où du monde oublié s*éteint la grande voix, C'est une goutte d'eau tombée au fond des bois; Une larme du ciel qui roule sur la terre.
Et ce n'est rien de plus! — De joncs et de roseaux, Inclinés avec grâce, un matin l'a parée, Et, limpide, elle dort avec calme, ignorée Des chevreuils inquiets, ainsi que des oiseaux.
Elle dort, ignorée, en sa coupe fleurie. Reflétant les rameaux qui vibrent dans lo vent; Elle dort ignorée... hélas I peut-être avant La fln de la journée elle sera tarie.
Et nulle créature avec un cri joyeux N'aura puisé la vie en sa fraîcheur divine. Et, ne laissant qu'un trou noir où Tœil la devine, Elle remontera, vapeur rapide, aux cieux.
Oh I qu'il en est des cœurs pareils à cette eau pore! Ignorés de la foule, ils palpitent, rêveurs; Personne ne connaît les intimes saveurs De leur tendresse éclose au vœu de la nature !
Tristes, ils doivent rendre, au soir du dernier jour, Leur âme blanche au ciel el leur corps à la teire. Sans avoir pu verser, breuvage salutaire, A des lèvres en feu, leur jeune et frais amour !J
Quand j'eus pris copie de ces vers, Guillaume me serra de nouveau la main, et, après m'avoir prié de venir le voir, comme autrefois, le dimanche dans son atelier désert et silencieux, il me laissa, tout pensif, au milieu des flots d'Allemands, de Russes et d'Anglais qui s'exclamaient avec des intonations bizarres devant les opulences de Rubens, et les peintures fines, spirituelles, des petits maîtres flamands et hollandais.
OUAPHRES
A JULES HEREAU
La silencieuse bibliolhèque Sainte-Geneviève est le rendez-vous, le soir, à la douce lueur des lampes, d'une population studieuse, vivante antithèse de la foule bruyante qui envahit, dans la journée, la salle de lecture de la Bibliothèque de la rue Richelieu^
Là, point de causeurs sans vergogne, point d'allants et de venants perpétuels. Là aussi, moins de visage fanés, usés, ridés, moins d'habits sordides. Les jeunes gens des écoles, les externes des collèges voisins, les infirmiers laborieux du Val-
de-Grâce, composent en grande partie le pubUc quotidien de la bibliothèque de la rive gauche.
Cependant, la plupart de ces travailleurs énigmaliques, d'allure et de costumes excentriques, que Ton remarque, du matin au soir, rue de Richelieu , pour peu que Ton fréquente pendant quelques jours de suite la salle de lecture, viennent se réfugier, de six à dix heures du soir, dans l'asile ouvert à côlé du Panthéon, et y continuent leurs recherches sans but, leurs manuscrits sans fin.
Seul, Kasangian, cet abbé arménien qui, de vivant immortel, s'est transformé en étemel souvenir, ne vint jamais à la bibliothèque dont nous parlons : il est dés cœurs qui ne peuvent contenir deux amours !
Parmi ces singuliers personnages que tout le monde connaît, mais dont personne ne sait ni le nom, ni Page, ni la demeure, mystères en paletot crasseux, sphinx en chapeau bossue, un vieillard* assez semblable à une momie en tenue de sarcophage mais à laquelle on aurait enlevé les bandelettes pour les remplacer par un habit noir, avait souvent attiré mes regards.
J'avais pris Phabitude de me placer à côté de lui.
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aux tables du fond, refuge des gens que le bruit même des mouches fait souffrir; à la faveur de mon immobilité, grâce aussi à de banales politesses, il s'était établi entre nous deux une sorte de lien, plus facile à détruire que Taile du papillon, cette fragilité brillante, mais qui, après six mois de stage, passa de sentiment surnuméraire à Tétat d'amitié en pied.
Un malin, comme je traversais le jardin des Tuileries, vers huit heures, je vis, au milieu d'une allée solitaire, non sans surprise, mon ami tacite de la Bibliothèque, un pigeon ramier entre les mains, et qui semblait défaillir le long du grillage en fer qui borde les parterres de fleurs.
Je m'approchai rapidement, et mon étonnement redoublé se changea en un sentiment de commisération, lorsque je fus à même de m'apercevoir que le pauvre vieux pleurait à grosses larmes.
Il me reconnut immédiatement, malgré sa
douleur, et me montrant le ramier qu*il em* brassa doucement, il me dit d'une voix brisée : ti II est mort. »
Ce mot m'expliqua tout. Le rat de bibliothèques appartenait à la confrérie bienfaisante, et qui va se recrutant de jour en jour, des nourrisseurs d'oiseaux dans les jardins publics.
Qui ne les connait, ces charmeurs des moineaux de Paris, ces dompteurs de la fierté craintive des colombes de la grande ville !
Le chagrin très-vif qui remplissait Pâme de mon ami l'inconnu, me toucha beaucoup. Je suis de ceux qui, en dépit des rieurs, s'intéressent à la mort sans phrases du moineau de Lesbie, et je comprends dans toutes leurs vivacités bizarres les joies et les désespoirs que causent les animaux aimés.
J^e^^sayai, de mon mieux, de consoler mon malheureux compagnon de travail. La tâche n'était point facile. A toutes mes exhortations le pauvre bonhomme ne savait que me répondre : « Je n'avais que deux amis, deux amis sincères, deux amis sûrs, deux amis dont je pouvais ouvrir le cœur, même avec la clef de Barbe-Bleue, assuré que j'étais de n'y jamais trouver de choses
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cachées, hélas ! el voilà Tun d'eux, le meilleur, — les meilleurs sont ceux qui ne sont plus, — qui me quitte. Pauvre Sémiramis !
Le vieillard avait donné le nom de la colombe assyrienne à la colombe française.
Tandis que je m'évertuais à lui présenter des images moins sombres, et le suppliais de se conserver pour son autre ami, les gardiens des Tuileries s'étaient approchés de nous.
Un brigadier qui connaissait le charmetir^ de longue date, après s'être apitoyé sûr le sort de son pensionnaire défunt, proposa au douloureux habitué du jardin d'emporter Toiseau en souvenir, et de le faire empailler.
— Empailler ! s'écria le vieillard, je le ferai embaumer et conserver à la manière égyptienne I
Disant ces mots, mon ami sans nom enveloppa dans son mouchoir blanc le pauvre volatile décédé, et saluant av^c tristesse les gardiens, après m'avoir prié de raccompagner im bout de chemin, se mit à arpenter les allées du côté de la rue de Rivoli.
— Venez avec moi, me dil-il. Ne me faites pas parler. J'ai le cœur trop gros. Nous allons
voir mon autre ami. J'ai besoin de lui apprendre mon malheur. Gela me soulagera.
Obéissant à cette prière, je le suivis sans mot dire. Il prit la rue de Rivoli. Je la pris également, et nous la descendîmes, sur le trottoir de droite, jusqu'à Tenlrée de la cour du Carrousel.
Puis, pénétrant dans le Carrousel que nous traversâmes en diagonale, mon ami Tomythophile et moi, nous arrivâmes, après avoir franchi la cour du Louvre, à la porte du Musée égyptien.
Un instant après, nous nous trouvions dans la grande salle du rez-de-chaussée, remplie de statues monolithes, de Naos d'un seul bloc, que gardent, calmes et pensifs, deux gigantesques sphinx de granit rose, situés vis-h-vis l'un de Tautre.
Un grand silence régnait dans cette salle, humide comme un cimetière, où tant de siècles révolus contemplent le promeneur, lequel est intimidé au .point de n'y parler qu'à voix basse.
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Le pas sonore des gardiens enfouis sous leurs manteaux verts, ébranlait les parois muettes de cet hôpital du passé, sinon invalide, du moins fruste.
Mon compagnon, portant toujours son oiseau mort, me fit traverser dans toute sa longueur la nécropole des dieux à têtes de lion, de chat et de chacal, s'arrêta brusquement devant une statue en granit noir, semblable à du vieux bronze teint de la patine des siècles, et là, se découvrant, me dit : a Voilà mon second ami. »
Je m'étais bien gardé de rompre le silence que m'avait imposé doucement le vieillard. Néanmoins, Je ne pus relenir une exclamalion, en apprenant cette nouvelle inattendue ; puis je me mis sérieusement à examiner la statue sur les genoux de laquelle le vieillard passait amicalement la main.
Cette statue, placée le visage tourné vers la cour, entre un immense sarcophage de granit et deux figurines de pierre rose, représente (car elle est toujours au Louvre), un homme accroupi, lesmains croisées sur les genoux. Le tout grossièrement taillé, je devrais dire indiqué, dans le bloc. Les épaules et la tête, seules dégagées du
194 CONTES POUR LtS GRANDES PERSONNES*
reste, surmontent ce corps monstrueux et presque informe.
Cette tête, assez finement dessinée, présente tous les caractères de la race égyptienne : grands yeux osiriens, lèvres épaisses, nez épaté, pommettes saillantes, oreilles larges évasées.
Une ironie calme est l'expression générale qu'offre Pensemble des traits accentués de cette figure sans regard.
Sur le socle qui supporte ce témoin imperturbable de tant dé chutes d'empires, et qui rappelle par là rtiomme impavide dont parle Horace, TAdministration a fait placer cet écriteau explicatif:
FOlfCTIONlfAIRE HOmmé OUAPIIRÈS f POQtJI 8AÎTIQC1.
— Oui, voilà le dernier ami qui me reste, reprit tout à coup le vieux fureteur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Cher Ouaphrès^ poursuivit-il sans remarquer ma surprise peu dissimulée.
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cher Ouaphrès , je te salue. Tu me vois malheureux. Toi qui souffres tant, ami, consolemoi.
:— Alors, il vous comprend? dis-je à tout hasard.
— Ouaphrès ne parle pas, me répondit l'étrange vieillard. Il goûte en paix les jouissances du mutisme. Mais, regardez ses yeux, comme ils sont éloquents. Regardez-les. Us me prient de modérer mes plaintes.
Je regardai très-attentivement le visage sévère d'Ouaphrès, je le regardai longtemps. A ma grande stupéfaction, soit par un effet du jour tantôt voilé, tantôt brillant qui Téclairait, soit par suite de la fatigue de mon œil, je vis pleinement la figure sombre prendre un aspect plus riant, et d'imperceplibtes mouvements de muscles semblaient varier Texpression de sa physionomie. Tous ces changements étaient d'une ténuité extrême.
— Il vous a parlé? demanda le vieillard.
— Par Sésostris, je suis plus ému que Sganarelle quand le Commandeur lui eut répondu. Votre ami a l'air de me charger de vous exhorter à la résignation.
— Je le crois et je suivrai ses conseils. Si vous saviez quels baumes ce vieil ami a souvent mis sur mes plaies intérieures !
— Vous vous connaissez depuis longtemps ? ^— Depuis dix ans. Mais notre amitié, basée
sur une similitude de positions, date de plus loin que cela. Ouaphrès est pour moi un très-ancien ami, un ami de quatre mille ans!
— En effet, c'est une constance bien i:are. Voilà un ami solide.
— Ah! monsieur! ce qui m*a attaché à cet homme, vous allez l'apprendre : il a été foneliminaire^ comme le dit l'écriteau. Eh bien, moi aussi j'ai été fonctionnaire. Il a été malheureux, opprimé, ennuyé, pauvre, comme moi, monsieur. Il a eu ses ambitions irréalisées, ses espérances déçues, comme moi. Il a été ignoré, oublié, compté pour rien, comme moi encore. C'est pourquoi je l'aime. Nous ne sommes pas de la même famille, nous ne sommes pas de la même patrie ; mais nous sommes des mêmes souffrances. Cela suffit, mon pauvre Ouaphrès !
— Je suis de voire avis, dis-jc, tout ahuri par ces révélations qu*on aurait pu croire sorties de la bouche d'un fou. Son sort passé, votre sort
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présent, tout devait le rendre cher à votre cœur, conlinuai-je.
— Son sort passé ! repartit brusquement le vieillard, son sort passé ! Mais sachez donc que ce pauvre fonctionnaire, en venant à Paris, n'a fait que changer de maître ! Moi, je suis retraité, je n'ai plus rien à démêler avec le public ; mais lui, mon Ouaphrès, il est sans relâche en butte aux plaisanteries de la foule. La nuit n'est même pas une halte pour lui. Il faut qu il demeure dans cette salle. Oh ! quelle vie 1 — Il est et restera fonctionnaire jusqu'à la consommation des temps. Qui sait? les cataclysmes à venir le respecteront peut-être? Jamais il ne pourra se dissimuler. L'oubli ne peut l'atteindre. On a gravé, en caractères hiéroglyphiques ineffaçables sur sa robe, son nom, ses qualités, son pays, son âge. Oh ! soin fatal I
— Tout ce que je regrette, me dit en sortant du Louvre le vieillard qui déclara se nommer
198 CJOyjfS POtR LES GRA5DES PERS0!f5ES.
WaUer Honisort, c'est de ne pouvoir converser en ^ptîen avec mon unique ami.
— Que ne l'apprenez- vous 1 Nous avons des savants qui, à peu de chose près, expliqueraient des songes, comme Joseph, à un Pharaon quelconque.
— Je suis trop vieux, répondit Walter Hontsort. J'ai essayé, je n'ai plus de mémoire. Mais Ouaphrès n'y perd rien. — Je vais tous les jours lui serrer la main. — Ce n'est pas pour moi que FAdministration a mis au bas des statues : « U public est prié de ne pas toucher. » Moi, je frappe sur l'épaule d'Ouaphrès, je lui conte les nouveautés de la ville, je lui parle de son pays natal. Les gardiens me connaissent, ils savent que je ne suis pas un Anglais à casser le nez aux dieux pour l'emporter chez moi, et pourtant, Isis cl Osiris, nos dieux, savent combien je désire ardemment de posséder Ouaphrès chez moi !
— Faites-en faire la photographie !
— Que me dites-vous? — J'ai son portrait au fusain, à l'aquarelle, en peinture, à l'eau-forte, a la plume, au crayon. Sa statue est également chez moi, en bronze, monsieur, llëlas ! mais ce n'est pas lui !
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— Malheureusement, non.
— Ces témoignages d'une amitié sans bornes, on les appelle des manies. On me traile de fou, dans mon quartier. Mais je méprise tout cela. Ouaphrès m'en sait gré, voilà ma récompense.
— Vous vivez seul? sans indiscrétion, lui demandai-je, pour changer le cours de la conversation.
— Oui. Ah ! j'ai dû me marier. Que voulez- . vous, on est faible aux heures de maladie. — Je
devais épouser une veuve, assez gaie.
— Bah!
— Oui, mais Ouaphrès,| à qui je contai le cas, n'eut pas du tout Pair content. 11 me dit, sans détours, qu'il prévoyait son abandon prochain. Bref, il me donna cent autres bonnes raisons et me convainquit. Je suis resté garçon.
— Cette résolution dut le réjouir.
— Son sourire me fit plus de plaisir qu'un regard du jeune Ilorus, quand il émerge d'un lotus, sur les eaux du Nil, au soleil levant.
JOa CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.
La vie excentrique de Waller Hontsort lui fit de moi une connaissance assidue autant que dé* vouée.
Ce pauvre vieillard m'intéressait. Nous nous vîmes beaucoup pendant trois mois, soit à la Bibliothèque, soit au Louvre, ces deux fontaines de Jouvence où, se retrempant dans le beau, le vrai et le grand, Fâme acquiert la Force, cette seconde Jeunesse.
Chaque fois que, en compagnie du vieil Honlsorl, j'eus le plaisir de voir Ouaphrès, celui-ci, je le confesse humblement, me parut avoir conscience de notre visite.
Explique qui pourra cette hallucination extraordinaire, mais dès que nous le regardions avec fixité, surtout vers la fin du jour, nous voyions distinctement le coin extérieur de ses paupières épaisses s'abaisser par clins rapides. Il souriait.
Ce sourire, plus léger que celui de la Joconde du Salon carré, mais aussi indéfinissable, eut
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pour effet d'enraciner dans mon esprit celte certitude que, sous sa gangue de granit, suivant le dogme fondamental de la religion des Pharaons, l'âme vivait encore en attendant sa translation dans un corps nouveau.
Au mois de décembre de Tannée dernière, je partis pour Alger.
En montant dans le wagon qui allait m*emportcr à Marseille, je recommandai vivement à la sollicitude de deux amis, — Hippolyte de la Charlerie, un peintre, Augustin Moreau, un sculpteur, — le vieillard de la Bibliothèque et son fidèle Ouaphrès.
C'est par ces deux artistes que j'ai appris le~ dénoûment de la liaison invraisemblable que j'ai l'honneur de vous raconter.
Un dimanche de janvier, pendant que Walter Hontsort faisait une visite à Ouaphrès, des jeunes gens, un peu excités, s'arrêtèrent devant la statue du solennel fonctionnaire égyptien.
— Oh ! cette binette I s'écria Tnn d'eux.
— Est-il assez laid, le magol ! ajouta un second.
Un troisième, avec un mot obscène, vint à son tour à la charge.
Walter Hontsort, mis soudain hors de lui, éclata en reproches sanglants à l'adresse des aimables farceurs en rupture de magasin, qui ne savent pas respecler la majesté des souvenirs que laissent derrière elles les époques disparues.
Puis, tout à coup, il tomba sur les dalles, comme foudroyé.
On le transporta dans une pharmacie voisine. L'atlaque d'apoplexie, grâce aux prompts secours d'un médecin des environs, ne laissa pas trop de traces de son passage dans le cerveau, mais le repos et le silence le plus absolus furent recommandés au vieillard, que Ton reconduisit chez lui.
Hélas! le pauvre vieux ne l'entendait pas ainsi ; il voulait absolument se battre en duel avec les infâmes insulteurs, payés, disait-il, qui avaient abreuvé d'outrages l'infortuné fonctionnaire étranger. — Les lâches! hurlait-il dans son lit, où le maintenait une paralysie naissante, ils ne savent donc pas qu'il ne peut donner sa démission !
Sa rage concentrée détruisit complètement les bons effets des ordonnances de son docteur. Il mourut h la suite d'un violent accès de colère.
OUAPHRÈS. 203
Entre deux crises, il avait eu le temps de faire une espèce de testament. Il priait ses rares amis, les amis d'Ouaphrès, de brûler ses noies, de donner ses meubles et vêlements aux pauvres, et de l'ensevelir avec tous les bustes ou portraits de son ami du Louvre et la momie de la colombe Sémiramis.
Enfin, il demandait à être enterré dans un village où, quarante ans auparavant, il avait vécu pendant un mois aux pieds d'une jeune fille.
Sqs vœux sont exaucés. Il repose maintenant à Osny-sur-Viosne, dans un cimetière presque gai, à force de verdure, sous une oseraie fleurie. Un buste d'Ouaphrès, en marbre, exécuté par A. Moreau, veille sur sa tombe ignorée du passant, et qui ne porte d'autre inscription que le signe représentant Tâme chez les Égyptiens.
VU
A mon retour d'Afrique, une de mes premières visites a été pour le Musée du Louvre, ce paradis des yeux et de la pensée.
Wi CONTES POUR LES GRANDES PERSONNES.
En approchant de Fendroit où, roide et noire, se découpe sur la pleine lumière la statue trappue d'Ouaphrès, je ressentis au cœur, dois-je l'avouer? des ballements précipités.
Comme je Tai dit, Ouaphrès tourne le dos aux visiteurs. Il échappe ainsi aux grossières critiques des flâneurs ignorants. Avant de me présenter devant lui, j'eus donc le temps de me remettre un peu.
Enfin, nous nous trouvâmes face à face. Il n'était pas changé. Je le contemplai longuement. Mais en vain je plongeai mes yeux dans ses yeux sans prunelles, rien sur ce masque d'airain céleste, le granit, ne décela qu'il eût connaissance de ma présence.
Je touchai le corps. Il était plus glacé qu'un minéral ne le doit être ; cela me parut singulier.
Alors un soupçon terrible me traversa l'esprit. Avant d'oser émettre l'idée — révélatrice de ce froid et de cette immobilité effrayante — que je sentais descendre de mon cerveau à mes lèvres prèles à la ^ crier, je regardai de nouveau fixement les yeux atones d'Ouaphrès.
Mais nulle apparence de peine ou de plaisir ne vint déranger imperceptiblement Tordre à tout
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jamais fixé des traits rigides de rhomme de pierre que la mort d'un ami sans pareil laissait, seul, sur la terre indifférente.
Ef , lerrifié par ma découverte soudaine, je me sauvai par les salles, en me répétant tout bas, avec une conviction affreuse, cette parole étrange : « L^âme d'Ouaphrès est mortel »
P. S. Quand je vais au Louvre, je prends par les antiquités assyriennes, maintenant.
(Extrait des Mémoires da docteur Sam Petenfleld.)
... n faisait un temps abominable ce soir-là !
C'était une de ces bruyantes tempêtes d'équinoxe, — nous étions en automne, — au début desquelles le vent furieux pousse horizontalement les gouttes de pluie lourdes, et qui cinglent comme des grains de fer.
Tantôt, avec une joie méchante, et en jetant des clameurs formidables, le vent arrachait les ardoises, les cheminées, les enseignes, les girouettes, et les fracassait sur le sol; tantôt subtil, il s'introduisait par le trou des serrures, par les fentes, par les plus minces interstices, dans
rintérieur des maisons, et arpentait les corridors, montait les escaliers, ébranlait les portes, en poussant des gémissements lugubres, des soupirs vraiment diaboliques.
Le tonnerre roulait au loin, et détachait, comme des aides de camp, d*éblouissants éclairs.
Ah ! ce soir-là, certes, il était singulièrement agréable pour un pauvre docteur, tourmenté diurnement par les inquiétudes enfantines d'une multitude de ladies, de rester au coin du feu, les pieds dans la cendre, sans soucis, et de laisser s'accomplir sans contrainte, sans précipitation, les douces opérations de la digestion.
Heureusement pour moi, Sam Petersfield, le médecin de qui je parle, et, diraient les mauvaises langues, heureusement pour Thumanité, peut-être^ je n'avais aucun malade à aller visiter dans le bourg.
Je m'étais tranquillement enseveli dans ma chaude douillette. Je buvais en fumant, ou, si vous Taimez mieux, je fumais en buvant.
En étais-je au troisième ou bien au quatrième verre de fine eau-de-vie, lorsque l'orage parut redoubler de violence, je n'en sais vraiment plus rien. Mais je me rappelle parfaitement, neite-
ment, que j'éprouvais un intense plaisir à voir le cristal, rempli de la liqueur cordiale, ëlinceler aux rayons calmes de la lampe, comme une magnifique topaze.
Cela porterait-il une atteinte à la gravité de mes fonctions médicales, d'avouer que la limpidité du cognac et le brillant du verre qui le contenait, doublaient là satisfaction que je ressenlais, en buveur convaincu ?
L'aveu naïf que je fais de mes goûts parliculiers diminuera-t-il la considération à laquelle je suis habitué de la part de mes contemporains? Non, je ne le pense pas. Et d'ailleurs, enlre mes quatre murs bien chauds, que diable pouvait bien me faire, en ce moment-là, l'opinion publique!
Oui, j'aime cette transparence joyeuse, et je la préfère de beaucoup à Tinulile éclat de toutes les montagnes-de-lumière de l'Inde.
Bon pour les femmes, des pierreries i un diamant liquide, potable, voilà ce qui me convient, entre sept et neuf heures du soir, pour combattre l'influence -d'une atmosphère remplie d'électricité.
Je m'isole au moyen d'une libation sage, moi !
l'eau-de-vie, d'un jaune doré, qui tremble dans la coupe, voilà mon paratonnerre!
Libre à Franklin de hausser ses philanthropiques épaules!
J'aime, je le répôle, le scintillement familier d'un verre plein, le soir, traversé de flammes charmantes qui vont, sur la nappe blanche, dessiner un arc-en-ciel tremblant !
Ce rien est tout pour moi.
C'est probablement à Pabsence inquiétante de ce rien, comme l'appelleront les sages, les abstèmes, que je dois attribuer la froideur des soirées, rares maintenant, que je passe chez Joê Glass.
Un bizarre individu que ce Joê Glass I
Encore Glass n'est-il qu'un sobriquet, un surnom donné par euphémisme, par antiphrase ; le vrai nom de cet individu qui, tout à coup, surgit dans ma mémoire, est Joê Hiram.
L'aversion, loul à fait inexplicable, déraisonnable niéme, qu'il montre depuis longtemps pour le brillant en général, et en particulier pour le brillant des cristaux, l'a fait surnommer Glass.
loè miroir, Joé verre, telle est Tappellation
m SECRET. 211
dont on use le plus communément à son égard.
Étrange tempérament!
En ma qualité de médecin diplômé, j'ai étudié de près cette idiosyncrasie dont les exemples ne sont pas communs, et je dois avouer qu'elle est restée pour moi une véritable énigme.
Une énigme encore pour moi, c'est la haine que certaines personnes éprouvent pour le cuivre.
L'horreur du brillant? Mystère!
Mais que je vous dise donc, en peu de mois, en quoi consiste et comment se manifeste la haine inextinguible contre ce qui me ravit, moi, Sam PetersOeld, docteur, que témoigne sans cesse le pauvre Joe Glass.
Je suppose que vous alliez chez lui. Prétez- ' moi l'oreille, je vous prie.
Joê Glass vous reçoit dans un cabinet fort sombre, dont les meubles 9ont recouverts d'étoffes noires, ternes. !
L'emploi d'un vernis quelconque a été soigneusement interdit aux tapissiers.
Le mat, le mat absolu, règne seul.
Vous m'entendez ? le mat.
La lumière, si on la laissait pénétrer à flots,
3i2 COimSS POUR LES GRANDES PERSONT^S.
chercherait vainement une surface à rendre miroitante. .
Pas de reflets possibles !
Les vitres sont dépolies.
Dans la salle à manger, la même exclusion obstinée du brillant est plus remarquable encore. Sur le dressoir, complètement tendu de drap, repose une vaisselle plate — Joë est immensément riche — qui n'a jamais été brunie. L'argent est d'un blanc mat. La porcelaine, cuite tout exprès pour son usage, a Taspect du biscuit. Bien entendu la verrerie est dépolie comme les vitres. Le vin est servi dans des bouteilles de grès commun.
Joë, en outre, ferme les yeux en buvant !
Les couteaux, damasquinés, fourbis d'une façon particulière, ne reflètent aucun rayon.
Ohl ce n'est pas chez Joë Glass que les petits enfants peuvent s'amuser à faire des grimaces dans les cuillers brillantes, et rire en voyant leurs traits délicats défigurés de la plus amusante manière !
Tout ceci est bien le fait d'un singulier mania que, j'en conviens ; d'un malade aux nerfs dou loureusement tendus, peut-être ; mais chacun n
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ses idées, n'est-ce pas? son penchant à choyer, comme dit Hamiet; aussi, comme convive, je n'en ai jamais touché un mot à Joé.
Comme homme de science, j'ai pu faire mes observations, essayer de résoudre le problème, mais, inpetto^ sans émotion visible.
Bref, je me contente d'être le spectateur des eicentricités de Joë Glass, sans chercher brutalement à deviner leur cause par des questions oiseuses.
Et pourquoi me fatiguer l'esprit, cet esprit sagace, d'ailleurs si utile aux ladies qui me font l'honneur de me consulter ?
Que j'aie quatre ou cinq accouchements laborieux pendant l'année, une douzaine de malades du nieilleur monde, du véritable Cognac de France et d'excellent tabac, et me voilà content !
— « Ce n'est pas à autrui qu'il faut demander « les éléments de sa félicité intime, n'est-ce pas, a Sam Petersfield, docteur? » Voilà ce que je me dis chaque jour, et chaque jour, à cette question, je réponds : Non !
Joê aime le mat^ moi j'adore le brillant ; a-t-il tort, ai-je raison? que m importe! Ma satisfaction ne se composera que du retour soudain de ses
idées aux miennes : <c Vivons I petidant que nos « genoux ne tremblent pas encore^ » comme dit Horace, et ne nous inquiétons pas des allées et venues des autres !
Pourtant, il faut le dire, évidemment je ne me sens pas à mon aise, je ne suis pas confortable^ à son foyer. Il y a une sorte de mararia dans l'air que Ton respire chez Joô Glass. On y dîne bien, je le confesse, on y dine parraitement, largement, je veux dire ; mais on n'y mange pas à esprit détendu !
La sensation que j'éprouve à sa table lorsque, la serviette aux genoux, ma fourchette commence à entrer dans ses honorables fonctions, est comparable, jusqu'à un certain point, à Tétat d'inquiétude dans lequel me maintenait jadis mistress May Boog, ma première cliente, lors de sa première grossesse, avec ses futiles, ses absurdes messages réitérés dix fois par heure.
Je suis anxieux, nerveux, tourmenté.
Il me manque quelque chose chez ce Glass. Je sens au bout des doigis, sous les ongles, une chaleur, une âcrelé insupportables; les articulations se fatiguent, s'irritent rapidement. Vingt fois je me lève à demi, et vingt fois je me rassieds.
tendant une oreille distraite, agacée, à la conversation.
La situation tourne au supplice. Et si j'osais émettre une image hasardée, je me comparerais volontiers à ces infortunés insectes, Prométhées de la science, qu^une aiguille retient, encore vivants, sur un Caucase de liège.
L'aiguille, pour moi, c'est la politesse. Politesse aiguë et cruelle...
Pour se rendre au fumoir de Joe, on passe dans une enfilade d'appartements d'où le brillant est proscrit, vous savez maintenant avec quel soin !
Chose étrange, — mais non, la chose est fort logique et se déduit amplement de ce qui précède, — il est impossible de trouver un seul miroir dans la maison.
Pas uni fût-il à peine grand comme la main de miss Nelly, la pupille d'adoption de Joê, sa fiancée depuis deux mois, sa femme dans huit jours.^
Gomment peut-on se passer de miroir?. Joe porte toute sa barbe, il est vrai; mais n'est-il pas cent autres occasions de se placer devant ce meuble assurément très-utile 1
Au diable ! Pourquoi me creuser encore la lêle? Joe n'a pas besoin de glace, moi j'abuse de cet ustensile de toilette, et voilà tout!
Pauvre Joë ! je l'ai connu si gai. Il n'y a pas si longtemps de cela : il y a trois ans à peine. 11 était alors le tuleur d'un ravissant petit garçon de deux ans, son neveu.
Un jour, le malheureux baby esl mort. Son oncle Tadoroil avec folie. C est depuis cette fatale époque que Joe a changé complètement sa manière de vivre.
Le bon garçon, un peu pincé, un peu sombre, mais qui savait se dérider à ses heures, et riait si violemment au dessert, est devenu Thomme farouche, attristé, le mauvais buveur que l'on connaît.
Un an après le triste événement — qui le mettait en possession d'une fortune considérable, entre parenthèses — le brillant disparut de la surface de tous les objets employés dans la maison.
Joe Glass, maigri, une ombre, ou peut s'en faut, jaune et plissé comme du vieux parchemin, a su pourtant inspirer un violent amour à son enfant d'adoption, à la compagne de sa solitude, à miss Nclly, en un mot.
Explique qui pourra, après cela, les sympathies et les antipalhies qui forment le tissu fantaisiste et fragile du cœur des femmes ! Miss Nelly est une magnifique créature, un des merveilleux produits du croisement des races anglosaxonnes. Elle est frôle, sans doute, mais pleine de vie comme une fleur fraîche.
Elle est blonde. Cependant le noir et le blanc lui vont assez mal. Elle fait par là exception à la règle, ce qui me charme. J'aime à la voir sous son bonnet garni de tulle mauve très-pâle. Aucune description, surtout celle que le crayon inhabile d'un sage médecin peut faire, ne pourrait rendre Texcessive délicatesse de ce pastel vivant. En la voyant, Rubens eût renoncé à ses femmes fortes, charnues, vermillonnées.
Et ses yeux, ses yeux brillants et humides comme ceux des enfants, ses yeux implacablement vainqueurs, ne les oublions pas.
Eh ! puis-je les oublier, moi, docteur Sam Petersfield, qui ai été transpercé par eux, cerlain soir!...
Consolons-nous. Ce n*est qu'une faible femme. Elle mange du roastbeef sans honte, comme les autres. Sachons-lui gré de ne pas aimer la soupe
à l'oseille des Français, ce marécage des familles!
Mais je m'égare... oh ! Nelly ! — Bien heureux sera Joë, Tépoux de celle divinilé terrestre !
En y réfléchissant un peu, je me demande, sérieusement, si son bonheur sera en eftet si grand, si complet?
Miss Nelly est bien faible, bien faible pour supporter, malgré F habitude qu'elle en a, Thumeur extraordinaire de Joë, cet ami de robscurite et des choses ternes, mates.
Il y aura évidemment, à un moment que je ne puis préciser, mais que je pressens, une grande lassitude latente, inavouée, dans le dévouement filial de mistress Glass, et, qui sait alors. . .
Un violent coup de marteau frappé à ma propre porte, me tira brusquement de l'état de béatitude extrême dans lequel je me confisais à petit feu, si j'ose m'exprimer de la sorte.
— Bon Dieu! m'écriai-je. Quelle fâcheuse attaque de croup ou d'apoplexie vient m'arra* cher à ma cheminée? Bon Dieu !
Et j'attendis, soulagé par ce flux d'exclamations.
Des pas sourds sur le pavé du corridor^ un tralnement de savates de ma connaissance, m'apprirent, à n'en pas douter, que ma servante faisait son devoir. Un colloque lointain s'établit. Je crus reconnaître une voix qui m'était chère, et j'étais déjà suffisamment intrigué, lorsque la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement, et miss Nelly en personne se présenta devant moi, échevelée, en désordre.
Sans paraître s'apercevoir du négligé choquant de ma toilette, elle me pria, me supplia de la suivre chez Joe, qui était dans un état épouvantable, disait-elle en pleurant de grosses larmes.
Je me vêtis à la hâte, aidé de ma domestique étonnée au plus haut point, la sotte, et je pris ma trousse. Nous partîmes. J'étais stupéfait.
Je trouvai Joe Glass étendu dans son Tauteuil. Son visage contracté infernalement, était hideux à voir. 11 avait les yeux entr'ouverts, montrant leur globe ensanglanté.
— Apoplexie, murmurai-je. El je me préparai à le saigner.
Nous allions, miss Nelly et moi, ouvrir sa veste d'appartement, quand à ma grande surprise, ouvrant tout à fait les yeux, le moribond, du moins
je le croyais tel, me dit avec un sang-froid inouï :
« — C'est passé, ce n'est rien. Merci. C'était « une crise nerveuse. Un transport de rage. « C'est fini. Nelly a eu peur trop vite. Adieu, doc- « teur. Pardonnez-nous ce dérangement nocturne « Merci. C'est ce diable d'orage I »
Que répondre à ce discours inattendu? Rien. Une ou deux banalités médicales, prescriptions anodines, conseils, etc., me servirent de transition, et je partis.
Le lendemain, à mon réveil, ma gouvernante m'apprit que Sir Joê Hiram, surnommé Glass, s'était brûlé la cervelle pendant la nuit.
Au moment où j'allais me mettre à table, le thé étant fait, le valet de chambre de feu Joë vint à .a maison, et confirma la triste, l'étonnante nouvelle que dans le bourg les cancans des matrones commentaient déjà avec la rapidité qu'on sait.
Je suivis le domestique dans la demeure désormais désolée de son maître. Chemin faisant, il m'annonça que miss Nelly s'était mise au lit, presque tuée par cette effroyable catastrophe.
Enfin je pénétrai dans la chambre sinistre.
Mon infortuné ami était couché sur son lit, déjà glacé. Le pistolet fatal reposait prés de lui, sur Toreiller. Un peu de sang sur la chemise, un trou à la tempe par lequel Tàme avait pris son vol, telles étaient les seules traces que la mort avait laissées sur son passage.
Sur la table, à côté de papiers et de plumes, il y avait deux tomes dépareillés, l'un de Jean- Jacques, l'autre de d'Holbach.
Entre ces deux volumes, en évidence, se montrait un paquet ficelé, cacheté, adressé au docteur Sam Petersfield.
Je m'emparai du paquet.
Le soir de ce jour funeste, en buvant, le cœur un peu troublé, mon resplendissant verre d'eaude-vie, j'ouvris la liasse de papiers que j'avais emportée.
Le paquet contenait : 1^ un testament ; 2^ une lettre à Nelly; 3** une seconde lettre à mon adresse.
Celle lettre, voilà dix ans qu elle est en ma possession ; je l'ai relue plusieurs fois, notamment, ces jours derniers en continuant d'écrire mes Mémoires, et chaque fois j'ai tremblé comme
un enfant en la parcourant. Ai-je le tempérament d'une sensibilité vraiment trop excessive? Je ne sais, mais la confession que renferme cette lettre me glace d'effroi.