RÉFLEXIONS GÉNÉRALES
convulsives, aux petits mystères, et qu'elles dégoûtent du naturel. Ils prédisent, car ils prédisent aussi, que toute cette fantasmagorie s'évanouira au premier jour au bruit des sifflets, qu'une forte réaction surviendra, et qu'on sera très-heureux si, après avoir logé des esprits partout, dans les cloisons et dans les tables, on consent à reconnaître qu'il y en a un dans le corps humain. En attendant, ils souffrent de voir le premier venu évoquer les plus grands hommes pour leur faire dire des sottises posthumes, et ils souffrent lorsque les morts sacrés que l'on cultive pieusement au plus profond de son cœur, que l'on invoque en secret contre les mauvaises pensées et comme témoins des bonnes, sont ramenés au grand jour pour jouer des scènes insensées.
Il y a aussi des gens qui tour à tour observent, rient et se fâchent, selon les rencontres et la disposition du moment.
TEÛISIEME PARTIE
Quelques règles de critique. — Constatation des faits.
1° Y a-t-il des témoins ? — Toute la question du merveilleux est une question de fait. Ainsi, avant d'expliquer le fait, et, surtout avant de se disputer sur les explications qu'on en donne, il serait bon de rechercher s'il existe. C'est ce que Port-Royal recommande dans une page d'une raison très-fine : « Quand il s'agit de rechercher les causes des effets extraordinaires que l'on propose, il faut d'abord examiner avec soin si ces effets sont véritables; car
souvent on se fatigue inutilement à cherclier des raisons de choses qui ne sont point, et il y en a une infinité qu'il faut résoudre en la même manière que Plutarque résout cette question qu'il se propose : Pourquoi les poulains qui ont été courus par les loups sont plus vites que les autres; car après avoir dit que c'est peut-être parce que ceux qui étoient plus lents ont été pris parles loups, et qu'ainsi ceux qui sont échappés étoient les plus vites, ou bien que la peur leur ayant donné une vitesse extraordinaire, ils en ont retenu l'habitude, il rapporte enfin une autre solution qui est apparemment véritable : C'est, dit-il, que peut-être cela n'est pas vrai. »
Fontenelle a illustré le précepte de Port-Royal par sa jolie histoire de la dent d'or : « En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui enétoit venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l'Université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle étoit en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette
dent ne manquât pas d'historiens, RuUandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Inglosteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que RuUandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avoit été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. 11 ne manquoit autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent, avec beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. » [Histoire des Oracles, iv.)
2° Le témoignage est-il authentique ? — On n'en est pas à apprendre que plusieurs fois on a prêté. à quelqu'un des paroles qu'il n'a pas dites, des écrits qu'il n'a pas faits, soit qu'on lui ait attribué à faux des ouvrages entiers, ou, dans un ouvrage qui est de lui, inséré de faux passages. Tout le monde sait quelle importance a cette question de l'authenticité du témoignage dans la critique des textes et la critique historique, si remarquables dé notre temps.
3° Le témoin n'a-t-il pas trompé sciemment ? — On connaît la célèbre prédiction de Cazotte, qui dans un repas, dix années avant 1192, prédit à la
plupart des assistants leur fin tragique. Ce serait là un fait de prévision bien singulière, s'il fallait absolument l'admettre; mais on doit réfléchir que cette anecdote n'a été racontée par La Harpe que sous l'Empire.
On se rappelle une mystification qui ne date pas déjà de si loin : ce beau rapport prétendu du grand astronome Ilerschell, qui, avec sa longue lunette, avait vu ce qui se passe dans la lune, en avait décrit exactement la configuration, les productions, les habitants et les mœurs de ces habitants. Ce petit ouvrage fut acheté à profusion. On ne parlait plus que des habitants de la lune ; à peine quelques esprits forts osaient-ils émettre un léger doute : on les écrasait de l'autorité d'Herschell. En fin de compte, il se trouva que, dans cette affaire, tout était mensonge, excepté le profit du menteur.
4° Le témoin ne s'est-il pas trompé? — par ignorance ? — par illusion ? D'abord par ignorance ?
Combien de gens font-ils des récits de batailles
Dont ils se sont tenus loin ! (Molière.)
Ensuite par illusion ? Les hommes nous trompent bien quelquefois ; mais ils se trompent encore plus souvent eux-mêmes. L'illusion est la mère féconde des erreurs. Il est étrange comme, quand nous avons quelque prévention, elle nous rend sourds
et aveugles. Mettez des hommes de parfaite bonne foi, mais diversement passionnels, devant la même scène, et interrogez-les, ils vous feront des récits tout différents : les uns ont vu et entendu ce que d'autres n'ont ni vu ni entendu, les uns ont vu et entendu le contraire de ce que d'autres ont vu et entendu. Cela nous arrive tous les jours.
La Motlie Le Vayer nous en donne deux exemples tirés des historiens du seizième siècle : « La victoire de l'empereur Charles-Quint sur le duc de Saxe, au passage de l'Elbe, fut publiée par toute l'Europe, comme si le soleil avait visiblement retardé fort longtemps son cours en faveur des Impériaux. Cela passa pour si constant, qu'Henri II s'en voulut informer du duc d'Albe, lorsqu'il vint le trouver pour le mariage d'Elisabeth de France avec Philippe IL La réponse du duc fut digne de lui et de celui qui l'interrogeait : qu'à la vérité tout le monde contait cette merveille, mais qu'il avouait à Sa Majesté que le soin des choses qui se passaient alors sur la terre l'avait empêché d'observer ce qui se faisait au ciel, accompagnant son dire d'un souris qui témoignait ce qu'on devait croire touchant cela. Je prendrai le second exemple de ce qu'a écrit Jean-Baptiste Legrain,"
que j'estime beaucoup d'ailleurs, dans la décade
194 CRiTiyuii;
do Louis le Juste. 11 dit, au sixième livre, qu'il observa lui-même dans Paris, l'an 1615, sur les huit heures du soir du 26 octobre, des hommes de feu au ciel qui combattaient avec des lances, et qui, par ce spectacle effrayant, pronostiquaient la fureur des guerres qui suivirent. Cependant j'étais aussi bien que lui dans la même ville, et je proteste, pour avoir contemplé assidûment jusque sur les onze heures de nuit le phénomène dont il parle, que je ne vis rien de tel qu'il le rapporte.» L'histoire rapportée par Walter Scott, sur la foi d'un très-honnête chroniqueur, qui lui-même attestait un bon nombre d'hommes encore vivants, est dans ce genre, mais beaucoup mieux. En Ecosse, dans un village sur la Clyde, les habitants avaient été avertis qu'on voyait , le long du rivage , des hommes d'armes qui combattaient : les uns tombaient à terre et disparaissaient, d'autres surgissaient à leur place. On se rendit au lieu indiqué : deux tiers virent, un tiers ne vit pas. « Je ne vis rien, continue le chroniqueur, mais la frayeur et le tremblement de ceux qui voyaient frappaient assez tous les autres. »
« Il y a plusieurs années, dit Michelet [Pologne et Russie, 1852), plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné authentiquement, et par-devant les magistrats, affirmé par serment, qu'ils avaient vu
distinctement au ciel une grande armée qui partait de l'ouest et qui allait au nord. »
Quelle force que celle de la prévention ! Un nommé Sabateï Sévi se présente comme messie et est suivi d'un grand nombre de sectaires. On le juge. Pendant la séance, les sectaires s'écrient qu'ils voient une colonne de feu entre Sabateï et le cadi. Le cadi ne réclame .pas, et le messie est conduit en triomphe. Cependant le sultan s'inquiète et fait au messie des conditions : on tirera sur lui; s'il n'est pas tué, il est reconnu pour véritable. Sabateï refuse et abjure. Ses partisans déclarent que ce n'est pas lui, mais le diable, qui a pris sa figure, pour le perdre {Annales du Crime, VI).
Molière a touché juste dans son Avare, mais Molière n'a pas converti tout le monde.
Harpagon. Et cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.
Maître Jacques. Comment elle est faite?
Harpagon. Oui.
Maître Jacques. Elle est faite comme une cassette.
Le Commissaire. Cela s'entend : mais dépeignezlà un peu, pour voir.
Maître Jacques. C'est une grande cassette....
Harpagon. Celle qu'on m'a volée est petite-
Maître Jacques. lié oui, elle est petite, si on le Yeut prendre par là; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.
• Le Commissaire. Et de quelle couleur est-elle ?
Maître Jacques. De quelle couleur ?
Le Commissaire. Oui.
Maître Jacques. Elle est de couleur là,
d'une certaine couleur Ne sauriez-vous m'ai-
der à dire ?
Harpagon. Hé?
Maître Jacques. N'est-elle pas rouge?
Harpagon. Non, grise.
Maître Jacques. Hé, oui, gris rouge, c'est ce que je voulois dire.
Harpagon. Il n'y a point de doute, c'est elle assurément.
Maître Jacques. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert cela.
Explication des faits. — 1° La supercherie? Il serait bien étrange que la supercherie, qui se glisse partout, ne se fût pas glissée aussi dans le magnétisme , et il serait amusant de rencontrer un croyant au magnétisme qui crût à la bonne foi de tous les magnétiseurs et de tous les magnétisés qui ont paru. N'y a-t-il aucune somnambule qui ait feint de dormir, feint d'être insensible, feint de deviner ce qu'elle savait parfaitement d'ailleurs, ou
ce qu'elle avait connu par elle-même, ou ce qu'elle tenait des informations de quelque compère instruit par les causeries de ranticliambre ? On raconte que dans un salon une femme d'esprit, se prêtant aux expériences du magnétisme, fit semblant d'être endormie et en profita pour dire à chacun les plus cruelles vérités. Personne dans la société ne la crut somnambule et lucide : on ne croit jamais qu'une personne qui voit de telles choses voie clair. Mais si, en maltraitant quelques uns, elle eût débité des compliments aux autres, et choisi dans les secrets de comédie, pour les divulguer, ceux que les intéressés eussent choisis euxmêmes, il est hors de doute qu'elle eût acquis sur place la réputation d'un excellent sujet magnétique. S'il y a eu un seul cas de supercherie, il peut y en avoir eu cent mille, et il est important de se tenir sur ses gardes. Calculez ce qu'une personne d'esprit et exercée, qui saisit au vol les moindres indications, qui ne s'avance qu'à tâtons et se fait aider, calculez ce qu'elle peut deviner justement.
2° Le hasard ? On annonce qu'on tirera un numéro, et on le tire ; une carte, et elle sort. Cela est arrivé à chacun de nous, et nous sommes quelques-uns qui n'en sommes pas plus fiers : car nous savons ce qui en est au fond. Aussi, quand nous
avons réussi publiquement une ou deux fois, nous nous arrêtons, pour no pas compromettre notre réputation d'infaillibilité. L'homme froid parlera ainsi : « J'ai réussi plusieurs fois, mais je me suis trompé, et combien de fois ! Je me suis trompé naturellement et j'ai deviné par hasard.» L'homme prévenu, au contraire : « J'ai deviné plusieurs fois; j'ai donc la faculté naturelle de deviner; j'ai le don de double vue. »
3° Le pouvoir inconnu d'une cause connue ? La Place a dit : « Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence de phénomènes uniquement parce qu'ils sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances. Seulement, nous devons les examiner avec une attention d'autant plus scrupuleuse qu'il paraît plus difficile de les admettre ; et c'est ici que l'analyse des probabilités devient indispensable pour déterminer jusqu'à quel point il faut multiplier les observations ou les expériences, afin d'obtenir, en faveur des agents qu'elles semblent indiquer, une probabilité supérieure aux raisons que l'on peut avoir d'en rejeter l'existence. » La Place a raison : la science se résigne à admettre des causes nouvelles, mais elle s'y résigne, et elle ne commence pas par là. Virey raconte qu'un mé-
decin voulut fasciner un crapaud : il fit si bien qu'il eut des causées et s'évanouit. Revenu à lui, je ne sais par quel agent il expliqua la chose ; mais c'était assez du dégoût,
4° Le pouvoir d'une cause inconnue ? Il y a bien eu un jour, par exemple, où on a découvert le pouvoir de l'aimant et de l'électricité ; mais, nous le répétons, avant d'attribuer un fait à une cause nouvelle, il faut bien constater l'énergie des causes déjà découvertes, et, avant de déclarer qu'elles ne peuvent faire une chose, connaître tout ce qu'elles sont capables de faire. Or, quand on examine les phénomènes merveilleux que nous avons cités, d'ordinaire on considère d'un côté la merveille physique ou morale, de l'autre côté l'habitude de tous les jours, et, comme il y a d'ici là une énorme distance, on conclut que, pour la franchir, il a fallu une vertu merveilleuse aussi.
Nous nous proposerons de combler une partie au moins de l'intervalle, à l'aide de faits analogues. Nous apprendrons des observateurs ce que font de surprenant les causes naturelles connues ; après cela, s'il reste du prodige, il faudra, nous le disons en toute conscience, il faudra bien s'y résigner.
En attendant, n'imitons pas les paysans de Gonesse, qui, voyant en l'air le premier ballon
lancé de Paris, le prirent i)Our un monstre et voulurent le lai)idcr ; n'imitons pas non plus ces Indiens qui, voyant les Européens communiquer par lettres, s'imaginaient que ces carrés de papier étaient ensorcelés ; ne faisons pas comme, il y a des siècles, Georges Agricola et d'autres métallurgistes, décrivant et figurant gravement dans leurs ouvrages les démons, les gnomes qu'on trouvait en creusant les entrailles de la terre, et qui s'échappaient de quelques soupiraux de l'enfer, pour étouffer les mineurs de vapeurs empestées, ou éteindre leurs lampes, ou causer des explosions épouvantables.
Constatation des faits merveilleux. Difficulté.
Est-il donc si difficile de savoir la vérité sur un fait ? Distinguons : on connaît assez aisément ceux qui sont sans intérêt ; mais pour ceux auxquels l'imagination et la passion se mêlent, et les faits merveilleux sont de ceux-là, il n'est rien de plus malaisé, en France du moins. La folie, en d'autres pays, est solitaire, chez nous elle est contagieuse : tout le monde à la fois est fou de la même folie ; elle ne dure pas longtemps, c'est une fièvre de vingt-quatre heures, mais pendant ces vingt-quatre heures elle fait le vrai et le faux comme il lui plaît. Vous qui n'avez pas la fièvre, vous essayez une enquête ; le premier jour, personne ne vous écoute
et le lendemain personne ne sait de quoi vous parlez.
Mais le témoignage de personnes honorables ? Cela ne suffit pas encore. Je ne connais pas un fait incroyable qui ne s'appuie sur le témoignage de quelque personne honorable. J'ai beaucoup de goût pour cette sorte de témoins et ne les écoute jamais sans respect et sans sympathie; si j'étais à leur place, il est probable que je croirais ; mais enfin c'est une grosse affaire d'admettre un fait qui vous force de changer toutes vos idées, et personne ne peut trouver mauvais que je reste sur la réserve jusqu'à ce que je me trouve dans la même circonstance où le témoin s'est trouvé. S'il est naturel qu'il croie avoir vu ce qu'il a vu, il est naturel aussi que j'attende, pour croire, d'être dans le même cas que lui. Je prie qu'on veuille bien réfléchir combien de choses prodigieuses on s'obligerait à admettre sur cette foi. Je considère comme un témoin très-honorable tel écrivain qui affirme que sa pelle et ses pincettes ont quitté d'elles-mêmes la cheminée, sont sorties par la porte et rentrées par la fenêtre ; et pourtant ce témoin serait injuste s'il prétendait m'astreindre à sa parole. On a beau dire, ce ne sera jamais la même chose de voir un fait ou de voir quelqu'un qui l'a vu.
Mais, dit-on, pour les faits scientifiques, l'Acadé-
CuJNtiXATATION DES FAITS MERVEILLEUX 203
mie est là ; il est impossible qu'elle n'ait pas une autorité considérable. Nous répondrons en rappelant ce que chacun a pu observer bien des fois, les singulières dispositions du public à l'égard de ce corps savant. Dès qu'une nouveauté paraît, le public a les yeux sur l'Académie : on la presse de décider, on estime infiniment son jugement avant qu'il soit rendu ; est-il rendu et défavorable, ce qui arrive quelquefois, c'est un soulèvement universel : « Aussi qu'allait-on faire de lui demander son avis ? on sait bien que c'est un corps routinier, qu'il dort sur sa science, que ses idées sont comptées, et que cela le dérangerait d'en admettre une de plus ; » cependant la nouveauté vieillit un peu, elle perd de son charme, on l'oublie et on oublie avec elle la belle passion qu'elle a inspirée ; et quand elle se représente, on lui dit : « Mais pourquoi n'ètes-vous pas approuvée par l'Académie? Vous devriez-vous faire approuver. » Ainsi va le monde.
11 est d'autant plus nécessaire d'être sur ses gardes avec les partisans du merveilleux, qu'ils donnent à un témoignage unique une plus grande valeur. Un seul fait qui affirme, prouve, disent-ils, plus que cent faits qui nient. Oui, pourvu qu'il prouve quelque chose. Entendons-nous. Un fait s'est passé, une, deux, trois fois ; qui vous dit qu'il a une cause? Ce peut-être un pur hasard. Il
faut donc qu'il se reproduise rt^-guliôrement, car, si le hasard est grand, il n'y a que la nature qui se répète toujours. Le fait se reproduit-il constamment ou presque constamment, il reste encore à savoir s'il peut être attribué à une cause scientifique ou s'il est merveilleux ; si vous le donnez comme merveilleux, vous permettrez bien que je l'examine avec plus de précaution encore, que pour contrôler un fait extraordinaire j'apporte une attention extraordinaire. Quoi! lorsqu'il s'agit d'étudier la nature, je ne me fie à aucune apparence, je renouvelle à l'infini mes observations, je varie de mille façons mes expériences, je la questionne, je la torture, je ne la crois pas sur parole, et vous soufi'ririez que je vous crusse sur parole ! Ce serait injuste. Avant d'admettre la réalité du fait que vous me proposez, j'ai besoin d'être certain que je ne suis dupe ni des autres ni de moimême, certitude particulièrement difficile quand il s'agit du merveilleux, qui a le don de monter les imaginations. Par malheur, les conditions physiques et morales qu'on m'impose, dans ce contrôle, ne sont pas rassurantes.
Les conditions physiques d'abord. Voici une épreuve décisive : Une somnambule prétend lire les yeux bandés; par méfiance du bandeau, vous demandez qu'elle mette un casque de soie ou
qu'un écran soit interposé entre elle et le livre ; elle refuse, prétextant que ce casque ou cet écran briserait le rapport qui doit s'établir entre elle et l'objet. Qu'y faire ? Si la somnambule a raison, le savant n'a pas tort. Autre exemple : Un spirite en renom affirme que s'il dépose des feuilles de papier blanc, il les retrouvera écrites par des esprits ; il conduit un savant au Louvre, et là, passant de salle en salle, dépose des feuilles de papier, qu'il doit relever plus tard. Le savant ne trouve pas l'expérience bonne : il voudrait qu'on mît une feuille de papier et qu'on ne la perdît pas de vue. Qu'y faire? Un autre opère des merveilles dans l'obscurité; on désirerait le plein jour, pour mieux voir, mais les esprits ne consentent à agir que dans l'obscurité. Qu'y faire ? Dans tous ces exemples et les exemples pareils, l'un dit : « Sans cette condition, je ne puis rien ; » l'autre répond : « Avec cette condition, je ne suis sûr de rien ; » ce dialogue pourrait se continuer pendant l'éternité. Quand on en est là, il n'y a qu'à rester chacun chez soi.
Mais ce n'est pas seulement telle ou telle condition extérieure qu'il faut aux opérateurs de merveilles : ils exigent que vous soyez dans les dispositions qui leur conviennent. On se rappelle quelles instructions Deleuze donne à ceux
qui ddsirent éprouver la vérité du magnétisme. Il leur dit : Croyez. La science dit : Doutez. La raison me dit : « Aie la vue nette, l'esprit libre, méfie-toi de ton imagination, sois en garde; » l'opérateur me dit : « Concentrez vos idées sur le phénomène qui va se passer, attendez-le, abandonnezvous. » Ainsi, si je n'écoute pas l'opérateur, l'effet sera nul, et si je n'écoute pas la raison, l'efiet sera équivoque. Comment se tirer de là? J'ose affirmer qu'on ne s'en tirera pas. Entre ceux qui, au début de la recherche, vous disent : « Croyez, » et ceux qui vous disent : « Doutez, >? il y a un abîme qui ne se comblera point. S'il ne s'agit que d'arriver à la certitude, on y arrive par les deux chemins, par le premier plus sûrement ; mais s'il s'agit d'arriver à la vérité, à une vérité qu'on puisse démontrer à soi-même et aux autres, c'est difliérent: il n'y a que le second chemin qui y conduise. A ceux qui pratiquent le précepte : « Croyez et vous verrez, » on aura toujours à faire cette objection : « Vous verrez parce que vous avez cru; si vous aviez cru autre chose, vous auriez vu autre chose, tout ce qu'il est possible de croire et de voir dans le monde. II se peut que vous soyez dans le vrai, car il se peut que ceux qui vous ont proposé de croire soient eux-mêmes dans le vrai; s'ils avaient été dans le faux, vous y
seriez comme eux. Est-ce donc être dans le vrai que d'y être par hasard ? »
Quoi plus! Ils exigent ces dispositions des simples témoins ; il faut, pour que leurs merveilles réussissent, que les simples assistants eux-mêmes soient d'avance convaincus. Un témoin, disposé à nier, ou simplement à douter, est un témoin malveillant, qui paralyse leur pouvoir, neutralise leur fluide ou intimide des esprits avec qui ils sont en rapport. Cette rigueur nous semble fâcheuse : fâcheuse pour la doctrine, qui se réduit à opérer entre croyants et se retranche la prédication des infidèles; fâcheuse pour le public, qui ne consent pas à se livrer ainsi et se prive par son obstination de vérités d'un haut intérêt. Quelqu'un s'est plaint à M. Figuier que, se trouvant dans un salon où M. Home donnait une soirée, M. Home, avant de commencer, l'ait fait sortir comme suspect de doute. Voilà quelqu'un qui aurait pu, si on avait eu un peu de condescendance pour lui, devenir un fidèle, tandis que maintenant il est prévenu, irrité, incurable, je le crains, et mourra sans savoir qu'un lustre peut se décrocher de luimême, se promener dans une salle et se remettre tout seul à son clou; qu'il suffit pour cela de la volonté d'un homme, pourvu que cet homme soit très- volontaire. A quoi lui aura-t-il servi de naître
au dix-neuvième siècle ? Il est dur, je le rdpète, d'avoir passé si près de la vérité sans la connaître, etje n'y sais qu'un remède. Voltaire dit, en parlant du comte de Bonneval, qui devint pacha, qu'il fut saisi d'un mouvement de grâce turque. J'espère, puisqu'il y a une grâce turque, qu'il y a aussi une grâce fluidique et une grâce spirite, et que notre incrédule en sera touché un jour.
On trouvera peut-être que nos mystères modernes ressemblent assez aux évocations d'Hécate, telles que les raconte un ancien auteur. Il s'agissait de faire apparaître la déesse sous la figure d'un feu aérien; un milan ou un vautour portant de l'étoupe enflammée faisait les frais de l'apparition; et pour que les assistants vissent mieux, il leur était expressément recommandé , aussitôt qu'ils apercevraient la flamme, de sejeter la face contre terre.
Ce ne serait donc pas trop de toute notre raison pour nous bien tenir dans l'examen des faits merveilleux ; et encore, qui peut s'assurer qu'il a cette raison entière dans sa main? Vous, qui pensez être si ferme, êtes-vous certain de ne faire aucune part au merveilleux ? N'avez- vous jamais été tenté de croire à la chance au jeu ou dans les entreprises? N'avez-vous jamais cru à des pressentiments? Étiezvous rassuré si, passant le soir dans des lieux dé-
serts, vous avez rencontré un feu follet sur votre route? Si vous traversiez un bois au clair de lune, avez- vous regardé intrépidement les formes fantastiques que prennent dans cette lumière douteuse les troncs et les branches des arbres ? Et le soir, quand vous êtes seul, songeant près de votre feu, si le vent gémit à travers les portes, si un meuble craque, si la bouilloire chante, si un charbon rongé par le feu imite quelque forme bizarre, et si vous suivez de l'œil ses métamorphoses, si une légère flamme bleue voltige sur le bois ou s'élance comme un jet, alors ne flottez-vous pas entre deux mondes, entre le monde de la réalité et le monde surnaturel ? Il me revient en ce moment un souvenir de notre École normale. Un hiver, à la récréation entre le souper et le coucher, il nous prit l'idée de faire des lectures à haute voix, et on tomba sur les Contes fantastiques. Représentez -vous une dizaine de jeunes gens dans une salle d'étude, les uns autour du poêle, les autres dans des coins, en silence ; dans le fond, une chandelle unique entre trois cartons, et dont la lumière baisse à mesure que la mèche s'allonge, un lecteur insérant là sa tête, vous comprendrez qu'on se prépare à des émotions extraordinaires. On riait d'abord de soi-même ; mais les feuillets tournaient, et les rêves étranges d'Hofiiuann passaient devant nos
esprits, nous enlevant l'un après l'autre un peu de notre \iison. Faut-il l'avouer ? Nous étions là les anciens d'une savante École, plusieurs l'espoir de la philosophie ; eh bien ! quand l'heure sonnait, nous ne savions plus où nous étions, et nous gagnions nos lits poursuivis par la peur.
Premières analogies
1" Insensibilité, force extraordinaire, résistance à la destruction. On sait que rétliérisation no as rend insensibles aux opérations les plus cruelles. Certaines affections, telles que la folie, la catalepsie, l'hystérie, affaiblissent singulièrement ou détruisent la sensibilité : l'anesthésie d'un côté du corps chez les hystériques est tellement ordinaire qu'on ne fait plus dans les hôpitaux d'expériences là-dessus. Quelquefois elles la pervertissent au point que ce qui excite communément les douleurs les plus vives ne produit que des sensations agréables ou voluptueuses. Le sommeil est, chez certaines personnes, si lourd qu'il est besoin de les maltraiter rudement pour les éveil-
1er; on en a vu supporter ainsi des coups violents et même de fortes brûlures. La distraction va jusqu'à supprimer la souffrance : des soldats dans l'action sont quelquefois cruellement blessés sans s'en apercevoir. Zimmermann raconte que le mathématicien Viete, absorbé dans ses calculs, resta trois jours sans boire, ni manger, ni dormir. Les aliénés, dont l'esprit est possédé d'autres idées, supportent des jeûnes qu'ils ne pourraient supporter dans l'état de santé. On en a vu rester sans prendre de nourriture un mois entier.
Quelquefois la volonté opère une insensibilité artificielle. Saint Augustin nous a conservé (Cité de Dieu) une histoire où se marque une singulière action de la volonté sur le corps. « Il y eut un prêtre de l'église de Calame, nommé Restitutus, qui, lorsqu'il le voulait, à la demande des curieux d'une telle merveille, pourvu qu'on imitât des gémissements, se séparait de ses sens. Il était étendu tout semblable à un mort. On le pinçait, on le piquait, on le brûlait même, il ne sentait rien, sauf, à son réveil, la douleur de la blessure. Et ce n'était pas qu'il se roidît contre le mal ; il ne sentait réellement rien de ce qui se passait dans son corps; on le voyait à ce que sa respiration était j nulle, comme chez un mort. Pourtant, si on parlait un peu fort, il entendait, disait-il, les voix
comme dans le lointain..» Cardan s'attribue une semblable vertu. « Aussi souvent que je veux, je tombe insensible, comme en extase. Pendant que j'y tombe, je sens au cœur comme si mon âme partait, et dans tout le corps, comme si elle s'ouvrait passage. Elle commence par la tête, surtout par le cerveau, suit toute l'épine dorsale, et n'est contenue qu'à grand'peine. Je sens seulement que je suis hors de moi, et à force d'efforts je me remets peu à peu. »
Que ne peut le moral en ce genre ? La force morale et l'imagination aident sans doute à souffrir la douleur, mais vraiment elles la suppriment quelquefois en tout ou en partie. Avec du courage et une imagination portée ailleurs, on souffre mieux et on souffre moins; on cite un brigand italien, qui, appliqué à la question, pour lui faire avouer ses crimes, résista aux tourments les plus violents, en répétant : Ti vedo. Échappé au gibet par cette constance, on lui demanda l'explication de ces mots: Je te vois. C'était la potence, dit-il ; en la voj'ani, j'avais le courage de nier. On connaît le trait de cet amiral, qui, les quatre membres emportés par les boulets, se fit placer sur un tonneau de son, et commanda encore de la voix. Donnez à une créature faible, à une femme, une forte passion (par exemple, la volonté de sauver
quelqu'un qu'elle aime), et vous verrez quels prodiges d'énergie physique elle fera, à déconcerter, à vaincre les hommes les plus robustes. Les médecins prétendent que la passion peut, quand on y fait appel, secouer le plus lourd engourdissement. Le cataleptique de Tulp, raconte Tissot, revint à lui, quand on lui dit qu'il épouserait sa maîtresse. M. de Lagni, qui ne parlait plus et qui paraissait ne plus entendre, nomma encore le carré de douze, quand on le lui demanda. Un de ses collègues, raconte-t-il encore, ne pouvant tirer aucune marque de sentiment d'une femme fort avare qui était tombée en léthargie, s'avisa de lui mettre dans la main quelques écus neufs, et elle commença à reprendre connaissance en les serrant; et M. Morand a vu un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que quand on lui cria à haute voix : « Quinte, quatorze et le point. » On connaît les fanatiques de l'Inde : « J'ai vu en plusieurs endroits, dit Bernier, des fakirs qui tenaient un bras et quelquefois tous les deux élevés et tendus perpétuellement en haut par-dessus leurs têtes. Les nerfs s'étaient retirés et les jointures séchées. D'autres, par un vœu particulier, se tenaient sept ou huit jours debout sur leurs jambes, qui devenaient enflées et grosses comme leurs cuisses.
sans s'asseoir et sans se coucher, ni sans se reposer autrement qu'en se penchant et s'appuyant quelques heures de la nuit sur une '^^^rde tendue devant eux ; d'autres qui se tenaient des heures entières sur leurs mains, sans branler, la tête en bas et les pieds en haut, et ainsi de je ne sais combien d'autres postures. » On sait qu'ils s'enfoncent des clous dans les chairs, se chargent de chaînes, de poids énormes, se brûlent diverses parties du corps. Tout le monde connaît l'ancienne légende de cet anachorète du cinquième siècle, Siméon Stylite, qui vécut trente-six ans sur une colonne.
Comme le corps devient insensible par des causes naturelles, par des causes naturelles aussi il est capable de résister à des agents physiques de désorganisation. Duhamel et Dutillet ont vu des filles de campagne rester dix minutes dans un four chauffé à cent quarante degrés centigrades; des physiciens ont éprouvé qu'ils pouvaient supporter assez longtemps le séjour dans une chambre à la température de cent vingt-quatre degrés. Cabanis reconnaît que des fanatiques ont reçu quelquefois impunément de très-fortes blessures, qui, dans leur état naturel, eussent été mortelles ou trèsdangereuses ; et Montègre assure avoir eu connaissance d'un jeune homme qui, dans un accès
(le (îf^lire frénétique, s'élanra par la fenêtre d'un quatrième étage, tomba sur le pavé, et ne se fit qu'une blessure peu considérable à la jambe.
2" Maladies et guérisons extraordinaires. Qui n'a éprouvé mille fois par lui-même les effets de la contention de l'esprit, des passions ou de l'imagination sur le corps ? Sous le coup de ces causes morales, on voit tour à tour le corps s'abattre et se relever, mourir et revivre. La colère, la douleur, la joie peuvent tuer. Les filles et les femmes hystériques sont des sujets de merveilles qui se reproduisent sans cesse et qui étonnent toujours. Paralysées d'un membre ou de plusieurs, tout-àcoup, sous une impression extraordinaire, assurées qu'elles vont être guéries, elles se mettent à marcher.
C'est encore ce même principe qui a pu être cause que des morts sont arrivées dans le moment prédit. L'àme efifrayée a produit l'affaiblissement qui est l'eflfet naturel de la crainte ; à mesure que le temps marqué approchait, l'affaiblissement et le dérangement augmentaient dans la plus grande proportion; le sentiment de cet affaiblissement, ajoutant à la certitude de la prédiction, l'augmentait encore, et les derniers jours ont nécessairement dû être mortels.
Mais c'est surtout l'imagination qui nous tourne
comme il lui plaît. Nous la connaissons tous. Qui de nous, s'il souffrait d'une dent, et était décidé à la faire arracher, ne s'est senti guéri en touchant la sonnette du dentiste? Pensez fortement à une légère douleur qui se produit dans quelque partie de votre corps, elle grandit sous votre regard, et devient presque intolérable. Une faible démangeaison, par exemple, si vous vous imaginez qu'elle est produite par quelque insecte, finira par devenir une démangeaison universelle. Soyez bien persuadé que vous êtes empoisonné, et pariez à coup sûr pour la colique. Les malades absorbés par la pensée de leur maladie, attentifs aux moindres phénomènes qui ont lieu dans leur corps, à mille mouvements d'ordinaire inaperçus, réussissent ainsi à exagérer de petits maux et à se créer des douleurs réelles. La préoccupation de digérer empêche de digérer. Une crise attendue a de grandes chances d'arriver; et si on se distrait, si on l'oublie, de grandes chances de ne pas survenir. C'est une observation sans cesse répétée, que la lecture des livres de médecine fait beaucoup de malades; qu'après avoir lu la description minutieuse des symptômes des maladies, et notre imagination frappée, nous les retrouvons en nous, pensant ainsi tour à tour avoir toutes les maladies qu'on nous a retracées.
Les m(^clecins connaissont bien les propriétés merveilleuses des pilules de mie de pain administrées sous un nom savant, et comment, en maintes rencontres, elles produisent justement les effets que l'ordonnance leur attribue. Il y a mieux que cela. Helwig rapporte qu'un médecin ayant donné à un paysan une ordonnance par écrit, pour le purger, en disant: prenez cela, le bonhomme, revenu à la maison, se met au lit, avale le papier, est purgé, et retourne dire au médecin qu'il a été guéri par sa purgation.
Nous le savons tous par expérience personnelle, la venue seule du médecin, quand nous avons en lui grande confiance, calme nos maux ; par autorité, les médecins font faire ce que les remèdes n'eussent jamais fait, et les plus habiles sont ceux qui traitent à la fois la maladie et le malade. Ils peuvent faire des merveilles ; s'ils n'en font pas plus souvent, c'est qu'ils ne le veulent pas. On a conservé les termes mystérieux par lesquels les Grecs chassaient les maux. Contre les fièvres tierces, outre Abracadabra, Sator, Arebo, Tenet, Obéra, Rotas, Kiriori, Gibel, etc. Si on est mordu d'un chien enragé, il faut des mots plus infernaux, comme Pax, Max, Adimax. Si on a quelque bras cassé ou le pied démis, Araries, Dardaries, Donatas, Matas, et le reste.
Il y a de singulières communications de maladies par imagination. Nous sommes naturellement portés à imiter les mouvements, à prendre les passions de ceux qui nous approchent. Les enfants laissent naïvement paraître ces impressions ; nous apprenons plus tard à les dominer ; mais toutes les fois que nous nous oublions, elles reviennent. A tout âge, il nous est difficile de voir tomber quelqu'un sans être prêts à tomber comme lui. Plus la maladie dont nous sommes témoins est extraordinaire, plus aussi elle nous frappe extraordinairement et la contagion est à craindre.
Les épidémies de sorciers et de possédés ont été communes. Au commencement du dix-septième siècle, dans le pays de Labourd, compris actuellement dans le département des Basses-Pyrénées, un grand nombre de malheureux furent brûlés comme sorciers. Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, après les avoir condamnés, en a écrit l'histoire. Un grand nombre d'entre eux se croyaient loups-garous; ils racontaient que, dans cet état, ils avaient mangé des enfants et des jeunes filles, n'omettant aucune circonstance, et fournissant avec une exactitude déplorable tous les prétextes de se faire brûler vifs. Une multitude déclaraient devant leurs juges mêmes qu'ils étaient allés à travers les airs au
sabbat, montf^s sur un bouc ou quelque autre monture diabolique.
Parmi plusieurs épidémies de possession, une des plus célèbres, dite des nonnains, se répandit au quinzième siècle sur tous les couvents de femmes d'Allemagne, en particulier dans les États de Saxe et de Brandebourg, et gagna jusqu'en Hollande. Au dire de Simon Goulard, « elles prédisaient, cabriolaient, grimpaient contre les murailles, parlaient des langues étrangères, bêlaient comme des brebis, et quelquefois se mordaient les unes les autres comme des enragées. »
Le médecin Hecquet, qui a prétendu ramener à des causes naturelles les merveilles des convulsions, raconte plusieurs faits curieux de ce genre. A la Nouvelle-France, une fille entra à l'Hôtel- Dieu pour un hoquet continuel et violent, dans lequel elle imitait assez bien le jappement d'un chien. Il y avait dans la salle où on la plaça quatre autres jeunes filles atteintes de diverses maladies ; trois jours après, elles jappèrent avec convulsions et léthargie finale. La première était guérie le cinquième jour. Au bout d'une semaine, on prit le parti de placer chaque malade dans une chambre à part, où elles ne pussent se voir ni s'entendre ; après quoi on les menaça de la discipline si elles continuaient. Le remède opéra.
Dans un autre endroit, c'était une communauté très-nombreuse de filles qui, tous les jours à la même heure, étaient toutes saisies de la même maladie. On entendait un miaulement général par toute la maison, qui durait plusieurs heures, au grand scandale du voisinage. On leur signifia, par ordre des magistrats, qu'il y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats qui, au premier miaulement, entrerait dans le couvent et fouetterait celle qui aurait miaulé. Et le bruit cessa.
Personne n'ignore le trait de Boerhaave dans l'hôpital de Harlem. Des femmes tombaient en convulsion à l'imitation les unes des autres. Il fit rougir un fer au feu et menaça de brûler le bras à la première à qui cela arriverait. Aucune ne tomba.
Le docteur Pezzi, dans un ouvrage publié en italien, rapporte que son neveu, à la suite de la lecture répétée de l'histoire du somnambuUsme de Castelli, fut lui-même atteint de cette affection, et qu'il présenta des phénomènes absolument semblables à ceux qui sont rapportés dans cette histoire. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le docteur ayant chargé un jeune domestique d'accompagner son neveu pendant les accès et de veil- ; 1er sur lui, ce domestique fut bientôt lui-même atteint de somnambulisme, et donna ainsi une uou-
velle preuve de l'influence de l'imitation sur la production de cet état.
Bailly a conservé ce fait : « Le jour de la cérémonie de la première communion, faite à la paroisse de Saint-Roch, il y a quelques années (1780), après l'office du soir, on fit, ainsi qu'il est d'usage, la procession en dehors. A peine les enfants furentils rentrés à l'église et rendus à leur place, qu'une jeune fille se trouva mal et eut des convulsions. Cette affection se i)ropagea avec une telle rapidité, que, dans l'espace d'une demi-heure, cinquante ou soixante jeunes filles, de douze à dix-neuf ans, tombèrent dans les mêmes convulsions, c'est-à-dire serrement à la gorge, gonflement à l'estomac, l'étouffement, le hoquet et les convulsions plus ou moins fortes. Les accidents reparurent à quelquesunes dans le courant de la semaine ; mais le dimanche suivant, étant assemblées chez les Dames de Sainte-Anne, dont l'institution est d'enseigner les jeunes filles, douze retombèrent dans les mêmes convulsions ; et il en serait tombé davantage, si on n'eût eu la précaution de renvoyer sur-le-champ chaque enfant chez ses parents. On fut obligé de multiplier les écoles. En séparant ainsi les enfants, et ne les tenant assemblées qu'en petit nombre, trois semaines suffirent pour dissiper cette aflfection convulsive épidémique. »
On a rapporté souvent l'histoire de cette guérite où un soldat s'était pendu et où d'autres soldats venaient se pendre, et qu'il fallut brûler.
Quant à la communication des symptômes des maladies, il faut attendre que ceux qui la donnent comme extraordinaire et que ceux qui la donnent comme ordinaire aient apporté des faits mieux contrôlés.
3° Subtilité des sens. Quelle peut-être exactement la subtilité des sens dans l'état normal ? Cela est difficile à apprécier. Nos sens s'aident les uns les autres et se reposent les uns sur les autres du soin d'informer l'esprit ; il n'y a presque pas de circonstances où nous n'usions à la fois de la vue, de l'ouïe ou du toucher. Il arrive de là qu'aucun de ces organes ne fait tout ce qu'il peut, ni ne le montre. Mais réduisez un sens à lui-même, et un homme à un sens, vous verrez quelle finesse il acquerra, quelles ressources auparavant incroyables il développera. Le fait que raconte Bayle, de cet aveugle qui, au toucher, distinguait les différentes couleurs, même entremêlées, est un peu fort; mais l'habileté du seul toucher appliqué à des surfaces, à des étoffes, à des médailles, est bien étonnante. Qui de nous, clairvoyants, se chargerait, les yeux fermés, de trouver son chemin, et son chemin à travers les rues de Paris, comme des
aveugles de longue date le font tous les jours, et comme fit une fois ce quinze-vingts, qui guidait un étranger? Dans ce cas, l'ouïe, le tact et lamémoire suppléent par une habileté nouvelle au sens éteint. Comme aussi, dans le monde, ces aveugles reconnaissent les gens et leur place au timbre de la voix, au ton de la parole, à la force du son et à sa direction! Allez à l'Institution des jeunes aveugles, c'est facile ; vous les verrez jouer dans une cour, sans se cogner aux arbres, s'arrêter, dans un corridor, quand quelqu'un vient, de loin, à leur rencontre. Les aveugles ont comme des antennes ; ils sont tout tact. Otez l'ouïe, et vous serez émerveillé de la délicatesse de la vue : elle lira votre pensée, elle devinera vos paroles dans votre physionomie, dans le mouvement de vos lèvres. Même sans supposer des infirmités physiques, et laissant à l'homme toutes ses facultés, n'a-t-on pas vu ce que peut sur elles l'exercice, l'éducation ? ce que devient l'ouïe du chef d'orchestre , qui saisit, distincts les uns des autres, les sons venant de tous les points d'une salle, marque les notes fausses et la place d'où elles sont parties et les nuances d'intonation les plus délicates? Nous, civilisés, avons-nous la vue perçante ou la fine ouïe des sauvages, qui devinent à des distances énormes leur ennemi ou leur proie ?
La pénétration possible des sens, dans l'état sain, est donc bien plus grande que nous ne le croyons d'ordinaire. Supposez maintenant une affection nerveuse, chacun de nous n'en a-t-il pas vu ou senti des effets étranges : un organe distinguant tout ^à coup avec une délicatesse étonnante le moindre bruit, la moindre odeur, la moindre saveur, le moindre attouchement ? Et si vous admettez un trouble profond du système nerveux, à mesure que l'affection devient plus grave, les sensations n'en deviennent -elles pas d'autant plus aiguës, en sorte que ce qui était une perception tourne en souffrance? « Dans l'hystérie, dit Georget, les sens sont quelquefois très-irritables ; la vue ne peut supporter un rayon de lumière, l'ouïe le son le plus léger, l'odorat l'odeur la moins pénétrante ; la pluie, le froid ou la chaleur, les variations de la température , l'air chargé d'électricité incommodent toujours beaucoup les malades. » Dans l'hypocondrie, des symptômes pareils : une irritabilité extrême de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, une pareille sensibilité aux variations de la température et à l'électricité de l'air. Un médecin hypocondriaque, cité par Villermay, rapportait qu'il lui semblait entendre par tout le corps. Dans le somnambulisme naturel, n'est-ce pas le tact en
partie qui, devenu d'une sagacité merveilleuse, dirige les somnambules dans leurs périlleuses excursions ?
4° Exaltalion des facultés intellectuelles. Sans sortir des causes morales, on connaît ce que peut faire la passion, ce qu'elle peut donner de pénétration, d'éloquence. Quant aux causes physiques, on sait l'excitation que certaines boissons, et d'abord le café, donnent à l'esprit; quel effet produit sur les Orientaux leur opium mêlé de feuilles d'une sorte de chanvre. Kœmpfer, qui prit en Perse un bol de ces préparations, se crut pendant plusieurs instants transporté sur les nuages au milieu de l'arc-en-ciel, et ne sortit de son délire extatique qu'après un sommeil de quelques heures. Le Vieux de la Montagne, par. des breuvages pareils, montait l'imagination des jeunes gens, et leur promettait pour l'éternité les jouissances de ces moments, s'ils exécutaient ses ordres. Le jeûne excite aussi l'imagination. Si l'on dort à jeun, l'esprit est agité de mille rêveries ; car on a, selon l'expression commune, le cerveau creux. Les antiques sybilles avaient l'esprit exalté parles vapeurs de l'antre où elles faisaient les prédictions. Chez les Mexicains, les prêtres du soleil s'étourdissaient en se frottant d'un onguent magique, d'une odeur exécrable. Veut-on aller aa sabbat,
voici la recette, et vraiment on irait à moins. Il faut préparer, avec du vieux oing et certaines lierLes magiques, un onguent dont on se frottera les tempes et les poignets. Ces plantes sont principalement la mandragore , la belladone, la pomme épineuse [datura sttmmonium), la jusquiame, l'ivraie, les pavots ou l'opium, toutes herbes d'odeuj et de propriétés étourdissantes, ou stupéfiantes et narcotiques, comme on sait ; mais il serait bien mieux d'y joindre de la graisse d'enfant, ou tout au moins de celle de pendu. On sent quel effet doit produire sur l'imagination ce commerce avec les cadavres. Enfin, pour achever le mystère, en cuisant cet onguent, il faut proférer certaines paroles de consécration tirées de l'hébreu ou du chaldéen. Ce n'est pas tout : il faut se préparer un ou deux jours d'avance par le jeûne; puis le soir du vendredi où l'on se propose d'aller au sabbat, on mangera un gâteau de millet noir, sans sel, ou du fromage apprêté avec des herbes telles que le coq ' , la menthe et enfin, après s'être bien frotté d'onguent devant un brasier ardent, on doit se coucher sur le côté gauche précisément ^ Arétée a vu des individus, atteints de névrose, devenir ingénieux et merveil-
* Plante corymbifère, d'une odeur agréable, et qui est employée en médecine.
* Virey.
leusement habiles sans maîtres, jusqu'à connaître l'astronomie, la philosophie, l'art poétique, que personne ne leur avait jamais enseigné, et qu'ils semblaient tenir de l'inspiration des muses. Dans la méningite, ou inflammation du cerveau, la raison est quelquefois d'un étrange éclat. Bertrand a vu un jeune homme, qu'il aimait, donner, un peu avant sa mort, le spectacle d'un esprit singulièrement lumineux. Beaucoup d'entre nous ont vu de ces vifs réveils de la flamme de l'esprit qui va s'éteindre.
La mémoire peut subir, dans de certaines aflfections organiques, de grandes révolutions. Elle s'éteint et se ranime, disparaît sur un point et se concentre sur un autre avec une prodigieuse lucidité. On lit dans V Histoire du Sommeil le fait suivant : « Le physicien Brisson, élevé dans le patois poitevin, l'avait perdu de vue dans sa très-longue résidence à Paris. Devenu vieux, il eut une attaque d'apoplexie, qui, en lui laissant d'ailleurs ses facultés physiques, efiaça toutes ses connaissances acquises par l'étude, même le souvenir de la langue française; mais les impressions primitives du patois de l'enfance reparurent et continuèrent jusqu'à sa mort, arrivée quelque temps après. » M. Moreau (de la Sarthe) raconte, dans l'article Médecine mentale de V Encyclopédie méthodique, qu'il
a traité un enfant de douze ans qui n'avait jamais eu connaissance que des premiers éléments de la lanp:ue latine, et qui, dans les accès d'une fièvre maligne, se mit à parler cette langue avec une pureté et une élégance qu'on ne pourrait remarquer que dans ceux qui seraient des plus versés dans sa pratique. Toutes les facultés intellectuelles de cet enfant étaient, au rapport de l'observateur, notablement augmentées, et il n'était pas reconnaissable, tant il était devenu capable d'exprimer avec force et éloquence les sentiments de reconnaissance qu'il éprouvait pour ceux qui lui donnaient des soins. On est ici sur la voie de cette faculté qu'on a trouvée ailleurs, de parler des langues inconnues ; c'est, dans le cas présent, une langue retrouvée.
5° Vinstinct des remèdes est ainsi restreint par Bertrand lui-même : « Nous ne prétendons désigner par là, dit-il, qu'une extension de la faculté que nous possédons tous, même dans l'état ordinaire de santé, à un degré plus ou moins parfait, d'avoir des goûts et des penchants en rapport avec nos besoins, et dont tous les médecins ont observé un perfectionnement sensible dans plusieurs états maladifs. » Cabanis surtout a signalé l'existence de l'instinct des remèdes comme un fait incontestable et dont il avait été témoin. « J'ai vu, dit-il
dos malades dont le ixoùt avait acquis une finesse particulière, qui désiraient et savaient choisir les aliments et môme les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe pour l'ordinaire que dans les animaux. On en voit qui sont dans le cas d'apercevoir, dans le temps de leurs paroxysmes, ou certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve bientôt la justesse de leurs sensations, ou d'autres modifications attestées par celles du pouls ou des signes plus certains encore. » Et ici on rencontre encore 'un vieil observateur, Aristote : a Pendant la veille, les impressions que nous recevons du dehors étant très-fortes, elles absorbent notre attention et nous empêchent de sentir les mouvements légers qui se passent au dedans de nous ; pendant le sommeil, au contraire, ces mouvements intérieurs, deviennent sensibles. Or, les maladies, comme tous les événements, se préparant à l'avance par de petites causes ; le dérangement par lequel s'annonce une maladie qui doit se développer dans la suite est plus facilement aperçu pendant le sommeil que pendant la veille. »
6° Dédoiiblement de la personnalité. Le fait d'oubli au réveil est caractéristique du sommeil nerveux, disons mieux, des crises nerveuses.
Macnish raconte* l'histoire d'une dame amt'^ricaine qui, pendant plusieurs années, passa alternativement par deux états différents, chaque état ne se reliant qu'à celui qui lui ressemblait, sans aucun souvenir de l'état contraire. M. le D'" Azam a publié - et commenté le cas pareil d'une femme qui a alternativement deux existences, dont l'une ignore l'autre.
En résumé de tous ces faits, il y a dans le corps humain un organe infiniment mobile, délicat, capricieux, puissant: les nerfs; il y a dans l'âme une faculté aussi infiniment mobile, délicate, capricieuse, puissante : l'imagination. Ces deux puissances agissent perpétuellement l'une sur l'autre, s'exaltent l'une l'autre et se montent à un singulier degré. Si donc il est vrai que la presque totalité des sujets magnétiques soient ou des femmes, natures nerveuses, passionnées, impressionnables, ou des enfants faibles et de nerfs délicats ; s'il est vrai que les hommes qui sont tombés dans cet état, comme les paysans de Busancy ou les trembleurs des Cévennes, aient été ou des hommes simples, faciles à impressionner, par conséquent, ou exaltés ; s'il est vrai aussi, de l'aveu des ma-
* Philosophy of Sieep.
* Revue scientifique, 20 mai 1876.
gnétiseurs, que le magnétisme agit surtout sur les maladies nerveuses, et que les dispositions morales ont une forte action sur les nerfs, où s'arrête la puissance des nerfs et de l'imagination dans les effets attribués au magnétisme ?
Nouvelles analogies. — Illusions, hallucinations.
Je viens à un fait d'une grande importance, aux hallucinations. Il est connu depuis longtemps, mais il n'a été que récemment observé comme il le mérite. M. Lélut a popularisé cette étude par ses livres sur le Démon de Socrate et sur V Amulette de Pascal ; il l'a suivie plus loin, dans son livre sur la Physiologie de la Pensée * . On connaît le livre de M. Brierre de Boismont : Des hallucinations^. On ne peut parler de ce sujet sans le consulter perpétuellement. Contentons-nous de pré-
* Deux volumes in-S" et in-18. Didier.
* Un volume in-8°. Baillière. Voir aussi M. Taine, De l'intelligence, deux volumes in-8°. Hachette.
sentcr les principaux faits et les principales réflexions qu'ils suggèrent.
Une idée, c'est, selon la définition de Locke, tout ce qui est immédiatement présent à la pensée de l'homme. Les idées se divisent en deux classes, celles qui dérivent des sensations et celles qui n'en dérivent pas. La sensation a deux faces : elle est affective, une modification de la sensibilité, que l'esprit rapporte à quelque partie de son propre corps; ou bien elle est perceptive, et par là nous fait connaître le monde extérieur. Les diverses espèces de sensations offrent ces deux parts dans des proportions variables : dans les sensations de saveur et d'odeur, il n'y a que la partie affective ; dans le toucher, l'impression du froid et du chaud est de cette nature ; tel est aussi, dans l'ouïe et la vue, le plaisir ou la douleur que telle couleur ou tel son produit par sa violence. L'odorat, le goût et le tact passif nous révèlent confusément quelque chose qui est distinct de nous ; le toucher actif et la vue nous portent manifestement hors de nous-mêmes, nous mettent en relation avec les corps étrangers. De là vient cette différence, que les sensations du goût, de l'odorat, du tact passif, une fois passées, laissant difficilement un objet qui se représente à l'esprit, peuvent difficilement se reproduire ou être rappelées, tandis que des
sensations du toucher actif, de Touïe et de la vue, surtout de ces deux dernières, il reste une idée qui persiste d'elle - même , se représente d'elle-même après s'être effacée, ou est rappelée par la volonté. Dans les sensations de l'ouïe, l'idée, comme dit M. Lélut, est véritablement un écho. Les pures sensations de la vue laissent après elles des images tellement distinctes que les philosophes leur ont donné quelquefois une existence corporelle : ce sont les idées vraiment représentatives que nous avons devant la vue intérieure, quand nous pensons à un objet physique individuel, et même quand nous pensons à quelque objet abstrait ou invisible, pour assister notre pensée. « L'âme, dit Aristote, ne peut rien penser sans une image sensible ; » Bossuet, à son tour : « Encore que ces deux actes d'imaginer et d'entendre soient si distingués, ils se mêlent toujours ensemble. L'entendement ne définit point le triangle ni le cercle, que l'imagination ne s'en figure un. 11 se mêle des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple de Dieu et des âmes, et quoique nous les rejetions de notre pensée comme choses fort éloignées de l'objet que nous contemplons, elles ne laissent pas de suivre. » Toutes les idées même les plus pures tiennent donc par quelque côté à la
sensation, soit qu'elles viennent de l'impression des sens, ou que, conçues par un acte plus haut, elles empruntent une forme à l'imagination et se rattachent à un signe matériel écrit ou parlé.
Cette union, pour ainsi parler, du corps et de l'esprit dans les idées est des plus intéressantes. Nous nous contenterons, pour l'objet de ce livre, d'en indiquer quelques particularités.
La puissance de se représenter les objets n'est pas égale en tous les hommes. Tel peintre voit une fois un paysage, une personne, et les porte gravés au dedans de lui, et les rend vivants sur la toile. Tel joueur d'échecs, les yeux fermés, voit à la fois plusieurs échiquiers, suit les mouvements des pièces et les combine. Tel calculateur rapide voit dans sa tête des séries d'opérations comme il les verrait sur un tableau. Tel musicien entend intérieurement des morceaux compliqués de musique : Beethoven sourd, composait et se répétait intérieurement d'énormes symphonies.
Cette vive représentation est encore tout intérieure ; ne semble-t-elle pas faire un pas au dehors dans des moments de profonde préoccupation, comme raconte Augustin Thierry, lorsque, assis devant les livres d'une bibliothèque, 11 voyait se dresser et se mouvoir devant lui les personnages que son esprit avait ranimés.
L'illusion fait décidément ce pas : elle projette à l'extérieur l'image intérieure qui, appliquée sur un objet, le transforme. Nous savons tous ce que c'est que les illusions, car tous nous nous amusons à en créer. Voyant un nuage au ciel ou un charbon dans notre foyer qui rappellent de quelque façon une figure d'homme ou d'animal, nous tâchons de compléter la figure : nous négligeons les traits qui s'en éloignent, nous fixons notre attention sur ceux qui s'en rapprochent et peu à peu nous finissons par achever si bien la ressemblance que nous y sommes pris. Elles ne sont pas toujours volontaires. Telle est l'illusion qui nous fait lire les lignes et les mots d'un livre autrement qu'ils ne sont écrits, nous montrant ce qui n'est pas, ne nous montrant pas ce qui est ou l'altérant de mille manières, l'illusion des écrivains, des correcteurs d'épreuves, qui, l'esprit rempli de leur pensée, la lisant en idée au lieu de suivre l'impression, laissent passer des fautes qui les désespèrent et amusent le lecteur. On connaît aussi les effets de la crainte, de la solitude, du silence, de l'obscurité, des lumières douteuses de la lune, du feu ou des torches ; ce qui se voit la nuit dans les forêts et dans les cimetières, ce qui s'entend dans les châteaux abandonnés; comment toutes les perceptions se transforment dès que l'imagi-
nation les touche. « De quoi j'ai le plus peur, dit Montaigne, c'est de la peur. »
Les parents voient dans leurs enfants des beautés qu'ils n'ont pas, et, en revanche, n'y voient pas des imperfections qu'ils ont ; ils ne sont pas fous pour cela, comme cette pauvre femme qui, devenue aliénée par suite du départ de son fils pour l'armée, et recluse dans un asile où on amène un jour une idiote, la prend pour ce fils qu'elle regrettait, et, pendant des années, ne cesse de lui prodiguer les soins les plus tendres. Dérision où il y a quelque chose de vrai : la force du cœur humain, du cœur des mères.
Tandis que l'illusion peint sur un fond réel, rhallucination peint sur le vide. L'œil voit ce qui n'est pas, l'oreille entend ce qui n'est pas, et ainsi de chacun des sens. L'hallucination a plusieurs espèces : externe , elle affecte les cinq sens, une partie ou le tout, d'ordinaire plusieurs ensemble. Les plus rares sont celles de l'odorat, ou du goût et du toucher; les plus fréquentes , celles de l'ouïe et de la vue. Les sensations de l'ouïe prennent quelquefois une allure extraordinaire : des hallucinés croient entendre par le derrière de la tête, par la région du cœur, par l'épigastre, et entendent les paroles avec un son différent des paroles ordinaires;
après avoir entendu des paroles qui n'étaient pas prononcées par eux, ils se sentent forcés d'en prononcer ou mentalement, ou à voix basse ou à haute voix, par une volonté étrangère. L'hallucination interne se produit sous les formes les plus bizarres. Par suite de quelque maladie des voies digestives, ce seront des phénomènes merveilleux qui se passeront dans l'intérieur du corps : des machinations fabuleuses, des empoisonnements, des décharges électriques, des insufflations de gaz délétères voyageant en tous sens, des animaux vivants , des armées entières qui s'entrechoquent. Sans que les viscères soient affectés, ces phénomènes internes peuvent avoir lieu, lorsqu'un halluciné qui a craint un empoisonnement finit par en sentir les douleurs.
Il y a des hallucinations compatibles avec la raison. Combien de fois il nous arrive d'entendre, dans le silence , des bruits de cloche ou d'enclume. Un aïeul de Charles Bonnet passa une partie de sa vie dans son fauteuil à contempler des scènes fantastiques dont il s'amusait. Ben Johnson observa toute une nuit, autour de son gros orteil, des combats de Turcs et de Tartares, de Romains et de Carthaginois, qui le di- •vertirent. M. Andral frappé par la vue d'un cadavre, la première fois qu'il entra dans un amphi-
théâtre, rentré dans sa chambre, le vit pendant quelques instants. Dans quel état étrange vécut M. de Savigny, le naufragé de la Méduse, obsédé par des visions de toutes sortes, qu'il savait être des visions, et qu'il notait pour en faire l'histoire ! D'autres fois, l'hallucination n'est pas reconnue, mais elle ne trouble pas la raison, et n'est, pour ainsi dire, que la raison excitée. On croit que ce fut le cas de Socrate, de Jeanne d'Arc, de Luther, de Pascal.
Il y a aussi des hallucinations qui compromettent la raison. Tantôt elles sont simples, n'affectent qu'un sens, tantôt elles sont générales, plusieurs sens ou tous les sens étant en même temps troublés. Les hallucinations reconnues pour fausses peuvent conduire à la maladie et à la mort, par la fatigue et la crainte qu'elles causent.
Les hallucinations se montrent dans différentes maladies de l'esprit : monomanie, manie, etc. A Bicêtre, à un moment, sur le nombre des aliénés, plus de la moitié étaient hallucinés. Combien d'actions, et justement les plus bizarres, s'expliquent ainsi, qui autrement seraient incompréhensibles ! Vient d'abord la monomanie, la folie des idées fixes. Un monomane passe sa journée dans une immobilité complète ; il est maintenu dans cet état
par la terreur que lui inspire une voix qui le menace de mort s'il bouge. La stupidité vient souvent ainsi d'une sorte de rêve obstiné, où l'hallucination jette le patient. Un autre malade refuse de manger, par crainte du poison. Presque toujours il y a des hallucinations dans la démonomanie : ce sont toutes sortes de scènes que joue le malin esprit. Une folle par amour voit son ami partout avec elle, lui souriant, couronné de fleurs, dans un nuage ; elle voit partout des roses qu'elle lui offre à respirer. Dans la nostalgie, les malades voient leur pays, leurs parents, leurs amis ; dans la calenture, les marins voient à la place de la mer une plaine de gazon et de fleurs, où ils veulent se précipiter ; quelquefois, au contraire, ils cherchent ainsi à échapper à des apparitions fantastiques parties du vaisseau. Les vampires et les lycanthropes, ceux qui, par une folie très-répandue il y a quelques siècles, s'imaginaient qu'ils suçaient le sang des hommes vivants ou qu'ils étaient changés en loups, présentaient des hallucinations de ce genre. Chez les maniaques* chez qui les idées incohérentes se succèdent avec une extrême rapidité, l'hallucination se rencontre très-aisément, on le conçoit. De là des actes étranges : un maniaque veut vous frapper parce qu'il a entendu que vous lui dites des injures ou parce que votre figure est
changée en celle d'un ennemi; un autre se jette par la fenêtre, croyant passer dans un beau jardin ; un autre tourne perpétuellement sur le talon, parce que, parce mouvement, il élève l'eau à une hauteur énorme. Dans la démence, où les facultés s'oblitèrent, l'hallucination est naturellement moins fréquente, et elle est nulle chez l'idiot et le crétin.
Les hallucinations se rencontrent dans certaines affections nerveuses, qui ont des points de contact avec la folie. Elles sont douteuses dans la catalepsie, la léthargie, très-fréquentes dans l'épilepsie, dont elles déterminent quelquefois les accès. Esquirol a constaté que, sur trois cents malades épileptiques, plus de la moitié étaient aliénés. De même dans l'hystérie et dans l'hypocondrie. Elles naissent aisément chez l'hypocondriaque de cette attention opiniâtrement concentrée sur lui-même. L'auteur du livre De la solitude, Zimmermann, était en proie à des terreurs perpétuelles. Des malades attaqués de la chorée ou danse de saint Guy ont raconté qu'ils se croyaient plongés dans un ruisseau de sang, et que c'était pour cela qu'ils sautaient si haut. On a trouvé des hallucinations dans la rage et la colique de plomb. On connaît les hallucinations du cauchemar : on se sent voler, on se sent tomber dans un précipice, on sent ses
jambes et sa langue paralysées, sa poitrine oppressée par un poids, par quelque être malfaisant ou difforme. Même ces hallucinations sont quelquefois épidémiques. Le docteur Parent, chirurgien-major d'un régiment, rapporte que des soldats, ayant à coucher dans une abbaye abandonnée, hantée, disait-on, par le diable, se réveillèrent à minuit en poussant des cris épouvantables, convaincus d'avoir vu le diable passer sur leur poitrine sous la forme d'un gros chien noir ; la nuit suivante, la scène se renouvela. Les hallucinations sont fréquentes dans l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil, et quelquefois, au sortir du rêve, persistent avec une vérité singulière. L'extase, dans laquelle le corps est comme mort aux sensations extérieures, et toutes les facultés de l'âme immobiles, concentrées dans un seul sentiment, amour ou dévotion, l'extase est propre aux hallucinations. On sait qu'elle est aussi épidémique. Enfin , plusieurs maladies fébriles et autres se compliquent d'hallucinations : telles sont la congestion, l'inflammation des membranes du cerveau et la fièvre, les maladies de l'estomac, des entrailles et du cœur.
Les hallucinations ayant la plupart du temps pour cause quelque préoccupation particulière et personnelle, on conçoit combien elles seront fa-
vorisées par la préoccupation générale portée dans le môme sens :
« Le cas, dit M. Lélut, où l'halluciné s'abusera le plus souvent et le plus facilement sur la nature de ses fausses perceptions, sera celui où ses idées, au lieu d'être purement personnelles, seront les idées d'une époque, lorsqu'elles se rattacheront à des croyances qui impliquent l'action des puissances surnaturelles sur les sens.... Tout à l'heure les bons ou les mauvais anges n'étaient que désirés ou craints ; l'esprit s'illumine et ils apparaissent ; ils parlent pour consoler ou menacer. Et comme les hallucinations ne sont pas toujours externes, qu'elles peuvent être rapportées aux centres nerveux intérieurs, les sensations internes, plus vagues, plus variées, seront attribuées à cette assistance ou à cette agression surnaturelle. Des paroles même retentiront non plus à l'oreille, mais aux principales régions des foj^ers nerveux de la vie organique, et par exemple à l'épigastre. Enfin, par une sorte de couronnement à tous ces travestissements de la pensée, il se déclarera un état général où le corps, non moins comi ?omis que l'âme, mêlera les émotions les plus matérielles aux aspirations les plus éthérées ; ce qui sera rapporté par l'halluciné à une intussusception de la puissance céleste. »
Il faut bien nous persuader que nous ne voj'ons presque jamais une chose comme elle est, que, témoins d'une scène, en parfaite position pour bien voir, notre esprit, occupé par une idée ou une passion, rejette certaines circonstances dans l'ombre, fait saillir les autres, change le tout; que plusieurs spectateurs dififéremment disposés voient dififéremment, et qu'une multitude de spectateurs se tromperont pareillement s'ils sont pareillement prévenus. On accuse trop la bonne foi des hommes : ils sont plus véridiques qu'on ne pense ; mais ils sont plus passionnés qu'on ne pense aussi, et souvent, quand ils dupent les autres, ils sont d'abord dupes d'eux-mêmes.
Quelles sont les causes des hallucinations ? Il y en a de morales et de physiques. Aux causes physiques : hérédité, crises organiques, climat, boissons, hallucinations venues de la folie ou des maladies nerveuses ou inflammatoires, il faut ajouter les causes morales : imagination naturellement forte, histoires merveilleuses, récits effrayants, menaces, qui excitent les enfants; ténèbres, silence, isolement qui, on se le rappelle, afifectèrent ainsi Silvio Pellico et plusieurs de ses compagnons d'infortune ; méditations prolongées, concentration de la pensée; idées dominantes d'une époque, philosophiques, religieuses ou politiques ; passions
exclusives, inquiétudes, chagrins, remords, etc. 11 y a là de quoi créer tout un monde fantastique.
Comment se produisent les hallucinations ? Estil possible de saisir quelque chose de l'action des nerfs ? On peut d'abord affirmer que les organes où ils aboutissent n'ont pas besoin de fonctionner, puisque des aveugles ont des hallucinations de la vue, et des sourds des hallucinations de l'ouïe. Il faudrait donc peut-être admettre que lès nerfs ont deux manières d'entrer en mouvement, soit que le mouvement aille des extrémités au centre, soit qu'il aille du centre aux extrémités ; le premier cas serait celui des sensations ordinaires, et le second celui des hallucinations, l'esprit mouvant alors le cerveau et l'impression arrivant à la partie des nerfs qui aboutit aux organes. Par ce que nous venons de dire sur les hallucinations, on comprendra le désordre profond qu'un certain trouble nerveux peut apporter dans les idées, et si on se reporte ensuite au spiritisme, on concevra ce qu'il peut renfermer en même temps de sincère et de chimérique.
Sans aller jusqu'à l'hallucination, l'illusion suffit pour nous prévenir de nous tenir sur nos gardes, quand il s'agit d'admettre des faits et surtout des faits extraordinaires.
Nouvelles analogies. — SomnamLulisma.
Il semble que le nom même de somnambulisme magnétique nous avertit, quand nous cherchons à le connaître, de faire attention au somnambulisme naturel. Deux ou trois faits nous donneront des exemples de ce qui se passe à peu près chez tous les somnambules de cette dernière espèce ; il nous restera à les interpréter.
En voici un cité par l'auteur de l'article Somnambulisme de l'Encyclopédie :
« M. l'Archevêque de Bordeaux m'a raconté •qu'étant au séminaire, il avait rencontré un jeune ecclésiastique somnambule. Curieux de connaître la nature de cette maladie, il allait tous les soirs
dans sa chambre, dès qu'il (?tait endormi. Il vit, en autres choses, que cet ecclésiastique se levait, prenait du papier, composait et écrivait des sermons. Lorsqu'il avait fini une page, il la relisait tout haut d'un bout à l'autre (si on peut appeler lire cette action faite sans le concours des yeux). Si quelque chose alors lui déplaisait, il le retranchait et écrivait par-dessus les corrections avec beaucoup de justesse. J'ai vu le commencement d'un de ses sermons qu'il avait écrit en dormant ; il m'a paru assez bien fait et correctement écrit. Mais il y avait une correction surprenante : ayant mis dans un endroit ce divin enfant, il crut, en le relisant, devoir substituer le mot adorable à divin; pour cela, il vit que le ce, bien placé devant divin, ne pouvait aller avec adorable ; il ajouta donc fort adroitement un ^ à côté des lettres précédentes, de sorte qu'on lisait cet adorable enfant. La même personne, témoin oculaire de ces faits, pour s'assurer s'il faisait usage de ses yeux, mit un oarton sous son menton, de façon à lui dérober la vue du papier qui était sur la table ; mais il continua à écrire sans s'en apercevoir. Voulant ensuite connaître à quoi il jugeait la présence des objets qui étaient sous ses yeux, il lui ôta le papier sur lequel il écrivait, et en substitua plusieurs autres à différentes reprises ; mais il s'en aperçut toujours,
parce qu'ils étaient d'une inégale grandeur; car, uand on trouva un papier parfaitement semblable, il le prit pour le sien, et écrivit les corrections aux endroits correspondants à celui qu'on lui avait ôté. C'est par ce stratagème ingénieux qu'on est venu à bout de ramasser quelques-uns de ses écrits nocturnes. M. l'archevêque de Bordeaux a eu la bonté de me les communiquer. Ce que j'ai vu de plus étonnant, c'est de la musique faite assez exactement. Une canne lui servait de règle ; il traçait avec elle, à distance égale, les cinq lignes, mettait à leur place la clef, les bémols, les dièses ; ensuite il marquait les notes, qu'il faisait d'abord toutes blanches, et, quand il avait fini, il rendait noires' celles qui devaient l'être. Les paroles étaient écrites au dessous ; il lui arriva une fois de les écrire en trop gros caractères, de façon qu'elles n'étaient pas placées directement sous leurs notes correspondantes. Il ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur, et pour la réparer, il effaça ce qu'il venait de faire en passant la main par-dessus, et refit plus bas cette ligne de musique, avec toute la précision possible.
» Il s'imagina une nuit, au milieu de l'hiver, se promener au bord d'une rivière et voir tomber un enfant qui se noyait ; la rigueur du froid ne l'empêcha pas de l'aller secourir. Il se jeta ensuite sur
son lit, dans la posture d'un homme qui nage. Il en imita tous les mouvements, et, après s'être fatigué quelque temps à cet exercice, il sent au coin de son lit un paquet de la couverture, croit que c'est l'enfant, le prend avec une main et se sert de l'autre pour revenir, en nageant, au bord de la prétendue rivière ; il y pose son paquet et sort en frissonnant et claquant des dents comme si en effet il sortait d'une rivière glacée. Il dit aux assistants qu'il gèle et qu'il va mourir de froid, que tout son sang est glacé. Il demande un verre d'eau-devie pour se réchauffer ; n'en ayant pas, on lui donne de l'eau qui se trouvait dans la chambre. Il en goûte, reconnaît la tromperie et demande encore plus vivement de l'eau-de-vie, exposant la grandeur du péril qu'il courait. On lui apporte un verre de liqueur ; il le prend avec plaisir, et dit en ressentir beaucoup de soulagement. Cependant il ne s'éveille point, se couche et continue de dormir plus tranquillement.
w Notez que, lorsqu'il composait ses sermons, il voyait bien son papier, son encre, sa plume, savait bien distinguer si elle marquait ou non ; il ne prenait jamais le poudrier pour l'encrier, et, du reste, il ne se doutait pas même qu'il y eût quelqu'un dans la chambre, ne voyant et n'entendant personne, à moins qu'il ne les interrogeât. Il lui arri-
vait quelquefois de demander des dragées à ceux qui se trouvaient à côté de lui, et il les trouvait fort bonnes quand on les lui donnait, et si, dans un autre temps, on lui en mettait dans la bouche, sans que son imagination fût montée de ce côté-là, il n'}- trouvait aucun goût et les rejetait. »
Dans le Traité du somnambulisme de Bertrand et autres livres spéciaux, on trouvera une multitude de faits de ce genre. En voici un curieux :
« J'ai vu, dit Bertrand, une somnambule qui annonça longtemps d'avance qu'à une époque qu'elle fixa elle serait forcée pendant huit jours entiers de repasser par son enfance, et qui, en effet, quand l'époque fut venue, parut ressentir une seconde fois, pendant cet intervalle, tout ce qui l'avait frappée le plus vivement dans le cours des premières années de sa vie. Des personnes qui ne l'avaient pas quittée depuis son enfance étaient frappées de la voir retracer mille circonstances échappées à leur souvenir. Du reste, pendant tout ce temps, la somnambule éprouva dans son visage, dans sa manière de s'exprimer, dans ses goûts, dans ses penchants, toutes les modifications qui convenaient à l'âge auquel elle se reportait; elle s'amusait comme un enfant; jouait à la poupée. C'était une femme de trente-deux ans, épileptique depuis son enfance. Elle attribuait sa maladie à
une vive frayeur qu'on lui avait fait éprouver à l'âge de cinq ou six ans. A cet âge, on avait l'absurdité de la menacer du diable, et un jour on l'avait couchée en lui répétant que le diable l'emporterait ; on fit plus, et, pendant que la nauvre enfant restait livrée à ses terreurs, au milieu de l'obscurité, on poussa la cruauté jusqu'à passer sous sa couverture une main couverte d'un gant de peau avec son poil. On ne réussit que trop à produire sur elle une funeste illusion, et elle eut sur-le-champ une attaque d'épilepsie. La maladie, depuis ce temps, résista à tous les remèdes. Quand la somnambule fut arrivée à l'époque de son enfance où cette scène terrible pour elle s'était passée, elle en reproduisit toutes les circonstances avec la plus grande exactitude ; rien n'y manqua, pas même l'attaque d'épilepsie au moment de la grande terreur. Plusieurs événements qui se rapportaient à peu près à la même époque de la vie de la malade étaient reproduits par elle avec une telle vérité, qu'ils faisaient la plus forte impression sur les spectateurs ; car les personnes qui l'avaient élevée avait tenu envers elle une conduite atroce. Il n'est pas inutile de faire remarquer que cette somnambule avait, comme toutes les personnes épileptiques depuis leur enfance, éprouvé une grande altération dans ses facultés intellectuelles ;
NOUVKLLES ANALOGIES : SOMNAMBULISME 233
elle était presque idiote et certainement tout à fait incapable de rien faire dans son état ordinaire qui approchât de ce qu'elle faisait en extase. » {Magnélisme animal.)
On explique quelquefois les faits de somnambulisme par la seule action du toucher, qui acquerrait dans cet état, une déUcatesse inconnue; certainement le toucher joue ici un grand rôle, et s'il paraît déjà dans l'histoire du premier somnambule, il est d'une bien autre puissance quand des somnambules se promènent sur les toits, car il faut alors qu'ils sentent le vide, et on retrouve dans ces exemples extrêmes ce que nous avons signalé, plus haut, chez les aveugles, dans leurs promenades, et leurs jeux. Est-ce à dire que la perfection du tact agisse seule ? Il est naturel de croire que la mémoire du somnambule agit aussi, que le pouvoir de se représenter les lieux, les objets qu'il connaît est, à ce moment, très-intense, qu'il voit au dedans ces choses avec la même clarté qu'il les a vues au dehors et s'y meut à l'ordinaire. Dans le fait de la seconde somnambule, cette force de la mémoire et de la représentation est manifeste. Le somnambulisme est un sommeil nerveux et, dans ce sommeil, une idée fixe, qui anéantit certains sens, certaines facultés et développe prodigieusement les autres.
Malgré des dissemblances visibles, il a une parenté avec cet autre sommeil nerveux, le somnambulisme magnétique et sert à le comprendre, dans la partie compréhensible, car il ne montre que le degré où peuvent être portées des facultés naturelles et ne nous apprend rien des facultés surnaturelles dont on se plaît à le doter.
Nouvelles analogies. — Hypnotisme.
Un fait, nouveau cette fois, a paru dans la science, qui promet de jeter un jour très-vif sur le magnétisme animal ; je veux parler de l'hypnotisme. Je rappelle rapidement en quoi consiste cette découverte. Fixez les yeux sur un objet brillant, cet objet un peu au-dessus du front, et par conséquent les yeux dans une situation pénible, la fatigue nerveuse causée par cette concentration du regard vous conduira peu à peu dans un sommeil particulier, qui se manifestera dans le corps par l'insensibilité et la tendance à garder une position donnée, dans l'esprit, par l'exaltation au
moins passagère de l'intelligence et de certains sens. C'est en 1841 que le médecin anglais M. Braid a constaté le fait, qu'il a publié six ans a])rès.
Chose étrange ! Le livre de Braid produisit peu d'effet, môme dans son pays. L'analyse de ce livre par Carpentcr dans V Encyclopédie de Todd est de 1849, et ni le volume ni l'article n'ont ému l'opinion. Chez nous, le Dictionnaire de médecine de MM. Rohin et Littré le mentionne en 1855, et il ne se passe pas moins de dix-sept ans, il faut arriver en 1859, pour qu'une si curieuse découverte prenne rang dans la science française. A cette date, le livre de Braid se trouva entre les mains d'un professeur suppléant de clinique chirurgicale à l'école de médecine de Bordeaux, M. Azarn, qui répéta les expériences d'hypnotisme et signala ces faits au docteur Broca ; celui-ci les répéta à son tour, et se demanda si, grâce à ce sommeil, on ne pourrait pas pratiquer des opérations sans douleur ; il tenta et réussit, opéra une malade qui resta endormie jusqu'à quinze minutes, et en donna communication, le 5 décembre, à l'Académie des sciences. Quand il tint enfin le volume, il y vit que Braid avait déjà fait cette expérience et se hâta de le faire connaître. Désormais, grâce à cette intervention d'un savant de cet ordre, l'hypnotisme fut connu et le sommeil nerveux hors de cause.
NOUVELLES ANALOGIES : HYPNOTISME 2o7
Or, dans ce magnétisme nouveau, il n'y avait ni maiiiiétiseur ni passes magnétiques, par conséquent pas de fluide; il n'y avait pas non plus de volonté étrangère qui commandât au patient de s'endormir; une seule des anciennes conditions subsistait : la fixité du regard. Et pour qu'il fût bien prouvé que tout était là, que l'imagination même n'y entrait pour rien, il se trouva que des animaux, des poules, étaient capables de tomber dans le même état par le même procédé : il suffisait de les attacher sur une planche, de tracer sur cette planche une raie et de tenir leur tète dans cette direction.
Des expériences toutes récentes viennent de reporter vivement l'attention sur l'hypnotisme. M. le docteur Charcot t'ait, depuis quelque temps, à la Salpètrière, de bien curieuses expériences. Il en a été publié des comptes rendus dans tous les journaux ' de médecine ; nous donnerons librement des extraits de l'un d'eux :
1° La malade est placée devant un vif foyer lumineux (lampe Bourbouze, lumière de Drummond,
* Progrès médical : Richer, interne des hôpitaux, 23 dénembre 18"8; D"" Vigouroux. juillet-décembre 18/8. — La Nature, D"" C.artaz, 18 janvier 1879. — Gazette hebdomadaire, p. 77 155, 464. 1878. — O.itettf des Eô/niauûi, p 262. 982. 1073 1878. — Gazette médii-ale du Paris, p. 335 ; D"" de Kanse, p 573. 1878 — Gazette méfiicale de France, D'" Decaisne, 17 décembre 1878. — Débats, H. de Parville, lu janvier 1879.
lumière électriquo) sur laiiuelle on la prie de fixer le regard. Au bout d'un temps gc'méralement court (de quelques secondes à plusieurs minutes) et parfois d'une façon instantanée, survient Vétat cataleptique. La malade est comme fascinée, immobile, l'œil grand ouvert, fixé sur la lumière. L'anesthésie est complète ; si la malade était préalablement hémianesthésique, elle devient anesthésique totale. Ses membres ont la souplesse de l'état normal ou à peu près (parfois ils sont le siège d'une certaine roideur) ; mais ils ont acquis cette propriété singulière, de conserver l'attitude qu'on leur imprime. C'est bien là ce que tous les auteurs ont décrit sous le nom de catalepsie; et la malade peut garder pendant longtemps des poses qu'elle aurait même peine à prendre quand elle n'est point dans cet état. Toute communication de la malade avec le monde extérieur semble détruite, et elle ne donne aucun signe d'intelligence aux diverses interpellations qu'on peut lui adresser. Une particularité fort intéressante est l'influence du geste sur la physionomie. Les traits reflètent l'expression du geste qu'on a arrangé. Une attitude tragique imprime un air dur à la physionomie, le sourcil se contracte; si, au contraire, on rapproche les deux mains de la bouche, comme dans l'acte i 'envoyer un baiser, le sourire
apparaît immédiatement aux lèvres. C'est là un exemple de ce que, dans le langage de Braid, on appelle le phénomène de la suggestion. Cet état de catalepsie dure aussi longtemps que l'agent qui l'a provoqué, la lumière, continue à impressionner la rétine.
2° Si la lumière disparaît subitement, ou si l'on empêche le rayon lumineux de parvenir à l'œil de la malade, en interposant un écran, ou simplement en baissant ses paupières supérieures avec la main, la catalepsie fait place à un nouvel état de somniation, peu défini, que M. Charcot préfère désigner, en attendant mieux, sous le nom vague de léthargie.
La léthargie hystérique, dans ce cas particulier, débute brusquement avec la cessation de l'impression lumineuse; si elle était debout, la malade tombe à la renverse, la tête rejetée en arrière, le cou saillant. Un phénomène musculaire fort remarquable se développe immédiatement; c'est ce que M. Charcot désigne sous le nom à'hyperexcitaUlité musculaire : il suffit d'exciter mécaniquement un muscle au travers de la peau, soit en pressant, soit en frottant même légèrement, pour provoquer sa contraction, qui persiste après l'excitation, si celle-ci est un peu forte et un peu prolongée ; et la contraction passagère se transforme
facilement en contracture permanente. L'excitation d'un nerf provoque la contraction des muscles qu'il innerve. L'ane^lliésie demeure totale et absolue.
Telle est ce qu'on pourrait appeler la première phase de la somniation provoquée.
Mais la malade, jusque-là inerte, peut, sous l'influence de certaines excitations, entrer dans une seconde phase, qui est, à proprement parler, le somnambulisme. Si on l'appelle un peu vivement, elle se lève et se dirige, les yeux toujours fermés ou demi-clos, vers l'interpellateur. On peut la faire écrire, coudre, etc. Elle exécute tous ces différents actes, les yeux fermés, à peu près avec autant de précision que dans l'état de veille. Elle répond parfois aux questions qu'on lui pose avec plus de précision qu'elle ne le saurait faire dans son état normal ; il semble q le l'intelligence soit plus excitée.
Pour faire sortir la malade de cet état, comme de l'état cataleptique, il suffit de lui souffler sur le visage, etc. Dans aucun cas, on ne l'a vue conserver le souvenir de ce qui s'est passé pendant ce sommeil.
En résumé, les deux états qui viennent d'être étudiés sont ainsi caractérisés : la catalepsie est produite par l'impression lumineuse et suivie de
la It^thargie par la suppression brusque de la lumière. Le retour de la lumière ramène la catalepsie: il suffit de soul-!\er les paupières de la malade léthargique, pour faire revenir tous les signes de l'état cataleptique. Dans cette expérience, la catalepsie et la léthargie se succèdent tour à tour, au gré de l'expérimentateur, suivant qu'il maintient ouverts ou lèrmés les yeux de la malade.
L'expérience peut être variée de la façon suivante. Supposons la malade plongée dans l'état cataleptique, sous l'influence d'une vive lumière. On ferme avec la main un seul de ses yeux , l'œil droit par exemple, et aussitôt elle devient lél liargique du côté droit seulement, pendant qu'elle demeure cataleptique du côté gauche, c'est-à-dire que les mf mbres de la face du côté droit sont inertes et jouissent seuls de l'hyperexcitabilité musculaire, caractéristique de la léthargie , pendant que les membres du côté gauche seulement ont la propri .té de conserver les attitudes qu'on leur communique. La malade est à la fois, on peut le dire, hémi-léthargique et hémi-cataleptique. L'hémi-léthargie ou l'hémicatalepsie peuvent indifleremment occuper l'un ou l'autre côté du corps.
Les contractures variées que l'état de léthargie
permet de donnera la malade se résolvent d'ellesmêmes et immëdiatemeni, si on vient à la faire passer directement de la léthargie à l'état normal par les divers procédés : souifler sur le visage, etc. Mais si, au lieu de la réveiller, on la rend cataleptique, la contracture persiste tout le temps que dure la catalepsie, pour se résoudre au moment où on la plonge de nouveau dans le sommeil. Si l'on provoque le réveil pendant qu'elle est cataleptique et contracturée, la contracture persiste alors indéfiniment, et la malade, complètement revenue à elle, offre toutes les apparences d'une hystérique atteinte de contracture permanente. Il n'est alors possible de la débarrasser complètement de la contracture qu'en la plongeant de nouveau dans l'état de somniation.
L'hystérique ainsi affectée de contractures permanentes artificielles, par le procédé que nous venons d'indiquer , est sous le coup d'un état spécial du système musculaire : les muscles sont susceptibles de se contracturer sous l'action d'agents très-divers , de l'aimant par exemple , et la contracture ainsi attirée, en quelque sorte, sur un autre point du corps , quitte les muscles qu'elle avait primitivement atteints. Ainsi, supposons notre malade affectée de contracture periûaiiente artificielle du bras droit ; si l'on fait
i;OUVELLES ANALOGIES : HYPNOTISME 263
agir raimant sur le bras gauche, en plaçant ses pôles actifs à peu de distance de la peau, le bras gauche, au bout de peu d'instants, se contracture, en même temps que le bras droit retrouve sa souplesse normale.
Mais la lumière n'est pas le seul agent qui puisse plonger les hystériques dans les états de catalepsie et de léthargie ; les mêmes expériences ont été reproduites, sous l'influence des vibrations sonores. Les malades Gl. et B. sont assises sur la boîte de renforcement d'un fort diapason ; ce diapason, en métal de cloche, vibre soixante-quatre fois à la seconde. Il est mis en vibration au moj^en d'une tige de bois qui en écarte violemment les branches ou d'un archet qui frotte son extrémité ouverte. Au bout de peu d'instants, les malades entrent en catalepsie; les yeux restent ouverts, elles paraissent absorbées, elles n'ont plus de conscience de ce qui se passe autour d'elles et leurs membres conservent les diverses attitudes qu'on leur imprime. Si l'on arrête Tjrusquement les vibrations du diapason , immédiatement les membres reprennent leur souplesse et les malades sont plongées dans la léthargie. Ici la léthargie possède tous les caractères décrits précédemment. Au milieu de l'état léthargique, de nouvelles vibrations du diapason ramènent la catalepsie.
Il semblerait donc que la suppression de Tapent qui a provoqué la catalepsie soit la condition nécessaire de sa disparition pour faire place à la léthargie ; mais il faut que la transition soit brusque, la lumière par exemple éteinte tout à coup, ou bien les vibrations du diapason arrêtées soudainement. Si on laisse les vibrations s'arrêter d'elles-mêmes, la catalepsie persiste.
L'action de l'agent qui a produit la catalepsie peut donc s'épuiser, disparaître, et la catalepsie n'en persister pas moins. En effet, nous voyons la malade sur laquelle on a répété ces diverses expériences demeurer pendant quelque temps, un quart d'heure ou une demi-heure, jusqu'à ce que les distractions, une petite promenade au grand air, aient tout fait disparaître, dans un état de prédisposition tout spécial, qui fait qu'elle entre en catalepsie toute seule, sans l'interv' ntioii appréciable d'aucun agent extérieur, comme par les seules tendances de son organisme ébranlé.
Enfin, des effets absolument semblables à ceux que nous venons d'exposer sont obtenus sans l'intervention d'un foyer lumineux ou des vibrations sonores. Il suffit de regarder fixement la malade dont le regard est dirigé sur celui de l'expérimentateur ; quelle que soit la personne qui la re„aide fixement, B..., dont la sensibilité à ce
NOUVELLES ANALOGIES : HYPNOTISME 26o
genre d'expf^riences est très-grande, tombe presque immédiatement en crise Chez les malades plus longues à endormir par ce moyen, la létliargie semble précédée d'une sorte d'état cataleptique. Tout ceci s'obtient sans manœuvres particulières, et sans que la personne de l'expérimentateur y soit pour quelque chose.
Une fois la malade endormie de cette façon, il n'y a qu'à lui ouvrir les yeux pour la rendre cataleptique ; et l'on peut répéter à volonté, ajoutons sans grande fatigue pour la malade, toute la série des expériences reproduites plus haut.
Aux expériences si précises que nous avons rapportées, M. Charcot en a ajouté d'autres également très-curieuses, sur la valeur desquelles il importera d'être parfaitement fixé. L'hystérie amenant aisément, comme on le sait, l'insensibilité d'un côté du corps, on a vu qu'on peut transporter cette insensibilité au côté opposé ; le fait, singulier en lui-même, le devient encore -davantage par les moyens employés. De ces moyens, il en est un qui parait naturel : l'emploi de l'électricité, celle des machines et celle des piles; à l'électricité il faudi'ait enjoindre un autre, déjà plus singulier, l'aimant, soit l'aimant ordinaire, soit l'aimant artificiel obtenu par l'électricité (le solenoïde). Mais, voici qui est moins at-
tendu. On a cru reconnaître que les métaux ont une action très-fréquente, et non pas un métal en général sur une personne en général, mais un métal particulier sur une personne particulière, en sorte que celle qui est sensible à un métal est indifférente à un autre : telle est sensible à l'or, qui ne l'est pas à l'argent, telle est sensible à l'argent qui ne l'est pas au cuivre, etc., etc. Il est à noter que presque tout le monde est sensible à l'or.
Plus la science contemporaine, avec sa méthode sévère, a d'autorité, plus il importe qu'elle ne couvre de cette autorité que des découvertes incontestables. Or, dans ce monde d'hystériques, tout l'avertit de ne marcher qu'avec les plus grandes précautions. Cette résurrection de la vieille métalloscopie et métallothérapie, retrouvées, il y a une trentaine d'années, par le D"" Burq, • est assez importante pour qu'on ne leur attribue pas le caractère scientifique avant de s'être exactement garanti contre les illusions qu'il y a toujours à craindre quand on expérimente sur des hystériques. Et puisque nous en sommes à faire nos réserves avec les savants, on nous permettra aussi d'éveiller tous les scrupules des médecins qui appuient de leur nom les faits qu'on rapporte de la stigmatisée belge, Louise Lateau, qui a fait beaucoup de bruit. Au commen-
cernent de 1868, les stigmates, qui rappellent les plaies de la passion, commencent à se déclarer chez elle, accompagnés d'extases, qui ont le caractère tantôt d'obsession diabolique, tantôt de contentement divin, et elle rend les scènes du crucifiement et de la résurrection. Elle passe à l'état de pur esprit, ne mangeant pas, ne dormant pas, demeurant jusqu'à trois ans et demi sans connaître des nécessités humiliantes. Un médecin français, le D' Bourneville, a critiqué la légende*. Des faits rapportés, il regarde les uns comme communs aux hystériques; pour d'autres moins fréquents, par exemple la sueur de sang, il apporte des analogues; quant à certains faits très-singuliers, l'absence de nourriture, etc., il demande qu'ils soient bien constatés et trouve qu'ils ne l'ont pas été suffisamment et que cela est on ne peut plus difficile II ne lui convient pas de s'en remettre aux assertions de la malade ; il voudrait être assuré contre les complaisances naturelles de ceux qui mettent dans ces choses un intérêt de croyance, et contre la complaisance naturelle de la personne que peut flatter la pensée d'être une créature d'exception et la vue de sa propre gloire.
Revenons à l'hypnotisme et aux réflexions qu'il
* Science et miracle. Delahaye.
sujigcVe sur le magn<-tisme animal. On sera en droit d'admettre, jusqu'à preuve du contraire, que, lorsqu'on vous magnétise, l'immobilité du cor-ps, la fixité du regard attaclié sur le magnétiseur, la fixité du regard du magnétiseur atiactié sur vos yeux, les passes répétées avec lenteur, le sérieux et comme la solennité de l'opération, l'attente de ce qui va arriver d'extraordinaire, tout cela agit sur vos neri's et sur votre imagination. On sera surtout porté à le croire si on ajoute à ces procédés les anciens procédés de Mesmer, abandonnés maintenant, le demi-jour, les paifums, la musique, la baguette et le baquet myst'Tieux, la chaîne formée par les magnétisés, avec la contagion des uns sur les autres, au moment surtout des crises nerveuses aux(iuelles aboutissaient souvent ces pratiques. Du reste, on a vu des croyants s'endormir à la seule idée qu'ils touchaient un objet magnétisé ou que le magnétiseur leur ordonnait de s'endormir, même quand l'objet n'était pas magnétisé et que le magnétiseur ne leur ordonnait pas de s'endormir. A ce compte, l'hypnotisme ne serait que le magnétisme réduit au plus clair, le pliénomèiie naturel dégagé de la fantasmagorie qui le cache.
L'iiypnotisme enseigne deux vérités à deux sortes de personnes différentes. A ceux qui niaient tout
dans le magn(^tisme animal, 11 enseigne qu'il y a un sommeil nerveux, distinct de l'autre sommeil par sa nature et ses effets, et qui peut être produit par artifice ; à ceux qui voyaient dans le magnétisme animal un effet d'autorité et de fluide, il enseigne qu'on n'a que taire ni de l'un ni de l'autre, et qu'il suffit du trouble nerveux; enlin, il nous enseigne à tous qu'il faut toujours distinguer les faits , de l'explication qu'on en donne. Les croyants sont injustes quand ils accordent au fluide la même foi qu'ils accordent au sommeil , et les incrédules sont injustes aussi quand ils refusent de ooire au sommeil, parce qu'ils refusent de croire au fluide.
Quand on se demande pourquoi le magnétisme animal a été, en son temps, attribué à un fluide plutôt qu'à telle ou telle autre cause, il y a de curieuses observations à noter. D'abord, un fluide étant à la fois très rapide et invisible, il est toujours commode d'avoir à sa disposition un agent si subtil et si discret. Il n'est pas jusqu'à la grâce théologique qui n'ait revêtu cette forme. La sincère M'"« Guyon, tout éveillée, sentait la grâce divine descendre dans son corps et l'enfler, au point de le rompre, si on ne l'eût délacée ; et, autour d'elle, des femmes éveillées, femmes du plus grand monde, recevaient en si-
lence les effluves du fluide c(''leste. C'est toujours l'agent convenable à ces brusques mouvements de la sensibilié, qui semble se jeter tout entière tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; mais en ce moment du dix-huitième siècle , le fluide était inévitable. Comme les faits de maladies et de guérisons merveilleuses sont anciens, comme aussi on leur a toujours cherché une cause, on y leur a constamment attribué la cause qui, au moment môme, était en laveur. Quand on croyait généralement à l'influence des planètes, c'était l'influence des planètes; quand on fit attention à la propriété singulière de l'aimant, on ne vit plus qu'aimant, et on pensa bien qu'avec deux boussoles aimantées, munies chacunes de leur alphabet, on s'entendrait aisément à quelques centaines de lieues ; quand, sous l'empire des préoccupations religieuses, on voyait partout une puissance céleste ou infernale, la cause de ces accidents bizarres fut une puissance céleste ou infernale. Enfin, notre temps, qui a vu naître l'électricité, cherchant à tout des causes physiques, les a formées volontiers sur ce modèle. Nous nous montrons autrement rigoureux que les historiens croyants des possédées de Loudun : à la place des exorcistes nous avons mis un magnétiseur, et à la place du diable un fluide. Vienne une autre
découverte qui détrône la découverte de l'électricité , on peut penser que l'éternel agent des merveilles se transformera une fois encore. Les générations se suivent et se ressemblent : elles ont la même folie, chacune rhabille à sa mode.
Nouvelles analogies ; sommpil et rêves.
Poussons plus avant nos recherches, ne nous contentons plus de parler en général de trouble nerveux, essayons de connaître en quoi il consiste ; voici un livre de M. Maury, sur le Sommeil et les rêves, qui nous y servira. On s'imagine qu'il est diificile d'étudier le trouble nerveux, qu'il l'audrait pour cela courir les hôpitaux et dévorer les livres de médecine ; mais que dii-ait-on si ce trouble nerveux se produisait chaque jour dans chacun de nous, s'il durait un tiers de notre vie, s'il reproduisait en passant, et comme en abrégé, les laits étranges que nous admirons ailleurs ! Or cet état existe : c'est le sommeil, avec les rêves. M. Maury y a trouvé les traits essentiels qui se trouvent dans