LE VERRE DE CHARTREUSE
OrêTol
C'était à la campagne, dans nn jardin, le soir, Tété.
Oh! pas le soir d'un dimanche assorémentl
On n'entendait point, Dien meroil les refifains vulgaires des bourgeois allmnés par le vin aigre, et qm reviennent à la gare prendre le train dn retour, par les soitiers en fleurs, troublant la douce solennité du crépuscule*
Non, c'était le soir tranquille et pur d'un jour de la semaine, dans le jardin confortable d'une élégante villa enfouie sous de vieux arbres.
Et, se mêlant aux bonsoirs charmants que se souhaitent les oiseaux sur le bord de leurs nids respectés, arrivaient à mon oreille heureuse les notes lointaines, éparpillées,, d'un piano invisible.
On sortait de table.
J'étais allé m'asseoir, agréablement repu de choses délicates, sur un banc quelconque, isolé, qu'un massif de sjringats défleuris protégeait contre toute brise un peu trop fraîche.
Un excellent londrês aux dents, livré tout entier au présent plein de charmes, je ftimais, laissant mon âme ouvrir ses ailes de toute leur envergure et planer loin de sa prison de chair, abjecte et lourde, dans l'air radieux et tiède.
U ME8DAMBS LBB PARISIENNES.
Justement une petite étoile malicieuse venait d'ouvrir, œil d'or, sa paupière de flamme, et m'enyoyait de scintillantes œillades du haut de l'azur.
Et je répondais de mon mieux à ses agaceries célestes, en clignant de l'œil à mon tour effrontément; or, entre mes cils abaissés, la prunelle flamboyante de l'étoile semblait décocher vers moi de longnes flèches de lumière. Cela m'intimidant, je cessai le jeu, et, regardant le sol, je me pris à rêver.
Des souvenirs oubliés, avec de chères voix d'outremémoire, me revinrent soudain. En même temps, je sentais se détacher de mof comme des effluves d'indulgence et de pardon. Et des &its passés, qui m'avaient courroucé abominablement autrefois, me parurent tout à coup de folles peccadilles, dignes tout au plus d'un haussement d'épaules.
Et les vers de Victor Hugo dans Booz endormi :
Une immense bonté tombait da finnament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire,
sortirent dé mes lèvres, tout naturellement, entro deux divines bouffées de fiunée aromatique.
Oui, je me sentais devenu très-bon, pur, candide, crédule, comme un jeune amoureux, dans les bois, en avril.
Vheure tranquille où les lions vont boire^ heure auguste du repos, de l'oubli des affaire^ de l'approche du sommeil consolant et réparateur, me pénétrait.
Ef, sans savoir pourquoi, par nn enchaînement bizarre de pensées, je songeai :
€ Oh ! me disaîs-je, combien au pauvre soldat égaré dans les sables incandescents du désert sans ombre, en plein midi, affolé par la nostalgie, le souvenir des grands bois de France, où, le jour, il fait frais et presque nuit, doit sembler doux et navrant! Qu'il doit souffrir en se rappelant le filet d'eau froide et claire qui file à travers les prêles et le cresson charnu, sur un lit de cailloux polis! et surtout, accablé, terrifié, k gorge sèche, les lèvres brûlées, conmie le désir impérieux qu'il a de boire, ce pauvre soldat inconnu, doit lui déchirer le cœur cruellement et sans relâche!
Oui, pauvre soldat!... Et cette amère pensée me faisait jouir plus délicieusement encore de ma quiétude présente, en égoïste, conmie le poëte Lucrèce.
Cependant le dernier rayon du jour expirant faisait luire encore au bout de l'allée une de ces boules étamées qu'on suspend dans les jardins. Déjà les lumières, çà et là, entre les branches, étincelaient les unes après les autres.
Machinalement, tout en savourant mon cigare exquis, je regardais cette boule de verre, qui gardait encore une bribe de clarté et comme une sorte de râle de la lumière à l'agonie.
Et j'aperçus, passant silencieusement derrière les
buissons obscurs et les rosiers, à l'extrémité du jardin, une fobe blanche, forme vague, aérienne.
On aurait dit une aile.
Pâle comme Eurydice à la sortie des enfers^ et charmante comme elle, mademoiselle B... , la fille du brave homme très-riche chez lequel j'étais venu en villégiature, se promenait, solitaire, cueillant au hasard des doigts un bouquet pour un coavive quelconque.
Mademoiselle B..., pareille au lis des eaux, dont l'arôme est discret, et qui, à la sur&ce des étangs perdus sous les branches, dans les forêts, s'épanouît pour Dieu seul, secrètement, fleurissait, plaisir des yeux émus de sa £miille, sans avoir l'air de se douter du charme irrésistible de sa frêle personne.
Simple comme une rose, elle allait, venait, riait, chantait, semant la joie autour d'elle, dilatant les cœurs ridés, doux rayon du soleil de mars apportant l'espérance.
Je la regardais, la devinant dans l'obscurité et la retrouvant telle que j'étais habitué à la voir, et encore embellie à cette heure des grâces immaculées de l'ange errant dans le paradis terrestre.
C'était bien la jeune fille dont mon cher Coppée a dit dans son Beliquaire :
Et les oisifs n*ont point de pensera d'infiunies
Devant ses yeax calmes et doux, Lorsque dans le jardin , chez les fleurs , ses anûcs,
Kilo arrive à ses rendez- vous.
MXSDAHRS LES PARISIENNES. 47
Orêve!
€ Si je m'agenouillais tout à coup, les mains jointes, devant elle, anjoord'hni, tout de snite ? me dis-je; si, plein de ferveur, vaincu, suppliant, je me prosternais à ses pieds, baisant dévotieusement les pointes de ses frêles bottines? >
Oui, les jeux pleins de larmes de repentir, m'efforçant de rejeter avec véhémence tout ce passé mauvais qui m^étreint et m'étouffe, si je lui disais, la rougeur de trente ans de vice sur la joue : — Me voici. Mademoiselle, me voici, — ohl bien semblable à mes frères, — vil, ignorant, sans pudeur, sans foi, fils de la bone, comme les autres, ô Mademoiselle I mais im êtie nouveau, en cette minute ineffable, germe en moi, je le sens. Dieu fit un homme vierge avec un peu d'argile immonde. Ange, imposez vos ravissantes mains sur moi un seul instant, et je me relève noble, grand, purifié, digne de vous I
Si je lui disais tout cela, et encore d'autres paroles pleines d'humilité et de remords, d'une voix persuasive, que répondrait-elle?
O mon Dieu ! dans cette seconde solennelle, mon sort doit peut-être se décider? Inspirez-moi I
Et, conmie un instant auparavant, je revis ce soldat égaré dans les sables incandescents du désert nus ombre, eu plein midi, fou de soif, et qui songe, navré, combien il serait doux de s'asseoir, désaltéré, au bord d'im mince filet d'eau froide et claire courant
sur un lit de cailloux polis, entre' les cressons savoureux, au fond des grands bois de France, où le jour il fait frais et presque nuit!
« Mon cher, venez-vous prendre un verre de chartreuse? cria soudain une voie gaie, rompant le silence charmeur de la nuit mélancolique.
C'était mon hôte, un brave honmie très-riche, qui, du haut de son balcon, m'invitait joyeusement ainsi a venir le retrouver.
Dame ! la table de whist était préparée, et, comme la marée, elle n'attend personne.
J'obéis... et ce fut tout !
0 rêve commencé I halte imprévue et brève! Conto si bien conté par mon ûmo & mon cœur Et dont je ne saurai jamais la fin ! — O rêve I