Virey
Quelques hystériques sont, au milieu de leurs accidents convulsifs, dans un état fort remarquable : elles ne voient ni n'entendent, et cependant elles tiennent des propos sensés, font des observations fines et judicieuses, mais bientôt déraisonnent, voient des fantômes, méconnaissent et tour à tour reconnaissent leurs parents ou leurs amis.
L'imngination ou la puissance de se représenter les objets n'est pas égale en tous les hommes, et, pour juger ce que le somnambulisme magnétique y apporte, il faut la voir là où elle est la plus grande. Tel peintre voit une fois un paysage, une personne, et les porte gravés au dedans de lui, et les rend vivants sur la toile. Tel joueur d'échecs, les yeux fermés, voit à la fois six ou huit échiquiers, suit les mouvements des pièces et les combine. Tel calculateur rapide voit dans sa tête des séries d'opérations comme il les verrait sur un tableau. Tel musicien entend intérieurement des morceaux compliqués de musique : Beethoven, sourd, composait et se répétait intérieurement d'énormes symphonies. Il ne faut donc pas prendre comme mesure de la puissance d'imaginer les choses la mesure commune, la faible et terne imagination de la plupart des hommes, mais le plus grand développement où elle peut atteindre naturellement dans des individus.
Pendant la veille, notre imagination peut se monter bien au delà de son ton ordinaire, quand elle est excitée par quelque passion. Qui ne sait en ce genre les effets de la peur, dans l'obscurité, dans la solitude, dans un cimetière, dans une forêt? les effets des récits extraordinaires qu'on nous a faits ou que nous nous sommes faits à nous-mêmes? Hoffmann, le conteur fantastique, se dressait la nuit sur son séant, croyant voir le diable. On a lu le passage si curieux d'Augustin Thierry, où l'auteur raconte qu'assis devant les livres d'une bibliothèque il voyait se dresser et se mouvoir devant lui les personnages que son esprit avait ranimés. Le soir, dans les ténèbres, avant de nous endormir, il est étonnant combien d'images passent devant nos yeux, et souvent avec une vivacité fatigante. Il y a des breuvages qui donnent des visions, suscitent ces spectacles imaginaires qu'un homme voit les yeux ouverts et ne peut s'empêcher de voir, alors même qu'il les juge imaginaires ; ces scènes, ces discours, ces odeurs, ces saveurs, ces mouvements chimériques dont nos sens font tous les frais. Quant aux songes, tout le monde les connaît, et la netteté de leurs représentations, l'entière illusion qu'elles produisent. Chacun n'a qu'à se rappeler ses propres souvenirs.
Le somnambulisme est plus rare et plus curieux ;
il montre une singulière force de l'imagination qui se représente les lieux habituels et permet au somnambule de s'y mouvoir comme s'il les voyait, quelquefois avec un singulier travail de l'esprit. Citons-en quelques exemples après la grande Encyclopédie et plusieurs médecins.
\ oici le fait cité par l'auteur de l'article Somnambulisme de l'Encyclopédie :
« M. l'archevêque de Bordeaux m'a raconté qu'étant au séminaire, il avait rencontré un jeune ecclésiastique somnambule. Curieux de connaître la nature de celte maladie, il allait tous les soirs dans sa chambre, dès qu'il était endormi. Il vit, entre autres choses, que cet ecclésiastique se levait, prenait du papier, composait et écrivait des sermons. Lorsqu'il avait fini une page, il la relisait tout haut d'un bout à l'autre :si on peut appeler lire cette action faite sans le concours des yeux). Si quelque chose alors lui déplaisait, il le retranchait et écrivait par-dessus les corrections avec beaucoup de justesse. J'ai vu le commencement d'un de ses sermons qu'il avait écrit en dormant; il m'a paru assez bien fait et correctement écrit. Mais il y avait une correction surprenante : ayant mis dans un endroit ce divin enfant, il crut, en le relisant, devoir substituer le mot adorable à divin; pour cela, il vit que le ce, bien placé devant dmnt ne pouvait
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aller avec adorable; il ajouta donc fort adroitement un t à côté des lettres précédentes, de sorte qu'on lisait cet adorable enfant. La même personne, témoin oculaire de ces faits, pour s'assurer s'il faisait usage de ses yeux, mit un carton sous son menton, de façon à lui dérober la vue du papier qui était sur la table ; mais il continua à écrire sans s'en apercevoir. Voulant ensuite connaître à quoi il jugeait la présence des objets qui étaient sous ses yeux, il lui ôta le papier sur lequel il écrivait, et en substitua plusieurs autres à différentes reprises; mais il s'en aperçut toujours, parce qu'ils étaient d'une inégale grandeur; car, quand on trouva un papier parfaitement semblable, il le prit pour le sien, et écrivit les corrections aux endroits correspondants à celui qu'on lui avait ôté. C'est par ce stratagème ingénieux qu'on est venu à bout de ramasser quelquesuns de ses écrits nocturnes. M. l'archevêque de Bordeaux a eu la bonté de me les communiquer. Ce que j'ai vu de plus étonnant, c'est de la musique faite assez exactement. Une canne lui servait de règle; il traçait avec elle, à distance égale, les cinq lignes, mettait à leur place la clef, les bémols, les dièses; ensuite il marquait les notes, qu'il faisait d'abord toutes blanches, et, quand il avait fini, il rendait noires celles qui devaient l'être. Les paroles étaient écrites au-dessous; il lui arriva une fois de
les écrire en trop gros caractères, de façon qu'elles n'étaient pas placées directement sous leurs notes correspondantes. Il ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur, et, pour la réparer, il effaça ce qu'il venait de faire en passant la main par-dessus, et refit plus bas cette ligne de musique, avec toute la précision possible.
« Il s'imagina une nuit, au milieu de l'hiver, se promener au bord d'une rivière et voir tomber un enfant qui se noyait; la rigueur du froid ne l'empêcha pas de l'aller secourir. Il se jeta ensuite sur son lit, dans la posture d'un homme qui nage. Il en imita tous les mouvements, et, après s'être fatigué quelque temps à cet exercice, il sent au coin de son lit un paquet de la couverture, croit que c'est l'enfant, le prend avec une main et se sert de l'autre pour revenir, en nageant, au bord de la prétendue rivière; il y pose son paquet et sort en frissonnant et claquant des dents comme si en effet il sortait d'une rivière glacée. Il dit aux assistants qu'il gèle et qu'il va mourir de froid, que tout son sang est glacé. Il demande un verre d'eau-de-vie pour se réchauffer; n'en ayant pas, on lui donne de l'eau qui se trouvait dans la chambre. Il en goûte, reconnaît la tromperie et demande encore plus vivement de Teau-de-vie, exposant la grandeur du péril qu'il courait. On lui apporte un verre de liqueur;
il le prend avec plaisir, et dit en ressentir beaucoup de soulagement. Cependant il ne s'éveille point, se couche et continue de dormir plus tranquillement.
« Notez que, lorsqu'il composait ses sermons, il voyait bien son papier, son encre, sa plume, savait bien distinguer si elle marquait ou non; il ne prenait jamais le poudrier pour l'encrier, et, du reste, il ne se doutait pas même qu'il y eût quelqu'un dans la chambre, ne voyant et n'entendant personne, à moins qu'il ne les interrogeât. Il lui arrivait quelquefois de demander des dragées à ceux qui se trouvaient à côté de lui, et il les trouvait fort bonnes quand on les lui donnait, et si, dans un autre temps, on lui en mettait dans la bouche, sans que son imagination fût montée de ce côté-là, il n'y trouvait aucun goût et les rejetait. »
Dans le Traité du Somnambulisme de Bertrand et autres livres spéciaux, on trouvera une multitude de faits de ce genre. En voici un curieux.
« J'ai vu, dit Bertrand, une somnambule qui annonça longtemps d'avance qu'à une époque qu'elle fixa elle serait forcée pendant huit jours entiers de repasser par son enfance, et qui, en effet, quand l'époque fut venue , parut ressentir une seconde fois, pendant cet intervalle, tout ce qui l'avait frappée le plus vivement dans le cours des premières
années de sa vie. Des personnes qui ne l'avaient pas quittée depuis son enfance étaient frappées de la voir retracer mille circonstances échappées à leur souvenir. Du reste, pendant tout ce temps, la somnambule éprouva dans son visage, dans sa manière de s'exprimer, dans ses goûts, dans ses penchants, toutes les modifications qui convenaient à l'âge auquel elle se reportait; elle s'amusait comme un enfant, jouait à la poupée. C'était une femme de trente-deux ans, épileptique depuis son enfance. Elle attribuait sa maladie à une vive frayeur qu'on lui avait fait éprouver à l'âge de cinq ou six ans. A cet âge, on avait l'absurdité de la menacer du diable, et un jour on l'avait couchée en lui répétant que le diable l'emporterait ; on fit plus, et, pendant que la pauvre enfant restait livrée à ses terreurs, au milieu de l'obscurité, on poussa la cruauté jusqu'à passer sous sa couverture une main couverte d'un gant de peau avec son poil. On ne réussit que trop à produire sur elle une funeste illusion, et elle eut sur-le-champ une attaque d'épilepsie. La maladie, depuis ce temps, résista à tous les remèdes. Quand la somnambule fut arrivée à l'époque de son enfance où cette scène terrible pour elle s'était passée, elle en reproduisit toutes les circonstances avec la plus grande exactitude; rien n'y manqua, pas môme l'atlaque d'épilepsie au moment
de la grande terreur. Plusieurs événements qui se rapportaient à peu près à la même époque de la vie de la malade étaient reproduits par elle avec une telle vérité, qu'ils faisaient la plus forte impression sur les spéculateurs; car les personnes qui l'avaient élevée avaient tenu envers elle une conduite atroce. Il n'est pas inutile de faire remarquer que cette somnambule avait, comme toutes les personnes épilepliques depuis leur enfance, éprouvé une grande altération dans ses facultés intellectuelles; elle était presque idiote et certainement tout à fait incapable de rien faire dans son état ordinaire qui approchât de ce qu'elle faisait en extase. » (Magnétisme animal.) Nous touchons ici le fait de somnambules qui, après avoir annoncé dans le sommeil quelles feraient telle et telle action, n'y manquent pas; et, par exemple, si elles ont annoncé qu'elles ne mangeraient pas pendant un certain temps, pendant ce temps ne peuvent manger. L'état de veille nous fournit des indications : dans la veille il nous arrive de nous proposer quelque chose à faire et de l'oublier. Cependant nous avons une idée sourde que nous oublions quelque chose, et, au milieu de nos autres occupations, elle nous poursuit. Quelquefois nous nous sentons tristes, sans savoir pourquoi; puis, en réfléchissant, nous retrouvons la cause de notre tristesse, et de même pour le contentement.
LE 3IAGXÉTÎ.- ^IMAL.
impressions du sommeil se continuent souvent dans la veille : un songe évanoui laisse son effet dans notre àrae et altère nos sentiments du jour. Il nous est difficile de ne pas vouloir plus de bie une personne qui fcsl représentée à nous dans des g] îbles, et si, au contraire, le rêve était fàch injustice qui paraît à cela, nous
us à combattre pour ne pas laisser diminuer notre bienveillan fin nos impressions de la
veille se prolongent dans le sommeil, pour teindre nos rêves de leurs couleurs, et de même nos lontés per» Nous voulons nous éveiller au
bout d'un certain temps et nous nous éveillons; nous voulons nous éveiller si un cauchemar survient, et avec de la persévérance nous y réussissons. Ces états de sommeil et de veille ne sont donc pas si indépendants, si isolés qu'ils le paraissent; K pénètrent, ils influent l'un sur l'autre. Pourquoi alors une forte idée prise dans le somnambu-
nergiquement sur la veille?
Et il n'est pas nécessaire qu'on Tait devant les il suffit quelle soit au fond de l'esprit et qu'elle ait porté son coup. Beaucoup de nos dispositions
râbles ou défavorables à l'égard des personnes et
choses viennent de préventions lointaines, dont nous ne nous rendons pas compte à nous-mêmes. La plupart des hommes ne découvrent jamais
préventions; d'autres plus pénétrants s'y attachent et les trouvent souvent dans des circonstances fortuites de leur jeunesse. Il y a dans l'esprit autre chose que la pleine lumière que la réflexion fait naître ; il y a dans ses profondeurs des obscurités où dorment une foule d'idées et de sentiments inexplorés, tout un monde nouveau à celui même qui le porte.
La mémoire peut subir, dans de certaines affections organiques, des révolutions singulières. Volney raconte, dans son Histoire du Sommeil, le fait suivant : ^ Le physicien Brisson, élevé dans le patois poitevin, l'avait perdu de vue dans sa très-longue résidence à Paris. Devenu vieux, il eut une attaque d'apoplexie, qui, en lui laissant d'ailleurs ses facultés physiques, effaça toutes ses connaissances acquises par l'étude, même le souvenir de la langue française ; mais les impressions primitives du patois de l'enfance reparurent et continuèrent jusqu'à sa mort, arrivée quelque temps après. » M. Moreau (de la Sarthe) raconte, dans l'article Médecine mentale de Y Encyclopédie méthodique, qu'il a traité un enfant de douze ans qui n'avait jamais eu connaissance que des premiers éléments de la langue latine, et qui, dans les accès d'une fièvre maligne, se mit à parler cette langue avec une pureté et une élégance qu'on ne pourrait remarquer que dans
ceux qui seraient le plus versés dans sa pratique. Toutes les facultés intellectuelles de cet enfant étaient, au rapport de l'observateur, notablement augmentées, et il n'était pas reconnaissable, tant il était devenu capable d'exprimer avec force et éloquence les sentiments de reconnaissance qu'il éprouvait pour ceux qui lui donnaient des soins. On est ici sur la voie de cette faculté qu'on a trouvée ailleurs, de parler des langues inconnues ; c'est, dans le cas présent, une langue retrouvée.
6° L'instinct des remèdes est ainsi restreint par Bertrand lui-même : « Nous ne prétendons désigner parla, dit-il, qu'une extension de la faculté que nous possédons tous, même dans l'état ordinaire de santé, à un degré plus ou moins parfait, d'avoir des goûts et des penchants en rapport avec nos besoins, et dont tous les médecins ont observé un perfectionnement sensible dans plusieurs états maladifs. » Cabanis surtout a signalé l'existence de l'instinct des remèdes comme un fait incontestable et dont il avait été témoin. « J'ai vu, dit-il, des malades dont le goût avait acquis une finesse particulière, qui désiraient et savaient choisir les aliments et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe pour l'ordinaire que dans les animaux. On en voit qui sont dans le cas d'apercevoir dans le temps de leurs
paroxysmes, ou certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve bientôt la justesse de leurs sensations, ou d'autres modifications attestées par celles du pouls, ou des signes plus certains encore. » Et ici on rencontre encore un vieil observateur, Aristote. « Pendant la veille, les impressions que nous recevons du dehors étant très-fortes, elles, absorbent notre attention et nous empêchent de sentir les mouvements légers qui se passent au dedans de nous ; pendant le sommeil, au contraire, ces mouvements intérieurs deviennent sensibles. Or, les maladies, comme tous les événements, se préparant à l'avance par de petites causes, le dérangement par lequel s'annonce une maladie qui doit se développer dans la suite est plus facilement aperçu pendant le sommeil que pendant la veille. » En résumé de tous ces faits, il y a dans le corps humain un organe infiniment mobile, délicat, capricieux, puissant : les nerfs; il y a dans l'âme une faculté aussi infiniment mobile, délicate, capricieuse, puissante : l'imagination. Ces deux puissances agissent perpétuellement l'une sur l'autre, s'exaltent l'une l'autre et se montent à un singulier degré. Si donc il est vrai que la presque totalité des somnambules et des individus qui ont manifesté des qualités pareilles soient ou des femmes, natures nerveuses, passionnées, impressionnables, ou des
enfants faibles et de nerfs délicats; s'il est vrai que les hommes qui sont tombés dans cet état, comme les paysans de Busancy ou les trembleurs des Cévennes, aient été ou des hommes simples, faciles à impressionner par conséquent, ou exaltés; s'il est vrai aussi, de l'aveu des magnétiseurs, que le magnétisme agit surtout sur les maladres nerveuses, et que les dispositions morales ont une forte action sur les nerfs, où s'arrête la puissance des nerfs et de l'imagination dans les effets attribués au ma-
gnétisme ?
Recherche de la cause des faits merveilleux (suite). — Autres analogies. — Hallucinations.
Je viens à un fait d'une grande importance, aux hallucinations. Il est connu depuis longtemps, mais il n'a été que récemment observé comme il le mérite. M. Lélut a popularisé cette étude par ses livres sur le Démon de Socrate et sur Y Amulette de Pascal; il Ta suivie aussi loin que possible dans des Mémoires qu'il a lus devant l'Académie des sciences morales et politiques1. Dans le Mémoire sur le sommeil, les songes et le somnambulisme, il y a en abondance, sur le travail intérieur qui métamorphose les idées en sensations, des observations fines et solides, d'une vérité qui ne laisse aucune inquié-