I. Un vol. in-18. Dent
Un signe que les dons qu'il possède sont des dons célestes, c'est qu'il lui est arrivé de les perdre après avoir péché. Il nous raconte bien des prodiges dans ses Mémoires ; mais, qu'on veuille bien s'en souvenir, ce n'est pas ici un vain spectacle pour des curieux et des oisifs; il ne s'agit pas d'amuser le monde, il s'agit de le convertir; M. Home est comme en mission chez les matérialistes, les déistes et les athées, pour les convaincre de l'existence de la Providence et de la communion avec les anges. Il donne des exemples de personnes ainsi tirées subitement « du bourbier du scepticisme où elles croupissaient, » et il assure qu'en dix ans il a ramené plus d'âmes que toutes les sectes chrétiennes ensemble.
Les dernières nouvelles que l'on a de M. Home le représentent en démêlé avec la police romaine. Son livre ayant été mis à Y index, il pouvait être renvoyé de Rome ; mais, grâce à de hautes interventions, on avait consenti à l'y laisser, à condition qu'il s'engagerait à ne plus avoir commerce avec les esprits, et il l'avait fait, tout en protestant qu'il n'était pas maître de repousser ces manifestations. Il paraît que quelqu'un des esprits qui n'avaient pas signé au contrat aura tenté M. Home, toujours est-il qu'après de nouveaux différends, il a dû partir pour Naples.
Reprenons le livre et la suite des merveilles. Quelques-uns des phénomènes que nous avons trouvés dans les récits de M. de Mil ville se reproduisent ici, toutefois considérablement augmentés. Avant de les exposer, prévenons le lecteur que dans les Mémoires de M. Home, comme dans le Macbtcth de Shakspeare, il fait toujours nuit. Les esprits sont continuellement à crier : » Moins de lumière terrestre; » et aussitôt on éteint les flambeaux. Une fois, la lumière du gaz de la rue pénétre dans la pièce, les esprits ferment les volets; une autre fois le vent ouvre les fenêtres, une force spirituelle les referme à l'instant.
Cela dit, passons les principaux phénomènes en revue. Je ne ferai que mentionner, car ces faits vulgaires ne valent pas la peine qu'on y insiste, les tables, les sofas, tous les meubles qui se promènent dans les chambres; j'aime mieux parler d'une table hors ligne qui, rencontrant une ottomane sur son chemin, lève un pied sur elle pour l'escalader, fait un quart de conversion pour avancer d'un pas, répète cette manœuvre, glisse et se reprend, enfin arrive au haut du meuble et, après un moment de triomphe, en redescend par les mêmes procédés. Ce ne sont plus ici les tables des anciens temps, qui, sous les mains d'une douzaine de personne, ne savaient que tourner d'une façon insipide; on a
avec celles-ci les relations les plus faciles : une seule personne à distance parle, et elles obéissent au commandement; elles marchent, elles s'arrêtent, elles se tiennent debout, donnent le pied, entendent la plaisanterie, s'amusent à balancer plusieurs personnes et à les jeter par terre. Elles font toute sorte de tours, à la demande du spectateur. Pendant qu'elles sont inclinées de 45 degrés, elles retiennent à leur gré les objets qui sont placés sur elles, des flambeaux, des verres d'eau, ou les laissent tomber. Les plumes font comme les tables : une plume que l'on prie d'écrire un mot se dresse et l'écrit.
Chaque instrument fait son métier. Une sonnette voyage d'elle-même, de main en main, sonnant à sa guise, et, si on fait de la musique, marque la mesure; mais un instrument de beaucoup supérieur à la sonnette est l'harmonica, qui va se promenant de place en place, et exécute tout seul, de la façon la plus distinguée. Il a deux morceaux favoris : la Dernière Rose d'été et le Home, Sweet Home, Foyer, mon cher foyer, ou peut-être Home, mon cher Home, car il n'est pas impossible qu'il joue sur les mots. D'autres fois il ne se borne pas à exécuter, il compose, et il compose en harmonica moral et religieux qu'il est. Quelle prédication vaut l'enseignement qu'il donna lorsqu'on lui demanda d'exprimer la vie présente et la vie future? Il ex-
prima la vie présente par les sons les plus discordants et la vie future par la plus suave harmonie. J'ose le dire, il y a là une idée sublime. Le sublime n'est pas d'avoir rendu la vie future par ces suaves harmonies : tous les musiciens l'essayent à l'occasion; mais quand on veut rendre la vie présente, ies passions humaines et les événements humains, écorcher les oreilles exprès, afin de faire sentir ce qu'il y a de discordant dans notre existence terrestre, c'est le fait d'un harmonica de génie. Je prévois que plusieurs lecteurs résisteront, ils refuseront d'admettre ces récits étonnants; eh bien! s'ils n'en croient ni M. Home ni moi, ils seront bien forcés d'en croire l'harmonica lui-même, qui, ayant une fois affaire à un raisonneur comme eux, traversa la chambre et vint le frapper trois fois sur l'épaule, en manière de plaisanterie, de quoi il fut trèsconfus.
Nous croyons devoir aussi signaler un phénomène qui ne se rencontre pas partout, j'entends les ascensions de M. Home. Il lui est habituel de s'élever en l'air; quelquefois il est averti, d'autres fois il n'est pas averti qu'il va s'élever. Si on le touche ou qu'on le regarde avec impatience, il redescend, à moins qu'il n'ait dépassé le niveau des têtes, car, à cette hauteur, ce qui se passe au-dessous de lui lui devient indifférent. Dons l'habitude de la vie, il
s'enlève quand on ne voit pas clair. Un témoin raconte : « M. Home nous dit : « Tout me porte à « croire que je vais m'enlever. » La chambre était dans l'obscurité la plus profonde; il ajouta quelques instants après : « Je m'enlève. » « Je ne pus rien distinguer, raconte un autre. » Il y a une foule de témoins pareils. Ne plaisantez pas pourtant, car si l'on essayait de toucher les pieds de M. Home, on les trouvait à trois pieds au-dessus du sol. D'ailleurs il lui est arrivé d'être accompagné d'une étoile, qui indiquait dans quelle partie de la pièce il passait, et quand il s'était élevé au plafond, on pouvait y voir, après, les croix que son crayon y avait faites. Il nous a donné des détails sur ses élévations, qu'il appelle des lévitations, un mot nouveau pour une chose nouvelle. « Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tête, et je me trouve comme dans une position de repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes; on en trouvera un exemple dans un compte rendu de séances qui eurent lieu en 1857 dans un château près de Bordeaux. Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour; c'était en Amérique. J'ai été soulevé dans un appartement à Londres, Sloane-Street, où brillaient quatre becs de gaz, et en présence de cinq messieurs qui sont prêts à témoigner de ce qu'ils ont vu, sans compter une foule
de témoignages que je peux produire. » Je regrette vivement, en lisant ces récits, de ne m'être pas trouvé à Londres ou en Amérique, car ce sont de ces choses qu'on ne voit pas tous les jours, et si j'avais été un de ces cinq messieurs dont on parle, je ne me serais pas borné à jouir de cette merveille, je l'aurais criée sur les toits. M. Home a commis un oubli dans ses Mémoires : il n'explique pas pourquoi il ne s'enlève d'ordinaire que dans l'obscurité. Peut-être, quand il est en l'air, est-il timide. Je laisse ces mouvements de table et ces élévations de M. Home pour des manifestations, s'il se peu!, plus étonnantes, et pénètre à sa suite en plein inonde des esprits. On les voit ici dans leur vraie nature. Les esprits chatouillent, caressent, embrassent, frappent; ils aiment à rire, ils enlèvent un verre de liqueur, que vous portez à vos lèvres ; ils sont polis, ils vous disent par exemple : « Bonne nuit, » ou « Dieu vous bénisse. » Un de leurs amusements est de faire des nœuds à des mouchoirs; et ils prennent ces récréations par dessous la table. Une fois M. Home leur jeta ainsi un mouchoir; mais il ne se pressait pas de le ramasser, et par malheur il y avait là des savants difficiles, comme MM. Brewster et Faraday, qui avaient les yeux sur lui. Tout à coup il se plaint de démangeaisons aux jambes; c'étaient évidemment les esprits qui étaient
là; il y porte plusieurs fois la main gauche et finit par ramener le mouchoir, qui était noué.
Vous demandez pourquoi, au lieu de se passer sous la table, cela ne se passe pas par-dessus? M. Home serait charmé de vous satisfaire, mais la chose n'est pas possible. Des spectateurs assistaient pour la première fois à une séance de M. Home, séance où les esprits produisirent les plus remarquables manifestations par dessous la table ; ces spectateurs, dis-je, lui demandaient pourquoi les esprits n'agissaient pas aussi bien par-dessus la table; il répondit « que, dans des cercles d'habitués, les résultais étaient facilement obtenus à la surface de la table visible à chacun, mais qu'à une première séance il n'en était pas ainsi; il ajouta que le scepticisme étant presque universellement répandu dans l'esprit humain, son influence hostile gênait l'action mystérieuse des esprits. » Une fois qu'ils sont sûrs de leur public, ils se prodiguent. Tantôt on peut suivre leur main qui glisse sous le tapis de la table; tantôt ce sont des bras tout entiers qui se forment en l'air, bras de femme, d'une blancheur éblouissante, suaves au toucher, ornés de manches de batiste et finissant en draperies. Vous désireriez peutôtre encore davantage, et je le désirerais comme vous; vous voudriez qu'il plût aux esprits de se manifester entièrement avec tout leur corps, au
lieu de ces bras sans épaules ou de ces mains sans bras, ou de ces doigts sans mains, auxquels on est presque toujours réduit. M. Home n'est pas le maître. Les esprits ont leur humeur; ils produisent ce qu'il leur est permis de reproduire, un doigt quand il leur est défendu d'en produire denx, et ainsi de suite; mais c'est à contre-cœur, car « ils n'aiment pas à mettre en évidence des membres imparfaits, et c'est une des raisons pour lesquelles ils ne se manifestent pas ouvertement. » Pour moi, j'admets toutes les raisons qu'on me donne; mais pour dire la vérité même aux esprits, il me semble que leurs scrupules sont un peu exagérés, car enfin le plus bel esprit du monde ne peut montrer que ce qu'il a; mais que voulez-vous? il paraît qu'on a sa coquetterie, même dans l'autre monde, puisqu'on a soin de mettre des manches de batiste pour se présenter dans celui-ci, et, pour être un esprit, on n'en est pas moins femme.
Telle est l'analyse des Mémoires de M. Home. Ils contiennent bien des faits extraordinaires, qui ne sont pas admis encore par les Académies, mais qui le seront un jour, comme tant d'autres vérités, niées d'abord, qui maintenant courent les rues. Ce sera la physique de l'avenir. Si vous regrettiez de ne pas connaître les témoins de ces faits, songez que cela est difficile, parce que les merveilles du
spiritisme étant la plupart du temps mal reçues du public, les personnes qui les attestent en éprouvent beaucoup de désagréments, auxquels M. Home serait fâché de les exposer. Mais lui, il connaît tous ces témoins, qui sont les plus honorables et les plus compétents du monde ; d'ailleurs ils signent de noms qui ôtent tout soupçon : l'un signe un homme franc, un autre un ami de la vérité, quoique non philosophe. Il y a même des initiales. Malgré tout, je trouve qu'il y a dans leurs témoignages quelque chose qui laisse à désirer. Le monde est si méfiant! Il faut que les preuves lui crèvent les yeux. Je me rappelle une affiche de la foire qui annonçait qu'un tambour-major avait tué un serpent boa à coups de canne ; à l'intérieur, on montrait, en preuve, la peau du serpent et la canne ; croirez-vous qu'il y avait des gens qui auraient encore voulu qu'on leur montrât le tambour-major!
Les nouveaux croyants sont très-aisément blessés dans leur foi; il faut les en avertir, ils sont intolérants : ils ne permettent ni de nier, ni de douter, ni de rester dans l'indifférence. Ils raisonnent ainsi : « Si cela n'est pas vrai, je suis donc absurde ou niais? » et ils raisonnent mal. Une chose est niaise ou absurde, l'homme qui l'admet n'est pas niais ou absurde pour cela, à moins que ce ne soit une habitude; pas plus qu'on n'est un homme sensé, pour
avoir une idée juste. Il n'y a guère que des alliages dans ce monde ; on classe les hommes comme les métaux, par ce qui domine. Quand même la nouvelle croyance serait ce que disent quelques-uns, vous restez, si vous Têtes, une personne sensée ou une personne d'esprit qui a une idée étrange. Seulement, il ne faudrait pas abuser.
Le public français est très-dérouté par les phénomènes nouveaux :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?
(Racine.)
11 est aussi très-divisé.
Il y a les croyants, et il y en a de tous les degrés, depuis les fanatiques jusqu'à cette personne qui, après les plus beaux succès près d'une table, disait négligemment : « Je crois bien que je pousse un peu. »
Parmi les croyants, les esprits savants voient dans les phénomènes nouveaux une loi nouvelle et toute une révélation scientifique ; les esprits mystiques y voient du surnaturel et l'action du diable.
Il y aies curieux. Ils sont convaincus que les phénomènes nouveaux sont une illusion, et ils étudient cette illusion même. Ils n'avaient pas soupçonné encore que l'esprit humain eût tant de moyens de se tromper. « Les tables tournent, pensent-ils; ce
sont les opérateurs qui les font tourner par des mouvements involontaires, et il n'y a que le premier mouvement qui coûte. Prenons-les sur le fait, s'il est possible. Et en tout cas, comme il est étrange qu'une préoccupation meuve notre corps à notre insu, en dépit de notre volonté! Des personnes causent avec les esprits, elles le croient, cela est certain; comme il est étrange qu'une préoccupation crée de pareilles déceptions! »
Il y a les rieurs, qui ne s'étaient trouvés depuis longtemps à pareille fête. Le monde commençait à devenir triste, ils ont retrouvé la gaieté!
Il y a les gens de mauvaise humeur ; il y en a partout. Ils ont honte de ces folies, comme ils parlent, pour l'esprit humain, pour ce siècle, qui était le siècle des lumières et va devenir le siècle des revenants, pour la France qui a fait mieux que cela. « Autrefois, disent-ils, on avait du bon sens dans ce pays et on tâchait de n'être pas dupe; c'est bien d'accueillir les faits, mais une personne sage et une honnête personne doivent savoir dire non. Autrefois on avait d'autres récréations : nos pères s'asseyaient le soir, comme nous, autour des tables, mais ils y soupaient, et ils y avaient de l'esprit. » Ils ajoutent que ces pratiques sont malsaines : malsaines pour le corps, puisqu'elles excitent les nerfs d'une génération déjà assez nerveuse ;
malsaines pour l'âme, qu'elles habituent aux émotions convulsives, aux petits mystères, et qu'elles dégoûtent du naturel. Ils prédisent, car ils prédisent aussi, que toute cette fantasmagorie s'évanouira au premier jour au bruit des sifflets; qu'une forte réaction surviendra, et qu'on sera très-heureux si, après avoir logé des esprits partout, dans les cloisons et dans les tables, on consent à reconnaître qu'il y en a un dans le corps humain. En attendant, ils souffrent de voir le premier venu évoquer les plus grands hommes pour leur faire dire des sottises posthumes, et ils souffrent lorsque les morts chéris que l'on cultive pieusement au plus profond de son cœur, que l'on invoque en secret contre les mauvaises pensées et comme témoins des bonnes, sont ramenés au grand jour pour jouer des scènes insensées.
Il y a aussi des gens qui tour à tour observent, rient et se fâchent, selon les rencontres et la disposition du moment.