‹ Mesmer et le magnétisme animalChapitre 6 sur 10 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

Quelques règles de critique. — Constatation des faits.

1° Y a-t-il des témoins? — Toute la question du merveilleux est une question de fait. Ainsi, avan d'expliquer le fait, et, surtout avant de se disputer sur les explications qu'on en donne, il serait bon de rechercher s'il existe. C'est ce que Port-Royal recommande dans une page d'une raison très-fine : « Quand il s'agit de rechercher les causes des effets extraordinaires que l'on propose, il faut d'abord examiner avec soin si ces effets sont véritables; car souvent on se fatigue inutilement à chercher des raisons

de choses qui ne sont point, et il y en a une ensuite qu'il bol résoudre de la même manière que Ptntarque résout la question qu'il se propose : Pourquoi les poulains qui ont été courus par les loups sont plus rites que les autres; car, après avoir dit que c'est peut-être parce que ceux qui étaient plus lents ont été pris par les loups, et qu'ainsi ceux qui se sont échappés étaient les plus rites, ou bien que la peur leur ayant donné une vitesse extraordinaire, ils en ont retenu l'habitude, il rapporte enfin une autre solution qui est apparemment véritable : c'est, dit-fl, que peut-être cela n'est pas vrai. »

Fontenelle a iïïustrr le précepte de Port-Royal par sa jolie histoire de la dent d'or : < En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Stlésie, âgé de sept ans, il lui en était Tenu une d'or i la place d'une de ses grosses dents. Horstius, professeur de médecine dans TUnnersité de Helmstadt, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu elle était ai partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Fïgurez-vous quelle consolation et quel rapport de cette doit aux chrétiens, ni aux Turcs. Eq la même année, afin que cette dent ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrivit encore l'histoire.

Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme nommé Libarius ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feo d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. » (Histoire des Grades, nr.)

2» Le témoigna: -il authentique? — On n'en est pas à apprendre que plusieurs fois on a prêté à quelqu'un des paroles qu'il n'a pas dites, des écrits qu'il n'a pas faits, soit qu'on lui ait attribué à faux des ouvrages entiers, ou, dans un ouvrage qui de lui, inséré de faux passages. Tout le monde sait quelle importance a cette question de l'authenticité du témoignage dans la critique historique, si remarquable de notre temps.

3° Le témoin na-t-il pas trompé sciemment ! — ■ Fernel, premier médecin d'Henri II, composait un traité sur les causes cachées des choses, où. parmi plusieurs choses curieuses, il s'avisa, pou: divertir, de décrire en beau latin les propriétés de ^mme d'un charbon allumé, comm-

une pierre lumineuse et brûlante venue des Indes. M. Mizand, avide de raretés, fut ravi d'apprendre celle-ci. Loin de croire que Ton le jouait, il se fit fête de la lettre, et en régala M. de Thou, qui ne craignit pas d'insérer la relation de ce fait dans son histoire, qu'on achevait d'imprimer. Tandis qu'on faisait tous ces raisonnements sur la prétendue merveille, M. de Thou apprit que le sieur Mizand avait été joué. Il fut fâché d'avoir été si crédule, et de s'être si fort pressé d'insérer dans ses histoires cette pièce qui n'était pas trop de son sujet. Il obtint des libraires de France qu'ils ne la mettraient plus dans les éditions postérieures, mais il ne trouva pas la même condescendance dans les imprimeurs d'Allemagne. Ceux-ci ne purent se résoudre à supprimer cette pièce curieuse. Ils n'ont pas manqué de la mettre dans leurs éditions; en sorte que plusieurs s'y sont trompés et s'y tromperont encore. »

On connaît la célèbre prédiction de Cazotte, qui, dans un repas, dix années avant 1792, prédit à la plupart des assistants leur fin tragique. Ce serait là un fait de prévision bien singulière, s'il fallait absolument l'admettre; mais on doit réfléchir que cette anecdote n'a été racontée par La Harpe que sous l'Empire.

On se rappelle une mystification qui ne date pas

déjà de si loin : ce beau rapport prétendu du grand astronome Herschell, qui, avec sa longue lunette, avait vu ce qui se passe dans la lune, en avait décrit exactement la configuration, les productions, les habitants et les mœurs de ces habitants. Ce petit ouvrage fut acheté à profusion. On ne parlait plus que des habitants de la lune; à peine quelques esprits forts osaient-ils émettre un léger doute : on les écrasait de l'autorité d'Herschell. En fin de compte, il se trouva que, dans cette affaire, tout était mensonge, excepté le profit du menteur.

4° Le témoin ne s'est-il pas trompé? — par ignorance ? — par illusion ? D'abord par ignorance î

Combien de gens font-ils des récits de batailles Dont ils se sont tenus loin ! (Molière )

Ensuite par illusion? Les hommes nous trompent bien quelquefois, mais ils se trompent encore plus souvent eux-mêmes. L'illusion est la mère féconde des erreurs. Il est étrange comme, quand nous avons quelque prévention, elle nous rend sourds et aveugles. Mettez des hommes de parfaite bonne foi, mais diversement passionnés, devant ld même scène, et interrogez-les, ils vous feront des récits tout différents : les uns ont vu et entendu ce que d'autres n'ont vu ni entendu, les uns ont vu et

entendu le contraire de ce que d'autres ont vu et entendu. Gela nous arrive tous les jours.

Le Mothe Le Voyer nous en donne deux exemples tirés des historiens du seizième siècle : « La victoire de l'empereur Charles- Quint sur le duc de Saxe, au passage de l'Elbe, fut publiée par toute l'Europe, comme si le soleil avait visiblement retardé fort longtemps son cours en faveur des Impériaux. Cela passa pour si constant, qu'Henri II s'en voulut informer du duc d'Albe, lorsqu'il vint le trouver pour le mariage d'Elisabeth de France avec Philippe IL La réponse du duc fut digne de lui et de celui qui l'interrogeait : qu'à la vérité tout le monde contait cette merveille, mais qu'il avouait à Sa Majesté que le soin des choses qui se passaient alors sur la terre l'avait empêché d'observer ce qui se faisait au ciel, accompagnant son dire d'un souris qui témoignait ce qu'on devait croire touchant cela. Je prendrai le second exemple de ce qu'a écrit Jean-Baptiste Legrain, que j'estime beaucoup d'ailleurs, dans la décade de Louis le Juste. Il dit, au sixième livre, qu'il observa lui-même dans Paris, l'an 1615, sur les huit heures du soir du 26 octobre, des hommes de feu au ciel qui combattaient avec des lances, et qui, par ce spectacle effrayant, pronostiquaient la fureur des guerres qui suivirent. Cependant j'étais 3iissi bien que lui dans la même ville, et je pro-

teste, pour avoir contemplé assidûment jusque sur les onze heures de nuit le phénomène dont il parle, que je ne vis rien de tel qu'il le rapporte. » L'histoire rapportée par Walter Scott, sur la foi d'un très-honnête chroniqueur, qui lui-même attestait un bon nombre d'hommes encore vivants, est dans ce genre, mais beaucoup mieux. En Ecosse, dans un village sur la Clyde, les habitants avaient été avertis qu'on voyait, le long du rivage, des hommes d'armes qui combattaient : les uns tombaient à terre et disparaissaient, d'autres surgissaient à leur place. On se rendit au lieu indiqué : deux tiers virent, un tiers ne vit pas. » Je ne vis rien, continue le chroniqueur, mais la frayeur et le tremblement de ceux qui voyaient frappaient assez tous les autres. »

« Il y a plusieurs années, dit M. Michelet (Pologne et Russie, 1852), plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné authentiquement, et par-devant les magistrats, affirmé par serment, qu'ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui partait de l'ouest et qui allait au nord. »

Quelle force que celle de la prévention ! Vn nommé Sabateï Sévi se présente comme messie et est suivi d'un grand nombre de sectaires. On le juge. Pendant la séance, les sectaires s'écrient qu'ils voient une colonne de feu entre Sabateï et le cadi. Le cadi

ne réclame pas, et le messie est conduit en triomphe. Cependant le sultan s'inquiète et fait au messie des conditions : on tirera sur lui; s'il n'est pas tué, il est reconnu pour véritable. Sabateï refuse et abjure. Ses partisans déclarent que ce n'est pas lui, mais le diable, qui a pris sa figure, pour le perdre (Annales du Crime, VI).

Molière a touché juste dans son Avare, mais Molière n'a pas converti tout le monde.

Harpagon. Cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.

Maître Jacques. Comment elle est faite?

Harpagon. Oui.

Maître Jacques. Elle est faite comme une cassette.

Le Commissaire. Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu pour voir.

Maître Jacques. C'est une grande cassette....

Harpagon. Celle qu'on m'a volée était petite.

Maître Jacques. Hé oui, elle est petite, si on le veut prendre par là ; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.

Le Commissaire. Et de quelle couleur est-elle?

Maître Jacques. De quelle couleur?

Le Commissaire. Oui.

Maître Jacques. Elle est de couleur.... là, d'une certaine couleur.... Ne sauriez-vous m'aider à dire?

Harpagon. Hé?

Maître Jacques. N'est-elle pas roug-

Harpagon. Non, grise.

Maître Jacques. Hé, oui, gris, rouge, c'est que je voulais dire.

Harpagon. Il n'y a point de doute, c'est elle assurément.

Maître Jacques. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert cela.

Explication des faits. — » 1° La supercherie? Il serait bien étrange que la supercherie, qui se glisse partout, ne se fût pas glissée aussi dans le magnétisme, et il serait amusant de rencontrer un croyant au magnétisme qui crût à la bonne foi de tous les magnétiseurs et de tous les magnétisés qui ont paru. N'y a-t-il aucune somnambule qui ait feint de dormir, feint d'être insensible, feint de deviner ce qu'elle savait parfaitement d'ailleurs, ou ce qu'elle avait connu par elle-même, ou ce qu'elle tenait des informations de quelque compère instruit par les causeries de l'antichambre? On raconte que dans un salon une femme d'esprit, se prêtant aux expériences du magnétisme, fit semblant d'être endormie et en profita pour dire à chacun les plus cruelles vérités. Personne dans la société ne la crut somnambule et lucide : on ne croit jamais qu'une personne qui voit de telles choses voie clair. Mais si, en maltraitant quelques-uns, elle tût débité

compliments aux autres, et choisi dans les secrets de comédie, pour les divulguer, ceux que les intéressés eussent choisis eux-mêmes, il est hors de doute qu'elle eût acquis sur place la réputation d'un excellent sujet magnétique. S'il y a eu un seul cas de supercherie, il peut y en avoir eu cent mille, et il est important de se tenir sur ses gardes. Calculez ce qu'une personne d'esprit et exercée, qui saisit au vol les moindres indications, qui ne s'avance qu'à tâtons et se fait aider, calculez ce qu'elle peut deviner justement.

2° Le hasard? On annonce qu'on tirera un numéro, et on le tire; une carte, et elle sort. Cela est arrivé à chacun de nous, et nous sommes quelquesuns qui n'en sommes pas plus fiers : car nous savons ce qui en est au fond. Aussi, quand nous avons réussi publiquement une ou deux fois, nous nous arrêtons, pour ne pas compromettre notre réputation d'infaillibilité. L'homme froid parlera ainsi : « J'ai réussi plusieurs fois, mais je me suis trompé, et combien de fois ! Je me suis trompé naturellement et j'ai deviné par hasard. » L'homme prévenu, au contraire : « J'ai deviné plusieurs fois; j'ai donc la faculté naturelle de deviner. Si je me suis trompé dans tel ou tel cas, c'est par accident, parce que, pour une cause ou une autre, cette faculté était empêchée. » Un seul fait positif, prétend-on, prouve

plus que dix faits négatifs. Oui, pourvu qu'il prouve quelque chose, autre chose qu'une rencontre fortuite. Le hasard est grand, mais il n'y a que la nature qui se répète toujours.

3° Le pouvoir inconnu d'une cause connue? La Place a dit : a Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence de phénomènes uniquement parce qu'ils sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances. Seulement, nous devons les examiner avec une attention d'autant plus scrupuleuse qu'il paraît plus difficile de les admettre; et c'est ici que l'analyse des prohabilités devient indispensable pour déterminer jusqu'à quel point il faut multiplier les observations ou les expériences, afin d'obtenir, en faveur des agents qu'elles semblent indiquer, une probabilité supérieure aux raisons que l'on peut avoir d'en rejeter l'existence. » La Place a raison : la science se résigne à admettre des causes nouvelles, mais elle s'y résigne, et elle ne commence pas par là. Virey raconte qu'un médecin voulut fasciner un crapaud : il fit si bien qu'il eut des nausées et s'évanouit. Revenu à lui, je ne sais par quel agent il expliqua la chose; mais c'était assez du dégoût.

Avant d'attribuer un fait à une cause nouvelle,

il faut, ce semble, bien constater l'énergie des causes déjà découvertes, et, avant de déclarer qu'elles ne peuvent faire une chose, connaître tout ce qu'elles peuvent en ce genre.

Or, quand on examine les phénomènes merveilleux que nous avons cités, d'ordinaire on considère d'un côté la merveille physique ou morale, de l'autre côté l'habitude de tous les jours, et, comme il y a d'ici là une énorme distance, on conclut que, pour la franchir, il a fallu une vertu merveilleuse aussi.

Nous nous proposons de combler une partie au moins de l'intervalle, à l'aide de faits analogues. Nous apprendrons des observateurs ce que font de surprenant les causes naturelles connues ; après cela, s'il reste du prodige, il faudra, nous le disons en toute conscience, il faudra bien s'y résigner.

En attendant, n'imitons pas les paysans de Gonesse, qui, voyant en l'air le premier ballon lancé de Paris, le prirent pour un monstre et voulurent le lapider; n'imitons pas non plus ces Indiens qui, voyant les Européens communiquer par lettres, s'imaginaient que ces carrés de papier étaient ensorcelés ; ne faisons pas comme, il y a des siècles, Georges Agricola et d'autres métallurgistes, décrivant et figurant gravement dans leurs ouvrages les démons, les gnomes qu'on trouvait en creu-

snnt les entrailles de la terre, et qui s'échappaient de quelques soupiraux de l'enfer, pour étouffer les mineurs de vapeurs empestées, ou éteindre leurs lampes, ou causer des explosions épouvantables.

Difficulté de constater les faits merveilleux.

Est-il donc si difficile de savoir la vérité sur un fait? Distinguons : on connaît assez aisément ceux qui sont sans intérêt; mais pour ceux auxquels l'imagination et la passion se mêlent, et les faits merveilleux sont de ceux-là, il n'est rien de plus malaisé, en France du moins. La folie, en d'autres pays est solitaire, chez nous elle est contagieuse : tout le monde à la fois est fou de la même folie ; elle ne dure pas longtemps, c'est une fièvre de vingt-quatre heures, mais pendant ces vingt-quatre heures elle fait le vrai et le faux comme il lui plaît. Vous qui n'avez pas la lièvre, vous essayez une enquête; le premier jour, personne ne vous écoute, et le lendemain personne ne sait de quoi vous parlez.

Mais le témoignage de personnes honorables? Cela ne suffit pas encore. Je ne connais pas un fait incroyable qui ne s'appuie sur le témoignage de quelque personne honorable. J'ai beaucoup de goût pour cette sorte de témoins et ne les écoute jamais sans respect et sans sympathie ; si j'étais à leur place, il est probable que je croirais; mais enfin c'est une grosse affaire d'admettre un fait qui vous force de changer toutes vos idées, et personne ne peut trouver mauvais que je reste sur la réserve jusqu'à ce que je me trouve dans la même circonstance où le témoin s'est trouvé. S'il est naturel qu'il croie avoir vu ce qu'il a vu, il est naturel aussi que j'attende, pour croire, d'être dans le même cas que lui. Je prie que l'on veuille bien réfléchir combien de choses prodigieuses on s'obligerait à admettre sur cette foi. Je considère comme un témoin très-honorable tel écrivain qui affirme que sa pelle et ses pincettes ont quitlé d'elles-mêmes la cheminée, sont sorties par la porte et rentrées par la fenêtre; et pourtant ce témoin serait injuste s'il prétendait m'astreindre à sa parole. On a heau dire, ce ne sera jamais la même chose de voir un fait ou de voir quelqu'un qui l'a vu.

Mais, dit-on, pour les faits scientifiques, l'Académie est là; il est impossible qu'elle n'ait pas une autorité considérable. Nous répondrons en rappe-

lantce que chacun a pu observer bien des fois, les singulières dispositions du public à l'égard de ce corps savant. Dès qu'une nouveauté paraît, le public a les yeux sur l'Académie : on la presse de décider, on estime infiniment son jugement avant qu'il soit rendu; est-il rendu et défavorable, ce qui arrive quelquefois, c'est un soulèvement universel : « Aussi qu'allait-on faire de lui demander son avis? on sait bien que c'est un corps routinier, qu'il dort sur sa science, que ses idées sont comptées, et que cela le dérangerait d'en admettre une de plus; » cependant la nouveauté vieillit un peu, elle perd de son charme, on l'oublie et on oublie avec elle la belle passion qu'elle a inspirée; et quand elle se représente, on lui dit: « Mais pourquoi n'êtes-vous approuvée par l'Académie? Vous devriez vous faire approuver. » Ainsi va le monde.

Il est d'autant plus nécessaire d'être sur ses gardes avec les partisans du merveilleux, qu'ils donnent à un témoignage unique une plus grande valeur. Un seul fait qui affirme, prouve, disent-ils, plus que cent faits qui nient. Je le reconnais; car enfin ce fait solitaire, il faut l'expliquer, il ne s'est pas produit tout seul, il peut être l'œuvre d'une puissance qui aura été gênée ailleurs, et que la science doit constater ; mais encore faut-il être sûr que ce fait est réellement merveilleux, qu'il n'y a pas là ou une

supercherie de l'opérateur, ou une illusion de l'ob servateur, ou une rencontre du hasard, ou un effet nouveau d'une cause connue; or, pour être sûr de cela, il est absolument nécessaire que le fait se répète, qu'on varie l'expérience avec toutes sortes de scrupules et d'adresse, de manière à détruire la quadruple chance d'erreur que nous avons signalée. Par exemple, un joueur prétend lire dans mon jeu; je ne nie pas, mais avant de croire, j'ai à écarter plusieurs motifs de doute. Il peut m'avoir servi des cartes biseautées ou les avoir mêlées en prestidigitateur, ou être convenu de certains signes avec quelqu'un qui regarde mon jeu. Il peut me faire dire, sans que je m'en doute, les cartes que j'ai, en tâtonnant, en avançant ou reculant sur les indications naïves de mes paroles ou de mes gestes; voilà l'illusion de l'observateur. Il peut tomber juste, par aventure; voilà la rencontre du hasard. 11 peut, en consultant le calcul des probabilités et quelques cartes jouées, deviner ce que devinent les bons joueurs; voilà l'effet nouveau d'une cause connue. Méfiant comme on doit l'être quand il s'agit d'attribuer à un homme une puissance surhumaine , je demanderai donc qu'il me soit permis de faire et refaire l'expérience en lui ôtant toute équivoque. Je jouerai moi-même, avec des cartes neuves, tenant et cachant mon jeu, surveillant, s'il vient à toucher mes cartes, les mou-

vements du personnage et le bandeau, que j'aurai posé à ma façon ; je surveillerai mes gestes et mes paroles, je renouvellerai mes cartes, j'exigerai, avant que le jeu soit ouvert, des déclarations entières et précises. Gela fait, nous verrons.

Mais si les opérateurs de phénomènes merveilleux se refusaient à quelqu'une de ces précautions que je juge indispensables? C'est justement ce qui arrive et qui est cause que l'on ne parviendra jamais à s'entendre. Voici une expérience prétendue décisive; les savants et les magnétiseurs la disposent chacun d'une façon contraire; les magnétiseurs disent : Si elle n'est pas ainsi, elle ne produit rien ; les savants disent : Si elle est ainsi, elle ne prouve rien. Mlle Pigeaire prétend lire à travers les corps ; elle lit à travers un bandeau qu'on lui applique sur les yeux; un savant suspecte ce bandeau, que des mouvements peuvent déplacer, et propose une sorte de masque de soie couvrant tout le visage, ou un écran de papier entre les yeux et le livre. L'opérateur refuse, alléguant que le masque ou l'écran briserait le rapport qui semble s'établir entre l'objet et la somnambule. Qu'y faire ? Si la somnambule a raison, le savant n'a pas tort. Autre exemple : Un spirite en renom affirme que s'il dépose des feuilles de papier blanc, il les retrouvera écrites par des Esprits; il conduit un savant au Louvre, et là, pas-

sant de salle en salle, dépose des feuilles de papier, qu'il doit relever plus tard. Le savant ne trouve pas l'expérience bonne : il voudrait que Ton mît une feuille de papier et qu'on ne la perdit pas de vue. Qu'y faire encore? Un autre opère des merveilles dans l'obscurité; on désirerait le plein jour, pour mieux voir, mais les esprits ne consentent à agir que dans l'obscurité. Il n'y a qu'à rester chacun chez soi. Mais ce n'est pas seulement telle ou telle condition extérieure qu'il faut aux opérateurs des merveilles, ils exigent que les témoins eux-mêmes soient en de certaines dispositions; on le sait, ils n'aiment pas à opérer devant les incrédules et les railleurs. Deleuze l'avoue, et déjà, de son temps, Mesmer récusait pour ses juges les médecins et les savants, dont il craignait, disait-il, la jalousie. On se rappelle quelles instructions Deleuze donne à ceux qui désirent éprouver la vérité du magnétisme. Il leur dit : Croyez. La science dit : Doutez. La raison me dit: « Aie la vue nette, l'esprit libre, méfie-toi de ton imagination, sois en garde; » l'opérateur me dit : « Concentrez vos idées sur le phénomène qui va se passer, attendez-le, abandonnezvous. » Ainsi, si je n'écoute pas l'opérateur, l'effet sera nul, et si je n'écoute pas la raison, l'effet sera équivoque. Comment se tirer de là? J'ose affirmer qu'on ne s'en tirera pas. Entre ceux qui, au début

de la recherche, vous disent : « Croyez, » et ceux qui vous disent : « Doutez, » il y a un abîme qui ne se comblera point. S'il ne s'agit que d'arriver à la certitude, on y arrive par les deux chemins, par le premier plus sûrement; mais s'il s'agit d'arriver à la vérité, à une vérité qu'on puisse démontrer à soi-même et aux autres, c'est différent; il n'y a que le second chemin qui y conduise. A ceux qui pratiquent le précepte : « Croyez et vous éprouverez, » on aura toujours à faire cette objection : « Vous éprouverez parce que vous avez cru; si vous aviez cru autre chose, vous auriez éprouvé autre chose, tout ce qu'il est possible de croire et d'éprouver dans le monde. Il se peut que vous soyez dans le vrai, car il se peut que ceux qui vous ont proposé de croire soient eux-mêmes dans le vrai; s'ils avaient été dans le faux, vous y seriez comme eux. Est-ce donc être dans le vrai que d'y être par hasard? »

Des opérateurs de merveilles vont plus loin. On conçoit, à la rigueur, qu'ils exigent la foi de ceux qui pratiquent, mais ils l'exigent des simples témoins; il faut, pour que leurs merveilles réussissent, que les simples assistants eux-mêmes soient d'avance convaincus. Un témoin disposé à nier, ou simplement à douter, est un témoin malveillant, qui paralyse leur pouvoir, neutralise leur fluide ou

intimide les esprits avec qui ils sont en rapport. Cette rigueur nous semble fâcheuse : fâcheuse pour la doctrine, qui se réduit à opérer entre croyants et se retranche la prédication des infidèles ; fâcheuse pour le public, qui a la faiblesse de vouloir voir avant de croire, et se prive par son obstination de vérités d'un haut intérêt. Quelqu'un s'est plaint à M. Figuier que, se trouvant dans un salon où M. Home donnait une soirée, M. Home, avant de commencer , Fait fait sortir comme suspect de doute. Voilà quelqu'un qui aurait pu, si on avait eu un peu de condescendance pour lui. devenir un fidèle, tandis que maintenant il est prévenu, irrité, incurable, je le crains, et mourra sans savoir qu'un lustre peut se décrocher de lui-même, se promener dans une salle et se remettre tout seul à son clou : qu'il suffit pour cela de la volonté d'un homme, pourvu que cet homme soit très-volontaire. A quoi lui aura-t-il servi de naître au dix-neuvième siècle? H est dur, je le répète, d'avoir passé si pi es de la vérité sans la connaître, et je n'y sais qu'un remède. Voltaire dit, en pariant du comte de Bonneval, qui devint pacha, qu'il fut saisi d'un mouvement de grâce turque. J'espère, puisqu'il y a une grâce turque, qu'il y a aussi une grâce fluidique et une grâce spirite, et que notre incrédule en sera touchn im jour.

On trouvera peut-être que nos mystères modernes ressemblent assez aux évocations d'Hécate, telles que les raconte un ancien auteur. Tl s'agissait de faire apparaître la déesse sous la figure d'un feu aérien ; un milan ou un vautour portant de l'étoupe enflammée faisait les frais de l'apparition; et pour que les assistants vissent mieux, il leur était expressément recommandé, aussitôt qu'ils apercevraient la flamme, de se jeter la face contre terre.

J'ai désiré montrer, dans ce qui précède, combien les recherches qui concernent le merveilleux sont délicates et quel esprit il faut y apporter pour éviter autant que possible les illusions auxquelles le sujet prête. Avant d'essayer de démêler moi-même le vrai du faux dans cette matière, je voudrais qu'on me permît de faire une distinction à laquelle je tiens infiniment : la distinction entre la chose à laquelle on croit et la personne qui croit à cette chose. On n'est pas un esprit absurde parce qu'on ajoute foi à une absurdité. D'abord, celui qui croit, croit par quelque raison : ou il a vu un fait, ou il le tient d'une tradition jugée authentique, ou il l'admet, à l'exemple d'hommes considérables qui l'admettent, ou il trouve là l'explication de difficultés autrement insolubles. Supposons qu'il se trompe, il n'est pas absurde parce qu'il a mal vu ou mal interprété un fait, parce qu'il a mal critique

les témoignages, parce qu'il a été trop humble devant des hommes supérieurs, parce qu'il n'a pas su sortir d'une difficulté réelle par le vrai chemin. Ensuite, la raison n'est pas d'une pièce : elle peut faiblir sur un point et se relever sur d'autres points; elle a des maladies locales, qui laissent le reste sain, et on ne juge delà maladie ou de la santé, comme de tout au inonde, que par ce qui domine. Vous, qui pensez être si ferme, êtes-vous certain de ne faire aucune part au merveilleux? N'avez- vous jamais été tenté de croire à la chance au jeu ou dans les entreprises? N'avez-vous jamais cru à des pressentiments? Étiez-vous rassuré si, passant le soir dans des lieux déserts, vous avez rencontré un feu follet sur votre route? Si vous traversiez un bois au clair de lune, avez-vous regardé intrépidement les formes bizarres que prennent dans cette lumière douteuse les troncs et les branches des arbres? Et le soir, quand vous êtes seul, songeant près de votre feu, si le vent gémit à travers les portes, si un meuble craque, si la bouilloire chante, si un charbon, rongé par le feu, imite quelque forme vivante, et si vous suivez de l'œil ses métamorphoses, si une légère flamme bleue voltige sur le bois ou s'élance comme un jet, alors ne flottez-vous pas entre deux mondes, entre le monde de la réalité et le monde surnaturel? Il me revient en ce moment un souvo-

nir de notre École normale. Un hiver, à la récréation entre le souper et le coucher, il nous prit l'idée de faire des lectures à haute voix, et on tomba sur les Contes fantastiques. Imaginez une dizaine de jeunes gens dans une salle d'étude, les uns autour du poêle, les autres dans des coins, en silence ; dans le fond, une chandelle unique entre trois cartons, et dont la lumière baisse à mesure que la mèche s'allonge, un lecteur insérant là sa tête, vous comprendrez qu'on se prépare à des émotions extraordinaires. On riait d'abord de soi-même; mais les feuillets tournaient, et les rêves étranges d'Hoffmann passaient devant nos esprits, nous enlevant l'un après l'autre un peu de notre raison. Faut-il l'avouer? Nous étions là les anciens d'une savante École, plusieurs l'espoir de la philosophie; eh bien! quand l'heure sonnait, nous ne savions plus où nous étions, et nous gagnions nos lits poursuivis par la peur.

Recherches sur les causes des faits merveilleux. — Prem

analogies.

1° Insensibilité, force extraordinaire, résistance à la destruction. On sait que l'éthérisation nous rend insensibles aux opérations les plus cruelles. Certaines affections, telles que la folie, la catalepsie, l'hystérie, affaiblissent singulièrement ou détruisent la sensibilité. Quelquefois elles la pervertissent au point que ce qui excite communément les douleurs les plus vives ne produit que des sensations agréables ou voluptueuses. Le sommeil est chez certaines personnes si lourd qu'il est besoin de les maltraiter rudement pour les éveiller ; on en a vu supporter ainsi des coups violents et même de fortes brûlures. La distraction va jusqu'à supprimer la souffrance : des soldats dans l'action sont quelquefois

cruellement blessés sans s'en apercevoir. Zimmermann raconte que le mathématicien Viete, absorbé dans ses calculs, resta trois jours sans boire, ni manger, ni dormir. Les aliénés, dont l'esprit est possédé d'autres idées, supportent des jeûnes qu'ils ne pourraient supporter dans l'état de santé. On en a vu rester sans prendre de nourriture un mois entier.

Quelquefois la volonté opère une insensibilité artificielle. Saint Augustin nous a conservé (Cité de Dieu) une histoire où se marque une singulière action de la volonté sur le corps. « Il y eut un prêtre de l'église de Calame, nommé Restitutus, qui, lorsqu'il le voulait, à la demande des curieux d'une telle merveille, pourvu qu'on imitât des gémissements, se séparait de ses sens. Il était étendu tout semblable à un mort. On le pinçait, on le piquait, on le brûlait même, il ne sentait rien, sauf, à son réveil, la douleur de la blessure. Et ce n'était pas qu'il se roidît contre le mal ; il ne sentait réellement rien de ce qui se passait dans son corps; on le voyait à ce que sa respiration était nulle, comme chez un mort. Pourtant, si on parlait un peu fort, il entendait, disait-il, les voix comme dans le lointain. »

Cardan s'attribue à lui-même une semblable vertu. « Aussi souvent que je veux, je tombe insen-

sible comme en extase. Pendant que j'y tombe, je sens au cœur comme si mon âme partait, et clans tout le corps, comme si elle s'ouvrait passage. Elle commence par la tête, surtout par le cerveau, suit toute l'épine dorsale, et n'est contenue qu'à grand'peine. Je sens seulement que je suis hors de moi, et à force d'efforts je me remets peu à peu. »

Que ne peut le moral en ce genre? La force morale et l'imagination aident sans doute à souffrir la douleur, mais vraiment elles la suppriment quelquefois en tout ou en partie. Avec du courage et une imagination portée ailleurs, on souffre mieux et on souffre moins; on cite un brigand italien, qui, appliqué à la question, pour lui faire avouer ses crimes, résista aux tourments les plus violents, en répétant : Ti veclo. Échappé au gibet par cette constance, on lui demanda l'explication de ces mots: Je te vois. C'était la potence, dit-il; en la voyant, j'avais le courage de nier. On connaît le trait de cet amiral, qui, les quatre membres emportés par les boulets, se fit placer sur un tonneau de son, et commanda encore de la voix. Donnez à une créature faible, à une femme, une forte passion (par exemple, la volonté de sauver quelqu'un qu'elle aime), et vous verrez quels prodiges d'énergie physique elle rendra, à déconcerter, à vaincre les hommes les plus robustes. Et les fanatiques de

l'Inde : « J'ai vu en plusieurs endroits, dit Bernier, des fakirs qui tenaient un bras et quelquefois tous les deux élevés et tendus perpétuellement en haut par-dessus leurs têtes. Les nerfs s'étaient retirés et les jointures séchées. D'autres, par un vœu particulier, se tenaient sept ou huit jours debout sur leurs jambes, qui devenaient enflées et grosses comme leurs cuisses, sans s'asseoir et sans se coucher, ni sans se reposer autrement qu'en se penchant et s'appuyant quelques heures de la nuit sur une corde tendue devant eux ; d'autres qui se tenaient des heures entières sur leurs mains, sans branler, la tête en bas et les pieds en haut, et ainsi de je ne sais combien d'autres postures. » On sait qu'ils s'enfoncent des clous dans les chairs, se chargent de chaînes, de poids énormes, se brûlent diverses parties du corps. Tout le monde connaît l'ancienne légende de cet anachorète du cinquième siècle, Siméon Stylite, qui vécut vingt-six ans sur une colonne.

Comme le corps devient insensible par des causes naturelles, par des causes naturelles aussi il est capable de résister à des causes physiques de désorganisation. Duhamel et Dutillet ont vu des filles de campagne rester dix minutes dans un four chauffé à cent quarante degrés centigrades; des physiciens ont éprouvé qu'ils pouvaient supporter assez long-

temps le séjour dans une chambre à la température de cent vingt-quatre degrés. Cabanis reconnaît que des fanatiques ont reçu quelquefois impunément de très-fortes blessures, qui, dans leur élat naturel, eussent été mortelles ou très-dangereuses; et Montègre assure avoir eu connaissance d'un jeune homme qui, clans un accès de délire frénétique, s'élança par la fenêtre d'un quatrième étage, tomba sur le pavé, et ne se fit qu'une blessure peu considérable à la jambe.

2° Maladies et guérisons extraordinaires. Qui n'a éprouvé mille fois par lui-même les effets de la contention de l'esprit, des passions ou de l'imagination sur le corps ? Sous le coup de ces causes morales, on voit tour à tour le corps s'abattre et se relever, mourir et vivre. La colère, la douleur, la joie peuvent tuer. La frayeur est bien puissante. On raconte que Spinello, après avoir peint le diable, fut si épouvanté des tniits terribles qu'il lui avait donnés, que, tout le reste de sa vie, il crut le voir à ses côtés, lui reprocher de l'avoir fait si laid.

C'est encore ce même principe qui a pu être cause que des morts sont arrivées dans le moment prédit : l'âme effrayée a produit l'affaiblissement qui est l'effet naturel de la crainte ; à mesure que le temps marqué approchait, l'affaiblissement et le dérangement augmentaient dans la plus grande proportion;

le sentiment de cet affaiblissement, ajoutant à la certitude de la prédiction, l'augmentait encore, et les derniers jours ont nécessairement dû être mortels. La passion a des effets d'une force singulière. Quelles fatigues ne fait-elle pas supporter? Quels prodiges ne fait-elle pas accomplir ? Les médecins prétendent même qu'elle peut, quand on y fait appel, secouer le plus lourd engourdissement. Le cataleptique de Tulp, raconte Tissot, revint à lui, quand on lui dit qu'il épouserait sa maîtresse. M. de Lagni, qui ne parlait plus et qui paraissait ne plus entendre, nomma encore le carré de douze, quand on le lui demanda. Un de ses collègues, raconte t— il encore, ne pouvant tirer aucune marque de sentiment d'une femme fort avare qui était tombée en léthargie, s'avisa de lui mettre dans la main quelques écus neufs, et elle commença à reprendre connaissance en les serrant; et M. Morand a vu un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que quand on lui cria à haute voix: « Quinte, quatorze et le point. »

Mais c'est surtout l'imagination qui nous tourne comme il lui plaît. Nous la connaissons tous. Qui de nous, s'il souffrait d'une dent, et était décidé à la faire arracher, ne s'est senti guéri en touchant la sonnette du dentiste? Pensez fortement à une légère douleur qui se produit dans quelque partie de votre

corps, elle grandit sous votre regard, et devient presque intolérable. Une faible démangeaison, par exemple, si vous imaginez qu'elle est produite par quelque insecte, finira par devenir une démangeaison universelle. Soyez bien persuadé que vous êtes empoisonné, et pariez à coup sûr pour la colique. Les malades absorbés par la pensée de leur maladie, attentifs aux moindres phénomènes qui ont lieu dans leur corps, à mille mouvements d'ordinaire inaperçus, réussissent ainsi à exagérer de petits maux et à se créer des douleurs réelles. La préoccupation de digérer empêche de digérer. Une crise attendue a de grandes chances d'arriver ; et si on se distrait, si on l'oublie, de grandes chances de ne pas survenir. C'est une observation sans cesse répétée, que la lecture des livres de médecine fait beaucoup de malades ; qu'après avoir lu la description minutieuse des symptômes des maladies, et notre imagination frappée, nous les retrouvons en nous, pensant ainsi tour à tour avoir toutes les maladies qu'on nous a retracées.

Les médecins connaissent bien les propriétés merveilleuses des pilules de mie de pain administrées sous un nom savant, et comment, en maintes rencontres, elles produisent justement les effets que l'ordonnance leur attribue. Il y a mieux que cela. Belwig rapporte qu'un médecin ayant donné

à un paysan une ordonnance par écrit, pour le purger, en disant: Prenez cela, le bonhomme, revenu à la maison, se met au lit, avale le papier, est purgé, et retourne dire au médecin qu'il a été guéri par sa purgalion.

Nous le savons tous par expérience personnelle, la venue seule du médecin, quand nous avons en lui grande confiance, calme nos maux; par autorité les médecins l'ont faire ce que les remèdes n'eussent jamais fait, et les plus habiles sont ceux qui à la t'ois traitent la maladie et le malade: ils peuvent faire des merveilles; s'ils n'en font pas plus souvent, c'est qu'ils ne le veulent pas. Apollonius de Tyanes chassait les démons, soit par des attouchements, soit par des paroles. On a conservé les termes mystérieux par lesquels les Grecs chassaient les maux. Contre les fièvres tierces, outre Abracadabra, Sator, Arebo, Tenet, Obéra, Rotas, Kiiiori, Gibel, etc. ; si on est mordu d'un chien enragé, il faut des mots plus infernaux, comme Pax, Max, Adimax. Si on a quelque bras cassé ou le pied démis, Araries, Dardaries, Donatas, Matas, et le reste.

Gerbi, professeur à Pise, décrivait, en 1794, sous le nom de Curculio odontalgicus, un insecte auquel on attribue une propriété bien singulière. On prétend que, si l'on broie une douzaine de ces insectes entre le pouce et l'index, jusqu'à ce qu'ils

aient perdu leur humidité, ce doigt conserve pendant un an la facullé de guérir la douleur des dents provenant de carie. Il suffit pour cela d'en toucher le creux de la dent gâtée. Sur six cent vingt-neuf personnes, quatre cent une ont réussi. Plusieurs savants ont reconnu la même propriété à d'autres insectes coléoptères. L'un d'eux pense que le mieux est de toucher la dent immédiatement après avoir touché l'insecte.

Il y a de singulières communications de maladies par imagination. Pausanias raconte que les filles de Prétus se crurent changées en vaches. Plularque rapporte qu'à un instant toutes les filles de Milet se pendaient. Les magistrats arrêtèrent ces suicides en ordonnant que toutes les filles qui se seraient pendues fussent exposées en public, nues et la corde au cou. Un médecin du Valais a observé, vers 1813, une semblable épidémie dans le département du Simplon. Cette fois ce fut le curé du lieu qui, par ses exhortations, Farrêta. Deux médecins rappellent qu'à Lyon, pendant un temps, les filles avaient la manie de se noyer.

Les épidémies de sorciers et de possédés ont été aussi communes. Au commencement du dix-septième siècle, dans le pays de Labourd, compris actuellement dans le département des Basses-Pyrénées, un grand nombre de malheureux furent

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brûlés comme sorciers. Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, après les avoir condamnés, en a écrit l'histoire. Un grand nombre d'entre eux se croyaient loups-garous ; ils racontaient que dans cet état ils avaient mangé des enfants et des jeunes filles, n'omettant aucune circonstance, et fournissant avec une exactitude déplorable tous les prétextes de se faire brûler vifs. Une multitude déclaraient devant leurs juges mêmes qu'ils étaient allés à travers les airs au sabbat, montés sur un bouc ou quelque autre monture diabolique.

Parmi plusieurs épidémies de possession, une des plus célèbres, dite des nonnains, se répandit au quinzième siècle sur tous les couvents de femmes d'Allemagne, en particulier dans les États de Saxe et de Brandebourg, et gagna jusqu'en Hollande. Au dire de Simon Goulard, « elles prédisaient, cabriolaient, grimpaient contre les murailles, parlaient des langues étrangères, bêlaient comme des brebis, et quelquefois se mordaient les unes les autres comme des enragées. »

Le médecin Hecquet, qui a prétendu ramener à des causes naturelles les merveilles des convulsions, raconte plusieurs faits curieux de ce genre. A la Nouvelle-France, une fille entra h l'Hôtel-Dieu pour un hoquet continuel et violent dans lequel elle imitait assez bien le jappement d'un chien. Il y avait

dans la salle où on la plaça quatre autres jeunes filles atteintes de diverses maladies ; trois jours après, elles jappèrent avec convulsions et léthargie finale. La première était guérie le cinquième jour. Gela dura ainsi une semaine. Alors on prit le parti de placer chaque malade dans une chambre à part, où elles ne pussent se voir ni s'entendre ; après quoi on les menaça de la discipline si elles continuaient: le remède opéra.

Dans un autre endroit, c'était une communauté tiès-nombreuse de filles qui, tous les jours à la même heure, étaient toutes saisies de la même maladie. On entendait un miaulement général par toute la maison, qui durait plusieurs heures, au grand scandale du voisinage. On leur signifia, par ordre des magistrats, qu'il y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats qui, au premier miaulement, entrerait dans le couvent et fouetterait celle qui aurait miaulé. Et le bruit cessa.

Personne n'ignore le trait de Boerhaave dans l'hôpital de Harlem. Des femmes tombaient en convulsion à l'imitation les unes des autres. Il fit rougir un fer au feu et menaça de brûler le bras à la première à qui cela arriverait. Aucune ne tomba.

Le docteur Pezzi, dans un ouvrage publié en italien, rapporte que son neveu, à la suite de la lecture répétée de l'histoire du somnambulisme de

Gastelli , fut lui-même atteint de cette affection, et qu'il présenta des phénomènes absolument semblables à ceux qui sont rapportés dans cette histoire. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le docteur ayant chargé un jeune domestique d'accompagner son neveu pendant les accès et de veiller sur lui, ce domestique fut bientôt lui-même atteint de somnambulisme, et donna ainsi une nouvelle preuve de l'influence de l'imitation sur la production de cet état.

Bailly a conservé ce fait: « Le jour de la cérémonie de la première communion, faite à la paroisse de Saint-Roch, il y a quelques années (1780), après l'office du soir, on lit, ainsi qu'il est d'usage, la procession en dehors. A peine les enfants furentils rentrés à l'église et rendus à leur place, qu'une jeune fille se trouva mal et eut des convulsions. Cette affection se propagea avec une telle rapidité, que, dans l'espace d'une demi-heure, cinquante ou soixante jeunes filles, de douze à dix-neuf ans, tombèrent dans les mêmes convulsions, c'est-à-dire serrement à la gorge, gonflement à l'estomac, l'étouffement, le hoquet et les convulsions plus ou moins fortes. Les accidents reparurent à quelquesunes dans le courant de la semaine; mais le dimanche suivant, étant assemblées chez les Dames de Sainte-Anne, dont l'institution est d'enseigner

les jeunes filles, douze retombèrent dans les mêmes convulsions ; et il en serait tombé davantage, si on n'eût eu la précaution de renvoyer sur-le-champ chaque enfant chez ses parents. On fut obligé de multiplier les écoles. En séparant ainsi les enfants, et ne les tenant assemblées qu'en petit nombre, trois semaines suffirent pour dissiper cette affection convulsive épidémique. *>

3° Communication des symptômes de maladies. Estil possible que les symptômes de maladies se communiquent? Voici une anecdote de Yirey : « Une femme de chambre voit le chirurgien perçant un abcès au bras de sa maîtresse; elle sent au même instant une vive sensation au même lieu, qui devint tout rouge. » On ne trouve pas un grand nombre d'observations pareilles, mais il y a des faits ordinaires qui mettent sur le chemin. Nous sommes naturellement portés à imiter les mouvements, à prendre les passions de ceux qui nous approchent. Les enfants laissent naïvement paraître ces impressions. Nous apprenons plus tard à les dominer; mais, toutes les fois que nous nous oublions, cette imitation revient. Les exemples abondent de ces contagions. Or jusqu'à quel point peut aller ce sentiment par contre-coup des souffrances des autres, si Ton suppose dans celui qu'on y expose une sensibilité nerveuse très-excitée? Il est difficile de le

déterminer. Mme de Sévigné écrivait à sa fille dans son aimable langage : « J'ai mal à voire poitrine. * Il reste à savoir ce que physiquement il peut y avoir de vrai en de certaines occasions clans des mots pareils.

4° Subtilité des sens. Quelle peut être exactement la subtilité des sens dans l'état normal? Cela est difficile à apprécier; nos sens s'aident les uns les autres et se reposent les uns sur les autres du soin d'informer l'esprit. Il n'y a presque pas de circonstances où nous n'usions à la fois de la vue, de l'ouïe ou du toucher. Il arrive de là qu'aucun de ces organes ne fait tout ce qu'il peut, ni ne le montre. Mais réduisez un sens à lui-même, et un homme à un sens, vous verrez quelle finesse il acquerra, quelles ressources auparavant incroyables il développera. Le fait que raconte Bayle de cet aveugle qui, au toucher, distinguait les différentes couleurs, même entremêlées, est un fait extrême; mais enfin, qui de nous, clairvoyants, se chargerait, les yeux fermés, de trouver son chemin, et son chemin à travers les rues de Paris, comme des aveugles de longue date le font tous les jours, et comme une fois ce quinze-vingts qui guidait un étranger? Dans ce cas, l'ouïe, le tact et la mémoire suppléent par une habileté nouvelle au sens éteint. Comme aussi, dans le monde, ces aveugles reconnaissent les gens

et leur place au timbre de la voix, au ton de la parole, à la force du son et à sa direction! Otez Fouie et vous serez émerveillé de la délicatesse de la vue ; elle lira votre pensée, elle devinera vos paroles dans votre physionomie, dans le mouvement de vos lèvres. Même sans supposer des infirmités physiques, et laissant à l'homme toutes ses facultés, n'a-t-on pas vu ce que peut sur elles l'exercice, l'éducation? Croit-on que, depuis l'imprimerie, la mémoire en général n'ait pas perdu de sa force? La foule retient-elle des poèmes entiers, comme dans l'antiquité les vers d'Homère, comme chez les Indiens des épopées de cent et de deux cent mille vers? Nous, civilisés, avons-nous la vue perçante ou la fine ouïe des sauvages, qui devinent à des distances énormes leur ennemi ou leur proie?

La pénétration possible des sens dans l'état sain est donc bien plus grande que nous ne le croyons d'ordinaire. Supposez maintenant une affection nerveuse, chacun de nous n'en a-t-il pas vu ou senli des effets étranges : un organe distinguant tout à coup avec une délicatesse étonnante le moindre bruit, la moindre odeur, la moindre saveur, le moindre attouchement? Et si vous admettez un trouble profond du système nerveux, quelque grave maladie, comme la catalepsie, par exemple, dans cette espèce de mort des sens, si un seul reste ou-

vert, pensez-vous que toute la sensibilité retirée du reste et portée là ne lui fera pas faire des merveilles? « Dans l'hystérie, dit Georget, les sens sont quelquefois très-irritables : la vue ne peut supporter un rayon de lumière, l'ouïe le son le plus léger, l'odorat l'odeur la moins pénétrante; la pluie, le froid ou la chaleur, les variations de la température, l'air chargé d'électricité incommodent toujours beaucoup les malades. » Dans l'hypocondrie, des symptômes pareils : une irritabilité extrême de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, une pareille sensibilité aux variations de la température et à l'électricité de l'air. Un médecin hypocondriaque, cité par "Villermay, rapportait qu'il lui semblait entendre par tout le corps. Dans le somnambulisme naturel, n'est-ce pas le tact en partie qui, devenu d'une sagacité merveilleuse, dirige les somnambules par les toits et le long des fleuves?

5° Exaltation des facultés intellectuelles. Certaines boissons excitent l'esprit. On sait quel effet produit sur les Orientaux leur opium môle de feuilles d'une sorte de chanvre. Kœmpfer, qui prit en Perse un bol de ces préparations, se crut pendant plusieurs instants transporté sur les nuages, au milieu de l'arc-en-ciel, et ne sortit de son délire extatique qu'après un sommeil de quelques heures. Le Vieux de la Montagne, par des breuvages pareils, montait

l'imagination des jeunes gens, et leur promettait pour l'éternité les jouissances de ces moments, s'ils exécutaient ses ordres. Le jeûne excite aussi l'imagination. On sait que, si Ton dort à jeun, l'esprit est agité de rêveries; car on a, selon l'expression commune, le cerveau creux. Les antiques sibylles avaient l'esprit exalté par les vapeurs de l'antre où elles faisaient les prédictions. Chez les Mexicains, les prêtres du soleil s'étourdissaient en se frottant d'un onguent magique d'une odeur exécrable.

Enfin, si l'on veut la recette pour aller au sabbat, la voici, et vraiment on irait à moins. Il faut préparer, avec du vieux oing et certaines herbes magiques, un onguent dont on se frottera les tempes et les poignets. Ces plantes sont principalement la mandragore, la belladone, la pomme épineuse (datura stramonium), la jusquiame, l'ivraie, les pavots ou l'opium, toutes herbes d'odeur et de propriétés étourdissantes, ou stupéfiantes et narcotiques, comme on sait; mais il serait bien mieux d'y joindre de la graisse d'enfant, ou tout au moins de celle de pendu. (On sent quel effet doit produire sur l'imagination ce commerce avec les cadavres.) Enfin, pour achever le mystère, en cuisant cet onguent, il faut proférer certaines paroles de consécration tirées de l'hébreu ou du chaldéen. Ce n'est pas tout : il faut se préparer un ou deux j'

d'avance par le jeûne ; puis, le soir du vendredi où Ton se propose d'aller au sabbat, on mangera un gâteau de millet noir, sans sel, ou du fromage apprêté avec des herbes telles que le coq1, la menthe, et enfin, après s'être bien frotté d'onguent devant un brasier ardent, on doit se coucher sur le côté gauche précisément2.

Arétée a vu des individus, atteints de névrose, devenir ingénieux et singulièrement habiles sans maîtres, jusqu'à connaître l'astronomie, la philosophie, l'art poétique, que personne ne leur a jamais enseigné, et qu'ils semblent tenir de l'inspiration des muses. Il dit encore que leurs sens acquièrent une finesse, une délicatesse merveilleuse, et leur esprit une grande vivacité. Ils voient des images voltiger devant eux. Dans la méningite, ou inflammation du cerveau, la raison est, selon lui, quelquefois pleine et entière, le jugement très-net et très-propre à prophétiser. Le malade annonce aux assistants quand il doit mourir, et l'événement, qui le justifie, les jette dans l'admiration. Bertrand a vu un jeune homme, qu'il aimait, donner, un peu avant sa mort, le spectacle d'un esprit singulièrement lumineux.

1. Plante corymbifère, d'une odeur agréable, et qui est employée en médecine.

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