‹ Mesmer et le magnétisme animalChapitre 8 sur 10 · Voir Physiologie de la pensée, 2 vol. in-8. Did · texte numérisé non relu

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MESMER ET LE M> >ME ANIMAL. Ml

tude ; c'est là qu'il faut remonter pour comprendre quelque chose aux hallucinations, et à tout ce monde fantastique où l'auteur transpor .ins

:ids personnages. Soitons-li Dnc st, selon la définition de Locke, tout

ce qui est immédiatement présent à la pensée de l'homme. Les idées se divisent en deux celles qui dérivent des sensations et celles qui n'en dérivent pas. La sensation a deux faces : elle est affective, une modification de la sensibilité, que I prit rapporte à quelque partie d son propre wrps elle est aussi perceptive, et par là nous fait connaître le monde extérieur. Les dii - de sensa-

tions offrer ris dans des proj

riables : dans les sens leur, il

n'y a que la partie affective s le toucher, l'im-

ss n du froid et du chaud est de cette nature; s .ussi dans l'ouïe et la vue, le plaisir ou la douleur que telle couleur ou tel son produit violence. L'odorat, le goût et le il nous révèlent confusément quelque chose qui est distinct de nous ; le toucher actif et la vue nous portent manifestement hors de ne mes, nous mettent en 1

A cette différence, que les sensations du coût, de l'odorat, du ; s laissant difficilement

un objet qui se représente k - utenl difli-

cilement se reproduire ou être rappelées, tandis que des sensations du toucher actif, de l'ouïe et de la vue, surtout de ces deux dernières, il reste une idée qui persiste d'elle-même, se représente d'ellemême après s'être effacée, ou est rappelée par la volonté. Dans les sensations de l'ouïe, l'idée est véritablement un écho: « C'est un son, une parole, une note, une phrase musicale ou grammaticale, reproduite et prononcée mentalement, et même au moyen d'une sorte d'articulation silencieuse. » Les sons apparaissent aussi à l'esprit sous les signes qui les représentent, signes grammaticaux, musicaux ou numériques. Les pures sensations de la vue laissent après elles des images tellement distinctes, que les philosophes leur ont donné quelquefois une existence corporelle: ce sont les idées vraiment représentatives que nous avons devant la vue intérieure, quand nous pensons à un objet physique individuel, et même quand nous pensons à quelque objet abstrait ou invisible, pour assister notre pensée. « L'âme, dit Aristote, ne peut rien penser sans une image sensible; » Bossuet, à son tour: « Encore que ces deux actes d'imaginer et d'entendre soient si distingués, ils se mêlent toujours ensemble. L'entendement ne définit point le triangle ni le cercle, que l'imagination ne s'en figure un. Il se mêle des images sensibles dans la considération des

choses les plus spirituelles, par exemple de Dieu et des âmes, et quoique nous les rejetions de notre pensée comme choses fort éloignées de l'objet que nous contemplons, elles ne laissent pas de suivre. » Ajoutons que les idées des choses même les plus immatérielles sont liées dans notre esprit à des signes parlés ou écrits qui ensuite les suscitent. Toutes les idées même les plus pures tiennent donc par quelque côté à la sensation, soit qu'elles viennent de l'impression des sens, ou que, conçues par un acte plus haut, elles empruntent une forme à l'imagination et se rattachent à un signe matériel écrit ou parlé. Elles tiennent au corps par un autre endroit, et bien intimement, s'il est vrai que toute action de la pensée vient d'un mouvement du cerveau ou met ce cerveau en mouvement. Aussi y a-t-il en nous une double vie intellectuelle, celle que nous nous faisons par notre volonté, évoquant, combinant à notre façon les idées, puis cette autre vie que nous font nos idées, soit qu'elles se réveillent les unes les autres par des rapports secrets, ou qu'elles naissent des excitations de l'organisme; et alors, c'est un spectacle étranger que nous contemplons sans en être les auteurs. Quelquefois c'est l'inspiration, puissance indépendante qui nous maîtrise; quelquefois c'est l'obsession fatale des idées tristes ou funestes ; et elles sont d'autant plus fortes

qu'elles revêtent davantage le caractère de sensation, c'est-à-dire qu'elles reviennent à leur point de départ.

Ce retour des idées à leur point de départ est un fait des plus curieux et qui mérite bien l'étude. Voici d'abord l'idée qui se transforme en image intérieure, et cela arrive dans les émotions violentes qui suivent certains événements ou dans la création artistique. Dans le premier cas, les scènes dont nous avons été témoins nous sont présentes avec une clarté merveilleuse; dans le second cas, l'idéal conçu s'offre à la pensée de l'artiste avec tant de vivacité qu'il équivaut à la réalité des choses, et que le peintre et le sculpteur, par exemple, peuvent conduire leur pinceau et leur ciseau les yeux fixés sur ce modèle, comme si c'était un modèle existant; de même le musicien entend au dedans de lui la symphonie qu'il va noter, comme s'il l'entendait de ses oreilles, les parties distinctes et leur accord ; le poète se donne ainsi une représentation interne : ses drames se jouent dans sa tête avec des personnages qu'il voit et des paroles qu'il entend ; et, quiconque écrit, poëte ou prosateur, s'il a toutes les qualités de l'écrivain, a aussi le don d'imaginer et de peindre, de voir sa pensée éclater en figures visibles pour lui seul.

Jusqu'ici les images sont restées au dedans de

nous, nous savions qu'elles n'étaient que des images sans être choses réelles; les voici qui deviennent extérieures, des sensations comme les sensations que nous donnent les corps. C'est le cas du sommeil et du somnambulisme.

Le rêve se nourrit d'idées venues de l'état de veille, idées qui se combinent d'après leurs lois; il se nourrit aussi d'idées suggérées par les impressions qu'éprouvent la surface du corps et les viscères, enfin des perceptions apportées par quelques sens mal fermés. Dans cet état, sensations du tact, de l'ouïe et de la vue se représentent à notre esprit avec une force presque irrésistible et dont nous sommes ordinairement dupes. Le somnambulisme est un rêve plus vif, dont la vivacité provoque des mouvements inconnus dans le rêve. Le somnambule voit dans son imagination les choses réelles qu'il a connues, les choses et leurs rapports, et se conduit par cette vue comme il le ferait avec ses yeux. De plus, ses yeux, à demi voilés par les paupières, ou ouverts et fixes, reçoivent les impressions qui sont en harmonie avec le tableau de son imagination; un sens, celui du toucher, demeure éveillé, et avec une délicatesse merveilleuse, qui lui permet des opérations singulièrement difficiles. Dans cet état, l'illusion est plus complète que dans le rêve simple : chacun sait par

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expérience que, tourmenté par un rôve, il lui est arrivé de réfléchir sur l'impossibilité de certains événements, et de se dire qu'il rêvait ; le somnambule n'a pas ce retour sur lui-même et cette critique : il est en proie à son imagination.

Allons plus avant : après le rôve couché et le rêve debout, nous avons le rêve éveillé, les hallucinations. L'œil voit ce qui n'est pas, l'oreille entend ce qui n'est pas, et ainsi de chacun des sens. L'hallucination a plusieurs espèces : externe, elle affecte les cinq sens, ou isolément, ou une partie, ou le tout, d'ordinaire plusieurs ensemhle. Les plus rares sont celles de l'odorat, ou du goût et du toucher; les plus fréquentes, celles de l'ouïe et de la vue. Les sensations de l'ouïe prennent quelquefois une allure extraordinaire : des hallucinés croient entendre par le derrière de la tête, par la région du cœur, par Tépigastre, et entendent les paroles avec un son différent des paroles ordinaires; après avoir entendu des paroles qui n'étaient pas prononcées par eux, ils se sentent forcés d'en prenoncer, ou mentalement, ou à voix bas^e, ou à haute voix, par une volonté étrangère. L'hallucination interne se produit sous les formes les plus hizarres. Par suite de quelque maladie des voies digestives, ce seront des phénomènes merveilleux qui se passeront dans l'intérieur du corps : des

machinations fabuleuses, des empoisonnements, des décharges électriques, des insufflations de gaz délétères voyageant en tous sens, des animaux vivants, des armées entières qui s'entre-choquent. Sans que les viscères soient affectés, ces phénomènes internes peuvent avoir lieu, comme lorsqu'un halluciné qui a craint un empoisonnement finit par en sentir les douleurs, ou qu'il entend dans les profondeurs du ventre des voix qui expriment ses pensées. Les hallucinations ont la plupart du temps pour cause quelque préoccupation particulière et personnelle; on conçoit combien elles seront favorisées par la préoccupation générale portée dans le même sens :

« Le cas où l'halluciné s'abusera le plus souvent et le plus facilement sur la nature de ses fausses perceptions, sera celui où ses idées, au lieu d'être purement personnelles, seront les idées d'une époque, lorsqu'elles se rattacheront à des croyances qui impliquent l'action des puissances surnaturelles sur les sens.... Tout à l'heure les bons ou les mauvais anges n'étaient que désirés ou craints; l'esprit s'illumine et ils apparaissent; ils parlent pour consoler ou menacer. Et comme les hallucinations ne sont pas toujours externes, qu'elles peuvent être rapportées aux centres nerveux intérieurs, les sensations internes, plus vagues, plus variées, seront attri-

buées à cette assistance ou à cette agression surnaturelle. Des paroles même retentiront non plus à l'oreille, mais aux principales régions des foyers nerveux de la vie organique, et par exemple à l'épigastre. Enfin, par une sorte de couronnement à tous ces travestissements de la pensée, il se déclarera un état général où le corps, non moins compromis que l'âme, mêlera les émotions les plus matérielles aux aspirations les plus éthérées; ce qui sera rapporté par l'halluciné à une intussusception de la puissance céleste. »

M. Brierre de Boismont, à son tour, a publié un livre spécial sur les hallucinations \ qui va nous fournir des observations utiles.

L'hallucination est une idée devenue sensible. Il y a des hallucinations compatibles, d'autres incompatibles avec la raison. Parmi les premières, quelques-unes peuvent être reproduites à volonté. Ainsi on n'a qu'à fixer les yeux sur le soleil ou sur une fenêtre éclairée, puis à les reporter sur un endroit sombre, pour voir le spectre solaire ou l'image de la fenêtre. Un peintre célèbre, Josué Reynolds, qui fit jusqu'à trois cents portraits en un an, après avoir

1. Des Hallucinations, ou histoire raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase, du magnétisme et du somnambulisme, par A. Brierre de Boismont, 2e édition. 1 vol. in-8. Paris, Baillière.

considéré le modèle, l'abandonnait : « Je prenais, dit-il, l'homme dans mon esprit, je le mettais sur une chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité. » Talma a raconté que, lorsqu'il entrait en scène, il avait le pouvoir de substituer aux spectateurs vivants des squelettes, et que l'émotion de ce spectacle donnait à son jeu une force singulière. Parla rêverie, nous sommes transportés dans un monde imaginaire, qui se représente à nous avec une telle vivacité que, rappelés de là par un avertissement extérieur, nous ressentons une secousse et tombons, comme par une chute, dans le monde réel. Quant aux hallucinations que nous ne provoquons pas, mais que nous jugeons telles, les exemples sont innombrables. Combien de fois il nous arrive d'entendre, dans le silence, des bruits de cloche ou d'enclume. Un aïeul de Charles Bonnet passa une partie de sa vie dans son fauteuil à contempler des scènes fantastiques dont il s'amusait. Ben Johnson observa toute une nuit, autour de son gros orteil, des combats de Turcs et de Tartares, de Romains et de Carthaginois qui le divertirent. M. Andral, frappé parla vue d'un cadavre la première fois qu'il entra dans un amphithéâtre, rentré dans sa chambre, le vit pendant quelques instants. Tout le monde connaît l'état étrange dans lequel vécut M. de Savigny, obsédé

par des visions de toutes sortes, qu'il savait être des visions, et qu'il notait pour en faire l'histoire. D'autres fois, l'hallucination n'est pas reconnue, mais elle ne trouble pas la raison, et n'est, pour ainsi dire, que la raison excitée. On croit que ce fut le cas de Socrate, de Jeanne d'Arc, de Pascal, de Luther et de Napoléon, qui, en 1806, appela le général Rapp pour lui faire voir son étoile : « Elle ne m'a jamais abandonné; je la vois dans toutes les grandes occasions; elle m'ordonne d'aller en avant, et c'est pour moi un signe constant de bonheur. » Viennent les hallucinations qui compromettent la raison. Tantôt elles sont simples, n'affectent qu'un sens : voix invisibles, parlant du dehors ou au dedans du malade, dans la tête, le ventre, l'estomac, etc.; visions de toutes couleurs; sensations du vol, de la nage, etc.; odeurs et saveurs qui nous poursuivent ; les hallucinations de l'ouïe étant les plus nombreuses, puis celles de la vue, du toucher, de l'odorat et du goût. Tantôt elles sont générales, plusieurs sens ou tous les sens étant en même temps troublés. Les hallucinations reconnues pour fausses peuvent conduire à la maladie et à la mort, par la fatigue et la crainte qu'elles causent; les hallucinations non reconnues, quand elles sont isolées, se trouvent d'ordinaire avec la folie; les hallucinations générales bien plus souvent encore; et les deux en-

traînent des actes bizarres ou funestes, inexplicables sans elles.

Les hallucinations se montrent dans différentes maladies de l'esprit : monomanie, manie, etc. À Bicêtre, à un moment, sur le nombre des aliénés, plus de la moitié étaient hallucinés. Combien d'actions, et justement les plus bizarres, s'expliquent ainsi, qui autrement seraient incompréhensibles ! Vient d'abord la monomanie, la folie des idées fixes. Un monomane passe sa journée dans une immobilité complète; il est maintenu dans cet état par la terreur que lui inspire une voix qui le menace de mort s'il bouge. La stupidité vient souvent ainsi d'une sorte de rêve obstiné, où l'hallucination jette le patient. Un autre malade refuse de manger, par crainte du poison. Presque toujours il y a des hallucinations dans la démonomanie ; ce sont toutes sortes de scènes que joue le malin esprit. Une folle par amour voit son ami partout avec elle, lui souriant, couronné de fleurs, dans un nuage ; elle voit partout des roses qu'elle lui offre à respirer. Dans la nostalgie, les malades voient leur pays, leurs parents, leurs amis ; dans la calenture, les marins voient à la place de la mer une plaine de gazon et de fleurs, où ils veulent se précipiter; quelquefois, au contraire, ils cherchent ainsi à échapper à des apparitions fantastiques parties du vaisseau. Les

vampires et les lycanthropes, ceux qui, par une folie très-répandue il y a plusieurs siècles, s'imaginaient qu'ils suçaient le sang des hommes vivants ou qu'ils étaient changés en loups, présentaient des hallucinations de ce genre. Chez les maniaques, chez qui les idées incohérentes se succèdent avec une extrême rapidité, l'hallucination se rencontre très-aisément, on le conçoit. De là des actes étranges : un maniaque veut vous frapper parce qu'il a entendu que vous lui dites des injures ou que votre figure est changée en celle d'un ennemi ; un autre se jette par la fenêtre, croyant passer dans un heau jardin; un autre tourne perpétuellement sur le talon, parce que, par ce mouvement, il élève l'eau à une hauteur énorme. Dans la démence, où les facultés s'oblitèrent, l'hallucination est naturellement moins fréquente, et elle est nulle chez l'idiot et le crétin.

Les hallucinations se rencontrent dans certaines affections nerveuses, qui ont des points de contact avec la folie. Elles sont douteuses dans la catalepsie ou léthargie, très-fréquentes dans l'épilepsie, dont elles déterminent quelquefois les accès. Esquirol a constaté que, sur trois cents malades épileptiques, plus de la moitié étaient aliénés. De même dans l'hystérie et dans l'hypocondrie. Elles naissent aisément chez l'hypocondriaque de cette attention opi-

niâtrément concentrée sur lui-même. L'auteur du livre De la solitude, Zimmermann, était en proie à des terreurs perpétuelles. Des malades attaqués delà chorée ou danse de saint Guy, ont raconté qu'ils se croyaient plongés dans un ruisseau de sang, et que c'était pour cela qu'ils sautaient si haut. On a trouvé des hallucinations dans la rage et la colique de plomb. On connaît les hallucinations du cauchemar; on se sent voler, on se sent tomber dans un précipice, on sent ses jambes et sa langue paralysées, sa poitrine oppressée par un poids, par quelque être malfaisant ou difforme. Même ces hallucinations sont quelquefois épidémiques. Le docteur Parent, chirurgien-major d'un régiment, rapporte que des soldats, ayant à coucher dans une abbaye abandonnée, hantée, disait-on, par le diable, se réveillèrent à minuit en poussant des cris épouvantables, convaincus d'avoir vu le diable passer sur leur poitrine sous la forme d'un gros chien noir; la nuit suivante, la scène se renouvela. Les hallucinations sont fréquentes dans l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil, et quelquefois, au sortir du rêve, persistent avec une vérité singulière. L'extase dans laquelle le corps est comme mort aux sensations extérieures, et toutes les facultés de l'âme immobiles, concentrées dans un seul sentiment, amour ou dévotion, l'extase

est propre aux hallucinations. On sait qu'elle est aussi épidémique. Enfin, plusieurs maladies fébriles et autres se compliquent d'hallucinations : telles sont la congestion, l'inflammation des membranes du cerveau et la fièvre, les maladies de l'estomac, des entrailles et du cœur.

Les médecins discutent s'il faut distinguer les hallucinations des illusions ; Esquirol les distingue en ce que l'une ne suppose aucune sensation extérieure, tandis que l'autre s'applique à un objet perçu. Dans un cas comme dans l'autre y a-t-il autre chose que l'imagination, qui ici peint sur le vide, là sur un fond réel, l'objet perçu n'étant pour elle que l'occasion de peindre, car elle le couvre quelquefois entièrement. Tout le monde connaît l'illusion qui nous fait lire les lignes et les mots d'un livre autrement qu'ils ne sont écrits, nous montrant ce qui n'est pas, ne nous montrant pas ce qui est ou l'altérant de mille manières, l'illusion des écrivains, correcteurs d'épreuves, qui, l'esprit rempli de leur pensée, la lisant en idée au lieu de suivre l'impression, laissent passer des fautes qui les désespèrent et amusent le lecteur. On connaît aussi les effets de la crainte, de la solitude, du silence, de l'obscurité, des lumières douteuses de la lune, du feu ou des torches; ce qui se voit la nuit dans les forêts et dans les cimetières, ce qui s'en-

tend dans les châteaux abandonnés ; comment toutes les perceptions se transforment dès que l'imagination les touche. « De quoi j'ai le plus peur, dit Montaigne, c'est de la peur. » Il faut bien nous persuader que nous ne voyons presque jamais une chose comme elle est, que, témoins d'une scène, en parfaite position pour bien voir, notre esprit, occupé par plusieurs idées et plusieurs passions, rejette certaines circonstances dans l'ombre, fait saillir les autres, change le tout; que plusieurs spectateurs différemment disposés voient différemment , et qu'une multitude de spectateurs se tromperont pareillement s'ils sont pareillement prévenus. On accuse trop la bonne foi des hommes : ils sont plus véridiques qu'on ne pense; mais ils sont plus passionnés qu'on ne pense aussi, et souvent, quand ils dupent les autres, ils sont d'abord dupes d'euxmêmes.

Beaucoup d'illusions sont compatibles avec l'état de raison ; à bien dire, il n'y a guère de raison sans quelques illusions. Les parents voient dans leurs enfants des beautés qu'ils n'ont pas, et, en revanche, n'y voient pas des imperfections qu'ils ont; ils ne sont pas fous pour cela; mais voici la folie dans le trait touchant de cette pauvre femme qui, devenue aliénée par suite du départ de son fils pour l'armée, et recluse dans un asile où on amène un

jour une idiote, la prend pour ce fils qu'elle regrettait, et, pendant des années, ne cesse de lui prodiguer les soins les plus tendres. Dérision où il y a quelque chose de vrai : la force du cœur humain, du cœur des mères.

Quelles sont les causes des hallucinations? Il y en a de morales et de physiques. Les causes morales sont nombreuses : imagination naturellement forte, histoires merveilleuses, récits effrayants, menaces, qui excitent les enfants; ténèbres, silence, isolement qui, on se le rappelle, affectèrent ainsi Silvio Pellico et plusieurs de ses compagnons d'infortune: méditations prolongées, concentration de la pensée ; idées dominantes d'une époque, philosophiques, religieuses ou politiques ; passions exclusives, inquiétudes, chagrins, remords, etc. Il y a là de quoi créer tout un monde fantastique; et il faut encore ajouter aux causes morales les causes physiques : hérédité, crises organiques, climat, boissons, hallucinations venues de la folie ou des maladies nerveuses ou inflammatoires.

Comment se produisent les hallucinations? Est-il possible de saisir quelque chose de l'action des nerfs? On peut d'abord affirmer que les organes où ils aboutissent n'ont pas besoin de fonctionner, puisque des aveugles ont des hallucinations de la vue, et des sourds des hallucinations de l'ouïe. Il fau-

drait donc peut-être admettre que les nerfs ont deux manières d'entrer en mouvement, soit que le mouvement aille des extrémités au centre, soit qu'il aille du centre aux extrémités ; le premier cas serait celui des sensations ordinaires, et le second celui des hallucinations, l'esprit mouvant alors le cerveau et l'impression arrivant à la partie des nerfs qui aboutit aux organes. Par ce que nous venons de dire sur les hallucinations, on comprendra le désordre profond qu'un certain trouble nerveux peut apporter dans les idées, et si on se reporte ensuite au spiritisme, on concevra ce qu'il peut renfermer en même temps de sincère et de chimérique.

Recherche de la cause des faits merveilleux (suite). — Autres analogies. — Hypnotisme.

Un fait, nouveau cette fois, a paru dans la science, qui promet de jeter un jour très-vif sur le magnétisme animal ; je veux parler de l'hypnotisme. Je rappelle rapidement en quoi consiste cette découverte. Fixez les yeux sur un objet brillant, cet objet un peu au-dessus du front, et par conséquent les yeux dans une situation pénible, la fatigue nerveuse causée par cette concentration du regard vous conduira peu à peu dans un sommeil particulier, qui se manifestera dans le corps par l'insensibilité et la tendance à garder une position donnée, dans l'esprit, par l'exaltation au moins passagère de l'intelligence et de certains sens. C'est en 1841 que le médecin anglais M. Braid a constaté le fait,

qu'il a publié six ans après. Cette observation n'occupa point la France jusqu'à ces dernières années, où un médecin de Bordeaux. M. Àzam, la recueillit dans l'ouvrage anglais et invita un médecin de Paris, M. Broca, à recommencer les expériences avec lui; elles aboutirent à établir la parenté des nouveaux phénomènes avec ceux du magnétisme animal. Or, dans ce magnétisme nouveau, il n'y avait ni magnétiseur ni passes magnétiques, par conséquent pas de fluide; il n'y avait pas non plus de volonté étrangère qui commandât au patient de s'endormir ; une seule des anciennes conditions subsistait: la fixité du regard. Et pour qu'il fût bien prouvé que tout était là, que L'imagination même n'y entrait pour rien, il se trouva que des animaux , des poules, étaient capables de tomber dans le même état par le même procédé, qu'il suffisait de les attacher sur une planche, de tracer sur cette planche une raie et de tenir leur tète dans cette direction, procédé dont parle le P. Kircher, retrouvé après deux cents ans.

On sera en droit d'admettre, jusqu'à preuve du contraire, que, lorsqu'on vous magnétise, l'immobilité du corps, la fixité du regard attaché sur le magnétiseur, la fixité du regard du magnétiseur attaché sur vos yeux, les passes répétées avec lenteur, le sérieux et comme la solennité de l'opéra-

tion, l'attente de ce qui va arriver d'extraordinaire, tout cela agit sur vos nerfs et sur votre imagination. On sera surtout porté à le croire si on ajoute à ces procédés les anciens procédés de Mesmer, abandonnés maintenant, le demi-jour, les parfums, la musique, la baguette et le baquet mystérieux, la chaîne formée par les magnétisés, avec la contagion des uns sur les autres, au moment surtout des crises nerveuses auxquelles aboutissaient souvent ces pratiques. Du reste, on a vu des croyants s'endormir à la seule idée qu'ils touchaient un objet magnétisé ou que le magnétiseur leur ordonnait de s'endormir, même quand l'objet n'était pas magnétisé et quand le magnétiseur ne leur ordonnait pas de s'endormir. A ce compte, l'hypnotisme ne serait que le magnétisme réduit au plus clair, le phénomène naturel dégagé de la fantasmagorie qui le cache ; l'avantage que le magnétisme aurait sur lui serait d'agir sur les nerfs par un appareil beaucoup plus savant et d'agir sur l'imagination, que l'hypnotisme néglige, quoiqu'elle soit en ces affaires d'une force considérable.

Quand on se demande pourquoi le magnétisme animal a été, en son temps, attribué à un fluide plutôt qu'à telle ou telle autre cause, il y a de curieuses observations à noter. D'abord, un fluide étant à la fois très-rapide et invisible, il est toujours

commode d'avoir à sa disposition un agent si subtil et si discret. Il n'est pas jusqu'à la grâce théologique qui n'ait revêtu cette forme. La sincère Mme Guyon, tout éveillée, sentait la grâce divine descendre dans son corps et l'enfler, au point de le rompre, si on ne l'eût délacée ; et autour d'elle des femmes éveillées, femmes du plus grand monde, recevaient en silence les effluves du fluide céleste. C'est bien l'agent convenable à ces brusques mouvements de la sensibilité, qui semble se jeter tout entière tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais en ce moment du dix-huitième siècle, le fluide était inévitable. Comme les faits de maladies et de guérisons merveilleuses sont anciens, comme aussi on leur a toujours cherché une cause, on leur a constamment attribué la cause qui, au moment même, était en faveur. Quand on croyait généralement à l'influence des planètes, c'était l'influence des planètes; quand on fit attention à la propriété singulière de l'aimant, on ne vit plus qu'aimant, et on pensa bien qu'avec deux boussoles aimantées, munies chacune de leur alphabet, on s'entendrait aisément à quelques centaines de lieues; quand, sous l'empire des préoccupations religieuses, on voyait partout une puissance céleste ou infernale, la cause de ces accidents bizarres fut une puissance céleste ou infernale. Enfin, notre temps, qui a vu naître

248 MESMER ET LE MAGNÉTISME ANIMAL, l'électricité, cherchant à tout des causes physiques, les a formées volontiers sur ce modèle. Nous nous montrons autrement rigoureux que les historiens croyants des possédées de Loudun : à la place des exorcistes nous avons mis un magnétiseur, et à la place du diable un fluide. Vienne une autre découverte qui détrône la découverte de l'électricité, on peut penser que l'éternel agent des merveilles se transformera une fois encore. Les générations se suivent et se ressemblent : elles ont la même folie, chacune l'habille à sa mode.

L'hypnotisme enseigne deux vérités à deux sortes de personnes différentes. A ceux qui niaient tout dans le magnétisme animal, il enseigne qu'il y a un sommeil nerveux distinct de l'autre sommeil par sa nature et ses effets, et qui peut être produit par artifice; à ceux qui voyaient dans le magnétisme animal un effet d'autorité et de fluide, il enseigne qu'on n'a que faire ni de l'un ni de l'autre, et qu'il suffit du trouble nerveux; enfin il nous enseigne à tous qu'il faut toujours distinguer les faits de l'explication qu'on en donne. Les croyants sont injustes quand ils accordent au fluide la même foi qu'ils accordent au sommeil, et les incrédules sont injustes aussi quand ils refusent de croire au sommeil, parce qu'ils refusent de croire au fluide.

Recherche de la cause des faits merveilleux (suite). — Autres analogies. — Sommeil et rêves.-

Poussons plus avant nos découvertes, ne nous contentons plus de parler en général de trouble nerveux, essayons de connaître en quoi il consiste; voici un livre de M. Maury, sur le Sommeil et les rêves1, qui nous y servira. On s'imagine qu'il est difficile d'étudier le trouble nerveux, qu'il faudrait pour cela courir les hôpitaux et dévorer des livres de médecine; mais que dirait-on si ce trouble nerveux se produisait chaque jour dans chacun de

1. M. Adolphe Garnier a lu à l'Académie des sciences morales et politiques un mémoire où il marque très-nettement les rapports entre le sommeil, les rêves, le somnambulisme et le magnétisme. Ce mémoire fera partie de la prochaine édition du Traité des facilités de Vâme.

nous, s'il durait un tiers de notre vie, s'il reproduisait en passant, et comme en abrégé, les faits étranges que nous admirons ailleurs! Or cet état existe: c'est le sommeil avec les rêves. M. Maury y a trouvé les traits essentiels qui se trouvent dans certaines affections extraordinaires : l'aliénation mentale, le délire, l'extase, l'hypnotisme, le somnambulisme naturel et artificiel, etc.; il a appliqué à cette étude toute l'exactitude de la méthode d'observation qui n'admet que les faits bien constatés, et toute la sévérité scientifique qui n'attribue à ces faits d'autres causes que les causes de la nature. A l'intérêt qui s'attache à une telle étude, il a ajouté un attrait des plus piquants : il a observé sur sa propre personne, notant ses rêves au réveil ou faisant noter sur place les paroles qui les trahissent, indiquant les circonstances où ils se sont produits, essayant de les produire à volonté. On ne saurait vraiment être plus ingénieux.

Qu'est-ce que le sommeil ? Un épuisement de la force nerveuse, qui a besoin de se refaire. La vie organique se ralentit, la circulation, par exemple, et, par l'effet de ce ralentissement, une sorte de congestion se forme dans le cerveau ; en même temps la vie de relation s'affaiblit ; les mouvements musculaires cessent presque complètement, et les sens sont émoussés ou aux trois quarts abolis.

Quant aux facultés intellectuelles, la volonté disparaît ou s'affaiblit, entraînant l'attention et la raison avec elle ; toutes les autres peuvent, soit s'endormir, soit rester éveillées, car on sait combien le sommeil a de degrés, depuis le sommeil profond sans rêves jusqu'au sommeil en proie aux rêves les plus agités. Tel est le sommeil ; marquons maintenant, avec M. Maury, les effets singuliers qu'il cause.

Il peut causer l'insensibilité. M. Maury en cite des exemples, entre autres l'exemple d'une personne à laquelle on brûla, pendant son sommeil, un calus au pied, sans qu'elle s'en aperçût. J'ai connu aussi autrefois un Auvergnat, de sang épais, comme on dit, qui avait le sommeil si lourd qu'on pouvait le frapper à grands coups de chaise sans qu'il s'éveillât ou donnât aucun signe qu'il le sentît ; mes amis et moi renouvelions de temps en temps l'expérience.

Le sommeil fait à l'intelligence une autre vie que la vie éveillée. Le songe reproduit les idées de la veille, mais sans l'ordre que la raison y met ; elles se représentent ensemble comme elles se sont présentées, à l'aventure, ou elles se lient par des rapports superficiels, ou elles sont suggérées par quelque sensation qu'un sens mal endormi transmet encore, ou par quelque impression sourde de

la vie végétative, ou par le mouvement spasmodique de quelque libre du cerveau. Généralement, la volonté directrice n'est plus là, l'automate va seul, et lorsqu'il suit ses idées, les suit, parce qu'il la fait éveillé.

Autre fait remarquable. Dans le sommeil et dans l'état qui le précède et l'amène, interviennent des images, des visions dont notre esprit est assiégé. Elles ne sont pas l'idée sans figure que la raison conçoit et qui n'existe que dans cette raison ; elles sont l'idée prenant un corps, une existence à part, et apparaissant du dehors à l'intelligence, comme un objet étranger. Il ne reste plus qu'un pas à faire : à la voir les yeux ouverts ; c'est ce qui arrive lorsque nous nous éveillons d'un rêve où elle nous a frappés vivement; c'est aussi ce qui arrive en pleine veille, par l'effet d'un trouble nerveux ou d'une préoccupation intense, et ce que l'on nomme hallucination. On le sait parfaitement aujourd'hui, il y a nombre d'hommes qui voient un monde imaginaire aussi nettement que nous voyons le monde réel, et qui entendent et qui touchent les objets qui peuplent ce monde. Quelques malades luttent contre le témoignage de leurs sens, d'autres sont vaincus par l'évidence et jugent et agissent en conséquence de leur erreur.

En présence de ces hallucinations, notre person-

nalité se dédouble : nous attribuons à un autre être des idées, des paroles qui sont bien à nous, mais que nous méconnaissons. M. Maury se souvient d'un rêve parfaitement clair où il soutint avec un interlocuteur une discussion sur l'immortalité de l'âme, c Tous deux, dit-il, nous faisions valoir des arguments opposés, qui n'étaient autres que les objections que je me faisais à moi-même. » Une autre fois, pendant la veille, le nom de Mussidan se présente à lui, sans qu'il se rappelât où était située cette ville; il s'endort: un personnage lui apprend que c'est le chef-lieu d'un canton du département de la Dordogne; une autre fois encore, parlant anglais en songe, dans une visite imaginaire, il commet une faute d'anglais, et la personne à qui il fait visite le reprend, en lui disant la locution correcte.

Une des facultés intellectuelles qui sont le plus développées par le sommeil est la mémoire. Voici un fait bien digne d'être noté, que M. Maury raconte :

« J'ai passé mes premières années à Meaux et je me rendais souvent dans un village voisin, nommé Trilport, situé sur la Marne, où mon père construisait un pont. Il y a quelques mois, je me trouve en rêve transporté aux jours de mon enfance et jouant dans ce village de Trilport; j'aperçois un homme vêtu d'une sorte d'uniforme, auquel j'adresse la

parole en lui demandant son nom. Il m'apprend qu'il s'appelle G..., qu'il est le garde du port, puis disparaît pour laisser la place à d'autres personnages. Je me réveille en sursaut avec le nom de C..., dans la tête. Était-ce là une pure imagination, ou y avait-il eu à Trilport un garde du port du nom de C...? Je l'ignorais, n'ayant aucun souvenir d'un pareil nom. J'interroge quelque temps après une vieille domestique, jadis au service de mon père et qui me conduisait souvent à Trilport. Je lui demande si elle se rappelle un individu du nom de C..., et elle me répond aussitôt que c'était un garde du port de la Marne quand mon père construisait son pont. Très-certainement, je l'avais su comme elle, mais le souvenir s'en était effacé. Le rêve, en l'évoquant, m'avait comme révélé ce que j'ignorais. »

Ce développement de la mémoire peut aller, ce semble, encore plus loin, il peut réveiller des souvenirs des rêves antérieurs dont nous avions perdu l'idée au réveil. Plusieurs personnes confirmeront ici ce que M. Maury rapporte*, et ont eu de ces rêves qui se reliaient entre eux.

Lorsque les facultés intellectuelles qui semblent moins mécaniques que la mémoire restent éveillées, elles peuvent fonctionner comme à l'ordinaire. M. Maury témoigne avoir, en songe, poursuivi des

idées et des projets avec une intelligence peu inférieure à l'intelligence éveillée; nous l'avons tous plus ou moins éprouvé comme lui. Si l'excitation nerveuse produite par le sommeil se porte sur ces facultés, elle peut leur donner une vivacité singulière. On connaît l'histoire de Voltaire composant ainsi une partie d'un chant de la Henriade, Tartini sa sonate du Diable, et Burdach faisant une découverte scientifique.

De même que l'intelligence, la sensibilité, dans le sommeil, a son allure particulière. Un aliénistc, M. Fodéré, Ta remarqué avec raison, les sensations que les sens mal endormis nous transmettent encore s'exagèrent énormément : une épingle qui vous pique devient un coup d'épée, une couverture qui vous presse, un poids de cinq cents livres ; l'engourdissement d'un membre, la perte de ce membre ou sa complète paralysie, etc., etc. M. Maury a vérifié ce fait par des observations personnelles, nombreuses et curieuses, qui le mettent hors de contestation. Quelquefois môme le sommeil s'accompagne d'une excitation nerveuse qui donne un degré inconnu de violence aux passions que nous avons, ou va jusqu'à changer complètement ces passions et notre caractère. Voici une personne fort sobre qui rêve souvent de bons dîners, une autre très-douce qui a commis en rêve plusieurs meur-

très, et M. Maury qui est tourmenté pendant son sommeil par des craintes superstitieuses.

Terminons par un fait trop peu remarqué. Il y a des personnes qui, pendant leur sommeil, si une voix connue et amie leur parle, répondent aux questions; ou bien, si la voix ne les interroge pas, elle leur suggère des rêves et promène leur esprit dans les visions qu'il lui plaît.

Prenez maintenant ensemble tous ces effets du sommeil que nous avons parcourus, l'insensibilité physique, le vague des idées, la vivacité des visions, le dédoublement de la personnalité, la surexcitation de la mémoire et parfois de la conception, la surexcitation de la sensibilité, sa perversion quelquefois, la communication exclusive du dormeur avec quelqu'un qui a autorité sur lui, prenez, dis-je, ensemble tous ces effets, le sommeil ne vous paraîtra plus ce qu'il vous paraissait auparavant : ni une image de la mort, il ne l'est que par l'immobilité physique, ni un simple affaiblissement, un ralentissement de la vie éveillée, mais une autre vie où des puissances que la discipline du jour avait amorties, livrées maintenant à elles-mêmes, éclatent avec une énergie prodigieuse. Je le répète, le sommeil, image imparfaite de la mort, est l'image bien plus vraie de l'existence troublée par les caprices de cette force nerveuse qui, abandonnant une partie et se jetant

tout entière sur une autre, produit les plus étranges accidents, soit qu'elle déprime, soit qu'elle exalte les facultés, toujours pareillement étonnante, et ouvrière incomparable de prestiges. Prenez tour à tour les affections nerveuses où ces prestiges paraissent, si vous y aviez fait attention, elles vous étaient connues à l'avance par le sommeil. La léthargie est déjà dans le sommeil avec insensibilité; vous retrouvez dans les autres la démence, qui ne parvient pas à former une idée; la monomanie, qui s'obstine à une seule ; la manie, qui ne peut s'arrêter à aucune; le délire, qui est obsédé par des visions.

L'extase est un rêve éveillé. L'âme est ravie dans une idée et dans la jouissance que la contemplation de cette idée lui procure ; le corps ne lui est plus rien et il est comme mort. L'extatique appartient à son idée, comme le rêveur, et comme au rêveur aussi, elle se présente à lui sous une forme saisissante, sous la forme de vision. Le sommeil n'est pas complet, comme dans le somnambulisme; les sens ne sont pas entièrement fermés à tout ce qui n'est pas l'objet où la pensée est fixée ; les visions des extatiques ont été souvent conduites par quelqu'un du dehors, pourvu qu'il eût auparavant sur ces malades un ascendant prononcé.

L'hypnotisme et l'éthérisation donnent un soin-

meil artificiel, provoqué par un affaiblissement du système nerveux. L'étal des patients ressemble beaucoup à celui des somnambules et des extatiques : le corps est plus ou moins insensible ; pour les facultés, il y a engourdissement des unes et surexcitation des autres, et il arrive quelquefois qu'une même faculté, engourdie dans une circonstance, est, dans une autre circonstance, surexcitée. Ainsi, quoique l'ouïe soit ici d'ordinaire assez vague, dans de certains cas elle devient d'une délicatesse incroyable. L'éthérisé et l'hypnotisé rêvent ; ils peuvent avoir des visions où entrent les impressions qu'ils perçoivent encore, et qui forment la matière de spectacles fantastiques. Du reste, en leur parlant, en les touchant, quelqu'un qui a auparavant pris de l'empire sur leur imagination peut conduire leurs rêves.

Le somnambulisme naturel est un rêve en action, un rêve fixe et raisonnable, découpé dans la vie réelle. Le somnambule est absorbé dans une action unique : toutes ses facultés y sont concentrées ; dans chacune de ces facultés il y a une partie endormie, celle qui ne se rapporte pas à cette action, une partie éveillée et surexcitée, celle qui s'y rapporte. Il ne se souvient de rien que de cela, il ne voit et n'entend et ne touche que cela, mais il se souvient de cela avec une précision prodigieuse, et il voit et il entend et il touche cela avec une finesse de sens in-

comparable, qui a porté des personnes à croire que le somnambule voyait par l'épigastre, par le front ou par la nuque; enfin, s'il ne fait qu'une chose, il la fait avec une intelligence supérieure. Quanl à la cause de ce somnambulisme, la nature des personnes chez qui il se déclare le montre assez : c'est une maladie, une névrose.

En prenant les faits généraux du somnambulisme artificiel, que renferme-t-il que nous n'ayons trouvé ailleurs? Est-ce le sommeil plus ou moins profond? Est-ce l'insensibilité partielle ou totale qui accompagne ce sommeil? Est-ce la surexcitation de certains sens et de certaines facultés ? Sont-ce les visions, les hallucinations, les idées spontanées? Est-ce la faculté qu'a le magnétisé d'entrer en relation exclusive avec de certaines personnes qui le touchent ou lui parlent et de rester étranger à :out le reste? Est-ce l'influence exercée sur ses idées et son imagination par cette personne qui est en rapport avec lui ! Il y a ailleurs de toutes ces choses des exemples à l'infini. Mais si on passe au delà, si on veut établir que le magnétisme donne la vue à travers les corps et l'espace, la divination du passé et de l'avenir, quand le fait sera constaté, nous verrons à l'expliquer. En ce qui est du sommeil, jusqu'ici du moins, on n'y a pas constaté de fait semblable.

Telle est donc la thèse de M. Maury. 11 ^e passe

dans le corps et dans l'âme un certain nombre de phénomènes qui ont paru extraordinaires et qui, en définitive, se reproduisent chaque jour dans le sommeil; c'est aussi, dans toutes les circonstances, la môme cause qui produit ces phénomènes, à savoir un trouble nerveux, une répartition inégale de cette force nerveuse, incalculable, qui, équilibrée dans la veille et la santé, déréglée dans le sommeil et dans plusieurs maladies, donne les effets les plus intenses.

Explication générale des faits merveilleux.

Admettons donc franchement le sommeil magnétique, avec l'insensibilité du corps. Cette insensibilité et la tension extraordinaire qui le fait résister aux coups ou garder une altitude fatigante qu'on lui a donnée, se rencontrent dans certaines affections, comme l'hystérie et la catalepsie ; jusqu'ici donc il n'y a rien d'extraordinaire; mais les magnétiseurs attribuent à l'esprit des magnétisés des vertus merveilleuses, sur lesquelles il est bon de s'entendre.

Je crois nécessaire de rappeler ici une observation que j'ai drjà faite, car il n'y a rien de plus essentiel. Presque toujours, quand nous parlons de ce que peuvent les facultés du corps ou de l'esprit, nous

parlons de leur capacité moyenne; et comme certains cas particuliers sont très-éloignés de cette capacité moyenne, nous sommes peu disposés ou même nous nous refusons à croire, et si nous croyons, nous recourons à une cause surnaturelle. Ni l'un ni l'autre parti, pris ainsi à l'aventure, ne sont justifiables. Il fallait faire le contraire de ce qu'on a fait, prendre les facultés au plus haut point de puissance où elles se rencontrent dans la nature humaine, et une fois ce point constaté, quand on en vient à un phénomène particulier, le nier sur preuve ou le renvoyer au surnaturel. En ce qui concerne les sens, considérez quelle variété la nature a mise, d'homme à homme, dans leur énergie, du plus obtus au plus perçant. L'éducation, à son tour, fait des merveilles, donne la vue, l'odorat et l'ouïe du sauvage, qui surveille sa proie ou son ennemi, l'ouïe des musiciens, du chef d'orchestre, par exemple, qui saisit ensemble, distincts les uns des autres, les sons venant de tous les points d'une salle, marque les notes fausses et la place d'où elles sont parties, et les nuances d'intonation les plus délicates. La nature et l'éducation ont mis la même différence entre les facultés de l'esprit, depuis le génie jusqu'à l'imbécillité. Voilà les forces régulières qui décident de ce que nous sommes ; mais il y a une force irrégulière qui trouble tout, ce sont les nerfs. Certaines

maladies nerveuses aiguisent les sens, et pour ainsi dire les exaspèrent. Un rayon de lumière, un bruit imperceptible, une saveur insaisissable, le plus faible contact, sont sentis par le malade avec une vivacité extrême, et lui sont souvent un intolérable tourment. Cette exaltation de quelques sens s'accompagne parfois d'une grande excitation de quelques facultés intellectuelles, de la mémoire, qui acquiert alors une singulière puissance, et de l'imagination, qui éclate en éloquence et en poésie.

Le somnambulisme naturel produit de pareils effets : il endort une partie de nous-mêmes et anime l'autre. Pour que le somnambule se conduise comme il le fait, les yeux fermés, il faut ou que la mémoire lui représente bien vivement l'espace dans lequel il se meut, ou que, dans l'absence de la vue, un autre sens acquière une étrange délicatesse.

Si ces faits sont vrais, il n'y aura rien d'étonnant à ce qu'ils se retrouvent dans certaines circonstances du magnétisme; on ne devra pas s'étonner de voir paraître chez des magnétisés une énergie des sens ou de l'esprit qu'on n'avait pas soupçonnée chez eux. C'est peut-être bien là le fond réel de ce que les magnétiseurs appellent la suggestion ou pénétration des pensées, et le don de parler des langues inconnues. J'examinerai ces deux prétentions.

Sur le chapitre de la suggestion des pensées ou

de la faculté qu'aurait le magnétisé de lire directement dans la pensée du magnétiseur, j'avoue ma résistance. Je pense être très-spiritualiste; je crois, avec l'ancien philosophe, que ce n'est pas l'œil qui voit, l'oreille qui entend, mais l'esprit qui voit par l'œil et qui entend par l'oreille; la communication directe d'esprit à esprit, prise en elle-même, n'a rien qui me choque; cependant je crois aussi que dans notre situation présente, sur terre, où nous sommes, la communication a lieu à de certaines conditions physiques, non arbitraires, que l'on ne rejette pas à volonté. Nous connaissons la pensée des autres par des signes extérieurs, par leur attitude, leur physionomie, leurs gestes, leurs cris, leurs paroles, et quand nous refusons de croire à ces signes, quand nous soupçonnons que les hommes se trompent ou nous mentent, nous employons, pour deviner leur vraie pensée, des inductions, des raisonnements vulgaires qui, sans rien de merveilleux, ne laissent pas de toucher assez juste. Même entre personnes qui s'aiment, il s'établit parfois de l'une à l'autre une pénétration qui tient du prodige. Y a-t-il plus que cela dans le cas de la suggestion magnétique! On voudra bien d'abord distinguer les expériences sérieuses des tours qui s'exécutent dans les foires et chez Robert Houdin. Un sujet que l'on croit endormi, parce qu'il ferme les yeux, devine

toutes les pensées du magnétiseur, grâce à un langage de convention, où la demande renferme la réponse; il accomplit les mouvements que le magnétiseur lui ordonne intérieurement, guidé par un programme convenu à l'avance, ou par le bruit de la respiration, ou des craquements imperceptibles, dans le genre de ceux qui guidaient le fameux chien Munito, aujourd'hui trop oublié, un brave animal sans prétention, qui ne s'en faisait point accroire, qui visait seulement à paraître aussi intelligent que tel ou tel homme capable de faire l'exercice, et ne tranchait pas du pur esprit. Combien il faut se défier du compérage, c'est ce qu'atteste l'histoire de la somnambule Prudence, si connue pour sa divination des pensées. Après avoir étonné Paris et probablement converti au magnétisme bon nombre de gens réfractaires, elle a avoué la fraude au directeur de Y Union magnétique, qui en a fait part à ses lecteurs. Laissant ces jeux et acceptant comme sérieuses des expériences où le sujet répète les gestes qu'exécute le magnétiseur, est-il certain que les sens, dans cet état extraordinaire, ne sont pas assez excités pour percevoir ce qui autrement leur serait insensible, que l'ouïe ne saisit pas le mouvement indiqué et sa direction, que le tact ne juge pas par l'impression de la chaleur émanant d'un corps qui s'approche ou s'éloigne? En expliquant les choses

ainsi, on se passerait, il est vrai, de mystère; mais je suis, je le confesse, un de ceux qui se contentent des mystères qui sont déjà dans le monde et qui n'y en mettent pas d'autres à plaisir.

Je passe à la prétention de parler des langues inconnues. Si ce sont des langues qui existent quelque part, mais que le malade n'avait auparavant jamais lues ni entendu prononcer, on nous permettra de nier tout simplement le fait et même de ne pas donner de raisons. Si ce sont des langues qui n'existent pas, c'est différent : le premier venu peut les parler; il n'a à se gêner ni avec le dictionnaire ni avec la grammaire; seulement il sait ce qu'il fait, tandis que nos malades n'en savent rien. Quoi qu'il en soit, c'est toujours une curieuse opération de l'esprit que d'inventer des mots qui n'ont pas de sens, et de composer avec ces mots des phrases et des discours; la source d'eau a tari et la roue tourne, battant l'air. Souvent le don des langues se réduit à parler couramment une langue qu'on n'a jamais connue que médiocrement, comme le latin, qui a passé plus ou moins sous les yeux de tout le monde; une excitation de la mémoire et de l'intelligence y suffit. On se trompe en général sur la mémoire; on se rimagine trop comme une bibliothèque dont on peut, à une heure donnée, faire le catalogue, et qui ne contient que cela. Elle con-

tient bien davantage. Pour quelques impressions toujours présentes, il y en a une multitude qui ont passé sans laisser auparavant de traces et qui subsistent pourtant. Le souvenir reparait tout à coup dans la veille, dans une rêverie, dans un rêve, et on ne sait d'où il sort; dans la vieillesse, mille impressions perdues de l'enfance reviennent et parfois envahissent tout l'esprit. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que, sous l'empire d'une exaltation nerveuse, les termes d'un idiome et leurs rapports, qui ont autrefois effleuré notre mémoire, se reproduisent vivement, et que l'on se trouve parler une langue que l'on croyait ne pas savoir? Quoi qu'il en soit, il serait nécessaire de connaître si nos inspirés, en enfilant ces mots, n'ont aucune idée, ou s'ils en ont et les rendent par ces combinaisons fantasques de sons. Je me suis posé quelquefois cette question à propos de quelques philosophes très-profonds et de quelques littérateurs artistes en style, et n'ai pas encore pu la résoudre.

Je ne traiterai pas d'autres vertus dont les magnétiseurs gratifient certains sujets lucides : la divination du passé et de l'avenir, la vue à travers les corps et à travers l'espace, et me déclare seulement tout prêt à être éclairé.

Arrivons aux tables tournantes : elles ont assez occupé le monde pour qu'on en dise un mot.

Une expérience faite à propos d'un autre phénomène jette un jour très-vif sur celui-ci. Attachez à un fil un petit corps pesant, boule ou anneau, puis tenez-le suspendu par deux doigts, vous aurez ce qu on appelle un pendule, et qui a joué un grand rôle. Les uns en ont fait un instrument scientifique qui, placé au-dessus de corps différents, se mouvait en sens différents, du nord au sud, de Test à l'ouest, et servait par là même à reconnaître ces corps ; d'autres en ont fait une curiosité de salon; ils ont reconnu que, votre main demeurant immobile, cet instrument sent vos pensées et votre volonté : il dit l'heure qu'il est, l'âge d'une personne, en frappant contre un verre un certain nombre de coups, et si vous avez seulement l'idée qu'il se mouvra dans une direction ou dans une autre, tout de suite il prend de lui-même cette direction, sans doute en vertu de quelque fluide qui émane de vous. Cette découverte fut faite en 1806 ; on la reprit en 1812 devant M. Ghevreul. Les savants sont gens difficiles; celui-ci ne crut pas le pendule sur parole et résolut de savoir à quoi s'en tenir. Il fit une remarque : à mesure que son bras était appuyé de plus court, le pendule faisait des oscillations moins amples, d'où il inféra que le bras n'était pas aussi passif qu'on le croyait; il lui sembla même s'apercevoir qu'involontairement il poussait le pendule dans le sens au-

quel il songeait; ces premiers soupçons devaient être confirmés ou détruits par une épreuve décisive que l'allemand Gilbert avait déjà conseillée, et que M. Biot avait fait connaître : qu'arriverait-il si on bandait les yeux à la personne qui tient le pendule et n'en pourrait plus connaître les mouvements? L'épreuve eut lieu, le pendule déraisonna : il resta immobile quand il devait se mouvoir, alla à gauche quand il devait aller à droite. Un fait évident sortait de là : la complicité de la pensée ; sous l'empire d'une idée, nous sommes capables d'exécuter des mouvements dont nous n'avons ni la volonté ni la conscience. Il fallut renoncer à la découverte primitive; mais on en avait fait une autre qui la valait bien.

Par là s'explique aussi, et M. Figuier l'a remarqué, le mouvement de la baguette divinatoire. Celui qui la tient et qui marche avec précaution, en observant la nature du terrain sur lequel il passe, lorsqu'il reconnaît une source cachée à certains signes, comme de l'herbe plus fraîche, un son plus creux rendu par le sol, et autres indices dont il a la perception délicate, celui-là, dis-je, convaincu que la baguette va s'agiter, l'agite, à son insu; le mouvement une fois commencé s'accroît avec le trouble croissant. Pour se rendre compte de cet effet, il suffirait de considérer toutes les vertus dont on a gra-

tifié la baguette divinatoire, dès qu'elle a paru avoir celle d'indiquer les sources : on lui a demandé d'indiquer aussi les vols cachés et tous les endroits par lesquels ont passé des assassins. Ceux qui expliquaient son mouvement au-dessus des sources par quelque affinité avec l'eau, auraient dû réfléchir qu'au point de vue de la physique et de la chimie, il n'y a aucune différence entre l'argent gagné et l'argent volé, entre les empreintes que laissent le pied d'un assassin et le pied d'un honnête homme. Ce flair du crime accordé à un morceau de coudrier leur aurait rendu les autres attributions suspectes; ils auraient tout expliqué en donnant un peu moins de subtilité à la baguette et un peu plus d'imagination à l'homme qui la tient. Le mouvement des tables est causé simplement par ces impulsions involontaires dont nous n'avons pas conscience, et dont il est bien facile de n'avoir pas conscience, caries doigts, fatigués par la continuité d'une même position, deviennent insensibles. Il n'y a que le premier mouvement qui coûte. Dès qu'il est donné, il s'accélère sous la main de chaque opérateur et se multiplie par le concours de tous les autres. Ce qui m'étonne, avec l'appareil qu'on y met, ce n'est pas que les tables tournent quelquefois, c'est qu'elles ne tournent pas toujours. Quoi ! cette immobilité violente, cet écart violent aussi des

doigts et cette fixité obstinée des yeux n'agiraient pas sur vos nerfs! Quoi! l'imagination montée par cette attente inquiète de l'extraordinaire laisserait vos sens parfaitement calmes, et l'émotion des autres n'ajouterait rien à votre émotion, et si le moindre mouvement se déclarait, vous ne vous jetteriez pas de toute votre personne dans le même sens, afin d'achever le prodige 1

Ce que je vais ajouter semble ridicule et n'est pourtant que vrai; il n'y a pas jusqu'à la vanité qui ne se loge ici. On est flatté de réussir dans ces expériences délicates, ce qui semble marquer une nature d'exception; surtout on est flatté de réussir mieux que tel ou tel autre, organisation évidemment moins fine, et quand on a réussi une fois, on ne peut plus se résoudre à ne pas réussir encore, comme si on n'avait qu'une vertu d'emprunt. J'ai vu dans un temps des personnes fières de la puissance qu'elles possédaient de faire tourner des tables; leur supériorité reconnue leur donnait une grande considération dans les salons d'alors; je les ai même vues modestes, avouer qu'elles étaient imparfaites, comme tout ce qui est humain, qu'elles avaient de mauvaises heures, de mauvais jours, de véritables défaillances; j'ai vu aussi, hélas! ces gloires pâlir et s'évanouir, car rien ne dure sous le soleil, surtout sous le nôtre; elles sont maintenant

rentrées dans la foule; nul ne se souvient de ce qu'elles ont été, et elles s'assoient, comme le premier venu de nous, autour de la table qui ne les connaît plus.

Si maintenant on me demande comment les tables parlent, je répondrai qu'elles parlent comme eiles tournent, sous la main de l'opérateur, complice sans le savoir, et qui fait naïvement les demandes et les réponses.

Je termine par les manifestations surnaturelles : inspiration céleste ou diabolique des prophètes des Cévennes et des Ursulines de Loudun, apparitions dans les miroirs magiques, évocation des esprits. Est-il possible de croire à la bonne foi? Oui, si on se rend compte d'un fait extrêmement curieux, le dédoublement de la personne humaine. Je ne parle pas de l'inspiration des artistes, de ce qu'on appelle démon, génie, diable au corps, et qui ne trompe jamais tout à fait ; je ne parle pas non plus de ces forces inexplicables qui, comme des vents violents, nous emportent tout à coup d'une croyance à une autre croyance, et à toutes les extrémités du bien et du mal ; je parle de la foi expresse en une personne qui est en nous et qui n'est pas nous. Ce double moi paraît dans les songes, où nous discourons et discutons contre nos propres pensées sous la figure d'un adversaire; il paraît aussi dans la folie, qui

n'est qu'un songe éveillé, dans cette aliénation où l'homme, devenu étranger à lui-même, attribue la réalité et la vie aux fantômes de son esprit. Enfin, hors de ces états extraordinaires de songe et de folie, sous l'influence de l'imagination fortement excitée ou d'une affection nerveuse, nos yeux, nos oreilles, tous nos sens sont en proie à l'illusion. C'est l'hallucination, mal connue autrefois, aujourd'hui bien connue. On croit avoir tout dit, quand on a dit : « J'ai vu, j'ai entendu, j'ai senti; » mais l'halluciné dit précisément cela, et il est jugé tel par les hommes de sang-froid qui ne peuvent ni voir, ni entendre, ni sentir comme lui.

' On raconte qu'une des merveilles ordinaires des séances d'apparitions est de faire sentir à une femme la pression de la main d'un mari qu'elle a aimé ou de lui faire apparaître un enfant qu'elle a perdu. Je ne demande pas comment on réussit, je demande comment on ne réussirait pas. Comment une pauvre femme tout émue de l'idée de retrouver un instant ce qu'elle a perdu pour toujours, ne reconnaîtrait-elle pas la main de son mari dans cette main qui serre tendrement la sienne? Comment cette mère qui est possédée par le souvenir de son enfant, qui travaille à se le représenter, qui l'a vu dans ses rêves, qui peut-être l'a vu dans sa veille, qui peut-èlre a demandé à Dieu de lui ôter un nio-

ment la raison pour lui donner une vision, comment, dis-je, cette mère, quand elle entre seule dans une chambre obscure et aperçoit dans un cercle lumineux une vague figure d'enfant, ne reconnaîtrait-elle pas le sien? C'est un horrible jeu.

En résumé, toute cette légende merveilleuse se compose de phénomènes réels, qu'on a eu tort de ne pas prendre pour réels, et d'illusions, qu'on a eu tort de ne pas prendre pour des illusions. Ce qui explique les uns et les autres, ce sont l'imagination et les nerfs. L'imagination a été souvent étudiée, on ne sait pourtant pas encore tout ce qu'elle peut; quant au trouble nerveux, moins connu jusqu'ici, il vient de deux causes différentes, l'une physique, l'autre morale. La cause physique, c'est ou une névrose ou une excitation momentanée des nerfs, et c'est le cas de la fixité du regard attaché sur un objet, de la station prolongée autour d'une table, les mains étendues, des danses effrénées des nègres dans le Vaudou, des breuvages narcotiques. Pour la cause morale, comptez, en plusieurs cas, le regard fixe attaché sur vous par l'opérateur et l'empire de son commandement, et la contagion, qui est immense; mais mettez en première ligne l'attente de quelque chose d'extraordinaire, et dites si cette attente n'est pas la meilleure préparation à tous les faits extraordinaires; si, une fois le phénomène

dessiné fortement dans notre idée, il y a loin de là à ce qu'il se produise en réalité. Ne mettez pas seulement l'attente de quelque chose d'extraordinaire, mettez aussi le désir, car le désir y est. On cherche, on veut des émotions; celui-ci les demande aux romans, aux spectacles, aux voyages, au jeu, à la guerre, à la chasse; celui-là aux aventures d'amour; un autre au vin, à l'opium, au haschich, à ce qui fait vivre quelques minutes d'une vie plus intense; enfin, tous nous sommes curieux de passer du monde ordinaire dans le monde surnaturel et de nous éprouver dans ce passage.

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